II. — SA PIÉTÉ
Fénelon a dit : « Le ministère de la parole est tout fondé sur la foi. Il faut prier, il faut purifier son cœur, il faut tout attendre du ciel. » Comme tous les maîtres delà doctrine, il a fait de la piété une des conditions essentielles de l'éloquence sacrée.
C'est avec raison que l'antiquité avait défini l'orateur : « Vir bonus dicendi peritus, » et queCicéron regardait la vertu comme indispensable à l'orateur : « Eadem videtur et recte faciendi et bene dicendi magistra. » La réputation de l'orateur sert beaucoup à la persuasion, et les esprits sont facilement disposés à croire un homme qui n'aime que le bien et leur paraît incapable d'abuser de son talent en faisant passer le faux pour le vrai. La vertu est une autorité vivante, présente en quelque sorte à toutes nos paroles, et qui confirme efficacement quoique tacitement notre langage. Que si ce s considérations sont vraies pour toutes sortes d'orateurs, combien elles deviennent évidentes pour les ministres de l'Evangile ! Dans les discours politiques ou autres, ce n'est que par accident que l'auditeur pense à la vertu de l'orateur, au lieu que dans nos prédications, c'est la vertu même qui en est
la matière, et, comme on l'a observé, nous gagnons absolument notre cause lorsque nous parvenons à la persuader.
La piété est la première qualité du prédicateur. « La vie exemplaire du prédicateur, a dit saint Augustin, a incomparablement plus de force pour persuader que la plus belle éloquence. » « Habet, ut obedienter audiatur, quantâcumque gravitate dictionis majus pondus vita loquentis. » C'est l'écho de cette grande parole de saint Paul qui recommandait à Timothée de faire respecter son ministère en se montrant Texemple des fidèles dans ses discours et dans ses oeuvres de charité, par sa foi et sa chasteté . « Exemplum esto fidelium in verbo, in conversatione etcharitate, in fide etcastitate. »
C'est de la piété que vient l'onction, et c'est l'onction qui finalement convertit. Elle coxde comme nat^jrellement d'un cœur plein de l'amour de Dieu ; tandis que d'un cœur froid et languissant, il ne sort que des paroles mortes, privées de vie et de fécondité. Si le prédicateur est rempli de foi et de ferveur, il aura le don de les communiquer. S'il en est dépourvu, il parlera sans fruit ; sa voix n'aura pas d'écho dans les cœurs. La Bruyère a bien exprimé cette distinction : a Un clerc mondain ou irreligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur. »
« Il y a au contraire des hommes saints et dont le seul caractère est efficace pour la persuasion ; ils pa-
raisseiit et tout un peuple qui doit les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence ; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste. »
Chose remarquable ! les gens du monde qui acceptent si volontiers l'enseignement que leur donnent une foule d'écrivains et d'auteurs qui s'improvisent philosophes, économistes, réformateurs, deviennent trèsexigeants dès qu'il s'agit de prédication. Ils jugent sévèrement ceux qui viennent leur parler de Dieu, de leur àme et de l'Eternité. Ils leur demandent une vie en harmonie avec leur ministère, une piété conforme à leur mission et rendent par là involontairement hommage à la sainteté et à la grandeur de la mission évangélique. Aussi n'est-on pas surpris d'entendre les maîtres en éloquence sacrée répéter, comme le Père Le Jeune aux jeunes clercs : « Le premier avis que je vous donne pour bien prêcher, c'est de bien prier. » En considérant la piété de Fénelon comme une source de son éloquence, nous ne faisons que nous conformer à la doctrine des maîtres.
Est-il vraiment besoin de prouver que Fénelon, ce modèle des plus belles vertus sacerdotales, fut doué d'une piété tendre et vive? S'il est une qualité que tous, amis et ennemis lui reconnaissent àl'envi, c'est celle-là.
Le pape Clément XI disait de lui : « Eos de doctrina et pietate Fenelonii sensus e sanctissimo pectore deprompsit. » Et Jeai;-Jacques Rousseau parlait comme
— Sole pape. « Sa réputation, disait-il, vivra autant qu'il y aura sur la terre des hommes sensibles au vrai mérite et à la vraie vertu. »
Elevé par une sainte mère, au sein d'une famille modèle , Fénelon manifesta dès son jeune âge les dispositions les plus tendres à la piété. Lévite, il devint à Saint-Sulpice l'édification de ses condisciples et la consolation de ses maîtres. Le vénérable M. Tronson, de sainte mémoire, le prit en affection. « Si vous pouviez entendre, mande le jeune clerc à son oncle, les entretiens que nous avons ensemble, et la simplicité avec laquelle je fais connaître mon cœur, et avec laquelle il me fait connaître Dieu, vous ne reconnaîtriez pas votre ouvrage, et vous verriez que Dieu a mis la main d'une manière sensible au dessein dont vous n'aviez encore que jeté les fondements. »
Prêtre et directeur pendant dix ans de religieuses et déjeunes filles, il ne se fit remarquer que par son humilité , sa régularité et sa ferveur. Tout entier aux âmes qui lui étaient confiées, ce fut pour elles qu'il composa ces chants sacrés, devenus vite populaires, qui respirent la plus tendre dévotion, et que depuis toutes les générations chrétiennes ont répétés. Bien des gens qui les redisent ignorent qu'ils émanent de l'âme suave et dévote de Fénélon. Il n'est pas hors de propos d'en parler, aucun critique à notre connaissance ne s'en étant occupé jusqu^ici.
Le plus connu de ces cantiques, celui que tous les
missionnaires ont aimé à propager dans les campagnes et que nous avons entendu répéter quelquefois, avec des larmes, par des foules émues, est le récit de la Passion. C'est le cantique si connu :
Au sang qu'un Dieu va répandre, Ah ! mêlez du moins vos pleurs.
Cette touchante complainte qu'on a eu la bonne pensée de mettre sur une mélodie empreinte d'une , tristesse pénétrante du célèbre Pergolèse est une de s œuvres de la jeunesse de Fénélon. On trouvera peutêtre cette poésie et d'autres du même genre bien simples et bien rudimentaires. Elles étaient destinées précisément aux âmes simples, au peuple, aux enfants, et devaient porter ce caractère distinctif des œuvres populaires : la simplicité. D'ailleurs, il n'est pas si facile qu'on s'imagine d'être simple. Le genre du cantique demande des qualités très-rares, pour ne pas être ou trivial ou prétentieux. D'excellents poëtes y ont échoué.
Fénelon s'adonna à toutes sortes de sujets pieux. Tantôt c'est une hymne de joie à la naissance de Notre-Seigneur :
Amour, honneur, louanges,
Au Dieu Sauveur dans son berceau;
Tantôt des prières filiales et des hommages à la Sainte- Vierge. Mais où Fénelon excelle, c'est dans ses chants à l'Eucharistie. Chaque fois qu'il touche
à ce sujet, il atteint à la vraie beauté. Pour beaucoup de chrétiens , ces cantiques ont accompagné l'acte auguste de leur première communion, et ils ne peuvent les entendre sans évoquer les souvenirs si purs de cette époque, toujotirs trop lointaine. La mélodie est ici, il faut le reconnaître, aussi douce que les paroles :
Mon doux Jésus ne paraît pas encore, Trop longue nuit dureras-tu toujours!
Tardive aurore,
Hâte ton cours; Rends-moi Jésus, ma joie et mes amours, Mon doux Jésus, que seul j'aime et j'implore
Quelle douceur de penser que ces élans poétiqties, qui ont fait les délices des âmes pieuses depuis deux siècles, viennent de l'un des plus beaux génies dont s'honore l'humanité ; et quelle récompense pour celui qui les a conçus dans les heures de ferveur de sa jeunesse, de voir ainsi par delà la tombe ses hommages retentir ati sein des générations chrétiennes .
