P^ — SA SCIENCE
Fénelon a puisé son éloquence à ces trois sources maîtresses, qui ont alimenté le génie de tous les grands orateurs de la chaire : la science, la piété et le cœur. Nous trouverons dans l'étude de ces trois qualités qui ont brillé au plus haut point chez cet homme apostolique, le secret de la formation et de l'épanouissement de son génie oratoire.
Nous n'avons pas à établir ici la nécessité de la science pour l'orateur sacré. C'est une vérité qui s'impose avec la clarté irrésistible de l'évidence. Et comme cette science, par la force même des choses, comprend un double objet, la science profane et la science sacrée, nous avons à rechercher dans quelle mesure Fénelon en poursuivit pour lui-même et en recommanda aux autres l'acquisition.
11 a tracé le vaste programme de ses études dans ses Dialogues sur V Eloquence , dans sa Lettre sur les occupations de l'Académie française , et dans plusieurs de ses oeuvres bien connues des érudits.
Pour ce qui est de la science profane, il la posséda au même degré qu'il la recommande aux orateurs vraiment dignes de leur mission. Dans son premier dialogue sur l'Eloquence, il détermine , d'après le Gorgias de Platon, qui lui fournit tant d'emprunts, et d'après Cicéron, les connaissances que doit acquérir l'orateur et qu'il s'était appliqué lui-même, ses oeuvres le prouvent surabondamment, à posséder : « Platon, nous dil-il, dans son dialogue où il fait parler Socrate avec Phèdre, montre que le grand défaut des rhéteurs est de chercher l'art de persuader avant que d'avoir appris, par les principes de la philosophie, quelles sont les choses qu'il faut tâcher de persuader aux hommes.. .. Aussi Platon montre par-là qu'il n'appartient qu'au philosophe
d'être véritable orateur Cicéron a presque dit les
même choses. Il semble d'abord vouloir que l'orateur n'ignore rien, parce que l'orateur peut avoir besoin de parler de tout, et qu'on ne parle jamais bien, dit-il après Socrate, que de ce qu'on sait bien. Ensuite il se réduit, à cause des besoins pressants et de la brièveté
de la vie aux connaissances les plus nécessaires
11 demande, comme Platon, que l'orateur soit bon dialecticien ; qu'il sache définir, prouver, démêler les
— alpins subtils sophismes. Il dit que c'est détruire la rhétorique de la séparer de la philosophie ; que c'est faire des orateurs, des déclamateurs puérils sans jugement. Non-seulement il veut une connaissance exacte de tous les principes de la morale, mais encore une étude particulière de l'antiquité. Il recommande la lecture des anciens Grecs ; il veut qu'on étudie les historiens non-seulement pour leur style, mais encore pour les faits de l'histoire ; surtout il exige l'étude des poètes, à cause du grand rapport qu'il y a entre les figures de la poésie et celles de l'éloquence. En un mot, il répète souvent que l'orateur doit se remplir l'esprit de choses avant que de parler. Je crois, ajoute Fénelon, que je me souviendrai de ses propres termes, tant je les ai relus, et tant ils m'ont fait d'impression ; vous serez surpris de tout ce qu'il demande. L'orateur, dit-il, doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs. Voyez quelle préparation il faut pour tout cela. »
Or, telle fut celle de Fénelon.
Il s'est adonné à l'étude de la philosophie avec une telle ardeur, et il y a excellé de si bonne heure qu'il a pu écrire dans sa jeunesse son Traité sur V Existence de Dieu, un des chefs-d'oeuvre de la pensée humaine, autant que de la httérature française, traduit dans toutes les langues de l'Europe, salué dès son apparition par les éloges enthousiastes de Leibnitz et que
l'un des plus savants rédacteurs des Mémoires de Trévoux qualifiait « le meilleur ouvrage que nous ayons en ce genre. »
Ses Lettres sur la religion, sa Réfutation du sys" terne de Malehranche sur le nature et la grâce ont élevé Fénelon au rang des plus célèbres et des plus solides métaphysiciens. Il faudrait n'avoir aucune connaissance de la philosophie pour ignorer l'importance et le mérite des travaux de l'immortel archevêque de Cambrai sur cette science fondamentale. Ses études littéraires ne furent pas moins remarquables. Celui qui a dit « l'antiquité m'enchante » possédait une connaissance approfondie des lettres grecques et romaines, et l'auteur de Télémaque s'était rendus familiers la langue et le génie de la belle antiquité.
Son culte pour les anciens n'allait point jusqu'au fanatisme. Bien qu'il eût vécu dans leur commerce et qu'il estimât infiniment leurs ouvrages, il savait se tenir dans son admiration, comme en tout, dans une juste mesure. « Je commence par souhaiter, disait-il dans sa célèbre lettre sur les occupations de l'Académie, que les modernes surpassent les anciens. Je serais charmé de voir, dans notre siècle et dans notre nation, des orateurs plus véhéments que Déraosthénes et des poètes plus sublimes qu'Homère. Le monde, loin d'y perdre, y gagnerait beaucoup. Les anciens ne seraient pas moins excellents qu'ils l'ont toujours été et les modernes donneraient un nouvel ornement au
génie humain. Il resterait toujours aux anciens la gloire d'avoir commencé, d'avoir montré le chemin aux autres, et de leur avoir donné de quoi enchérir sur eux .... J'avoue que l'émulation des modernes serait dangereuse si elle se tournait à mépriser les anciens et à négliger de les étudier. Le vrai moyen de les vaincre est de profiter de tout ce qu'ils ont d'exquis, et de tâcher de suivre encore plus qu'eux leurs idées sur l'imitation de la belle nature. Je crierais volontiers à tous les auteurs de notre temps que j'estime et que j'honore le plus :
« Vos, exemplaria graeca Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. »
Il avait mis ce conseil en pratique, il connaissait si à fond l'antiquité qu'il avait le droit de parler de ses défauts. 11 ne les dissimulait pas. « Quand on ne lit point les anciens avec une avidité de savant, ni par le besoin de s'instruire de certains faits, on se borne par goût à un petit nombre de livres grecs et latins. 11 j en a fort peu d'excellents, quoique ces deux nations aient cultivé si longtemps les lettres. » Il ne fait aucune difficulté de reconnaître les côtés faibles des meilleurs écrivains de l'antiquité, mais il veut aussi considérer ce qui est à leur avantage.
« Outre, dit-il, qu'ils nous ont donné tout ce que nous avons de meilleur, de plus il faut les estimer
jusque dans les endroits qui ne sont pas exempts de défauts. »
On imagine sans peine le petit nombre des livres grecs et latins qui firent les délices de Fénelon. Au premier rang Platon, dont il avoue lui-même qu'il avait retenu de mémoire de nombreux passages ; Homère, dont il ne parle qu'avec une sorte de piété filiale et dont il sentait vivement les moindres beautés. On sait qu'il a fait une analyse remarquable de l' Odyssée et qu'il a traduit avec un bonheur infini cinq livres (de 5 à 10) de ce poëme. Les tragiques: Sophocle, Eschyle, Euripide n'avaient pas de secrets pour lui. Démosthènes lui inspirait la plus profonde sympathie. Il disait : « Je ne crains pas de dire que Démosthénes me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais ; il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprits; ilestmêmecourt et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours; touty est merveilleux, mais on l'entrevoit; l'orateur en pensant au salut de la république ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosthénes paraît sortir de soi, et ne voit que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser ; il est au-dessus de V admiration Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis
moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron que de la rapide simplicité de Démosthènes. » Les philosophes grecs avaient été de sa part l'objet d'études si attentives qu'il a pu en écrire la vie.
Les latins, cela va de soi, lui étaient tous présents à l'esprit. 11 cite sans cesse Cicéron et parle des autres comme un homme qui en a la lecture quotidienne.
Fénelon avait un goût particulier pour les poètes. Nul n'a mieux parlé d'Homère, nous l'avons dit déjà. « On croit être, dit-il, dans les lieux qu'Homère dépeint, y voir et y entendre les hommes. » Virgile lui a inspiré des réflexions si judicieuses et parfois des accents si tendres, que les meilleurs critiques aiment à s'autoriser de ses commentaires sur les passages les plus charmants. Avec quelle émotion il sait faire ressortir ses délicates et poétiques images, son amour de la belle nature, ses graves et fortes conceptions. Comme il aime à l'appeler « le Grand et Sage Virgile » et à louer son Enéide « qui a instruit et charmé tous les siècles. » Horace, Plante, Térence, s'ils lui étaient moins sympathiques ne lui étaient pas moins connus. ■
Fénelon avait beaucoup étudié l'histoire. Il la reconnaissait comme « très-importante. »
« C'est elle, dit-il, qui nous montre les grands exemples, qui fait servir les vies mêmes des méchants à l'instruction des bons, qui débrouille les origines et qui explique par quel chemin les peuples ont passé
d'une forme de gouvernement à une autre. » Il avait au sujet de l'histoire des idées très-justes qui, pour avoir été méconnues par un grand nombre d'écrivains, ont donné lieu à tant de préjugés, à tant de fausses appréciations, disons le mot, à tant d'erreurs historiques dont nous sommes infestés. « Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien, disait Fénelon, est qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le détail des mœurs de la nation dont il écrit l'histoire pour chaque siècle. » Il voulait qu'on connût bien « les origines, » « Fétat des mœurs, » « les changements » opérés par le temps, et que pour décrire et juger un siècle on se mît dans le vrai miUeu, dans le caractère et la manière d'être de ce siècle. Il devançait de ses vœux l'école moderne qui a fait faire à la science historique, par son respect et sa recherche des sources, de la couleur locale, par la connaissance exacte des institutions et des mœurs, de si notables progrès.
Fénelon caractérise en peu de mots les historiens de l'antiquité, mais ce peu de mots suffit à prouver qu'il les possédait à fond. Hérodote, Xénophon, Polybe, Thucydide, Tite-Live, Sali uste. Tacite sont tour-à-tour l'objet de sa critique élevée, bienveillante et judicieuse.
On ne voit pas ce que ce vaste esprit a ignoré de l'antiquité profane. Il en a été si imbu, si épris qu'on a pu lui reprocher avec quelque raison d'avoir trop sa-
crifié aux grâces païennes. Il est évident que son goût passionné pour la belle antiquité lui a fait méconnaître l'art sublime et si profondément chrétien du Moyen- Age. C'est la seule tache à sa pure et douce mémoire. Elle doit être signalée. Dans un passage bien connu de ses Dialogues sur V Eloquence il fait entre « d'architecture de nos vieilles églises qu'on nomme gothiques » et l'éloquence de mauvais goût un parallèle inexact et injuste. Faut-il prendre ce passage que nous voudrions pouvoir effacer de ses œuvres trop à la lettre, et conclure, comme on le fait ordinairement que Fénelon ne voyait dans nos splendides cathédrales qu'un amas « de colifichets, » « roses, points, petits ornements coupés et sans dessein suivi ?» Je ne le crois pas. Tout en regrettant ce passage, il y aurait lieu à l'expliquer et à restreindre sa portée. Mais cette dissertation serait ici déplacée. Contentons-nous, dans cette revue sommaire des études de Fénelon, d'ajouter qu'il avait un vif sentiment de l'art. Il aimait la peinture, il la recommande même aux femmes dans son Traité de V éducation des filles. Il fait un éloge entendu de la peinture antique dans son 52® Dialogue des Morts, et il met dans la bouche de Poussin des réflexions délicates et charmantes sur cet art dont il connaissait les lois et les modèles. Il se plaît à parler, en divers endroits de ses ouvrages, de Raphaël et de son célèbre tableau de la Transfiguration, du Titien, de Léonard de Vinci. A Cambrai, si près de la Bel-
gique, il avait vu maintes fois ses Teniers « des festins de village et ses danses rustiques. » Il était trop de son siècle pour ne pas rendre hommage à l'art français si dignement représenté alors par toute une phalange de peintres, de graveurs et de sculpteurs d'un mérite éminent. De temps à autre il en fait mention. « Blâmer Homère, dit-il, d'avoir peint fidèlement d'après nature, c'est reprocher à M. Mignard, àM. de Troy, à M. Rigaud d'avoir fait des portraits ressemblants. » Il appelle Poussin, « le sage et savant Poussin. » Il loue Claude le Lorrain, le plus grand paysagiste dont la France puisse s'honorer, il n'est pas aveugle sur les défauts de Mignard, en un mot, il a sur l'art de la peinture des notions justes et réfléchies qui sont à remarquer .
Il devait, avec sa belle et riche nature, comprendre et aimer la musique, ce langage supérieur de l'âme. Ce n'est pas sans raison qu'il met dans la bouche du principal interlocuteur, dans ses dialogues, ces paroles significatives : « Je savais bien que la musique à laquelle vous êtes fort sensible, me servirait à vous faire entendre ce qui regarde Téloquence. » Il reconnaît que la belle musique « agit fortement sur l'àme » et la distingue de la mauvaise ; il blâme justement « les f redons, » c'est-à-dire ces ornements exagérés, capricieux et quelquefois insensés qui défiguraient depuis le xvf siècle en Italie et en France la gravité et la simplicité de la musique religieuse.
Ceux qui sont versés dans l'histoire de la musique religieuse savent qu'à cette époque une école de mauvais goût avait entrepris de surcharger le chaut d'une foule de «concetti » et d'effets imitatifs, quelquefois burlesques, qui noyaient la phrase musicale dans un déluge de notes et de variations tourmentées. Fénelon voulait débarrasser de ces « fredons » la majesté du chant, et il était d'accord en cela avec tous les hommes de goût. Mais il reconnaît hautement l'importance et la sublimité de cet art par excellence. « La poésie et la musique, dit-il, si on en retranchait tout ce qui ne tend pas au vrai but, pourraient être employées trèsutilement à exciter dans l'àme des sentiments vifs et sublimes pour la vertu. Combien avons- nous d'ouvrages poétiques de l'Ecriture que les Hébreux chantaient, selon les apparences ! Les cantiques ont été les premiers monuments qui ont conservé plus distinctement, avant l'écriture, latradition des choses divines parmi les hommes. Nous avons vu combien la musique a été puissante parmi les peuples païens pour élever l'àme au-dessus des sentiments vulgaires. L'Eglise a cru ne pouvoir consoler mieux ses enfants, que par le chant des louanges de Dieu. On ne peut donc abandonner ces arts, que V Eglise de Dieu même a consorcrés. »
Ainsi rien n'a manqué à la formation de cet esprit d'élite. Fénelon possédait toutes les connaissances qui peuvent orner et féconder l'intelligence. Il avait de la
science profane tout ce qu'un travail assidu, une le cture immense, joints aux dons les plus brillants et les. plus exquis du talent, peuvent donner. J'ose dire qu'il possédait à un degré aussi éminent la science sacrée, la plus enviable à tous égards, et la plus nécessaire à l'orateur chrétien. La science fondamentale pour le prédicateur c'est, au témoignage unanime des Pères et des grands orateurs , la science de l'Ecriture sainte. On ne saurait citer tous les passages de leurs œuvres où ils professent cette vérité. Saint Augustin résume leur pensée en disant que le succès de la prédication est en rapport avec la connaissance qu'on a de l'Ecriture. « Sapienter autem dicithomo tanto magis vel minus quanto in scripturis sanctis magis minusve profecit. » Cela est évident. C'est de Dieu que le prêtre doit apprendre ce qu'il est chargé d'enseigner aux autres. « Audiens ergo ex ore meo sermonem annuntiabis ex me, » disait Ezéchiel. Le prêtre en chaire est l'ambassadeur de Dieu aux hommes, et c'est Dieu qui les exhorte par sa voix. « Pro Christo legatione fungimur. . . . tanquam Deo exhortante per nos. »
Fénelon pensait à ce sujet absolument comme les Pères. Il avait le culte et la science de l'Ecriture autant qu'homme du monde. Dès sajeunesse, il s'y était livré avec ardeur. Il avait été admis dans cette société d'hommes d'élite qui entouraient Bossuet à Saint- Germain où se trouvait la cour, et qui s' étant donné pour mission d'étudier ensemble, dans des conférences
périodiques, l'Ecriture sainte et la Théologie, avaient reçu du public le nom de Petit Concile. On connaît les travaux de ce petit concile, pour parler comme les contemporains ; on sait avec quels soins, quelle érudition, quel succès on y approfondissait toutes les questions d'exégèse, d'interprétation, d'explication de l'Ecriture. Les derniers ouvrages écrits sur Bossuet ont mis en lumière les travaux importants qui sortirent de cette réunion d'hommes si remarquables. Lui-même a écrit en 1691 , dans sa Dissertation sur les Psaumes, en parlant de ces conférences dont le souvenir lui était demeuré toujours cher: « Retenus tous alors à la Cour par des emplois divers, unis par la plus cordiale amitié, par la plus rare uniformité de goûts et de sentiments, un attrait vif également en chacun de nous, pour les Saintes Ecritures, devait de jour en jour resserrer plus encore des liens si doux. Nous trouvâmes, dans cette étude en commun des Livres sacrés, objet de nos intimes entretiens de chaque jour, une consolation sensible, un intérêt, un charme inexprimables ; mais combien aussi nous lui dûmes de lumières ! »
Les progrès que Bossuet fit faire à Fénelon dans l'étude de la Sainte Ecriture, l'influence qu'il eût sur la direction de ses travaux ecclésiastiques ne sont niés par personne.
Le cardinal de Beausset qui a écrit avec un égal succès la vie de ces deux grands évêques est dans la juste mesure de la vérité lorsqu'il dit : « Fénelon trou-
vait toujours dans ses entretiens avec Bossuet. . . de nouveaux avantages pour sa propre instruction. . . Il lui faisait sentir que c'était surtout dans les Livres sacrés et dans leur interprétation consacrée par la tradition qu'il devait cliercher les principes et les preuves de tout le corps de la tradition.
« C'est certainement à l'école de Bossuet que Fénelon, déjà familiarisé avec la science des Saintes Ecritures par les instructions publiques qu'il avait données pendant son séjour à la communauté de Saint-Sulpice, contracta cette heureuse facilité de disposer naturellement et sans effort des pensées et des expressions des écrivains sacrés pour en composer son style. Cette langue inspirée lui devint si naturelle, qu'on en retrouve sans cesse l'application dans tous ses écrits, et même dans ses lettres les plus indifférentes. »
Fénelon jouit pendant dix ans, les dix premières années de son sacerdoce, des lumières et des conseils des esprits éminenls qui composaient le Petit Concile. Pendant dix ans, il se prépara par une étude approfondie de nos Saintes Lettres, dans la solitude et le recueillement, au ministère de la parole sainte. Nonseulement il profita pour lui-même de cette longue et laborieuse initiation, mais encore il apportait à la réunion le concours dignement apprécié de sa science de l'Ecriture. Le fait suivant prouve que malgré sa jeunesse, il était consulté par ces savants hommes, et écouté par Bossuet lui-même.
Bossiiet avait l'habitude de donner au Petit Concile la primeur de ses ouvrages. Il lui avait soumis l'explication de l'Apocalypse. Fénelon et son ami l'abbé de Laugeron, rapporteurs de l'ouvrage, en louèrent les lumineux commentaires, au point de dire qu'après avoir examiné, le texte sous les yeux, les interprétations de Bossuet, ils mettraient la main au feu que saint Jean n'a pu avoir d'autre pensée. Toutefois Fénelon se sépara du maître sur le sens d'un verset du chapitre 9% où saint Jean parle d'une étoile tombée. Selon Bossuet, cette étoile signifiait un docteur tombé dans l'erreur, et mettant hardiment le nom propre, ce docteur n'était autre selon lui, que Paul de Samosate. Fénelon soutenait que Bossuet s'était mépris sur la personne. Paul de Samosate n'était, selonlui, qu'unhérétique secondaire qui sans avoir introduit d'erreur nouvelle, se bornait à reproduire les impiétés de Cérinthe. Bossuet se rendit aux raisons que Fénelon développa dans un mémoire spécial. — Un mémoire pour une question si secondaire, cela nous prouve comme on travaillait sérieusement au Petit Concile. Bossuetchangea donc le nom, et adopta, d'après l'avis de Fénelon, l'apostat Théodote de Bysance, étoile tombée dont la chute scandaleuse avait été si funeste à la fin du second siècle. Il fit même plus tard une dissertation latine : «de excidio Babylonis, » où ilétablitson opinion que les interprètes ont admise depuis. Evidemment la rencontre et l'amitié de Bossuet furent un bienfait
pour Fénelon. Epris des charmes de la belle antiquité, il ne s'était pas jusque-là appliqué, autant qu'il l'eût pu, c'est lui qui nous l'avoue, à l'étude de l'Ecriture sainte. Bossuet tout plein de cette étude qui remplissait ses jours et ses nuits, fit passer ses convictions ardentes, son enthousiasme et sa science dans l'âme de son jeune ami, et celui-ci devint à son tour un admirateur passionné de la Bible où il puisa tant de belles et fortes pensées, et dont il fit, lui aussi, la source maîtresse de son éloquence.
Dieu me garde de toute exagération. Je ne fais pas à Bossuet l'honneur du génie de Fénelon. Doué supérieurement, Fénelon eut brillé, dans toutes les situations, d'un éclat extraordinaire, mais il doit à Bossuet d'avoir compris et goûté l'Ecriture, de lui avoir donné du moins les préférences de son esprit, à un âge où Ton se porte peu d'ordinaire vers ces profondes études. Aussi lui en garda-t-il toute sa vie une pieuse reconnaissance. Même enpleine controverse sur lequiétisme, Fénelon écrit à l'évêque de Meaux : « Je vous supplie de croire, Monseigneur, que je n'ai besoin de rien pour vous respecter avec un attachement inviolable. Je serai toujours plein de sincérité pour vous rendre compte de mes pensées, et plein de déférence pour les soumettre aux vôtres. Le lien de la foi nous tient pour la doctrine ; et pour le cœur, je n'y ai que respect, zèle et tendresse pour vous. » Au moment où la lutte devint pénible, Fénelon écrivait encore : « Ce qui est
très-certain, Monseigneur, c'est que j'irais au-devant de tout ce qui peut vous plaire et vous témoigner mon extrême déférence, si j'étais libre de servir mon cœur en cette occasion. J'espère que vous serez persuadé des raisons qui m'arrêtent quand M. le duc de Chevreuse vous les aura expliquées. Comme vous n'avez rien désiré que par bonté pour moi, je crois que vous voudrez bien entrer dans des raisons qui me touchent d'une manière capitale ; elles ne diminuent en rien la reconnaissance, le respect, la déférence, le zèle avec lesquels je vous suis dévoué. »
Ainsi Fénelon fut toujours reconnaissant à Bossuet de ses cojiseils, de son action, de la direction qu'il avait imprimée à ses études théologiques, et le souvenir des doctes entretiens du PetitConcile revenait évidemment à son esprit lorsque, malgré les ardeurs de la controverse du quiétisme, il aimait à assurer le grand évêque de Meaux de sa déférence, de son respect et de sa gratitude. 11 serait superflu, je crois, de prouver que Fénelon a conservé toute sa vie le culte de l'Ecriture sainte. Il n'en parle qu'avec la plus religieuse admiration dans tous ses écrits. Il veut que les prédicateurs « soient savants dans l'Ecriture » et il leur répète sous les formes les plus diverses ce conseil. Au point de vue même de l'éloquence, il exalte l'Ecriture au-dessus de toutes les œuvres connues ; il aime à le proclamer , « elle surpasse tous les anciens,
elle les surpasse infiniment en naïveté, en vivacité, en grandeur. »
« Jamais, dit-il, Homère même n'a approché de la sublimité de Moïse dans ses cantiques. Jamais nulle ode grecque ou latine ri'a pu atteindre à la hauteur des Psaumes. » Citons toute cette page, elle en vaut la peine : a Jamais Homère, ni aucun autre poëte, n'a égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu aux yeux duquel les royaumes ne sont qu'un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu^on dresse aujourd'hui et qu'on enlèvera demain ; tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue dans les riantes peintures qu'il fait de la paix , tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il dans l'antiquité profane de comparable au tendre Jérémie déplorant les maux de son peuple, ou à Nahum voyant de loin en esprit tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable ? On croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des charriots ; tout est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagination ; il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel dénonçant à Balthazar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lui et cherchez, dans les plus sublimes originaux de l'antiquité, quelque chose qu'on puisse comparer à ces endroitslà. Au reste, tout se soutient dans l'Ecriture, tout y garde le caractère qu'il doit avoir, l'histoire, le détail des lois, les descriptions, les endroits véhéments, les
mystères, les discours de morale. Enfin il y a autant de différence entre les poètes profanes et les prophètes, qu'il y en a entre le véritable enthousiasme et le faux. Les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin ; les autres, s'efforçant de s'élever au-dessus d'eux-mêmes, laissent
toujours voir en eux la faiblesse humaine » « Mais
j'aurais beau vouloir vous parler de ces choses, il faut les lire pour les sentir. ■» Quand il parle de l'Evangile, on sent que son admiration est sans bornes. Dans l'Evangile tout le ravit, le confond, l'enflamme. Comme il a bien caractérisé l'autorité de cette parole divine ! « Jésus-Christ maître de sa doctrine la distribue tranquillement ; il dit ce qu'il lui plaît, et il le dit sans aucun effort ; il parle du royaume et de la gloire céleste comme delà maison de son Père. Toutes CCS grandeurs qui nous étonnent lui sont naturelles ; il y est né et il ne dit que ce qu'il voit, comme il nous l'assure lui-même. » On pourrait citer dans ses œuvres bien des passages plus expressifs encore.
Aussi, il avait en telle estime l'Ecriture, qu'il blâmait ceux qui ne la font connaître que par des passages détachés. « Ces passages, tous beaux qu'ils sont, disait-il, ne peuvent seuls faire sentir toute cette beauté, quand on n'en connaît pas la suite; car tout est suivi dans l'Ecriture, et cette suite est ce qu'il y a de plus grand et de plus merveilleux. . . » « Je voudrais que les prédicateurs ne se contentassent pas de coudre
ensemble des passages rapportés, je voudrais qu'ils expliquassent les principes et l'enchaînement de la doctrine de l'Ecriture , je voudrais qu'ils en prissent l'esprit, le style et les figures ; que tous leurs discours servissent à en donner l'intelligence et le goût. Il nen faudrait pas davantage pour être éloquent] car ce serait imiter le plus parfait modèle de V éloquence. » On ne peut rien désirer de plus clair ni de plus formel.
Tel était le désir qu'il avait de voir l'étude de l'Ecriture répandue et goûtée, qu'il la conseille même aux laïques bien intentionnés. Dans sa lettre à l'évêque d'Arras sur la lecture de l'Ecriture Sainte en langue vulgaire, après avoir reconnu que les laïques lisaient les Saintes Ecritures dans les premiers siècles de l'Eglise, il ajoute : « qu'il est plus clair que le jour que tout le peuple (chrétien) avait dans sa langue naturelle la Bible et la Liturgie ; qu'on faisait lire la Bible aux enfants pour les bien élever; que les saints pasteurs leur expliquaient de suite dans leurs sermons des livres entiers de l'Ecriture ; que ce texte était très-familier aux peuples ; qu'on les exhortait à les lire continuellement, qu'on les blâmait d'en négliger la lecture, enfin qu'on regardait cette négligence comme la source des hérésies et du relâchement des mœurs. » S'il apporte des réserves à la lecture de l'Ecriture en langue vulgaire, c'est uniquement envers ceux qui , « présomptueux, critiques, indociles, cherchent dans
l'Ecriture à se scandaliser contre elle, pour se jeter dans l'irréligion, en tournant l'Ecriture contre les pasteurs, pour secouer le joug de l'Eglise, » feraient servir cette lecture à leur perte. Quant aux autres, son avis est catégorique. C'est celui de l'Eglise, qui est (( de donner le texte sacré à tous ceux d'entre ses enfants qu'elle trouve bien préparés à le lire avec fruit. »
Il demande, dans son Traité de V Education des filles, qu'on leur fasse connaître la Bible, ses touchantes histoires, ses enseignements, le but de la religion. « Il faudrait, dit-il, les préparer de bonne heure à lire la parole de Dieu comme on les prépare à recevoir parla communion la chair de Jésus-Christ. » Et il pose comme fondement de l'éducation de s laïques, comme de la science sacerdotale, la connaissance de nos Saintes Lettres. Il disait que la Bible, « le livre qui porte toutes les marques de la divinité, puisque c'est lui qui nous a appris à connaître et à aimer souverainement le vrai Dieu . . qu'un tel livre doit être lu , comme s'il était descendu du ciel sur la terre. »
Cette étude capitale qu'il voulait pour les autres, il en avait fait l'occupation et l'aliment de sa vie, et jusqu'au dernier moment, comme Bossuet, il y puisa la lumière de son esprit et la consolation de son cœur. Dans sa dernière maladie, «pendant six jours entiers, nous dit son aumônier, il ne voulut être entretenu
que de la lecture de l'Ecriture sainte ; pendant les premiers jours, on ne déférait que par intervalles à ses instances. On craignait que l'application qu'il portait à cette lecture n'empêchât l'effet des remèdes et n'aigrit son mal; on ne lui lut d'abord que le livre de Tobie et peu à la fois ; on y ajoutait, suivant les occasions, quelques textes sur la fragilité des biens qui passent et sur l'espérance de ceux qui durent à jamais. Nous lui récitions souvent, et il paraissait charmé d'entendre les derniers versets du chapitre iv* et les neuf premiers du chapitre v de la seconde épitre de saint Paul aux Corinthiens. « Répétez encore cet endroit, me dit-il en deux occasions » les
deux derniers jours et les deux dernières nuits de sa maladie, il nous demanda avec instance de lui réciter les textes de l'Ecriture les plus convenables à l'état où il se trouvait. « Répétez, répétez-moi, disait-il de temps en temps, ces divines paroles ; » il les achevait avec nous, autant que ses forces le lui permettaient. On voyait dans ses yeux et sur son visage, qu'il entrait avec ferveur dans de vifs sentiments de foi, d'espérance, d'amour, de résignation, d'union à Dieu, de conformité à Jésus-Christ, que ces textes exprimaient. » Et ainsi jusqu'au dernier soupir. L'on peut dire que ses lèvres se fermèrent en murmurant les divines paroles qui avaient fait la méditation constante et le fonds le plus solide de cette intelligence d'élite.
Fénelon n'avait pas moins étudié les Pères, cette autre source maîtresse de la doctrine etdeTéloquence sacrée. «Ce sont nos maîtres, disait-il.» « C'étaientdes esprits très-élevés, de grandes âmes pleines de sentiments héroïques, des gens qui avaient une expérience merveilleuse des esprits et des mœurs des hommes, qui avaient acquis une grande autorité et une grande facilité de parler, » Ailleurs, « c'étaient de grands hommes, des hommes non-seulement fort saints, mais très-éclairés sur le fond de la religion et sur la manière de persuader les hommes, qui s'étaient appliqués à régler toutes les circonstances ; il y a une sagesse merveilleuse cachée sous cet air de simplicité. Il ne faut pas s' imaginer qu'on ait pu dans la suite trouve?' rien de ineiUeur, »
Les réflexions qu'il fait sur les ouvrages de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Léon, de saint Grégoire pape, de saint Jean-Chrysostôme, de saint Grégoire de Naziance, de saint Basile prouvent qu'il les avait nonseulement lus, mais annotés et analysés avec une application soutenue. Il suffit d'ailleurs d'avoir feuilleté les œuvres diverses de Fénelon pour savoir qu'il avait dépouillé tous les Pères de l'Eglise qu'il cite constamment et presque à chaque page de ses écrits religieux. Ce point n'est contesté par personne, et il serait inutile de s'y arrêter. Le Père pour lequelilparaîtavoir eu une prédileciion marquée est saint Augustin dontil
rappelle sans cesseles paroles et l'autorité. Ily a entre cesdeux génies des analogies frappantes. Ils étaient doués de la même tendresse, profonde et vive, ils avaient sur un grand nombre de questions les mêmes sentiments ; ils professaient en particulier sur l'éloquence les mêmes doctrines, et sauf sur quelques points tout-àfait secondaires, on peut assurer que la rhétorique de Fénelon est celle de saint Augustin. Nous n'avons pas à établir ici de parallèle entre l'évêque d'Hippone et l'archevêque de Cambrai, nous nous bornons à constater un fait reconnu par tous les écrivains autorisés que Fénelon comme Bossuet a largement puisé dans les écrits de ce Père et qu'il en rappelle dans sa personne et dans ses œuvres le cœur et le génie.
Ainsi se forma l'esprit de Fénelon. Ce fut dans ces graves et sérieuses études, si diverses, si étendues, si prolongées qu'il puisa l'érudition profane, la science ecclésiastique, qui devaient briller danstous ses écrits; qu'il développa son goût et ses talents naturels, et se prépara dignement au ministère del'enseignement auquel il consacra sa vie.