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FBNELON DOIT-IL ETRE RANGE PARMI LES ORATEURS

Une première question s'impose à notre esprit : Fénelon doit-il être rangé parmi les orateurs? Si l'on n'avait, pour répondre, que le témoignage des contemporains, on hésiterait. Sauf La Bruyère, le seul qui ait rendu hommage au génie oratoire de l'archevêque de Cambrai, les écrivains du xvif siècle, comme les critiques du xviii^, ont méconnu cette gloire de Fénelon. Qu'on lise les volumineux mémoires que le grand siècle nous a laissés, on y trouvera souvent mention des écrits, des controverses, des oeuvres et des vertus de Fénelon, mais jamais un mot de son éloquence ou de ses discours. Les auteurs qui ont le plus spécialement écrit sur l'histoire de la prédication le passent sous silence, ou donnent de son talent oratoire des appréciations aussi fausses qu'impertinentes. L'auteur du Dictionnaire hiogra-

phique et bibliographique des Prédicateurs et Sermonnaires français se contente de dire : « Quant aux sermons de Fénelon, qui sont en petit nombre, on ne peut pas dire qu'ils répondent à la réputation de l'auteur des Dialogues sur VEloqueyice. » L'abbé Goujet, dans sa bibliothèque française, assure que « nous n'avons rien de Fénelon, dans le genre de l'éloquence sacrée, qu'on puisse placer au premier ni même au second rang. » Le Dictio7inaire portatif des Prédicateurs français, imprimé à Lyon en 1757, s'exprime ainsi à l'article Fénelon, et l'on peut dire que ces paroles traduisent le sentiment commun à cette époque : « On ne peut pas cependant proposer ses sermons comme des modèles d'éloquence ; on y reconnaît, à la vérité, la beauté du génie de l'auteur, la vivacité et les ricliesses de son imagination, mais pour s'exprimer dans les mêmes termes que l'éditeur qui les a donnés au public, après la mort de cet archevêque, sous le titre de Sermons choisis sur divers sujets, ils ne sont que les premières fleurs des fruits mûrs qui ont suivi; ils sont de la jeunesse de ce prélat, et du temps qu'il n'était que M. l'abbé de Fénelon. »

Nous pourrions multiplier ces preuves du déni de justice des contemporains et du siècle suivant à l'endroit de l'éloquence de Fénelon, mais à quoi bon ?

Qui ne sait que Bossuet a subi le même traitement. Les mémoires du temps ne parlent pas plus des ser-

mons de Bossuet que de ceux de Fénelon. Le cardinal de Beausset a pu dire que « les contemporains du grand évêque de Meaux, parlèrent à peine de lui comme orateur et jamais comme prédicateur. » La Harpe a osé écrire que Bossuet fut « médiocre dans ses sermons, » RoUin, « qu'il ne se soutient pas, » Dussault, que ses sermons sont des « matériaux informes empreints parfois du sceau de son génie, » et encore des « ouvrages de mauvais goût. »

Ceux qui sont au courant de l'histoire littéraire du xvii^ siècle n'ignorent pas que Bossuet se vit préférer comme prédicateurs, non-seulement Bourdaloue, mais des hommes qui, pour n'être pas les premiers venus, tels que Fromentières, Mascaron, Le Bouy, ne peuvent cependant, à aucun titre, être mis en comparaison avec lui.

Le cardinal Maury est le premier qui ait rendu pleine justice aux talents oratoires de Fénelon. lia consacré à ce sujet, dans son Essai sur V Éloquence , tout un chapitre qui serait à citer ici, car il suffit seul à répondre à la question que nous avons posée. Nous en reproduirons les premières pages qui nous paraissent décisives.

« S'il n'est pas nécessaire, pour être placé au plus haut rang parmi les orateurs, d'avoir composé un grand nombre de chefs-d'œuvre ; s'il suÊSt, pour fonder en ce genre une renommée éclatante, d'avoir illustré son talent par un ou deux discours de pre-

mier ordre, ou même simplement d'une imposante célébrité, comme Pline, en composant le panégyrique de Trajan, et peut-être Fléchier, en prononçant l'oraison funèbre de Turenne, infiniment supérieure à tous ses autres ouvrages ; si une pareille distinction suffit enfin pour consacrer une grande réputation oratoire, et même pour partager la gloire de ces génies plus féconds, qui jouissent des honneurs de la primauté dans la carrière de l'éloquence, on peut ajouter avec confiance à la liste de nos plus célèbres orateurs sacrés, sur laquelle l'opinion publique n'inscrit encore que Bossuet, Bourdaloue et Massillon, le nom d'un écrivain supérieur en goût comme en talent aux deux panégyristes de Trajan et de Turenne, je veux dire le nom chéri de Fénelon, qui s'est associé à la prééminence de nos trois immortels prédicateurs et marche leur égal, sans avoir besoin d'autres titres que deux discours qui lui en assurent le droit aux yeux de la postérité. »

« Ce st louer beaucoup, je le sens ; c'est exalter surtout fort tard, après plus d'un siècle révolu, i' éloquence de Fénelon, que de l'assimilera de tels rivaux dans le genre de la chaire. Mais outre que l'enthousiasme serait sans doute excusable en réclamant contre un déni de justice, mon admiration ne demande nullement à être crue sur parole. Je produirai, dans un instant, les preuves qui la motivent ; et je recon-

naîtrai que j'ai tort si les citations les plus triomphantes ne servent pas de fondement âmes éloges.

« L'un des titres oratoires sur lequelje fonde mon opinion est le sublime et pathétique discours que Fénelon prononça dans l'église collégiale de Lille, en 1708, quand il fit la consécration du prince de Bavière, archevêque-électeur de Cologne. C'est une pièce d'éloquence de premier ordre. J'ai suffisamment manifesté, et le jugement des gens de lettres a pleinement confirmé la haute admiration dont m'avait transporté la lecture de ce bel ouvrage, lorsque j'élevai le premier ma faible voix pour l'exalter comme un chefd'œuvre digne de Bossuet, dans un temps où il était entièrement oublié ou plutôt généralement inconnu.

« Le second sermon sur lequel j'appelle l'attention publique fut prêché une seule fois, aux Missions- Étrangères, le jour de l'Epiphanie, en 1685, par l'abbé de Fénelon, qui était alors âgé de trente-quatre ans, et dont le goût et le talent étaient, par conséquent, déjà parvenus à toute leur maturité. Dans le premier enthousiasme que m'inspira, il y a longtemps, la découverte de ce nouveau titre de gloire qui doit tant illustrer l'éloquence de l'archevêque de Cambrai, j'invitai plusieurs gens de lettres à entendre un trèsbeau sermon de Bossuet qui n'était encore connu de personne, et je voulais en faire moi-même la lecture dans notre comité, pour mieux jouir de leur surprise et de leur ravissement. J'ai renouvelé plus d'une fois,

et toujours avec un égal succès, la même expérience. Tout bon lecteur peut réitérer cette épreuve avec confiance dans une assemblée de connaisseurs capables d'en juger. S'il y avait, àmoninsu, de l'exagération dans le jugement que je vais rapporter, ce ne serait donc pas à moi seul, mais, je puis le dire, à l'élite de notre littérature entière, qu'elle devrait être imputée. Tous les auditeurs furent terrassés d'admiration. On s'écria unanimement que V aigle brillant de Meaux était seul capable de s'élever à une si grande hauteur. On croyait voir tantôt l'imagination d'Homère, tantôt la véhémence de Démosthènes, tantôt le génie et le pathétique de saint Jean-Chrysostôme , tantôt la verve et la majesté de Corneille, tantôt même, dans quelques traits de la péroraison, l'énergie et la profondeur de Tacite, souvent les élans et l'élévation de Bossuet, mais toujours une pureté unique de goût et une perfection inimitable de style qu'on ne pouvait assez admirer. Je ne laissais jamais échapper le volume de mes mains durant la lecture, et après avoir bien joui de l'ivresse et de l'enthousiasme de nos académiciens, j'excitais encore plus de surprise en montrant que Touvrage était de Fénelon. Le discours ne leur en paraissait que plus beau. On concluait de cette découverte que nous n'étions plus au temps des profondes études littéraires ; que l'ignorance et la dissipation, satisfaites de pouvoir acquitter par une contribution quotidienne et légère, des journaux, le

misérable contingent de la conversation , s'affranchissaient trop souvent de toute instruction soignée et solide. On se demandait avec étonnement quel fond on pouvait donc faire sur les succès en littérature, quand on voyait une aussi grande renommée que celle de Fénelon insuffisante depuis plus d'un siècle pour sauver de l'oubli un chef-d'œuvre d'un tel écrivain, dont la gloire inspire tant d'intérêt à la nation ? »

Il n'y a rien à objecter aux judicieuses observations du cardinal Maury, et l'épreuve qu'il rappelle semblera sans réplique aux hommes sérieux. Sans doute si Fénelon eût miûtiplié les chefs-d'œuvre, tel que le sermon sur l'Epiphanie, on ne pourrait, sans une crasse ignorance, lui dénier le renom de grand orateur, mais ce n'est pas le nombre mais la qualité des ouvrages qui décide du génie d'un homme. La Bruyère n'a publié qu'un volume et son nom est immortel. Le xviii" siècle nous a laissé plus de deux mille sermons imprimés, c'est à peine si la postérité en lira quelques-uns.

Après le cardinal Maury, le cardinal de Beausset, dans son admirable Histoire de Fénelon, n'a pas peu contribué à faire restituer à ce grand prélat sa légitime renommée d'orateur. Il a rappelé d'abord qu'il « prêchait régulièrement le carême dans quelquesunes des églises de sa ville, et à certains jours solennels dans son église cathédrale. Les sermons d'une

année ne revenaient jamais dans les suivantes. 11 donnait aux mêmes sujets une forme nouvelle, sans avoir jamais besoin de se copier. 11 n'y avait pas une des paroisses des villes et des campagnes qu'il n'eût visitée, et où il n'eût accompagné sa visite d'une instruction pour le peuple Nous avons les manuscrits originaux d'un très-grand nombre de ses sermons, ou plutôt des plans de sermons, car il ne faisait que jeter sur le papier les traits principaux ; ces traits sont même indiqués avec une telle rapidité que la plupart des mots s'y trouvent écrits par abréviation ; ce n'étaient point des appuis qu'il plaçait pour assurer la marche de ses discours, c'étaient plutôt des barrières qu'il opposait à son étonnante facilité; il paraissait craindre de s'abandonner à la fécondité de son imagination qui lui offrait une trop grande abondance d'idées. » M. de Beausset s'attache ensuite à prouver que si Fénelon « n'a pas laissé la réputation d'un orateur dans le sens qu'on attache communément à cette expression,» il la méritait néanmoins, soit par ses discours, soit surtout par les préceptes contenus dans les Dialogues sur V Éloquence.

Les critiques de notre temps ont, en général, accepté ce jugement et compris Fénelon parmi les illustrations de la chaire française. M. Sainte-Beuve y met bien quelques réserves, mais son appréciation est à citer, parce qu'elle montre un des côtés du talent de notre orateur.

« L'esprit si fin et si pénétrant, si athénien et si chrétien tout ensemble de Fénelon, jugeant le talent des autres, même lorsque ce talent était le plus solide et le mieux établi, y voyait tous les défauts qu'un goût délicat peut seul ressentir, et il les eût voulu éviter. Quand il prêchait pour son compte dans ses missions, dans ses instructions pastorales, dans ses homélies de diocèse, je ne fais nul doute que Fénelon ne fût arrivé à une sorte de perfection, délicieuse pour les gens d^esprit qui l'écoutaient en même temps que salutaire et persuasive pour tous... C'était avec son esprit, avec son àme, avec son goût que Fénelon fut orateur comme il fut tout ce qu'il voulut être, et on ne désirait rien de plus en l'écoutant. »