J'imagine que dans sa retraite alors ignorée, Fénelon eût versé de douces larmes s'il eût pu savoir que bien longtemps après lui , les enfants , les cœurs simples, les âmes ferventes répéteraient devant les premières joies du Tabernacle ses protestations d'amour.
Un des ouvrages de Fénelon, qui nous donne la plus haute idée de sa piété, est sa Lettre sur la
fréquente communion. On sait qu'au temps où il écrivait, la plupart des docteurs et des directeurs, imi)us des préjugés du moment et plus ou moins des erreurs Jansénistes, avaient rompu avec les anciennes traditions de l'Eglise, sur le fréquent usage de la communion. Fénelon ne craignit pas de contredire les docteurs les plus en nom, en recommandant aux bons chrétiens la communion presque quotidienne. Après avoir, selon sa coutume, recherché dans les écrits des Pères, leur sentiment formel sur ce point, et prouvé que la discipline de l'antiquité , confirmée par l'autorité du Concile de Trente est favorable à la réception fréquente de l'Eucharistie, il conclut ;
« Voilà l'Eglise qui est la même dans tous les temps. Rien ne la vieillit ; rien n'altère sa pureté. Le même esprit qui l'animait du temps de saint Justin et des autres Pères, la fait encore parler .dans ces derniers jours. Elle invite tous ses enfants à une communion fréquente. Elle souhaiterait qu'ils n'assistassent jamais à aucune messe sans y communier
Communions donc comme les Apôtres ont fait communier les premiers fidèles, et comme les Pères ont fait communier les chrétiens des siècles suivants. Laissez raisonner ceux qui veulent tout réformer, et mangez le pain quotidien, afin que vivant de Jésus- Christ vous viviez pour lui. »
Et dans une nouvelle Lettre adressée à une dame
chrétienne, il est encore, s'il se peut, plus explicite. « L'Eucharistie, dit-il , a été instituée comme un pain, c'est-à-dire, comme l'aliment le plus familier ; et les Pères l'appellent le pain quotidien... Pourvu que le laïque vive en bon laïque, il peut et doit communier tous les jours, s'il est libre. .. Rien n'est donc plus contraire à l'institution du Sacrement et à l'esprit de l'Eglise, que de vouloir respecter l'Eucharistie en la recevant rarement ; pourvu qu'on soit pur, le vrai respect est de la recevoir fréquemment. »
Ses lettres si diverses et si nombreuses de direction, sont autant de témoignages de sa piété vive et éclairée. La correspondance de Fénelon, qui ne remplit pas moins de onze volumes dans l'édition de 1827, ne peut se prêter ici à une analyse même sommaire. Sans parler de ses lettres politiques ou d'amitié, ses lettres spirituelles sont trop nombreuses pour être dépouillées dans une étude circonscrite dans des limites définies. Adressées à toutes sortes de personnes, nonseulement aux âmes versées dans la spiritualité, mais encore aux gens du monde les plus en vue, à des officiers, à des dames de la cour, aux principaux seigneurs et hommes d'Etat de son siècle, il n'est aucune des conditions de la société dans laquelle on ne puisse faire usage des maximes excellentes , des remarques judicieuses, des conseils sensés et paternels répandus dans cette correspondance.
Quelle était au fond la doctrine spirituelle de Fé-
nelon, celle qu'on peut appeler caractéristique de sa piété ? Il nous est bien permis de la mentionner ici, car en la faisant connaître, c'est la piété elle-même de Fénelon que nous manifestons.
Or, le but qu'il se propose partout 'est d'enseigner aux âmes qui le consultent à faire de rapides progrès « dans l'art d'aimer Dieu. » Et son principal moyen est de faire silence autour de son âme, pour chercher et trouver l'ami intérieur, Dieu, dont la voix se fait entendre à qui veut l'écouter. La belle, la haute doctrine qu'il professe, qui fut l'aliment de son âme et la lumière de son esprit, la plus féconde d'ailleurs, la plus en harmonie avec tout notre être, et qu'on peut recommander en toute sécurité aux âmes délicates et attentives, c'est la doctrine du Maître intérieur. Cette doctrine n'était pas nouvelle dans l'Eglise. Elle a été exprimée très-heureusement, et dès les premiers siècles, par Athénagore, Tertullien^ saint Clément d'Alexandrie, saint Augustin, et reprise après eux par les plus profonds spiritualistes dont s'honore le Christianisme. Elle a été vulgarisée par l'imitation de Jésus-Christ, ce chef--d'œuvre de la science expérimentale de Dieu, comme on l'a si bien défini.
Que dit en effet^ l'Imitation sous les formes les plus variées et les plus pénétrantes :
« 0 Vérité, qui êtes mon Dieu, rendez-moi une même chose avec vous, en me liant à vous par une éternelle charité.
« Je m'ennuie souvent de tout lire et de tout écouter. C'est en vous seul que se trouve tout ce ,que je cherche et tout ce que je désire,
« Que tous les docteurs se taisent ; que toutes les créatures demeurent en silence devant vous.
« Parlez-moi vous seul.
« Plus un homme sera recueilli en lui-même et sera devenu simple au fond de son cœur, plus il avancera dans la connaissance des choses, et en comprendra de plus relevées, puisqu'il recevra d'en haut le don de l'intelligence. »
Et ailleurs :
« J'écouterai ce que le Seigneur mon Dieu me dit au dedans de moi-même.
« Heureuse l'âme qui écoute Dieu qui lui parle et qui reçoit de sa bouche la parole qui console. Heureuse l'oreille qui entend les sons sacrés de ce langage divin et qui se rend sourde aux bruits et aux tumultes du monde. Heureuse encore une fois l'oreille qui n'écoute point une parole qui résonne au dehors, mais qui entend la vérité même qui l'enseigne divinement dans le fond du cœur ! »
Telle est la substance de cette doctrine du Maître intérieur dont on trouve l'expression dans mille endroits des lettres et des œuvres de Fénelon.
Jésus-Christ présent à l'âme humaine qui apprend à son école une science que les livres n'enseignent pas , et qui le regarde comme son unique maître
« magister vester imiis sit Christiis^ » avait dit l'Evangile, Jésus-Christ, lumière qui illumine tout homme, venant en ce monde, et se communique à l'âme qui l'appelle; voilà le fondement solide de la doctrine spirituelle de Fénelon, que Bossuet et Malebranche ont enseignée également.
Que si Malebranche, en appliquant dans ses derniers écrits ces principes à un ordre différent, a exagéré leurs conséquences, et si des écrivains en s' autorisant des écrits de Malebranche , ont jeté quelque discrédit sur cette doctrine, il n'en reste pas moins certain que la doctrine du Maître intérieur, telle que l'ont comprise et professée les Pères et Fénelon, est la plus pure expression de l'Evangile luimême.
Fénelon l'a formulée dans une phrase qui est restée dans la mémoire des penseurs :
« Un moment de recueillement, d'amour et de présence de Dieu, a-t-il dit, fait plus voir et entendre la vérité que tous les raisonnements des hommes. »
Et il ajoute : « Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire ; mais nous ne pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le Maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous les raisonnements, il faut toujours revenir à Lui et l'écouter pour la décision. C'est au fond de nousmêmes que nous avons besoin de trouver les vérités
qu'on nous enseigne, c'est-à-dire, qu'on nous propose extérieurement. Ainsi, il n'y a qu'un seul véritable maître qui enseigne tout, et n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours à cette école intime où il parle seul. Loin déjuger ce maître, c'est par lui seul que nous sommes jugés souverainement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir, mais en l'écoutant nous ne pouvons le contredire. »
Ailleurs, il dit : « Je vois Dieu en tout ; où, pour mieux dire, c'est en Dieu que je vois toutes choses ; car je ne connais rien, je ne m'assure de rien que par mes idées ; cette connaissance même des individus, où Dieu n'est pas l'objet immédiat de ma pensée, ne peut se faire qu'autant que Dieu donne à la créature l'intelligibilité, et à moi l'intelligence actuelle. C'est donc à la lumière de Dieu que je vois tout ce qui peut être vu. »
Il ne faisait en cela que se conformer à la pensée des Pères les plus éminents. Bossuet, si sûr dans sa doctrine, si éloigné de tout faux mysticisme, n'a-t-il pas dit : « On peut conclure avec saint Augustin qu'apprendre c'est se retourner à ces idées primitives et à l'éternelle vérité qu'elles contiennent, et y faire attention ; d'où l'on peut aussi inférer, qu'à proprement parler, un homme ne peut rien apprendre à un autre homme, mais qu'il peut seiûement lui faire
trouver la vérité qu'il a déjà en lui-même en le rendant attentif aux idées qui la lui découvrent intérieurement, à peu près comme on indique un objet sensible à un homme qui ne le voit pas, en le lui montrant du doigt et en lui faisant tourner ses regards de ce côté. »
C'est dans ce sentiment continuel de la présence de Dieu à l'âme humaine, dans ce recueillement de son âme tournée vers le Maître intérieur, que Fénelon puisait cette prédilection pour la méditation qu'il conserva toute sa vie, et cette ardeur dans la prière, qui fît ses délices et sa suprême consolation.
Il mettait en pratique cette parole de nos Saintes Lettres : « Celui qui m'aime demeure en moi et moi en lui », et il s'écriait : « 0 mon Dieu, si les hommes savaient ce que c'est que vous aimer, ils ne voudraient plus d'autre vie et d'autre joie que votre amour ! »
Aussi dans ses lettres spirituelles recommandait-il par dessus tout aux âmes qu'il dirigeait, de consacrer chaque matin quelques instants à la pensée de Dieu, à la méditation, à ce point qu'il en faisait une condition de salut.
« Surtout, Madame, écrivait-il à une de ses pénitentes les plus distinguées , surtout sauvez votre matin, et défendez-le comme on défend une place assiégée. Faites des sorties vigoureuses sur les im-
portuns ; nettoyez la tranchée, et puis renfermez-vous dans votre donjon. »
Avec de tels principes on peut juger ce qu'était la vie intérieure de Fénelon. Il donna à ceux qui l'entouraient tous les genres d'édification. D'une régularité exemplaire, sa vie ordonnée suivant les principes les plus purs de la discipline ecclésiastique ressemblait à Cambrai, comme il le dit, au mouvement d'une pendule.
Il dormait peu, se levait de grand matin, consacrait les premières heures à la méditation, célébrait la sainte messe tous les jours dans sa chapelle, sauf le samedi. Ce jour-là il se rendait dans la métropole où il confessait indistinctement ceux qui réclamaient son ministère. Il mangeait très-peu, quoique sa table fut servie avec abondance et le luxe que commandait son rang. On attribuait à cette sobriété, poussée peut-être à l'excès, ditM. deBeausset, son extrême maigreur. Ses commensaux et les gens de sa maison, c'est-àdire ceux qui pouvant l'observer de près, connaissaient à fond son caractère, le chérissaient, dit encore son historien , comme un père , et le vénéraient « comme le modèle de toutes les vertus qui honorent le plus l'humanité. » Son vêtement était digne, mais simple. Il ne portait d'or ni à sa ceinture ni à son chapeau, mais seulement une frange verte. Sa seule distraction était la promenade à laquelle il se livrait toutes les fois que le temps le permettait. Môme dans
ses promenades il conservait son profond recueillement intérieur : « Je me promène, écrivait-il au marquis de Fénelon, je me trouve en paix dans le silence devant Dieu. Oh ! la bonne compag-nie ! on n'est jamais seul avec lui. »
La résidence lui était chère, il l'observait scrupuleusement, ne s' éloignant de Cambrai que pour visiter son diocèse. Dans cette existence si pieuse e{ si bien ordonnée, il pouvait dire : « Je passe en paix mes jours sans ennui, et le temps étant trop court pour mes occupations, j'aurais un plaisir d'amitié qui me manque, si je voyais quelques personnes absentes. »
Quant aux caractères de sa piété, si elle était profonde et éclairée, elle était surtout aimable. Tous les contemporains lui ont rendu ce témoignage. Le grand médisant du siècle, Saint-Simon, ne peut s'empêcher de reconnaître que le commerce de Fénelon « était enchanteur, et que sa piété facile, égale, n'ejSfarouchait jamais et se faisait respecter. »
Elle était vive à ce point qu^il crut possible sur la terre l'état du pur amour de Dieu, et qu'il écrivit le livre des Maximes des Saints. Quand ce livre fut condamné, on sait quelle fut son attitude. Il allait monter en chaire quand son frère, accouru de Rome en poste, lui apporta la nouvelle de sa condamnation. On ne le vit pas changer de visage, mais s'agenouillant, et le front dans les mains, se recueillant devant Dieu, il se dirigea vers la chaire d'un pas grave et tranquille.
et parla avec une onction pénétrante de l'obéissance due à l'église.
Il adressa au Pape une lettre et à ses diocésains un mandement qui comptent parmi les plus beaux monuments de l'histoire ecclésiastique. Ils sont trop connus pour qu'on puisse encore en parler. Nous ferons seulement observer qu'en cette circonstance Fénelon mit en pratique, dans sa propre cause, la doctrine qu'il professait alors, presque seul parmi les évêques de France, sur l'infaillibilité pontificale.
Il dit dans son assemblée provinciale de 1699 : « Le Pape ayant jugé cette cause, les Evêques de la province, quoique juges naturels de la doctrine, ne peuvent dans la présente assemblée et dans les cir-. constances de ce cas particulier, porter aucun jugement qu'un jugement de simple adhésion à celui du Saint-Siège, et d'acceptation de sa constitution. »
Nul ne fut plus humble et plus soumis que notre archevêque. Longtemps après il écrivait à un de ses amis : « Défiez-vous de votre esprit qui vous a souvent trompé. Le mien m'a tant trompé que je ne dois plus compter sur lui. »
Sa piété enfin était efficace. Elle n'était pas seulement une habitude de son esprit, un sentiment de son âme, elle vivifiait toutes ses actions et les inspirait. C'est elle qui lui fit supporter sa disgrâce, son exil de la cour, les injustices de ses ennemis avec tant de résignation et de sérénité ; c'est elle qui lui fit
trouver dans sa condamnation une si touchante simplicité et une obéissance si généreuse et si édifiante. Elle l'entretînt, dans tous les temps, dans une modération d'esprit, dans une douceur de caractère, dans une sagesse de conduite qui sont devenues comme proverbiales. Si on l'a surnommé le cygne de Cambrai, c'est autant à cause de la douceur de ses mœurs, de la pureté de sa vie, de l'élévation de sa piété, que de la suavité de ses accents.
Sa piété lui donna la mort des saints. On ne peut lire sans verser des larmes d'attendrissement et d'admiration le récit de ses derniers moments. Lorsque la fièvre lui laissait quelque trêve, « on le voyait aussitôt, dit son aumônier, joindre les mains, lever les yeux vers le ciel, se soumettre avec abandon et s'unir à Dieu dans une grande paix. Cet abandon plein de confiance à la volonté de Dieu avait été dès sa jeunesse le goût dominant de son cœur, et il y revenait sans cesse dans tous ses entretiens familiers. C'était, pour ainsi dire, sa nourriture et celle qu'il aimait à faire goûter à tous ceux qui vivaient dans son intimité. » Il se réjouissait, au milieu de ses plus vives douleurs, d'être semblable à Jésus-Christ sur la croix : « Je suis, disait-il, surla croix avec Jésus-Christ. » « Christo confixus sum cruci. » Il reçut les derniers sacrements avec les marques de la plus vive dévotion, et eut encore la force de dicter cette lettre au Père Le Tellier,
pour être mise sous les yeux du Roi, qui est, on peut le dire,' un acte suprême de piété.
Son testament est lui-même un monument de foi, de désintéressement et de charité : « Je déclare, ditil, que je veux mourir entre les bras de l'église catholique, apostolique et romaine, ma mère. Dieu qui lit dans les coeurs et qui méjugera, sait qu'il n'y a eu aucun moment de ma vie, où je n'aie conservé pour
elle une soumission et une docilité de petit enfant
Je soumets à l'Eglise universelle et au Siège apostolique tous les écrits que j'ai faits, et j'y condamne tout ce qui pourrait m'avoir échappé au -delà des véritables
bornes Quoique j'aime tendrement ma famille^ et
que je n'oublie pas le mauvais état de ses affaires, je ne crois pourtant pas lui devoir laisser ma sucession. Les biens ecclésiastiques ne sont pas destinés aux besoins des familles, et ils ne doivent pas sortir des mains des personnes attachées à l'Eglise. »
Tous les actes de la vie de ce grand prélat furent marqués par cette piété féconde que l'apôtre a déclarée utile à tout. Comme elle animait ses actions, elle inspirait ses paroles, et c'est pourquoi nous avons voulu la mentionner comme une des sources de son éloquence.
M. de Ramsay l'avait constaté avec raison dans ce passage que nous avons déjà cité : « Rien ne montre mieux le caractère de Tesprit et de la piété de M. de Cambrai que les différentes formes qu'il prenait dans
ses instructions publiques pour s'accommoder à la portée de tous. Tous ses sermons étaient faits de l'abondance de son cœur. Il ne les écrivait pas, il ne les préméditait presque pas. Comme Moïse, l'ami de Dieu, il allait sur la montagne sainte, et revenait ensuite vers le peuple lui communiquer ce qu'il avait
appris dans cet entretien ineffable Ce génie
si étendu et si délicat ne songeait qu'à parler en bon père, pour consoler , pour soulager, pour éclairer son troupeau. »
Le Père Querbeuf nous le dit de son côté : « Cette grande et merveilleuse facilité (oratoire), il Favait acquise, moins encore par l'étude, qu'il ne négligeait pas cependant, que dans la prière ^ qaedans V exercice fréquent de la méditation^ que dans le silence et le calme intérieur qui le rendait si attentif et si docile à la voix de Dieu. C'est en parlant souvent à ce grand maître qu'il apprenait à parler de lui de manière à le faire craindre, à le faire aimer encore plus. »
Homme de foi et d'oraison, Fénelon pouvait parler avec conviction des vérités de la religion ; homme de vertu, il devait la persuader efficacement aux autres ; embrasé de l'amour divin, il savait en faire pénétrer la flamme dans les cœurs. Plus on étudie la vie religieuse de Fénelon, plus on entre dans la connaissance de ses œuvres spirituelles, plus on est convaincu que la piété a été la lumière et la douceur de cette grande âme, le secret de son élévation et de sa beauté mo-
raie, le nerf de son éloquence et de son génie, et Ton comprend toute la portée de cette solennelle parole de Joseph de Maistre : « Veut-on dessiner la grandeur idéale ? Qu'on essaie d'imaginer quelque chose qui surpasse Fénelon, on n'y réussira pas — »
§ m. — SON CŒUR.
Le cœur de Fénelon, c'est Fénelon tout entier ; connaître son cœur, c'est le connaître lui-même dans sa plus parfaite expression.
Le cœur est le foyer de l'amour, le centre et le moteur de la vie physique, le lien mystérieux et sacré des sentiments, le principe de toute expansion, de tout don, de toute fécondité. On n'en peut douter. Il existe une admirable harmonie entre le corps et l'âme. Les organes du corps ont pour but d'exprimer la vie de l'âme, ses fonctions et ses destinées ; or, ce qui est vrai du corps en général, est vrai surtout du cœur, organe principal de la vie. Aussi les mêmes mots expriment-ils les qualités physiques du cœur et les qualités morales de la vie des âmes. On l'a justement remarqué. Ces harmonies de langage reposent sur une harmonie de faits. Manifester les dons et les actes d'un bon cœur, c'est manifester l'homme dans sa synthèse la plus fidèle, dans sa dernière analyse. Or, en étudiant et en admirant l'esprit de Fénelon, ses productions variées , ses chefs-d'œuvre impérissables , nous ne connaissons
qu'une partie de lui-même et de sa vie. En considérant son cœur, en en saisissant les qualités et les charmes intimes et les manifestations extérieures, nous aurons non-seulement sous les j^euxune belle vision, mais nous pénétrerons le mobile, la flamme qui inspira véritablement son génie, nous aurons le dernier mot de Fénelon, enfin l'homme tout entier.
Fénelon manifesta dès ses premières années les qualités exquises de son cœur. Il fut formé par une éducation chrétienne, de tout point excellente , et par une piété singulièrement tendre et douce qui développa, nous venons de le voir, et aussi qui préserva de son arôme ses trésors naturels. C'est à la religion que Fénelon dut son innocence, sa vive et ardente piété, la fleur délicate et gracieuse de son esprit, la générosité, la chaste et profonde tendresse de son cœur.
Pour quiconque est entré sérieusement dans l'étude du caractère et de la vie de Fénelon, il n'y a pas l'ombre d'un doute sur ce point. Je ne sache pas d'ailleurs qu'il ait été jamais contesté.
Quel fut le mobile qui poussa ce jeune homme d'un nom si connu, d'un avenir sibrillant, à entrer dans les ordres, si ce n'est son amour du prochain, son zèle pour le salut des âmes, les plus généreuses impulsion s du cœur enfin. Nous voyons Fénelon prendre place aussitôt après son ordination, dans les rangs trèshumbles des prêtres de Saint-Sulpice. Il fait mieux
encore, un sacrifice plus complet s'offre à ses aspirations. Il le saisit, il le célèbre, il veut être missionnaire. « J'irai dit-il, j'irai baiser sur la terre de Pathmos les pas de l'apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts... Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour, après une si longue nuit. La terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs, et revêtue d'une nouvelle gloire... » Ce sont là sans doute déjeunes enthousiasmes voisins de l'illusion, mais ils partent d'une âme chaude et vraiment apostolique.
Fénelon ne pouvant satisfaire ce besoin qui le presse de porter l'Evangile aux nations délaissées, accepte par obéissance la direction de la communaiité des Nouvelles-Catholiques. Ce sont des jeunes filles protestantes converties à la foi qu'il s'agit de maintenir dans leurs bons desseins et d'affermir dans leurs croyances. Notre abbé s'emploie à cette tache si obscure en apparence pendant plus de dix ans. Le monde ne le tente pas, moins encore le bruit et la renommée. Son évêque ne le vo^'-ait même pas. « M. Tabbé, lui dit un jour M. de Harlay, vous voulez être oublié, vous le serez. » Que lui importaient la faveur et les distinctions? Il s'était donné à Dieu et aux âmes, il ne cherchait d'autre récompense que Dieu. Il jouissait d'ailleurs de toute la satisfaction nécessaire à un coeur comme le sien. Il recueillait
toutes les bénédictions que la tendre reconnaissance de ses nombreuses néophytes aimait à lui prodiguer^ et inévitable contagion de la bonté, il avait déjà pour amis les hommes les plus recommandables, par leur rang, leurs vertus et leur génie. Ce furent ces amis mêmes qui l'arrachèrent à sa solitude, à cette vie humble et douce, qui convenait si bien à la modération de ses vœux et à la simplicité de son cœur.
On lui confie les missions du Poitou, et il y fait éclater la tendresse et le dévouement dont son cœur était rempli. Est-il besoin de le rappeler, car qui ne s'en souvient ? Ennemf déclaré de la contrainte et de l'intimidation , Fénelon supplie le roi de le laisser aller seul, sans autres armes que sa foi et sa parole, vers ces populations égarées. Dès cette époque, il prouve par ses actes ce qu'il enseignera plus tard dans ses Mémoires politiques, qu'il est odieux et insensé de se servir de la violence pour agir sur les consciences, et que l'Evangile de la paix ne s'annonce et ne resplendit que dans la douceur et la charité. On fit, à cette occasion, un crime à Fénelon de sa mansuétude et de sa tolérance envers les hérétiques. Il dut s'en expliquer avec le marquis de Seignelay et n'eût pas de peine à lui prouver, par des faits autant que par des raisons , que la méthode qu'il suivait était tout à la fois plus conforme à l'esprit de l'Evangile et plus efficace.
« Il ne faut, ajoutait-il, que des prédicateurs qui expliquent simplement le texte de l'Evangile, avec une axiioriié douce et insinuante... » « Pourvu, dit-il encore, que ces bons commencements soient soutenus par des prédicateurs doua", et qui joignent au talent d'instruire, celui de s^attirer la confiance des peuples. » Si dans sa mission du Poitou, Fénelon réussit si complètement, s'il convertit ces fortes et bonnes populations plus sûrement, par sa seule parole, que ne le faisaient ailleurs ses confrères, aidés de toute la force publique, c'est qu'il prêcha avec son cœur et qu'il gagna à son tour le cœur de ceux qui l'entendirent.
Chargé de l'éducation du duc de Bourgogne, de cet enfant qui naquit « terrible, dur, colère jusqu'aux derniers emportements, impérieux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps, » de cet enfant, qui joignait à tant de vices naissants une indomptable fierté', comment, pensez- vous que Fénelon en fit, ô merveille, en quelques années un prince accompli , que tous les contemporains ont célébré , comme le modèle des princes , les délices et l'espoir de la France, dont la mort a été un deuil immense , inconsolable , dans tous les rangs de la société.
Comment? ce fut sans doute par l'ascendant
de son esprit, l'ensemble de sa direction que Fénelon parvint à refaire cette nature difficile et à lui donner l'essor , l'épanouissement vers le bien ; mais il est impossible d'en douter, ce fut surtout par son cœur. Fénelon avait le beau dans l'esprit et le bon dans le cœur, a-t-on dit justement. Il ne montrait jamais l'un que pour faire aimer l'autre. Si l'éducation de M. le duc de Bourgogne fut le chef-d'œuvre de la vertu et du génie, elle fut plus encore le chef-d'œuvre du cœur. Le précepteur sut se faire estimer et aimer de son élève au-delà de tout ce qu'on peut dire. Quelques scènes de cette éducation sont des plus attendrissantes; on voit après une faute, le jeune duc se jeter au cou de Fénelon, l'étreindre de ses embrassements, le couvrir de ses baisers, plus désolé mille fois d'avoir affligé celui qull aimait que d'avoir encouru ses réprimandes. Et cette filiale affection résistera à tout, au temps, à l'absence, à l'adversité, à la persécution. M. le duc de Bourgogne devenu homme , devenu général d'armée et dauphin de France aura pour Fénelon exilé, disgracié, et vieillissant la même tendresse profonde, la même absolue déférence qu'aux premiers jours de leur douce intimité.
Ce n'était pas seulement le duc de Bourgogne que Fénelon avait en vue dans son ministère ; en lui, il élevait pour la France, un prince bon, juste, généreux, ami du peuple, des petits, des souffrants, et
des délaissés. On ne pourra jamais le redire assez. Fénelon avait une immense compassion pour les misères du peuple, et ce sentiment inspira tous ses écrits politiques, comme plus tard tous ses actes à Cambrai. N'étant encore qu'abbé, et répondant à M""® de Maintenon qui lui demandait quelques conseils , il lui écrit ces paroles bien significatives : « Vous devez mettre toute votre application à donner au roi des vues de paix, et surtout, de soulagement du peiiphy de modération, d'équité, de défiance à l'égard des conseils durs et violents, d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire, enfin, d'amour pour l'Eglise , et d'application à lui chercher de saints pasteurs. »
En ces quelques lignes nous avons trouvé le fond de la pensée de Fénelon, le fond de son cœur, et le thème qu'il reprendra et développera sous des formes différentes soit dans le Têlémaque, soit dans ses mémoires politiques, ses lettres au duc de Bourgogne, aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et dans ses mandements.
Il n'est pas jusqu'à ses erreurs dans l'affaire du quiétisme qui ne témoignent de la bonté, de la délicatesse, de la générosité de son cœur, comme elles témoignent, nous l'avons vu, de sa piété. Car toute cette longue et triste affaire peut se résumer en ce mot déjà cité, ce fut l'erreur d'un cœur tendre et pieux. Les volumes qu'on peut écrire et qu'on
a écrits sur cette interminable et douloureuse querelle tiennent dans cette ligne. Fénelon , dont la vertu, au témoignage unanime de tous les contemporains, était établie au point de faire rougir et reculer la plus hardie médisance, ne fut séduit par les maximes de l'amour pur et désintéressé que professait M™^ Guy on, que par ce que ces maximes avaient dans les aspirations de son cœur profondément aimant une sainte correspondance, et qu'il les croyait conformes à la doctrine des saints qui se sont le plus distingués par une charité ardente. Il défendit ce qu'il croyait être la vérité envers et contre tous, jusqu'à ce que Rome eût parlé, et l'on sait que sa bonne foi n'eût d' égale que sa soumission éclatante et son obéissance absolue. On peut en croire là-dessus M°^® de Maintenon, si hostile au quiétisme, et à M™® Guyon.
Qu'écrivait-elle dans Tintimité à M™^ de Saint- Géran ? Ecoutez ces aveux décisifs : « M. de Fénelon a trop de piété pour ne pas croire qu'on peut aimer Dieu uniquement pour lui-même et trop d'esprit pour croire qu'on peut l'aimer au milieu des vices les plus honteux. Il m'a protesté qu'il ne se mêlait de cette affaire que pour empêcher qu'on ne condamnât par inattention les sentiments des vrais dévots. Il n'est pas l'avocat de MJ^^ Guyon, quoiqu'il en soit l'ami. Il est le défenseur de la piété et de la perfection chrétienne ; je me repose sur sa parole, parce que j'ai
connu peu d'hommes aussi pieux que lui, et vous pouvez le dire. »
Que n'a-t-elle persévéré dans ses sentiments et que n a-t-elle réussi à en convaincre Bossuet ! Cette lamentable querelle eut été étouffée dans son germe, et le XVI f siècle n'aurait pas été attristé du spectacle de la lutte de ces deux grands génies faits pour s'estimer et s'aimer. Et encore^ dans cette lutte, à qui revient en définitive le beau rôle, le rôle de la charité, le rôle d'un bon cœur? Quand on a lu attentivement les lettres des deux champions, il est impossible de porter un autre jugement que celui de la postérité. Bossuet eut pour lui la vérité, mais Fénelon la charité. Je n'ai pas le dessein de revenir sur cette querelle^ mais enfin, il est un point de vue qu'on a trop négligé et qu il importe de bien préciser. Que voulait Fénelon en refusant de souscrire aux condamnations rigoureuses de Bossuet :« On veut, dit-il, que je condamne la personne de M™^ Guyon. Quand l'Eglise portera sur ses doctrines un arrêt, je suis prêt à le signer de mon sang (Cela est clair et vrai, sa conduite l'a bien prouvé). Hors de là, je ne puis ni ne dois rien faire de semblable. J'*ai vu de près une vie qui m'a infiniment édifié ; pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus ? Me convient-il d'aller accabler une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée et dont
j'ai été l'ami. Quant à Bossuet, je serais cVa^âs d'adhérer à son livre s'il le souhaite, quant aux doctrines ; mais je ne le puis honnêtement ni en conscience,
s'il attaque une femme qui me paraît innocente »
N'est-ce pas là le langage d'an homme de cœur, et peut-on vraiment l'anathématiser ? La suite de cette affaire n'est que trop connue. Bossuet triomphe d'abord auprès de Louis XIV. Le roi envoie Fénelon en exil, le dépouille de tous ses titres à la cour, bannit ses amis, poursuit ses partisans. C'est une tempête qui passe sur tout ce qui avait entouré et chéri le précepteur de son petit-fils. Dans cette immense disgrâce qui atteint Fénelon dans sa réputation, son crédit, ses amitiés, sa parenté tout entière, qu' écrit-il, ce bon cœur si cruellement blessé :
« Je suis accablé des opprobes dont on m'a couvert, disait-il à ses amis, mais sacrifiez-moi. Encore un peu de temps, et le songe trompeur de cette vie va s'évanouir, et nous serons tous réunis à jamais dans le royaume de la vérité, où il n^y a plus ni erreur, ni division, ni scandale, où la paix de Dieu sera la nôtre ! En attendant, souffrons, taisons-nous, laissons-nous fouler aux pieds, trop heureux si notre ignominie sert à sa gloire. »
Bossuet écrit livre sur livre pour accabler son adversaire désarmé. Fénelon s'en remet simplement au jugement du Saint-Siège. La lutte change de face. L'évêque de Meaux emploie tous les moyens.
toutes les intrigues, il faut bien le dire, et son triste neveu plus encore que lui, pour obtenir une condamnation éclatante. A Rome, les cardinaux sont divisés d'opinions et passent deux ans entiers en conférences, en examens réitérés sur le livre des Maximes des Saints. Fénelon eût désiré que pendant ce temps au moins la polémique prit fin. Bossuet ne l'entend pas ainsi. Pendant que les juges sont à l'œuvre il écrit de tous côtés, il excite le Roi, Madame de Maintenon, le cardinal de Noailles, il imprime trois volumes pour écraser « ce Montant d'une autre Priscille, » comme il ne craint pas d'appeler le pur et religieux archevêque de Cambrai. L'aigle s'acharne sur le cygne Quel est, avant de succomber dans cette lutte inégale, le chant du cygne ?
« Nous sommes , vous et moi , écrit Fénelon à Bossuet, l'objet de la dérision des impies, nous faisons gémir les gens de bien ! Que tous les hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre; mais que des Ministres de Jésus-Christ, ces anges des Eglises donnent au monde profane et incrédule de tels spectacles, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux, si au lieu de ces guerres de doctrine, nous avions toujours fait nos catéchismes dans nos diocèses pour apprendre aux pauvres villageois à connaître et à aimer notre Dieu. » Ah, avec quel attendrissement je recueille ces dernières paroles et comme j'y trouve avec bonheur le fond même de la
pensée, des préoccupations, du cœur de Fénelon, apprendre à ses chers et pauvres villageois à connaître et aimer Dieu, voilà ce que voulait, ce que désirait par-dessus tout le saint et aimable Pasteur, ce qu'il fit à travers toutes ses douleurs et ses déceptions, avec un zèle qui ne se refroidit que dans les bras de la mort.
Il y a à cette époque de la vie de Fénelon, un trait, un mot qui le peignent tout entier. Pendant qu'il tenait tête à l'orage qui foudroyait tout autour de lui , voici que le feu consume en quelques heures son palais de Cambrai : tous ses meubles, tous ses livres, tous ses papiers. Il était absent à ce moment, et ce fut l'abbé de Langeron, son ami de tous les temps, qui lui apporte cette nouvelle du désastre.
Il trouve Fénelon causant tranquillement avec ses amis. Il apprit cette nouvelle, non avec une indifférence affectée, mais avec la douceur et la sérénité habituelle de son âme, et se contenta de dire : « Il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre laboureur. » N'est-ce pas touchant cela, et caractéristique ? Ses amis n'eurent pas la même résignation. Ils déplorèrent la perte d'un grand nombre de manuscrits intéressants qui avaient servi à l'éducation de M. le duc de Bourgogne, où qui avaient été le travail des plus belles années de sa vie. Notons que, par un malheur plus déplorable encore, ce qui restait des manuscrits du duc
de Bourgogne, tout un trésor d'une valeur inappréciable, a été brûlé parle pétrole de l'infâme Commune de Paris dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre, de sorte que tout a péri aujourd'hui de tant d'écrits inestimables, et que celui qui voudra raconter un jour en détail l'une des plus belles éducations dont il soit fait mention dans les annales des siècles, n'aura plus pour se guider que les souvenirs incomplets de l'histoire coutemporaine. Enfin Fénelon est condamné.
Il publie, par tout son diocèse, un mandement qu'aucun cœur d'homme^ s'il est droit et bon, ne lira jamais sans respect et sans émotion.
« A Dieu ne plaise qu'il soit jamais parlé de nous, si ce n'est pour se souvenir qu'un pasteur a cru devoir être plus docile que la dernière brebis du troupeau, et qu'il n'a mis aucune borne à sa soumission. »
Ce sont-là des actes qui immortalisent un homme, et des condamnations plus édifiantes, plus méritoires que les triomphes les plus péniblement remportés.
Si dans ses écrits publics on retrouve le coeur de Fénelon , véritable inspirateur de son génie, que dirons-nous de ses écrits privés. Il faut lire ses lettres de cette époque. Sainte et douce lecture qui repose l'esprit et réconcilierait avec l'humanité le misanthrope le plus endurci.
L'abbé de Chanterac, son ami, avait suivi en Cour . de Rome toute l'afiaire du Quiétisme. C'est lui qui avait représenté Fénelon auprès des commissaires.
C'est lui aussi qui lui mande le premier sa condamnation. Que lui répond Fénelon : « Votre retour sera ma plus sensible consolation. Je ne vous dois pas moins que si les plus grands succès avaient suivi votre travail. Ma reconnaissance, ma confiance, ma vénération et ma tendresse pour vous sont sans bornes. Venez au plutôt, afin que nous nous consolions dans le sein du véritable consolateur. Nous vivrons et nous mourrons, n'étant qu'un cœur et qu'une âme. (Quelle touchante effusion en un tel moment) ! Il insista : « Ma santé se soutient, ma paix, au milieu de tant d'amertumes, se conserve aussi.
« Je voudrais bien que ma consolation servit à vous consoler. Conservez-vous, mon cher abbé, si vous veniez à me manquer, ma croix serait trop pesante pour ma faiblesse, nous tâcherons de servir Dieu ensemble, et d'édifier ce diocèse. » Dans l'adversité et l'universel délaissement , le cœur de Fénelon paraît plus grand, plus tendre, plus expansif, plus aimable encore que dans ses meilleurs jours. Et pourtant ce n'est pas l'ordinaire effet du malheur. Tandis que la joie et la prospérité dilatent d'ordinaire le cœur, l'infortune l'aigrit et le rétrécit au moins chez les âmes vulgaires. Chez notre prélat, la bonté, le, zèle, le dévouement, l'empressement à soulager toutes les souffrances et toutes les misères reçoivent de sa disgrâce comme une impulsion nouvelle. Il n'y a rien de plus édifiant à étudier que la conduite de Fénelon
à Cambrai. Il y paraît pasteur et père dans la plus large et la plus chrétienne acception du mot. Son épiscopat n'a rien à envier à ceux de nos plus saints évêques. Il a la douceur de saint François-de-Sales, le zèle et la régularité de saint Boromée, la charité de saint Vincent-de-Paul.
Une fois fixé à Cambrai, il n'en sortira plus. Il se consacre toutentier aux intérêts de son troupeau. En vain ses amis tenteront-ils plusieurs fois de le faire sortir de sa retraite : « Pour moi, écrit-il, je n'ai aucun besoin ni désir de changer ma situation. Il ne faut point que mes amis se tourmentent jamais pour mon compte. Je n'ai jamais cherché la cour, on m'y a fait aller. J'y ai demeuré pendant près de dix ans sans m'ingérer, sans me mêler d'aucune affaire, sans faire un seul pas pour moi, sans demander la moindre grâce, et me bornant à répondre selon ma conscience sur les choses dont on me parlait On m'a renvoyé ; c'est à moi de demeurer en paix dans ma place. »
Télèmaque paraît, on sait par quelle fraude et quel abus de confiance d'un misérable valet; les ennemis de Fénelon ne manquent pas de s'emparer de ce livre et d'y voir une critiqueamère du règne de Louis XIV, presqu'une vengeance. Un nouvel orage éclate encore sur sa tête, plus terrible peut-être que le premier. Il ne s'en émeut pas, fort de la pureté de ses intentions et du témoignage de sa conscience. Il se borne à répondre : « J'ai fait Télèmaque dans un
temps où j'étais charmé des marques de confiance et de bonté dont le roi me comblait ; il aurait fallu que j'eusse été non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour y vouloir faire des portraits satyriques et insolents; j'ai horreur de la pensée d'un tel dessein. »
D'ailleurs, on ne fait pas assez attention en lisant Télémaque aux correctifs nombreux et importants que Fénelon a apportés à ses judicieuses réflexions sur les abus de la royauté absolue.
Témoin cette phrase, qu'on devrait crier aujourd'hui sur les toits, en face des énergumènes de la démagogie, parce qu'elle est leur histoire et leur condamnation : « Tel critique aujourd'hui impitoyablement les Rois, qui gouvernerait demain moins bien qu'eux et qui ferait les mêmes fautes avec d'autres infiniment plus grandes, si on lui confiait la même puissance. »
Qu'est-il besoin d'insister, ceux qui ont bien lu Te7^mrt^z^^ savent qu'une seule pensée, xm seul mobile inspira Fénelon, et ce mobile venait toujours de son cœur, c'était de rendre les peuples plus heureux, de faire respecter la justice, d'assurer aux petits et aux faibles une protection sérieuse et efficace, de rendre en un mot, le gouvernement des rois, paternel et bienfaisant , de réaliser cette maxime qu'il répète souvent : « que les rois sont faits pour les sujets et non les sujets pour les rois. »
Ce qu'il voulait chez ceux qui ont reçu à quelque degré la puissance et la mission de conduire les autres, il le pratiquait lui-même à Cambrai, dans son vaste et populeux diocèse.
On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer tous les traits admirables de sa charité que l'histoire nous a conservés. Qui n'a lu quelques-unes de ces traditions populaires reproduites par la peinture et le burin, et plus fidèlement encore conservées dans les cœurs ? Facile avec tous, lorsque dans ses promenades il rencontrait des paysans, il s^'asseyait avec eux sur le gazon, les interrogeait, les consolait; souvent il allait les visiter dans leurs cabanes, leur laissant toujours des témoignages de sa munificence. Lorsque quelques uns plus heureux lui offraient un repas champêtre, il l'acceptait avec plaisir et se mettait à table avec leur famille. Et cela n'est pas une légende composée à plaisir. C'est de Thistoire, et le grave cardinal de Beausset, quand il a raconté ce trait et bien d'autres, avait entre les mains les mémoires manuscrits du temps qui les rapportaient. Les vieillards qui ont eu le bonheur de le voir, disait-on, en 1774, en pleine Académie française, parlent encore de lui avec le respect le plus tendre : « Voilà, disent-ils, la chaise de bois où notre bon archevêque venait s'asseoir au milieu de nous ; nous ne le verrons plus, et ils répandaient des larmes. »
Qui n'a vu représentée par le pinceau ou le crayon cette scène sublime dans sa simplicité.
Il recueillait, dans son palais, les malheureux habitants des campagnes que la guerre avait chassés de leurs demeures , les nourrissait et les servait lui-même à table. Il vit un jour un paysan qui ne mangeait point et lui en demanda la raison : « Hélas, Monseigneur, lui dit le paysan, je n'ai pas eu le temps, en fuyant de ma cabane, d'emmener une vache qui nourrissait ma famiUe. Les ennemis me l'auront enlevée, et je n'en trouverai pas une aussi bonne. » Fénelon, à la faveur de son sauf-conduit, partit surle-champ, accompagné d'un seul domestique, trouva la vache et la ramena lui-même au paysan. Qu'ajouter à l'éloquence de ce fait, et comment n'en être pas attendri jusqu'aux larmes !
Unanimité dans les témoignages du temps sur les vertus et la vie de Fénelon à Cambrai , sur l'amour dont il y était entouré, voilà ce quil faut constater par dessus tout. Amis comme ennemis de la Religion se rencontrent ici. Ecoutons Pélisson : a Personne, écrit-il, n'est ici plus à la mode que l'Archevêque de Cambrai, et ce qui vous surprendra, c'est pour une chose qui n'est peut-être pas trop à la mode, qui est de faire admirablement bien son devoir d'Evêque, mais la grande vertu se fait toujours admirer. M. de Louvois, le chevalier de Nogent, et tous les autres qui ont été avec lui à Cambrai, durant quelques jours,
ont rapporté tant de bien de ce prélat, que le Roi a dit publiquement qu'il en était ravi.
« Il se lève dès quatre ou cinq heures du matin, va dire la messe, passe tout le reste de la matinée dans l'égiise soit aux offices ou en oraison, donne à dîner à qui veut, au sortir de là, en vaisselle d''étain fort nette, et de bonnes viandes, mais sans aucun excès, ni pour la délicatesse, ni pour la qualité, passe l'aprèsmidi à visiter les malades, ou des prisonniers, ou d'autres affligés, excepté qu'il rend soigneusement visite au moindre capitaine d'infanterie qui a été chez lui, fait beaucoup d'aumônes, et ne laisse mourir personne dans Cambrai sans l'assister, au moins sans lui aller donner sa bénédiction. Cela est tellement établi que les gens du plus bas peuple envoient dire à l'Archevêque qu'ils se meurent et qu'il leur vienne donner sa bénédiction. »
Quel plus éloquent panégyriste peut-on invoquer que cette lettre de Pélisson.
Veut-on quelque chose de plus explicite encore et de plus significatif que cette lettre. C'est la narration que l'abbé Ledieu, chanoine et secrétaire de Bossuet, nous a laissée de son voyage à Cambrai. L'abbé Ledieu brûlait d'envie de voir de' près le Fénelon dont il avait si souvent entendu parler à Bossuet, son maître, qu'il avait bien des fois combattu (involontairement peut-être) en transcrivant pour l'imprimeur tous les écrits de l'évèque de Meaux contre l'archevêque de
Cambrai. A peine Bossuet est-il mort (1704), que notre abbé cherche le premier prétexte venu et part pour Cambrai. Il faut lire sa narration entière, c'est une des plus curieuses que puisse nous fournir l'histoire. Elle est sincère, vivante, circonstanciée. Ce sont les petits côtés de l'histoire, mais non les moins précieux et les moins instructifs..
Eh bien, quelle est l'impression qu'emporte Ledieu de sa visite à Fénelon ? Il ne parle que de son « air affable et bienveillant, de sa bonté, de sa mortification, de sa modestie, et de l'édification de sa vie, et il ajoute : « Il est vrai qu'il est généralement estimé et aimé des petits et des grands ; partout où il se montre , il emporte aussitôt l'estime et l'approbation. »
Ce n'est pas que Fénelon cherchât une vaine popularité ou des témoignages de reconnaissance. Celui qui a dit : « Je préfère mes amis à moi, ma patrie à mes amis, le genre humain à ma patrie » était le désintéressement môme. « La philanthropie, a-t-il dit quelque part, consiste à faire du bien aux hommes^ sans en espérer aucune reconnaissance. » Et ailleurs: « Quand on est destiné à gouverner les hommes, il faut les aimer pour l'amour de Dieu, sans attendre d'être aimé d'eux. » Ainsi quand il répandait à flots les aumônes, quand il prodiguait à tout venant ses consolations , il obéissait uniquement à la loi de son apostolat et plus encore aux besoins les plus impérieux
de son cœur. Dans ce terrible hiver de 1709, quand aux angoisses du froid et de la faim, vinrent se joindre pour le peuple de son diocèse les horreurs d'une guerre malheureuse, Fénelon se multiplia; son palais devint un asile ouvert à toutes les infortunes. Ecoutez cette page de Saint-Simon : « Sa maison ouverte^ et sa table de même, et toujours beaucoup de gens de guerre distingués, et beaucoup d'officiers particuliers sains, malades, blessés, logés chez lui, défrayés et servis, comme s'il n'y en eut eu qu'un seul, et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et des chirurgiens. Il faisait d'ailleurs auprès des malades et des blessés les fonctions du pasteur le plus charitable, et souvent il allait exercer le même ministère dans les maisons et les hôpitaux où l'on avait dispersé les soldats. Et tout cela sans oubh, sans petitesse, et toujours prévenant avec les mains ouvertes. Une libéralité bien entendue, une magnificence qui n'insultait point et qui se versait sur les officiers et les soldats, qui embrassait une vaste hospitalité, et qui pour la table, les meubles et les équipages demeurait dans les justes bornes de sa place. Egalement officieux et modeste, secret dans les assistances qui pouvaient se cacher et qui étaient sans nombre, leste et délié sur les autres, jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnait et à le persuader. Jamais empressé, jamais de compliments mais d'une poUtesse qui, en embrassant tout, était
toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu'il semblait à chacun qu'elle n'était que pour lui, avec cette prévision dans laquelle il excellait singulièrement; aussi étciii-i\ adoré de tous. L'admiration et le dévouement pour lui étaient dans le cœur de tous les habitants des Pays-Bas, quelqu'ils fussent, et de toutes les dominations qui les partageaient, dont il était l'amour et la vénération. » Est-ce le tableau de la charité de Fénelon, ou celui de la charité ellemême que Saint-Simon vient de tracer ? On ne saurait le dire, tant le cœur de notre prélat était empreint des maximes et de l'exemple du divin Maître, de Notre- Seigneur Jésus-Christ, source unique et intarissable de toute charité. Car il faut le répéter et ne l'oublier jamais, c'est la Religion qui avait fait le cœur de Fénelon, comme celui de Vincent de Paul, celui de François de Salles, de François d'Assises, de tous les bienfaiteurs et des vrais amants de l'humanité. Rien de ce qu'on nous raconte des merveilles de cette charité de Fénelon ne nous étonnera. Il prévient la famine dans son diocèse, il nourrit à la lettre les armées du roi. Il écrit au duc de Chevreuse, après tout cela : « Si on manquait, par malheur, d'argent pour de si pressants besoins, j'offre ma vaisselle d'argent, et tous mes autres effets, ainsi que le peu qui me reste de blé. Je voudrais servir de mon argent et de mon sang, et non faire la cour. »
Il avait au cœur tous les nobles amours, cet homme
apostolique. S'il chérissait les pauvres, les malades, les délaissés^ toute la portion souffrante de ses frères, s''il avait pour le troupeau qui lui avait été confié une inépuisable charité, il aimait aussi la grande famille dont il était un des fils les plus glorieux, le pays qui lui avait donné le jour, la France sa patrie. Il suffit pour s'en convaincre de lire ses écrits politiques. Ses avertissements parfois si sévères, ses conseils, ses plaintes ne sont inspirés que par le plus pur dévouement au bien public. Il termine une de ses lettres les plus énergiques au duc de Chevreuse par ces mots : « Si f aimais moins la France, le Roi, la maison royale, je ne parlerais pas ainsi. » Que de fois ne l'a-t-on pas entendu s'écrier : « Je donnerais ma vie pour la France, je la donnerais comme une goutte d'eau, et je prie Dieu tous les jours, sans relâche, pour qu'il la comble de ses bénédictions. » Ailleurs il s'écrie : « Il (Dieu) sait avec quelle tendresse faime ma patrie ; avec quelle reconnaissance et quel attachement respectueux je donnerais ma vie pour la personne du Roij avec quelle affection je suis attaché à la maison royale. . . . mais je ne puis vous cacher mon cœur j c'est par cette affection vive, tendre et constante, que je souhaite que nos maux extrêmes nous préparent une vraie guérison. »
Aussi pouvait-il dire, en présence de la mort et de l'Eternité, à cette heure oii l'on ne trompe pas : « Je n'ai jamais été un seul moment en ma vie sans avoir
pour la personne du Roi ( car le Roi, alors, c'était comme l'incarnation de la patrie ) la plus vive reconnaissance, le zèle le plus ingénu, le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable. »
Il avait enfin pour ses amis une affection aussi tendre que dévouée ; ses lettres, ses relations avec ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, de la sympathie ou de la reconnaissance, forment, tout le monde le sait, une des plus belles légendes, un des types les plus achevés de l'amitié humaine. Celui qui a dit : « Les vrais amis sont notre plus grande douceur et notre plus grande amertume ; on serait tenté de désirer que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour;» qui écrivait après la mort du duc de Beauvillers à la duchesse, sa femme : « Pour moi, qui étais privé de le voir depuis tant d'années, je lui parle, je lui ouvre mon cœur, je crois le trouver devant Dieu, et, quoique je l'aie pleuré amèrement, je ne puis croire que je l'ai perdu. Oh ! qu'il y a de réalité dans cette société intime ! » Et encore : « Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu ; nous en approchons tous les jours à grands pas j encore un peu, et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons ; ce que nous aimons vit et ne mourra plus. » Celui qui marquait, après la mort de l'abbé de Laugeron, son plus constant ami, sa profonde douleur en ces termes : « J'avoue que je me sids pleuré moi-même en pleurant
mon ami. Il me reste une espèce de langueur intérieure ; je ne me console que par la lassitude de la douleur. . . . Dieu a fait sa volonté, il a préféré le bonheur de mon ami à ce qui était ici-bas ma consolation ! » et qui résumait l'état de son âme par ces mots : « Je ne vis plus que d'amitié, et ce sera l'amitié qui me fera mourir ! » Celui-là, dis-je, savait aimer.
La seule crainte qu'on éprouve en parlant du cœur de Fénelon, c'est de n'en donner qu'une incomplète et infime idée.
Peu d'hommes, dans les conditions ordinaires de l'humanité, ont possédé en effet, dans une mesure aussi parfaite, le don d'aimer avec intelligence, tendresse et désintéressement. Peu d'hommes, si l'on excepte les saints, ont présenté au monde une image plus ravissante et plus accomplie de la divine charité.
Il faut tenir grand compte, dans l'étude d'un orateur, de ces qualités du cœur; carie cœur est la source maîtresse de l'éloquence : « Pectus est quod disertes facit, » disait l'antiquité. Saint Augustinle proclamait avec raison, dans son célèbre traité sur l'art de catéchiser, la grande qualité de l'orateur chrétien, c'est la charité. « Dihgeet die quod voles. » C'étaitsa maxime favorite, celle d'ailleurs de tous les maîtres de l'éloquence sacrée. Or, Fénelon a tendrement aimé les âmes, il avait le cœur enflammé de toutes les
saintes passions, de toutes les ardeurs de la charité, il avait donc de ce côté, comme nous l'avons montré pour les autres, tout ce qui constitue le véritable et le grand orateur.