Manuscrits de Pirol, eités par Bausset, t. II, p
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secret de diplomatie, où les mines et les contremines se succédèrent alternativement, le roi poussant aux violences et à la condamnation la plus sévère, le pape se dérobant le plus qu'il pouvait. L'ambassadeur de France, le cardinal de Bouillon, essayait d'adoucir les deux parties.
Que Rome ait hésité entre les deux grands prélats, il est facile de le comprendre. D'abord Fénelon n'avait peut-être pas aussi absolument tort que le prétendaient Bossuet et Louis XIV. Si la doctrine de Fénelon était trop favorable aux faux mystiques, celle de Bossuet était peut-être trop défavorable aux vrais. De plus, Bossuet n'était pas à Rome ce qu'on appelle en diplomatie une persona grnta. On lui en voulait encore de 1682 et des quatre articles. Entre le |)ape et le roi, Bossuet avait pris trop décidément le parti du roi pour plaire beaucoup à la cour de Rome. On savait au contraire que Fénelon et les Sulpiciens étaient beaucoup moins gallicans que Bossuet. Ils craignaient que, sous le nom de libertés gallicanes, on ne remplaçât la servitude envers Rome par la servitude envers le roi . Fénelon avait donc la secrète faveur de la cour pontificale , et ce fut à la pression persistante et acharnée de la cour de France plus qu'à une conviction absolue que Rome l)araît avoir obéi.
Pendant que ce jeu se jouait à Rouir avec toutes sortes de i)éripéties dans le détail descpicncs il nous est impossible d'enlrei' el que l'on trouvera exposées avec une évidente bienveillance en faveur de Ft'uelon
dans V Histoire de Fcnelon par le cardinal de Bausset, — pendant, dis-je, les diverses phases de cette lutte diplomatique, une autre lutte à ciel ouvert, qui intéresse davantage l'histoire littéraire, avait lieu entre les deux évêques. Bossuet était passé maître dans ces controverses; Fénelon ne s'y était pas encore essayé; mais l'honneur et la dignité menacés en sa personne lui prêtèrent une force et une verve qu'on ne lui soupçonnait pas. Il trouva une forme d'éloquence à la fois plaintive et fière qui eut un succès prodigieux; un mélange d'humilité et de dignité, que rendait plus touchant la manière dure et hautaine de son adversaire, tellement habitué à vaincre qu'il ne comprenait pas qu'on lui résistât.
« Quand voulez-vous que nous finissions, monseigneur? écrivait Fénelon. Si je pouvais me donner le tort et vous laisser en plein triomphe pour finir le scandale et donner la paix à l'Eglise, je le ferais avec joie : mais en voulant m'y réduire avec tant de véhémence, vous avez fait précisément ce qu'il fallait pour m'en ôter les moyens. Vous m'imputez les impiétés les plus abominables cachées sous des subterfuges déguisés en correctifs. Malheur à moi si je me taisais ! Mes livres seraient souillés par ce lâche silence qui serait un aveu tacite de l'impiété. Que le pape condamne mon livre, j'espère que Dieu me fera la grâce de me taire et d'obéir. Mais tant que le Saint-Siège me permettra de montrer mon innocence, et qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de prendre le ciel et la terre à témoin de
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l'injustice dé vos accusations.... Vous estimez et vous grossissez chaque objet selon vos besoins, sans vous mettre en peine de concilier vos expressions. Voulez-vous me faciliter une rétractation, vous aplanissez la voie; elle est si douce qu'elle n'effraie plus : Ce n'esta dites-vous, quun éblouissement de peu de durée. Mais si l'on va chercher ce que vous dites pour alarmer l'Eglise, on trouve que ce court éblouissement est un malheureux mystère et un prodige de séduction. Tout de même s'agit-il de me faire avouer des livres et des visions de Mme Guyon : Est-ce un si grand malheur^ dites-vous, d'avoir été trompé par une amie? Mais quelle est cette amie ? C'est une Pris-
cille dont je suis le Montant » « Nous sommes,
vous et moi, l'objet de la dérision des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien. Que tous les hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit point surprendre; mais que les ministres de Jésus-Christ, les anges de l'Eglise donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux si, au lieu de cette guerre d'écrits, nous avions toujours fait notre catéchisme dans nos diocèses pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu 'î »
1. Cette allusion était une grossière offense et une sorte de diffamation, les rapports de Priscille et de Montan ayant été des rapports charnels aussi bien que spirituels.