M. Sainte-Beuve ajoute que Fénelon, « en raison même de la multiplicité de ses dons, n'avait pas reçu avant tout celui de la puissance oratoire, de cette organisation manifeste, naturellement montée pour être sonore et retentissante, pour être hautement distributive à distance. » Dans ce sens, en effet, Fénelon n'était pas orateur, mais l'éloquence ne consiste pas du tout, à notre avis, dans une « organisation montée pour être sonore et retentissante et êt^^e hautement distributive a distance. » Ce sont là des défauts plus que des qualités. On les rencontre chez les déclamateurs, non chez les maîtres de la parole.

Nous préférons à cette phrase celles qui sui-

Tént, et dans lesquelles M. Sainte-Beuve a trouvé la note juste :

« Quand il parlait, comme lorsqu'il écrivait, Fénelon se tenait plus volontiers à mi-côte et sur les collines : « Son style noble et léger, a-t-il dit de Pellisson, ressemblait à la démarche des divinités fabuleuses qui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. » On peut le dire de lui-même et en supprimant l'image de fabuleuse ; sa parole avait quelque chose de noble et de léger qui rappelle ces figures angéliques, amies de l'homme, et se tenant toujours à sa portée, qui pourraient s'enlever plus haut, qui ne le veulent pas, et qui aiment mieux, dès qu'il le faut, redescendre. Fénelon, dans ses effusions de parole publique ou particulière, a des instants d'énergie et de grande force, mais ce ne sont que des instants ; la familiarité, la grâce, l'insinuation sont sa plus ordinaire habitude et son allure naturelle. »

Le jugement le plus compétent et le plus autorisé qui ait été prononcé sur l'éloquence de Fénelon émane d'un contemporain du grand prélat, d'un maître dans l'art de penser et de bien dire, de La Bruyère, qui reçu trois mois après Fénelon à l'Académie française, pouvait dire au milieu des applaudissements de son brillant auditoire, en faisant allusion à son discours de réception : « Après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler, comment daignez-vous m' entendre ? Avouons-le : on sent la force et l'ascendant

de ce vaste esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse ; on est assez heureux de Tentendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit. » On ne peut mieux définir ni louer un véritable orateur que ne le fait La Bruyère en ces quelques lignes.

Mais voici qui est plus caractéristique encore. Dans une des meilleures pages qu'il a laissées, Vauvenargues, qui avait au témoignage de l'un de nos critiques les plus autorisés et les plus orthodoxes, M. Frédéric Godefroy, une incontestable supériorité de bon sens, et le talent de diagnostiquer le vrai avec une rare certitude, au point de vue littéraire, bien entendu, Vauvenargues établit un parallèle entre Pascal, Bossuet etFénelon.

Après avoir exalté avec la plus juste admiration le génie de Bossuet et de Pascal, il s'écrie en parlant deFénelon :

« Mais toi qui les a surpassés en aménité et en grâces, ombre illustre, aimable génie, toi qui fit régner la vertu par l'onction et par la douceur, pourrai s-je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsquHl est question d'éloquence. Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingénue

fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarquent dans tes écrits ! Quel éclat de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre ? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure ? Oh que de trésors d'abondance dans ta riche simplicité !

« 0 noms consacrés par l'amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l'honneur des lettres, restaurateurs des arts, pères de l'éloquence, lumières de l'esprit humain, que n'ai-je un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres. Si Ton pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, 'parler comme Fénelon ; mais parce que la diflerence de leur style venait de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdraient beaucoup tous les trois si l'on voulait rendre les pensées de Tun par les expressions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant, car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées ; ce qui est la véritable marque du génie. »

Au premier abord, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner du jugement de Vauvenargues ? S'il s'était inspiré de

l'opinion commune, n'eùt-il pas dit, ce semble, autant qu'il est permis de séparer des dons si intimement unis, « on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Fènelon, parler comme Bossuet? » Mais non, Vauvenargues avait le vrai sentiment des choses lorsqu'il a dit : « Écrire comme Bossuet et parler comme Fènelon. » Il était allé au fond même de leur génie. Il importe peu, en réalité, queFénelon ait beaucoup moins parlé pour le grand public que Bossuet, que Bossuet ait laissé des œuvres oratoires plus sublimes, plus parfaites que celles de Fénelon. On ne conteste pas que l'aigle de Meaux se soit élevé dans ses oraisons funèbres et dans plusieurs de ses grands sermons, aux sommets mêmes de l'éloquence, à ce point que nul peutêtre, dans les siècles, n'atteindra la hauteur de son vol, et, à coup sûr, ne le surpassera; mais ce qu'on veut dire, c'est que dans l'ordinaire de la vie, dans la mission commune d'enseigner et de persuader, de toucher les cœurs par l'onction, de les séduire, de les captiver, de les porter doucement et fortement au bien, Fénelon fût un homme supérieur et presque inimitable, un enchanteur comme l'a dit un de ses contemporains, et qu'à ce point de vue on voudrait parler comme lui; Il faut bien s'entendre : l'art de la parole ne consiste pas nécessairement à s'élever au sublime et à transporter d'admiration d'immenses auditoires en d'exceptionnelles circonstances. C'est le comble de l'éloquence, mais ce n'est pas toute l'éloquence. Il y a un

art plus modeste, plus humain, dirais-je, en ce sens qu'il est plus rapproché de l'homme ; un art d'un usage plus commun, plus fréquent qui consiste à impressionner vivement dans toutes les circonstances, à subjuguer les cœurs, à atteindre le vrai but de la parole qui est de persuader et de rendre meilleur. Or, c'est ainsi que parlait Fénelon, et qu'on voudrait parler comme lui. Les occasions lui ont manqué, ou pour dire plus vrai, il les a évitées de paraître dans les grandes chaires de la capitale, dans les moments solennels, pour faire retentir les accents majestueux de la parole sainte, il n'a pas fait d'oraisons funèbres ni de nombreux discours d'apparat. Ceux qui nous restent de lui suffisent à prouver qu'il y aurait pleinement réussi.

D'ailleurs, il n'a pas plus ambitionné la gloire d'écrivain que celle d'orateur. Et ce que M. Villemain dit si bien de ses ouvrages, on peut l'affirmer de ses sermons: «Quoique Fénelon, dit ce critique éminent, ait beaucoup écrit, il ne parut jamais chercher la gloire d'auteur. Tous ses ouvrages furent inspirés jpar les devoirs de son état, par ses malheurs ou ceux de la patrie. La plupart échappèrent, à son insu, de ses mains, et ne furent connus qu'après sa mort. . . Comme le style, suivant l'expression d'un ancien, est la physionomie de l'âme, tous ses ouvrages, marqués d'une telle empreinte, ont quelque chose de rare et de touchant. ... Ce style n'est jamais celui d'un homme qui veut écrire ; c'est celui d'un homme possédé de la vé-

rite, qui l'exprime, comme il la sent , du fond de son âme. »

Il s'est contenté de prêcher dans son diocèse, il a évangélisé jusqu'aux plus pauvres villages, il a mérité en un mot cette appréciation d'un homme de bien et de goût qui l'avait bien des fois entendu, M. de Ramsay : « Rien ne montre mieux, disait-il, le caractère de l'esprit et de la piété de M. de Cambrai que les différentes formes qu'il prenait dans ses instructions publiques, pour s'accommoder àla portée de tous. Il parlait en même temps pour les simples et pour les génies les plus sublimes. Tous ses sermons étaient faits de l'abondance de son cœur. Il ne les écrivait pas, il ne les préméditait presque pas. Comme Moïse, l'ami de Dieu, il allait sur la montagne sainte, et revenait ensuite vers le peuple lui communiquer ce qu'il avait appris dans ses entretiens ineffables. Dans ses discours publics, il ramenait tout à l'amour, mais à cet amour qui produit et qui perfectionne toutes les vertus. Il bannissait toutes les idées subtiles, les raisonnements abstraits, les ornements superflus qui blessent la simplicité évangélique. Ce génie si étendu et si délicat ne songeait qu'à parler en bon père, pour consoler^ pour soulager, pour éclairer son troupeau. »

Le grave d'Aguesseau reconnaissait, lui aussi, que Fénelon « l'un de ces hommes rares destinés à faire époque dans leur siècle, et qui honorent autant l'hu-

manité par leurs vertus que les lettres par leurs talents .... régnait autant jpar les charmes de son élocution que par la supériorité de ses talents .... Les grâces coulaient de ses lèvres, et il semblait traiter les plus grands sujets, pour ainsi dire, en se jouant ; les plus petits s'ennoblissaient sous sa plume, et il eût fait naître des fleurs du sein des épines. Une noble singularité répandue sur toute sa personne et je ne sais quoi de sublime dans le simple ajoutaient à son caractère un certain air de prophète. . . Toujours créateur, n'imitant personne et paraissant lui-même inimitable. y>

Fénelon inaugura de bonne heure sa carrière oratoire. A quinze ans, il eut, comme Bossuet, son succès de prédicateur improvisé. Aux Nouvelles-Catholiques, « on accourait à ses catéchismes; c'est le Père Querbeuf, son premier historien, qui nous l'assure; on ne parlait que de son éloquence simple, noble, persuasive, que des conversions qui en étaient les fruits salutaires. »

Pendant les années de son sacerdoce à Paris, c'est encore le Père Querbeuf qui en témoigne : « On accourait à ses sermons, on les écoutait avec fruit, et l'on en sortait instruit, édifié, et souvent converti. Dans la suite, et même de très-bonne heure, l'habitude de parler de Dieu était devenue si familière à Fénelon qu'il n'écrivait plus ses sermons ; fort peu de préparation lui suffisait pour former en lui-même

le plan de sou discours et se tracer l'ordre qu'il voulait y suivre ; après quoi il se laissait aller à cette abondance d'idées et de sentiments dont il était rempli ; c'était une source pleine, pure et vive, qui se répandait sur son auditoire; et son éloquence avait ce beau transport qui touche et remue et qu'on ne trouve pas toujours dans les compositions les plus étudiées. »

Le Père Querbeuf avait dit enfin, avant le cardinal de Beausset qui n'a fait que reproduire son témoignage et ses propres expressions : « On le vit, dit le Père Querbeuf , dans le cours de son épiscopat prêcher régulièrement tous les Carêmes dans quelquesunes des églises de sa ville, et, à certains jours plus solennels, dans son église cathédrale, sans que les sermons d'une année revinssent jamais les années suivantes. Le même sujet était traité chaque fois avec le tour nouveau d'un génie fécond qui n'a jamais besoin de se copier. Il iHy a pas une des paroisses des villes et des campagnes de son diocèse qu'il n'ait visitée, et dont la visite n'ait été accompagnée d'une instruction pour le peuple. »

Après cela, comment lui refuser le titre d'orateur? Est-ce que saint Augustin a jamais fait entendre sa grande voix dans les églises de Rome ou même dans les cités importantes de l'Afrique ? Il n'a guère quitté sa petite ville d'Hippone et c'est à ce peuple de pêcheurs et d'artisans, dans sa modeste cathédrale,

qu'il a adressé les homélies qui le placent au premier rang parmi les maîtres de la parole.

Fénelon à Cambrai rappelle Augustin à Hippone. Il a eu le même mérite, il peut être associé à la même gloire.

Par tout ce qui précède, nous sommes autorisés à ranger Fénelon parmi les vrais et grands orateurs de notre chaire française. Plus nous avancerons dans cette étude, en rappelant les sources où il a puisé l'éloquence, les préceptes incomparables qu'il adonnés de cet art difficile et bienfaisant, les modèles qu'il nous en a laissés, plus nous ferons resplendir cette vérité qu'il a été non-seulement un orateur, dans toute l'étendue de ce mot, mais encore une des gloires de la tribune chrétienne et l'un des maîtres les plus accomplis de l'éloquence sacrée.

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