2. Tout ce passage, que nous citons d'après M. de Bausset (t. II, p. 124), se compose de plusieurs morceaux tirés de différents écrits de Fénelon. Le premier : « Quand voulezvous que nous finissions...? » est extrait de la réponse à
Fénelon, on le voit, avec son esprit et son sens de la vie mondaine, comprenait très bien que ces querelles ne pouvaient profiter qu'aux esprits forts, aux libres penseurs de ce temps, beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense. Mais s'il en était ainsi, pourquoi écrivait-il? Il ne faisait, disait-il, que se défendre. 11 défendait son honneur offensé, c'était à Bossuet à se taire. L'affaire était entre les mains du pape; il n'y avait qu'à attendre sa décision. Fénelon promettait de s'y soumettre. Pourquoi Bossuet voulait-il que ce fût à lui et non à l'Eglise que Fénelon se soumît? Était-il nécessaire de troubler la paix et de faire scandale par ces agressions violentes contre un archevêque, contre un ancien ami? Bossuet voulait écraser l'hérésie à lui seul; il voulait que tout pliât devant lui. De là l'amertume et la violence de ses procédés dans cette affaire.
Bien loin de se taire, voyant que l'affaire chancelait à Rome, Bossuet voulut frapper un coup décisif en publiant sa fameuse Relation sur le Quiétisme. Cet écrit eut un immense succès : « Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas, écrivait Mme de Maintenon au cardinal de Noailles (29 juin 1698). Les faits sont à la portée de tout le monde ; les folies de Mme Guyon divertissent ; le livre est court, vif et
l'écrit de Bossuet : Schola in tuto {Œuvres complètes, édition de Saiiit-Sulpice, t. III, p. 23.3). — Le second : « Vous estimez et grossissez... », se trouve d.'ms l'édition de Versailles, t. VI, p. 365. — Le troisième : « Nous sommes, vous et moi... », est tiré de la Lettre sur la réponse aux préjuges légitimes (édit. de Saint-Sulpicc, t. III, p. 354).
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bien fait; on se le prête; on se l'arrache; on le dévore. » Le livre de Bossuet mérite en effet tous ces éloges; mais il faut dire que le succès était dû à des indiscrétions qu'on pourrait , sans exagération , appeler des abus de confiance. C'étaient des manuscrits mêmes de Mme Guyon, manuscrits qu'elle lui avait confiés en toute sincérité pour lui prouver son innocence, et qui évidemment n'appartenaient pas à Bossuet, que celui-ci tirait les passages inédits qui livraient Mme Guyon au ridicule. Quant aux folies qui divertissent dont parle Mme de Maintenon, comment celle-ci ne s'en était-elle pas aj)erçue pendant les années qu'elle avait jiassées en intimité avec elle et où elle lui avait laissé prendre une influence sérieuse à Saint-Cyr? Ou elle avait vu de telles folies et les avait excusées comme innocentes, ou elle ne les avait pas vues et pourquoi n'apportait-elle pas son témoignage qui eût été une circonstance atténuante en faveur de la malheureuse femme et aussi de Fénelon? Pour le coup, Fénelon parut écrasé et on ])ut croire qu'il ne se relèverait pas. On était consterné autour de lui. De j)lus, la crainte de compromettre les amis qui lui restaient à la cour, les deux ducs de Beauvillier et de Chevreuse, lui fermait sa bouche : « Il faut renoncer à tout, écrivait-il à ses amis, même à la consolation de justifier son innocence ». Heureusement M. de Beauvillier fut sauvé, grâce ù l'intervention du cardinal de Noailles auprès de Mme de Maintenon. Plus tranquille du côté de ses amis, pressé par l'abbé de Chanlerac (jui le suppliait
de se défendre, Fénelon n'hésita plus. Il riposta par la Réponse à la Relation de M. de Meaux. Dès lors, tout changea d'aspect en un instant; le courage des amis se releva; les camps furent partagés; l'admiration alla de l'un à l'autre. Les amis de toute bataille qui vient rompre la monotonie de la vie mondaine, les amis du beau et du délicat furent là comme au spectacle, attendant les répliques des deux grands hommes qui luttaient d'égal à égal sur un terrain glissant et dangereux.
Voici sur quel ton Fénelon débute dans sa Réponse à la Relation.
« M. de Meaux, dit-il, commençait à être embarrassé sur la dispute dogmatique. Dans cet embarras, l'histoire de Mme Guyon lui parut un spectacle propre à faire oublier tant de mécomptes. Ce prélat veut que je lui réponde sur les moindres circonstances de l'histoire de Mme Guyon comme un criminel sur la sellette répondrait à son juge; mais quand je le presse de répondre sur les points fondamentaux de la religion, il se plaintde mes questions. Il attaque ma personne quand il est dans l'impossibilité de répondre sur la doctrine; alors il publie sur les toits ce qu'il ne disait qu'à l'oreille; il a recours à ce qu'il y a de plus odieux dans la société humaine : le secret des lettres missives, qui est ce qu'il y a de plus sacré après celui de la confession, n'a plus rien d'inviolable pour lui ; il produit mes lettres à Rome; il les fait imprimer pour tourner à ma diffamation les gagesde laconûance sans bornes que j'ai euepourlui.»
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Bossuet, prenant à son tour le ton de l'apologie, s'était efforcé de dégager sa personne dans ce débat et s'écriait : « Moi, le plus simple de tous les hommes, ai-je pu remuer seul par d'imperceptibles ressorts toute la cour, tout Paris, tout le royaume, toute l'Europe et Rome même? » Fénelon s'emparant de ce mouvement lui répond : « Vous me permettrez de vous dire ce que vous disiez contre moi. Quoi! me pourra-t-on croire! Ai-je réuni d'un coin de mon cabinet à Cambray, par des ressorts imperceptibles, tant de personnes désintéressées et exemptes de prévention?... Ai-je pu faire pour mon livre, moi éloigné, moi contredit, moi accablé de toutes parts, ce que M. de Meaux dit qu'il ne pouvait faire lui-même contre ce livre, quoiqu'il fût en autorité, en pouvoir de se faire craindre ? »
Enfin, Fénelon terminait par ce défi hautain : « S'il reste à M. de Meaux quelque écrit à alléguer contre ma personne, je le prie de n'en pas faire un demisecret, pire qu'une divulgation absolue, et je le conjure d'envoyer tout à Rome. Je ne crains rien, Dieu merci, de tout ce qui sera communiqué et examiné juridiquement.... S'il me croit tellement impie et hypocrite, il doit employer toutes les preuves qu'il aura. Pour moi, je ne puis m'empêcher de prendre à témoin celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres et devant lequel nous paraîtrons bientôt. Il sait, lui qui lit dans les cœurs, que je ne suis attaché qu'à lui et à son Église, et que je gémis sans cesse en sa présence pour qu'il ramène la paix
et abrège le scandale, qu'il rende les pasteurs aux troupeaux et pour qu'il donne autant de bénédictions à M. de Meaux qu'il m'a donné de croix *. »
La Réponse de Fénelon fut une revanche éclatante du succès qu'avait eu la Relation de Bossuet. La faveur passa de l'une à l'autre. A Rome aussi bien qu'à Paris, il se fît une révolution dans les esprits. Bossuet essaya de répondre par ses Remarques sur la Réponse de M. de Cambray ; Fénelon répliqua par la Réponse aux Remarques. Dans cette dernière réponse, où Fénelon fait encore preuve de cette même éloquence plaintive dont nous avons donné les preuves, il revient sur la comparaison indiscrète que Bossuet avait faite de Fénelon et de Mme Guyon avec l'hérésiarque Montan et son amie Priscille. Bossuet s'était défendu en disant qu'il n'avait voulu parler que d'un commerce d'illusions. Fénelon ne se tint pas pour satisfait par cette explication : « Ce fanatique, dit-il, avait détaché de leurs maris deux femmes qui le suivirent ; il les livra à une fausse inspiration qui était une véritable possession de l'esprit malin. Il était possédé lui-même aussi bien que ces femmes ; et ce fut dans un transport de fureur diabolique qui l'avait saisi avec Maximilla qu'ils s'étranglèrent tous les deux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre confrère, ce cher ami de toute la vie que vous portez dans vos entrailles ; et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne