‹ Fénelon, politique tirée de l'ÉvangileChapitre 5 sur 13 · Que tous les hommes travaillent selon · texte numérisé non relu

Que tous les hommes travaillent selon

(1)0E. c, vu, p. 546.

leurs forces pour bien cultiver les terres ». Comme Sully, Fénelon était persuadé que le pâturage et le labourage étaient les deux mamellesoùla France devait puiser. Ecoutez-le dans le Télémaque : « Vous avez épuisé vos richesses, vous n'avez songé ni à augmenter le peuple, ni à cultiver les terres fertiles de cette côte. Ne fallait-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondements essentiels de votre puissance : avoir beaucoup de bons hommes et des terres bien cultivées pour les nourrir ».

Ce sont en effet deux conditions essentielles en économie politique pour assurer la force d'un Etat.

; « Laissez en paix respirer vos peuples; appliquezvous à les mettre dans l'abondance, pour faciliter les mariages... Possédez une bonne terre quoique médiocre et étendue; couvrez-la de peuples innombrables, laborieux et disciplinés; faites que ces peuples vous aiment, vous êtes plus puissant, plus heureux, plus rempli de gloire que tous les conquérants qui ravagent tant de royaumes (1). »

Et Mentor entra dans Salente. Il fit le dénombrement des hommes qui étaient dans la ville et qui étaient dans la campagne ; puis, sortant de la ville, il vit que des terres fertiles demeuraient incultes : « La terre ne demande qu'à enrichir ses habitants,

(1) Télémaque. p. 200.

dit-il à Idoménée ; mais les habitants manquent à la terre (1). »

Bientôt tout se transforme et à Télémaque qui s'émerveille de la beauté de la campagne, du labourage en honneur et des champs défrichés, Mentor recommence l'exposition de son idée favorite : «C'est le nombre du peuple et l'abondance des aliments qui font la vraie force et la vraie richesse d' un royaume... Nous avons transporté de la ville dans la campagne les hommes qui manquaient à la campagne., nous avons attiré dans ce pays beaucoup de peuples étrangers.

(( Plus ces peuples se multiplient, plus ils multiplient les fruits de la terre par leur travail ; cette multiplication si douce et si paisible augmente plus un royaume qu'une conquête (2) ».

« Faites, dit encore Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait communément... donnez des grâces et des exemptions aux familles qui se multipliant augmentent à proportion la culture de leurs terres... »

Fénelon a aimé le peuple des campagnes, gémi sur ses misères, désiré sa prospérité. Que ce sentiment de pitié affectueuse vienne d'une imagination pleine des souvenirs poétiques de l'antiquité, qui se repaît de l'idée d'une vie pastorale et primitive,

(1) Télémaque, p. 216.

(8) Télémaque, p. 373.

nous ne le contestons pas. Fénelon s'enchantait luimême, en opposant au vain luxe des palais la frugalité des mœurs primitives. Relisez cette miraculeuse description de la Bétique. Quelle langue harmonieuse et quelle joie ! « Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes et les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais. L'ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphirs rafraîchissants qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymne du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main (i). . . ».

Fénelon aime les champs, et son imagination se plaît à vanter les charmes des grandes solitudes. Mais ces peintures viennent aussi d'un cœur frappé par le spectacle des guerres qui avaient causé la ruine de l'agriculture et dépeuplé les campagnes.

A l'époque où Boulainvilliers, Racine, Vauban éprouvaient une juste inquiétude sur l'avenir de l'agriculture, Fénelon ne pouvait rester insensible à la misère des champs.

3. — « Que tous les hommes soient bien nourris pourvu qu'ils travaillent ».

Ce sont des conseils plus faciles à donner qu'à suivre. Fénelon a plutôt prêché d'exemple qu'il n'a

(1) Telémaque, p. 143.

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SU donner à Philippe V les moyens pratiques d'assurer la subsistance de ses sujets.

4. — « Ne souffrir ni fainéants, ni vagabonds. » Louis XIV, en organisant l'hôpital ge'néral, s'était efforcé de supprimer la mendicité ; mais les guerres avaient jeté dans la nation les débris malheureux des armées.

5. — « Récompenser le mérite ». Ne pas aller au mérite, c'est priver injustement l'Etat d'un secours que Dieu lui avait préparé.

« Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux [^qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre seul intérêt (1) ».

Fénelon exagère peut-être. Qui a plus que Louis XIV recherché le mérite ? Et quel autre se fût moins trompé ? Il conserve Chevreuse et Beauvilliers après l'exil de Fénelon, malgré la cabale et bien qu'iLconnût les relations des deux ducs avec Cambrai. Il confia~ses armées à Luxembourg, détestant Luxembourg, et il a deviné Villars qui sauva la France à Denain.

(1) Lettre au Roi, Œ. C, vif, p. 609.

6. — « Punir tous les désordres a. Mentor disait à Idoménée : « Pour un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup par la suite ».

7.-4 Tenir tous les corps et tous les particuliers, quelque puissants qu'ils soient, dans la subordination ». Gela rappelle le conseil pressant que Fénelon adressait au duc de Bourgogne : « Il faut que les bons vous aiment et que les méchants vous craignent. »

Louis XIV défiait ici la critique. N'avait-il pas fait arrêter Fouquet, accusé de concussions, dans son merveilleux château de Vaux, au lendemain des fêtes féeriques qui avaient ébloui le roi et scandalisé sa fierté ?

Et quant à la subordination, nous savons que Louis XIV arait des moyens spéciaux pour mettre tout le monde à sa place : s'il ne fit pas usage de sa cravache, il vint un jour en habit de chasse au Parlement pour l'enregistrement d'un édit; sa présence fit cesser l'opposition.

8. — Le roi doit « modérer l'autorité royale en sa propre personne et ne rien faire contre les lois. »

« Vos principaux ministres, disait Fénelon à Louis XIV, ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité qui était devenue la leur parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus

parlé de l'Etat ni des règles ; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir (1). »

Et c'est précisément contre cette autorité absolue, qui ne laisse plus de place pour la liberté, que réagira le siècle suivant et l'on tombera dans l'excès opposé, la licence.

9. — « Ne se livrer à aucun ministre, ni favori. » * N'avez- vous point trop répandu de bienfaits sur vos ministres, sur vos favoris et sur leurs créatures, pendant que vous avez laissé languir dans le besoin des personnes de mérite qui ont longtemps servi, et qui manquent de protection ? (2) » Et dans sa lettre au roi, Fénelon accuse Louis XIV d'avoir laissé trop de pouvoir à ses ministres. « Vous avez cru gouverner parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ortbien montré au public leur puissance et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes et violents, de mauvaise foi (3). »

Il y a de l'aigreur dans cette critique, car Louis XIV a vraiment gouverné par lui-même. Nul n'a mieux fait son métier de roi, et il a bien rempli — trop bien puisqu'il ne consultait souvent que luimême — le rôle qu'il s'attribua après la mort de Ma-

il) Lettre au roi, Œ. C, vu, p. 509.

(2) Examen de Conscleuce, Œ. C, vu, p. 97.

(3) Lettre an roi, CE. C, vu, p. 509.

zarin. — A qui, devons-nous parler des affaires de l'État, demandait un ministre inquiet. — A moi, répondit Louis XIV.

Cette lettre est un programme dont tous les e'crits politiques de Fénelon sont le développement. '

Fénelon entendait trouver d'abord dans la conscience du roi le frein du pouvoir royal ; mais comme la conscience peut s'égarer, ce frein ne lui suffisait pas, il en cherchait un autre dans les institutions.

Fénelon redoute, pour les rois, l'autorité absolue, ce que précisément les princes sont le plus portés à eavier. Il parle toujours à son élève de « règles certaines », (( de maximes de gouvernement », d'un peuple qui souffre et non d'esclave» et de flatteurs. Lorsque les rois sont encensés comme des idoles, ils « ne sauraient être honnêtes gens, ni connaître la vérité ; l'humanité ne peut soutenir avec modération une puissance aussi désordonnée que la leur. Ils s'imaginent que tout est fait pour eux; ils se jouent du bien, de l'honneur et de la vie des autres hommes. Rien ne marque tant de barbarie dans une nation que cette forme de gouvernement ; car il n'y a plus de lois, et la volonté d'un seul homme dont on flatte toutes les passions, est la loi unique (1). »

(1) Dial«gue des morts, Socrateet Alcibiade. p. 73. Cf. Platon, Les lois, ni» livre.

Fénelon comprend, mieux que personne, que tous les gouvernements portent « au-dedans d'eux-mêmes les semences d'une corruption inévitable et de leur chute et ruine (1) ». S'il attaque l'absolutisme Tojal, il reconnaît que les abus de l'autorité souveraine ne se rencontrent pas seulement dans le gouvernement d'un seul. « Les Ephores de Sparte, les Décenmrs à Rome, les Suflfètes de Garthage, n'étaient pas moins cruels et barbares que Néron et Caligula (2). La démocratie d' Athèaes, après le temps de Lysandre, quand les trente tyrans qu'il établit associèrent à leur conseil trois mille autres, est une tyrannie qui révolte l'humanité, et un massacre perpétuel des meilleurs citoyens. Le traitement que la même république fit à Miltiade, à Aristide, à Thémistocle, à Périclès leurs meilleurs généraux et les plus fidèles citoyens, marque combien le peuple furieux et aveugle, peut être tyrannique » . Notre Histoire de France ne peut qu'illustrer ces réflexions.

Et d'ailleurs, une République de droit se résout toujours en une monarchie de fait : « Qu'on lise l'Histoire de la République romaine, on verra que ce n'est jamais le peuple qui parle, c'est presque toujours quelque tribun ambitieux qui fait parler la multitude et qui abuse de la crédulité (3) »,

(1) Essai. Œ. C, vu, p. 141.

(2) Id., p. 126.

(3) Essai, Œ. C, vu, p. 142.

LE UOI 71

L'arbitraire et l'absolutisme ont existé dans tous les régimes. « La tyrannie ne change pas, on ne fait que changer de maître (1) « .

Quoiqu'il en soit, vivant à une époque d'absolutisme, Fénelon avait à combattre dans son royal élève le penchant néfaste à se considérer comme le maître omnipotent du royaume. La France s'anémiait de l'égo-centrisme pratiqué par Louis XIV.

Tout allait bien, vu du dehors ; on osait à peine faire entendre une plainte. Le roi mort, on s'aperçut vite de l'étrange fossé qu'avait creusé entre le peuple et le roi cette autorité qui ne voulait pas être discutée. Toute la Révolution est déjà là, puis-que ceux qui l'ont préparée dans les esprits, Rousseau et les encyclopédistes, ne sont que la réaction contre le siècle précédent.

Ne faisons pas de Fénelon un ennemi des rois et n'en faisons pas un ancêtre de la Révolution ; il voulait sauver la monarchie ea faisant disparaître l'absolutisme.

Le précepteur ne manquait aucune occasion pour mettre en évidence les dangers inévitables de la royauté sans contrôle.

« C'est une étrange chose que de pouvoir tout », avoue Néron à Galigula, et « il faut dire la vérité ; peu de gens étaient intéressés à faire des vœux pour

(1) Essai, UE. C , vu, p. 130.

nous et à nous souhaiter une longue vie. On passe mal son temps à se croire toujours entre des poignards... d'ailleurs la comédie est courte : ou plutôt c'est une horrible tragédie qui finit tout à coup. Il faut venir compter ici avec ces trois vieillards chagrins et sévères, qui n'entendent point raillerie et qui punissent comme des scélérats ceux qui se faisaient adorer sur la terre » (1).

Gaton force César à reconnaître que le pouvoir despotique, loin d'assurer le repos et l'autorité des princes, les rend malheureux et entraîne inévitablement leur ruine. « Celui que la patrie aime n'a pas besoin de garde ; la patrie entière veille autour de lui. La vraie sûreté est de ne faire que du bien et d'intéresser le monde entier à sa conservation. Tu as voulu régner et te faire craindre. Hé bien ! tu as régné, on t'a craint ; mais les hommes se sont délivrés et du tyran et de la crainte tout ensemble. Ainsi périssent ceux qui, voulant être craints de tous les hommes, ont eux-mêmes tout à craindre de tous les hommes, intéressés à les prévenir et à se délivrer (2) ».

Et dans Télémaque, il dira : « Quand les rois s'accoutument à ne connaître plus d'aiitres lois que leurs volontés absolues et qu'ils ne mettent plus de

(1) Dialogue des morts, Caligula et Néron, p. 204.

(2) Dialogue des morts, Ct'sar el Caton, p. 482.

frein à leurs passions, ils peuvent tout : mais à force de tout pouvoir, ils sapent les fondements de leur puissance, ils n'ont plus de règles certaines, ni de maximes de gouvernement ;! chacua à l'envi les flatte ; ils n'ont plus de peuple f il ne leur reste que des esclaves, dont le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la vérité ? Qui donnera des bornes à ce torrent ? Tout cède, les sages s'enfuient, se cachent et gémissent. Il n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée... Rien ne menace tant d'une chute funeste qu'une autorité qu'on pousse trop loin : elle est semblable à un arc trop tendu, qui se rompt enfin tout à coup si on ne le relâche ; mais qui est-ce qui osera le relâcher ? (1) ».

Ces prévisions n'étaient pas d'un bel esprit chimérique. Fénelon fut seul à pressentir la Ré s^ohition. Soixante ans plus tard, Tocqueville a repris et soutenu la thèse du Télémaque ; Renan, Littré l'ont développée, mais ils parlaient éclairés par les événements. Fénelon a écrit avant qu'ils s'accomplissent.

Il dira aussi qu' « un peuple gâté par une liberté trop excessive est le plus insupportable des tyrans ; ainsi l'anarchie n'est le comble des maux qu'à cause

(1) Télémaque, p. 374.

qu'elle est le plus extrême despotisme; la populace soulevée contre les lois est le plus insolent de tous les maîtres (1) ».

Où est alors la liberté ? Ecoutez Lycurgue : « Chaque citoyen est une propriété de la patrie, et vis-à-vis d'elle il n'a plus aucun droit sur lui-même ». Plus de 2.000 ans plus tard, le révolutionnaire Ruault dira la même chose dans ces termes concis et sauvages; « Tout appartient à l'Etat, corps et bien ». C'est la même doctrine.

Entre ces deux despotismes il faut un milieu : « Ce milieu est qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par la nation ; qu'elles soient au-dessus de tout; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles, qu'ils puissent tout pour le bien, et suivant les lois; qu'ils ne puissent rien contre les lois pour autoriser le mal (2) ».

C'est l'idéal : mais cela ressemble assêz à la quadrature du cercle, puisque la loi sera toujours faife par des hommes et appliquée par des hommes. Pour faire réussir ce plan, dit Ramsay qui emploie ici (3) les mêmes expressions que Fénelon dans le Dialogue Socrate et Aîcibiade, il faudrait changer la

(1) Dialogue des morts, Socrate et Aîcibiade, p. 77. (%) Dialogue des morts, Socrate et Aîcibiade, p. 77. (3) Essai philosophique. Ch. xvii». OE. C. vu, p. 143.

nature des hommes et les rendre tous philosophes.

Gela étant, il est facile de voir où vont les préférences de Fénelon en matière de gouvernement, et Ramsay analyse avec assez de précision dans son Essai philosophique les raisons qui militent en faveur de la monarchie. Voici :

Le gouvernement monarchique est celui où la souveraineté réside tout entière dans une seule personne.

L'unité de la puissance suprême est un grand avantage dans un Etat, pour prévenir les divisions et les jalousies des chefs qui gouvernent. Le grand bien de la société n'est pas tant la richesse et l'abondance des particuliers, que le bien commun de tous. Or, ce bien commun est l'union des familles, l'éloignement des guerres, l'extinction des cabales II est incontestable que l'unité existe mieux lorsque la puissance suprême est réunie dans une seule volonté que lorsqu'elle est divisée entre plusieurs volontés différentes.

Le gouvernement partagé peut convenir aux républiques renfermées dans une seule ville, ou aux petits Etats : mais il paraît incompatible avec des royaumes d'une grande étendue.

La Grèce, malgré son célèbre sénat d'Amphyc-

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lions, ne put éviter les dieeensions, et Philippe profita de ses divisions mutuelles pour la subjuguer.

Cette unité de puissance est encore nécessaire pour la promptitude des conseils. Dans le gouvernement populaire tout se fait avec lenteur ; dans une monarohie le souverain peut donner ses ordres, en tout temps et en tout lieu. Les Romains le comprirent : dans les grandes affaires, ils avaient recours à un dictateur dont le pouvoir était absolu.

Le gouvernement militaire demande naturellement d'être exercé par un seul. Tout est en péril, quand le commandement est partagé.

Enfin, l'unité de la puissance suprême est nécessaire pour maintenir la subordination entre les différents ordres du pays. Les sujets de tous les grands royaumes sont divisés en deux classes : les propriétaires des terres qui naissent dans la possession actuelle de toutes les commodités de la vie, et ceux qui naissent dans la nécesité de gagner ce dont ils ont besoin.

Tout irait bien si les uns et les autres se conduisaient selon les règles de l'humanité et de la droite raison, mais les passions des hommes bouleversent l'ordre.

Si le gouvernement est entièrement entre les mains des nobles, ils oppriment le pauvre peuple, et si le gouvernement est démocratique, lea nobles et

les grands sont toujours exposés à la haine et aux insultes de la populace.

« Il faut donc une puissance supérieure à ces deux ordres, qui les tienne dans leurs justes bornes : la royauté est comme le point d'appui d'un levier qui, en s'approchant de l'une ou de l'autre de ces deux extrémités, les tient dans l'équilibre ».

L'autorité royale doit être tellement indépendante de la noblesse et du peuple, qu'elle soit capable de modérer le- deux partis. C'est ce qui manqua à la république romaine, quand le consulat devint commun aux patriciens et aux plébéiens.

La puissance était tantôt tout entière du côté des nobles, tantôt tout entière du coté du peuple, de sorte que l'équilibre manquait; les séditions étaient perpétuelles et les deux ordres s'opprimaient successivement.

Le peuple ne doit pas être exclu du gouvernement ; mais l'histoire des plus illustres républiques du monde montre qu'il est imprudent de l'associer à la souveraineté pour la composition des lois. « Quand une fois les députés du peuple s'emparent de l'autorité suprême, ils ne sauraient se contenir dans les justes bornes, et tôt ou tard ils réduisent tout au despotisme de la populace. »

Et cela n'est pas dédain du peuple mais protection : « Ces fiers représentatifs de la multitude sont les vrais ennemis du peuple loin d'en être les pro-

tecteurn » ; ils trahissent le dépôt qu'on leur confie, et par ambition ils deviennent les brouillons de l'Etat.

Pour mettre le peuple à couvert de l'oppression et l'empêcher d'être foulé par l'autorité royale, ce doit être une loi inviolable de nejamais lever de subsides extraordinaires sans son consentement (1). Agir autrement serait user de violence et de tyrannie.

Pour rendre cette forme de gouvernement plus parfaite, il faut que la monarchie soit non élective mais héréditaire, sage précaution qui empêche les divisions et les jalousies.

Si l'on examine bien la source de tous les malheurs de l'empire Romain, on verra qu'ils venaient presque tous des élections. Tout était soumis à la violence d'une armée qui, s'étant emparée delà souveraineté, se donnait des maîtres selon sa fantaisie. Un roi qui n'a rien à espérer pour sa postérité après sa mort, ne songe qu'à ses intérêts pendant sa vie ; au lieu qu'un roi héréditaire est disposé à regarder son royaume comme un héritage qu'il doit laisser à ses descenda.nts.

C'est la succession héréditaire qui a fait subsister pendant plus de 1600 ans le plus sage empire qui ait jamais été, l'Egypte. Les mauvais rois étaient épargnés pendant leur vie ; le repos public le voulait

(1) Cf. ànssi Examen de conscience, CE. C, vil, p. 90.

ainsi ; mais après leur mort on les punissait en les privant de sépulture. . . Cela arriva quelquefois. La plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleurait sa mort autant que celle de son père ou de ses enfants.

Pour la même raison, le pouvoir aristocratique, qui modère le pouvoir royal, sera fixe, héréditaire. La naissance et la nature donnent à chacun son rang ; on n'a pas besoin de le briguer par les cabales et les élections injustes et tumultueuses. Et sans doute il se trouve parmi le peuple des esprits aussi capables, aussi habiles que parmi les patriciens ; mais les factions étant inévitables, tout est rempli de brigues et de cabales : rien n'est fixe, rien n'est stable, tandis qu'on laisse tout à l'élection de la multitude aveugle et séduite par les esprits ambitieux.

Et d'ailleurs rien n'empêche le souverain qui veut récompenser le mérite, d'où qu'il vienne, de faire monter les grands hommes par degré à des dignités qui donnent le droit, après une certaine succession de temps, à leur postérité d'avoir part à l'autorité aristocratique (1).

La monarchie modérée par l'aristocratie est la forme la plus ancienne et la plus naturelle de tous

(1; La vertu sera assez excitée, et l'on aura assez d'empressement à servir l'Etat, pourvu que les belles actions soient un comnaencement de noblesse pour les enfants de ceux qui les auraient faites. — Télémaque, p. 218.

les gouvernements. Elle a son fondement et son modèle dans l'empire paternel, c'est-à-dire, dans la nature même, puisque l'origine des sociétés civiles vient du pouvoir paternel. Or, dans une famille bien gouvernée, le père commun ne décide pas de tout despoti quement, selon sa fantaisie. Dans les délibérations publiques, il consulte ses enfants les plus âgés et les plus sages. Les jeunes personnes et les domestiques n'ont pas une autorité égale avec les pères de la famille commune.

Ce n'est pas à dire que cette forme de gouvernement n'ait aussi ses inconvénients : le roi peut abattre le Sénat et devenir absolu ; les nobles peuvent anéantir le pouvoir monarchique et devenir autant de petits tyrans. D'un autre côté, là oij le peuple n'a pointde partau gouvernement, lahauteur des grands, leur avarice et leur ambition leur font mépriser et fouler aux pieds ceux qui vivent de leur travail.

Tout bien considéré, la monarchie est préférable : si elle a les mêmes inconvénients que les autres formes de gouvernement s, elle a des avantages que les autres n'ont pas. L'unité, l'expédition et l'équilibre entre les nobles et le peuple sont des avantages propres à la monarchie seule ; mais la tyrannie, les passions, et l'abus de l'autorité suprême sont des malheurs communs à tous les gouvernements.

Et comme s'il croyait avoir trop dit, il ajoute avec une pointe de scepticisme: « Les meilleures formes de

gouvernement peuvent dégénérer par la corruption et les passions des hommes; d'un autre côté, les gouvernemeRts qui paraissent les moins parfaits peuvent convenir à certaines nations. Il est peut-être impossible de décider quelle est la meilleure forme de gouvernement, ou s'il y en a une qui convienne généralement à tous les pays.

«Les différents génies des peuples, souvent opposés et contraires, semblent rendre la différence des formes opposées nécessaire et convenable. Il entre dans cette question une si grande multiplicité de rapports, qui varient si souvent, que l'esprit humain ne peut pas les embrasser tous, pour en porter un jugement ferme et décisif. »

Et que prouve cela ? C'est que « le remède aux maux du grand corps politique ne se trouvera point en changeant et en bouleversant les formes déjà établies, pour en établir d'autres qui dans la thé >rie peuvent paraître plus parfaites, mais qui, dans la pratique, ont toujours des inconvénients inévitables. » Les hommes ne trouveront leur bonheur que ((dans ces principes de vertu qui nous font trouver au-dedans de nous des ressources contre tous les maux de la vie, et qui nous font supporter, pour l'amour de l'ordre et la paix de la société, tous les abus auxquels les meilleurs gouvernements sont exposés (1). »

(1) Essai, Œ. C, vu, 9. 141.

Le pouvoir vient de Dieu, il est sacré. Faire des lois, en punir la désobéissance, même par la mort, telle eat l'autorité suprême; or, la souveraine raison a seule le droit originaire de borner la liberté de la créature par des lois. Le Créateur tout puissant, qui donne la vie, a seul 1© droit de l'ôter. Il n'y a donc qu'une source primitive de toute autorité, c'est la dépendance naturelle où nous sommes de l'empire de Dieu.

La nécessité absolue qu'il y ait sur la terre quelque autorité suprême qui fasse des lois, est un© preuve aussi convaincante que Dieu veut que son autorité soit confiée à quelques juges souverains, que s'il l'avait déclaré par une révélation expresse à tout le genre humain.

Le droit qu'ont une ou plusieurs personnes de gouverner préférablement aux autres ne vient que de l'ordre exprès de la Providence.

Violer les droits de la subordination établie est donc un crime de lèse-majesté divine.

C'est la théorie exposée par Léon XIII dans l'encyclique « Immortale Dei » . — L'homme est né pour vivre en société ; car se trouvant dans l'isolement, et ne pouvant ni se procurer ce qui est nécessaire et utile à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait s'unir à ses semblables, en une société tant domestique que civile,

seule capable de fournir ce qu'il faut à la perfection de l'existence.

Mais, comme nulle société ne saurait exister sans un chef suprême... il en résulte qu'une autorité est nécessaire aux hommes constitués en société pour les régir; autorité qui, aussi bien que la société, procède de la nature et, par suite, a Dieu pour aU" teur.

Il en résulte encore que le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le vrai et souverain Maître de toutes choses; toutes, quelles qu'elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous.

Le prince devra donc prendre modèle sur Lui

Le commandement doit donc être juste; c'est moins le gouvernement d'un Maître que d'un Père, car l'autorité de Dieu sur les hommes est très juste et se trouve unie à une paternelle bonté. 11 doit d'ailleurs s'exercer pour l'avantage des citoyens, parce que ceux qui ont autorité sur les autres en sont exclusivement investis pour assurer le bien public.

Le roi ne tient donc pas son pouvoir du peuple, parce que le peuple ne s'est jamais assemblé pour le lui donner. Jamais les hommes ne sont sortis de la liberté pour entrer par voie de délibération dans

l'état de société et de subordination et pour déléguer leur puissance à un magistrat.

Les passions des hommes ont rendu le gouvernement civil absolument nécessaire.

L'avarice et l'ambition mettent dans l'homme un désir insatiable de s'approprier les biens dont il n'a pas besoin pour sa conservation, et de s'attribuer une supériorité que la nature ne lui donne pas.

Le gouvernement est donc nécessaire pour régler la propriété des biens, et le rang que chacun doit tenir dans la société, afin que tout ne soit pas en proie à tous et que chacun ne soit pas l'esclave de tous ceux qui sont plus forts que lui.

L'ordre demande que la multitude ignorante et souvent méchante ne soit pas libre de juger par elle-même, et de faire tout ce qu'elle croit à propos. Il est nécessaire qu'il y ait quelque puissance suprême aux décisions de laquelle tous soient soumis. Il faut donc un pouvoir absolu — non pas arbitraire — mais une puissance qui juge en dernier ressort; il faut s'arrêter à une autorité supérieure dont l'abus soit réservé à la connaissance et à la vengeance de Dieu seul (1).

Cette nécessité absolue qu'il y ait parmi les hommes une supériorité et une subordination est une preuve convaincante que le gouvernement en géiné-

(1) Môme théorie dans Télémaque, p. 54.

rai n'est pas un établissement libre dont on peut se dispenser.

Les formes de gouvernement peuvent varier, mais quand elles ont été une fois établies, il n'est plus permis de les changer.

La même raison qui rend le gouvernement en général nécessaire, demande aussi que la forme en soit sacrée et inviolable.

Comme les hommes seraient sans cesse en trouble s'il n'y avait point de gouvernement, de même ils seraient toujours exposés à l'agitation, si les changements se faisaient. Rien ne doit être plus sacré aux nations que la constitution primitive et fondamentale des Etats.

Il y a des dangers infinis de changer même les formes du gouvernement les plus imparfaites auxquelles un peuple est déjà accoutumé et de laisser aux sujets le droit d'entreprendre d'eux-mêmes ces changements.

Si on leur accorde une fois ce pouvoir, il n'y a plus de règle fixe pour arrêter l'inconstance de la multitude et l'ambition des esprits turbulents qui entraîneront sans cesse la populace, sous le prétexte spécieux de réformer l'Etat.

(JLe peuple ne peut pas changer une monarchie en république, ni une république en monarchie, indépendamment du pouvoir légitime et suprême qui subsiste alors dans l'Etat. Le Sénat et le peuple ro-

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main ont pu donner la dictature perpétuelle à un seul homme; mais Sylla et César étaient usurpateurs, parce qu'ils voulurent s'emparer de l'autorité souveraine malgré le sénat en qui résidait la puissance suprême de la république romaine.

Un roi absolu peut relâcher de ses prérogatives ; mais si le peuple veut les lui arracher par force, il devient rebelle.

C'est qpie les hommes étant incapables, à cause de leurs préjugés, de leurs passions, ou des bornes naturelles de l'esprit humain, de juger de ce qui est absolument le meilleur en soi, il faut quelque principe moins équivoque que la bonté apparente dea choses, pour fixer les droits de la société et de la souveraineté, et ce ne peut être que l'ancienneté des coutumes, ou le consentement de la puissance qui tient le rang suprême dans un Etat.

Quand bien même la source de l'autorité viendrait du peuple et de la cession qu'il a faite de son droit naturel, il ne s'ensuivrait pas qu'il puisse le reprendre après l'avoir donné...

La révolte contre la puissance suprême d'un Etat, après la cession du droit, est une contradiction.

Si cette puissance est suprême, elle n'a point de supérieure. Par quelle autorité sera-t-elle jugée? Si le peuple est toujours juge souverain, il n'a donc pas cédé son droit; s'il ne l'a pas cédé, la multitude peut toujours s'abandonner à ses eaprices, sous

prétex te qu'elle est le plus grand nombre ; c'esiV anarchie.

L'autorité souveraine suppose un pouvoir d'empêcher les désordres et les violences, soit du dehors, soit du dedans, qui pourraient détruire la société.

C'est de là que naissent le pouvoir législatif, le pouvoir de faire la guerre et la paix, le droit de lever des impôts.

Mais Dieu, de qui l'autorité souveraine émane, ne donne pas ce pouvoir pour que les princes en usent selon leur fantaisie. Le bien public est la loi' suprême selon laquelle il faut user de ces droits.

« La règle pour juger du vice et de la vertu est la même dans la politique et dans la morale, dans les sociétés entières comme dans chaque individu.

« L'homme est toujours criminel quand il agit par une volonté propre qui ne se rapporte qu'à luimême : il est toujours vertueux, quand sa volonté se règle par l'amour du bien en soi, de ce qui est bien pour tous les êtres raisonnables.

<t De même dans la politique, les souverains ne pèchent jamais, quand ils n'ont d'autre loi que le bien public : mais tout souverain qui agit uniquement pour ses intérêts propres, sans égard au bien commun de la société, est un tyran. »

La limite de leur pouvoir sera donc le point oîi ils commenceraient à demander à l'homme plus qu'il n'est besoin pour le bien de l'Ela!. Ainsi, les souverains n'ont de droit sur les actions des sujets qu'autant qu'elles regardent le bien public; ils n'ont, par conséquent, aucun droit sur la liberté de l'esprit ou de la volonté des citoyens. « Nul souverain ne peut exiger la croyance intérieure de ses sujets sur la religion ».

Les souverains n'ont de droit sur les personnes de leurs sujets qu'autant qu'il est nécessaire au bien général... Dieu n'a pu donner la souveraineté pour être l'exécutrice de l'injustice, de la violence, de la cruauté... les souverains n'ont de droit sur les biens de leurs sujets qu'autant que cela est nécessaire au bien de l' Etat (1).

Et s'il arrive que la puissance civile dépasse ces limites par ignorance ou par passion, elle commet abus. Il faut l'av^ertir et au besoin lui résister, non pas par l'insurrection qui n'est jamais le plus saint des devoirs ; mais par la résistance morale, résistance respectueuse envers le pouvoir, énergique envers les abus, la seule permise et en somme la seule efficace.

S'opposer aux envahisse mentsdea lois positives au nom des lois non écrites de la nature humaine et de

(1) Essai, OE. C, vu, p. 185.

la justice éternelle, tel a toujours été le rôle glorieux du catholicisme. « Vous n'avez pas le droit de toucher au droit » .

Dire cela, ce n'est pas rabaisser l'Etat, c'est le grandir, c'est le maintenir dans ses nobles frontières qui sont la justice et le droit.

Et maintenant, s'il fallait faire le portrait du Roi, tel que le concevait Fénelon, peut-être pourrait-on parler ainsi :

L'homme destiné à conduire un peuple et à devenir Roi, sera de santé robuste. Rien ne sera négligé pour la formation du corps.

Fénelon savait le prix d'un corps sain dans une âme saine, même pour la vertu. « Il n'est pas seulement nécessaire, disait Nicole, de former, autant que l'on peut, leur esprit k la vertu, mais il est nécessaire d'y plier leur corps. C'est-à-dire qu'il faut tâcher qu'il ne leur serve point d'empêchement à mener une vie réglée, et qu'il ne les entraîne point par son poids au dérèglement et au désordre (1) ».

Et Fénelon ne s'abaissait pas quand il dictait au marquis de Louville le règlement pour l'éducation des Princes (2), fils du grand Dauphin, les ducs de Berry, d'Anjou et de Bourgogne.

(1) EdncatioQ d'an Prince.

(8) Œ. C, vil, p. 519.

Le délicat et profond auteur de « l'Education des Filles », qui avait déjà attiré avec tant de raison l'attention sur le soin de la santé (( ce qui est le plus utile pour les premières années de l'enfance », donne ici le détail du régime quotidien. Gela étonnait. Pour les exei cicea « aucun bourgeois de Paris ne voudrait hasarder un pareil régime sur ses enfants, ils marchent, ils courent tout autant qu'ils veulent».

Le roi ira à la guerre, il supportera, avec les adoucissements dus à son rang, le poids du jour et des combats; à l'heure propice, même de nuit, il tiendra le conseil de guerre, comme cela se fit le soir de la sanglante bataille d'Oudenarde, entre le duc de Bourgogne, Vendôme et les autres généraux. C'est alors que la santé est une vertu naturelle. Alors le courage est possible et le roi peut affronter les périls, quand les périls sont nécessaires.

Un prince se déshonore encore plus en évitant les dangers dans les combats, qu'en n'allant jamais à la guerre.

Celui qui commande doit être le modèle de tous les autres : son exemple doit animer toute l'armée. « Ne craignez donc aucun danger, ô Télémaque, et périssez dans les combats plutôt que de faire douter de votre courage (1) ».

Au dessus de la valeur guerrière il y a le labeur

(1) Télémaque, p. 803.

quotidien à supporter. « C'est un grand point à un roi d'être intrépide à la guerre ; mais le courage de la guerre est bien moins d'usage à un si grand prinee que le courage des affaires:*

Quand se trouvera-t-ii au milieu d'un combat? Peut-être jamais. 11 sera au contraire tous les jours aux prises avec les autres et avec lui-même au milieu de sa cour.

Il lui faut un courage à toute épreuve, contre un ministre artificieux, contre un favori indiscret, contre une femme qui voudra être sa maîtresse. Il lui faut du courage contre les flatteurs, contre les plaisirs... Il faut qu'il soit courageux dans le travail, dans le mécompte, dans le mauvais succès.

Il faut du courage contre l'importunité pour savoir refuser sans rudesse et sans impatience.

Le courage de guerre, qui est plu» brillant, est infiniment inférieur à ce courage de toute la vie et de toutes les heures... François h^ était un héros dans une bataille; mais c'était la faiblesse même entre ses maîtresses et ses favoris.. Il dépensait honteusement dans sa cour toute la gloire qu'il avait gagnée à Marignan... Le roi notre maître- s'est acquis plus d'estime par sa fermeté pour régler les finances... que par sa présence dans plusieurs sièges périlleux. Son courage patient à Namur y fit plus que fa valeur même de ses troupes (1) ».

(1) Œ. G., vil, p. 549. Lettre à Louyille.

92 FÉNILON

Le vrai courage consiste à envisager tous les périls et à les mépriser quand cela est nécessaire.

Celui qui ne veut pas les voir n'a pas assez de courage pour en supporter tranquillement la vue; celui qui les voit tous, qui évite tous ceux que l'on peut éviter et qui tente les autres sans s'émouvoir, est le seul sage et magnanime (1).

Ce courage qui est le fruit d'une forte éducation, s'exercera tous les jours au milieu des difficultés et des périls qui assiègent une âme royale. Le roi tiendra toujours son âme dans sa main :

(( L'homme impatient est entraîné, par ses désirs indomptés et farouches, dans un abîme de malheurs ; plus sa puissance est grande, plus son impatience lui est funeste ; il n'attend rien, il ne se donne le temps de rien mesurer ; il force toutes choses pour se contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu'il soit mûr; il veut moissonner quand le sage laboureur sème; tout ce qu'il fait à la hâte et à contre-temps est mal fait, et ne peut avoir de durée, non plus que ses désirs volages (2) ».

C'est que le métier de roi est difficile quand il est exercé avec conscience.

« La condition privée, quand on y joint un peu d'esprit pour bien parler, couvre tous les défauts naturels, relève des talents éblouissants, et fait pâ-

li) Télémaque, p. 415.

(2) Télémaqae, p. 413.

raître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné ; mais c'est l'autorité qui met tous les talents à une rude épreuve et qui découvre de grands défauts.

La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paraissent croître dans ces hautes places, où les moindres choses ont de grandes conséquences. Le monde entier est occupé à observer un seul homme à toute heure, et à lejuger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n'en sentent point les difficultés et ils ne veulent plus qu'il soit homme tant ils exigent de perfection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il soit, est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte, tantôt par ses passions et tantôt par celles de ses ministres. 11 faut plaindre les rois et les excuser... Pour parler franchement, les hommes sont fort à plaindre d'avoir à être gouvernés par un roi qui n'est qu'homme semblable à eux ; car il faudrait des dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins à plaindre, n'étant qu'hommes, c'est-à-dire faibles et imparfaits, d'avoir à gouverner cette multitude innombrable d'hommes coiTompus et trompeurs (1). »

(1) Télémaqae, p. 207.

La flatterie, l'ambition, l'amour du luxe, autant de défauts contre lesquels la lutte ne cesse pas.

Fénelon estime que l'adulation est l'écueil fatal de toutes les vertus. Les rois les plus verlueux, s'ils souffrent la flatterie des courtisans, ne tardent pas à devenir des princes avilis et dégradés. « Si la flatterie, dit Mentor à Idoménée, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jusqu'à votre cœur, pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu (1). »

Le poison de la flatterie « est à craindre pour les bons cœurs. Ils aiment à être approuvés par les gens de mérite et les hommes artificieux sont toujours les plus empressés à s'insinuer par des louanges flatteuses... Les mauvais sont les plus loués, parce que les scélérats qui connaissent leur vanité, espèrent de les prendre par ce côté faible. . . Jamais empereurs ne furent autant loués que Galigula, Néron, Domitien... Les vrais honnêtes gens admirent peu, et louent même avec simplicité et modération les meilleures choses (2). »

L'ambition n'est pas un moindre fléau. Les rois s'imaginent n'avoir rien à craindre « à cause de leur élévation au-dessus du reste des hommes : hé, c'est leur élévation même qui fait qu'ils ont tout à crain-

(1) Télémaqne, p. 394.

(2) Lettre à Loayille, (£. G., vii, p. 946.

LE Ror 95

dre. . .J'étais craint de mes ennemis, avoue Idoménée ; je commandais à une nation puissante et belliqueuse: la renommée avait porté mon nom dans les pays les plus éloignés ; cent villes me donnaient chaque année un tribut de leurs richesses... Que manquaitil à mon bonheur, sinon d'en savoir jouir avec modération? Mais mon orgueil et la flatterie que j'ai écoutée, ont renversé mon trône. Ainsi tomberont tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des esprits flatteurs».

Télémaque, instruit par l'expérience, refuse la royauté que lui proposaient les chefs des Dauniens : « Pour moi, dit-il, je ne suis touché ni des richesses, ni des délices... Quand on veut être le maître des hommes pour l'amour de soi-même, n'y regardant que sa propre autorité, ses plaisirs et sa gloire, on est impie, on est tyran, on est le fléau du genre humain.

(( ...Je suis donc content de ma pauvre Ithaque, quoiqu'elle soit petite et pauvre ; j'aurai assez de gloire, pourvu que j'y règne avec justice, piété et courage... Plaise aux dieux que mon père y puisse régner jusqu'à la plus extrême vieillesse, et que je puisse apprendre longtemps sous lui, comment il faut vaincre ses passions pour savoir modérer celles de tout un peuple (1). »

(1) Télémaque, p. 360.

yt) FENELON

„Tje luxe est le péché habituel des rois. Ne prétendait-on pas que Louis XIV avait coutume de répondre aux observations de Golbert par ces mots :

« Un prince fait l'aumône en dépensant beaucoup »>.

De la cour le luxe gagne le peuple et empoisonne toute la nation.

(( On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues : ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente, et on ne peut plus se passer des choses qu'on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon goût, perfection des arts et politesse de la nation... Toute une nation se ruine, toates les conditions se confondent. La passion d'acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense, corrompt les âmes les plus pures : il n'est question que d'être riche ; la pau vreté est une infamie. . .

« Qui remédiera à ces maux? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation : il faut bien lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un roi philosophe qui sache, par l'exemple de sa propre modération, faire honte

à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse (1) ».

Combats avec soi-même pour le gouvernement de de son propre cœur, luttes contre les passions des hommes, de ceux qui se disent les amis du roi et qui ruinent la royauté, défiance des adulateurs, défiance des délateurs, « action basse et maligne qui se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit les petites, qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire {"2,) » ; telle est la misère des rois.

De tous ces combats, le roi sage rapporte une expérience et une science nécessaires. La sagesse est le prix de la souffrance. « On doit se consoler aisément des rides qui viennent sur le visage, pendant que le cœur s'exerce et se fortifie dans la vertu (3) ».

Le malheur rend les princes modérés et sensibles aux peines des autres. Quand ils n'ont jamais goûté que le doux poison des prospérités, ils se croient des dieux ; ils ne comptent les hommes pour rien. « L'infortune seule peut leur donner de l'humanité et changer leur cœur de rocher en un cœur humain : alors ils sentent qu'ils sont hommes, et qu'ils doivent ménager les autres hommes qui leur ressemblent (4). »

(( Je suis bien aise de vous voir si changé, dit Men-

(1) Télémaqoe, p. 374.

(2) Télémaque, p. 402.

(3) Télémaque, p. 162.

(4) Télémaqae, p. 403.

98 FÉNKLON

torà Télémaque, vous étiez né dur et hautain : votre cœur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts; mais vous êtes enfin devenu homme et vous commencez, par l'expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. »

Télémaque développe magnifiquement cette idée.

(( Non ignora malis, miseris succurere disco (4). »

Les rois tiendront à honneur que les peuples ne souffrent pas par leurs fautes. Qu'ils veillent pour les empêcher de souffrir. « Oh! l'état d'un roi est bien malheureux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il paraît commander; il est fait pour eux; il se doit tout entier à eux; il est chargé de tous leuis besoins. L'autorité qu'il paraît avoir n'est point la sienne; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir ; son autorité est celle des lois ; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. Il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume : c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité de tous (2).

Mais quel bonheur d'avoir du bien à faire à tant de gens 1 II corrige les méchants par des punitions ;

(1) Enéide I, v. 369.

(2) Cf. dans La Bruyère, Les Caractf'res, Ch, x, un beau développement sur les difficiles devoirs de la royauté.

il encourage les bons par des récompenses ; il représente les dieux en conduisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N'a-l-il pas assez de gloire à faire garder les lois '? S'il est bon, il goûtera le plus pur et le plus solide de tous les plaisirs à travailler pour la vertu et à attendre des dieux une éternelle récompense (1). »

Il doit conquérir l'amour de ses sujets : * Quand les peuples vous aiment, vous n'avez plus besoin de gardes ; vous êtes au milieu de votre peuple comme un père qui ne craint rien au milieu de ses propres enfants (2). »

« L'autorité seule ne fait jamais bien : la soumission des inférieurs ne suffit pas : il faut gagner les cœurs (3).^»

Le roi est le père de son peuple, il en est le pasteur. Il ne « doit croire, écrivait Fénelon à Louville, qu'il ne fait son devoir que quand il est la houlette à la main à faire paître son troupeau, à l'abri des loups. Il ne doit croire son peuple bien gouverné, que quand tout le monde travaille, est nourri et obéit aux lois. Il y doit obéir lui-même ; car il doit donner l'exempleet il n'est qu'un simple homme comme

(1) Télémaque, p. 406.

(2) Dialogne Platon et Benys le Tyran, p. 105. « Un boQ priDce protégé par ses bienfaits n'a pas besoin de gardes, les armes ne sont pour lui qu'un ornement ». Sénèque, de la Clémence.

(3) Télémaque, p. 62.

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les autres, chargé de se dévouer pour leur repos et pour leur bonheur. Il faut qu'il fasse obéir aux lois et non pas à lui-même. S'il commande, ce n'est pas pour lui, c'est pour le bien de ceux qu'il gouverne. 11 ne doit être que l'homme des lois et l'homme de Dieu (1) ».

Le roi est l'homme des peuples, leur chargé d'affaires. « Il faut vouloir être le père et non le maître. Il ne faut pas que tous soient à un seul ; mais un seul doit être à tous pour taire leur bonheur (2). »

Cette paternité des rois découlait de la théorie fénelonienne sur l'origine des sociétés civiles que Ramsay explique au chapitre viP de son Essai philosophique.

Les familles nombreuses étaient jadis réunies sous l'autorité d'un seul grand-père. Les enfants les plus âgés acquéraient l'autorité sur leur postérité, par les mêmes droits paternels que le père commun s'en était acquis sur eux : ils entraient en consultation avec lui, et avaient part à la conduite des affaires publiques. Tous les pères soumis au père commun gouvernaient de concert avec lui la patrie ou la grande famille.

La seule paternité n'est point la source de l'autorité souveraine, mais elle est le premier et le principal

(1) Lettre à Louville, CE. C, vu, p. 548. 2 Arril 1711. Manuscrits.

canal par où cette autorité découle sur les hommes.

L'autorité paternelle s'est convertie dès le commencement en autorité souveraine. C'est la première origine du gouvernement et de l'autorité des anciens, si respectée parmi les Juifs, les Spartiates et les Romains, c'est pour cela qu'anciennement on appelait les rois pères.

Ils sont nombreux les historiens philosophes qui expliquent que le pouvoir royal en France est sorti de l'autorité qu'occupait le père de famille. Le roi n'y était pas autre chose que le père — le père d'une famille agrandie ; de là cette familiarité de l'ancienne monarchie avec le peuple ; de là cette absence de pouvoir législatif; de là ce constant exercice du pouvoir judiciaire qui devait ramener la paix entre les sujets, entre les enfants.

Ce n'est pas qu'il faille compter sur la reconnaissance des peuples. « Il faut compter sur l'ingratitude des hommes et ne laisser pas de leur faire du bien ; il faut les servir moins pour l'amour d'eux que pour l'amour des dieux qui l'ordonnent». Et pour diminuer les causes d'ingratitude, il faut ne corrompre point le peuple par les richesses, la gloire des armes, les plaisirs enivrants ; cela ne peut le rendre que plus méchant, donc plus ingrat ; « mais appliquezvous à redresser leurs mœurs, à leur inspirer la justice, la modération, le désintéressement ; en les rendant bons, vous les empêcherez d'être ingrats ; vous

leur donnerez le véritable bien, qui est la vertu ; et la vertu, si elle est solide, les attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée (1) ».

Mais l'habileté d'un roi, qui est au-dessus des autres hommes, ne consiste pas à faire tout par luimême : c'est une^vanité grossière que d'espérer en venir à bout, ou vouloir persuader au monde qu'on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui : il ne faut pas qu'il fasse le détail, car c'est faire la fonction de ceux qui ont à travailler sous lui : il doit seulement s'en faire rendre compte et en savoir assez pour entrer dans ce compte avec discernement. C'est merveilleusement gouverner que de choisir et d'appliquer selon leur talent les gens qui gouvernent. Le suprême et le parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il faut les observer, les éprouver-, les modérer, les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, les changer de places et les tenir toujours dans sa main...

« Ceux qui travaillent, qui expédient, qui fontjle plus d'affaires, sont ceux qui gouvernent le moins ; ils ne sont que des ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l'Etat est celui qui ne fait rien, fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénètre

(1) T«lé(naqae, p. 407.

dans l'avenir, qui retourne dans le passé, qui arrange, qui proportionne, qui prépare de loin (1) ».

Les gens qui n'ont point de principes dans les affaires et qui n'ont point le vrai discernement des esprits, vont toujours comme à tâtons ; c'est un hasard quand ils ne se trompent pas.

Bien discerner les différents caractères d'esprits pour les choisir et pour les appliquer selon leurs talents est le point essentiel du gouvernement . Mais comment peut-on se connaître en homme ?

Il faut étudier les hommes et pour cela il faut en voir souvent, et traiter avec eux. Les rois doivent converser avec leurs sujets, les faire parler, les consulter, les éprouver par de petits emplois... « Qu'estce qui vous a appris à connaître les bons et les mauvais poètes ? C'est la fréquente lecture et la réflexion avec des gens qui avaient le goût de la poésie... Gomment peut-on espérer de bien gouverner les hommes, si on ne les connaît pas ? Et comment les connaîtra-t-on si on ne vit jamais avec eux (2) ».'

Et Fénelon écrivait à Lou ville : « Que le nouveau roi d'Espagne (le duc d'Anjou) étudie les hommes, qu'il examine les talents de chacun : Que les bonnes qualités d'un homme ne lui fassent jamais per-

(1) Télémaqae, p. 377.

(8) Télémaqua, p. 399. Cf. Mêmes conseils dans l'exam» dt coDsoience. OË. G., tu, p. 95.

dre de vue ses défauts » ; et la contre-partie est aussi vraie : tenir compte des qualités essentielles qui existent dans un homme alors même qu'on est le plus frappé de certains défauts que l'on découvre en lui (1). « Que le duc d'Anjou craigne de s'engouer. Chaque homme a ses défauts ; dès qu'on n'en voit pas dans un homme, on le connaît mal et on ne doit plusse eroire. La grande fonction d'un Foiestde savoir choisir les hommes, les placer, les régler, les redresser. 11 gouverne assez, quand il fait bien gouverner par ses subalternes (2) ».

Quand on saura que le roi s'applique à découvrir le mérite, le mérite naîtra : « L'application que vous avez à chercher, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du courage ; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui languissent dans une oisiveté obscure, et qui deviendraient de grands hommes si l'émulation et l'espérance des succès les animaient au travail ! Combien y a-t-il d'hommes que la misère et l'impuissance de s'élever par la vertu tentent de s'élever par le crime ! Si donc vous attachez les récompenses et les honneurs au génie et à la vertu, combien de sujets se formeront d'eux-mêmes 1 » (3).

(t) Cl. Télémaque, p. 209. Mentor qui a noté les défauts d'Ido«énée avec une vlgueor an pea furte, reconnaît cependant ses qualités.

(2) CE. C, vu, p. 509.

(3) Télémaqne, p. 403 » Qoind on récompense bien ceux qni

Remarquone ici, en dehors de cette profonde connaissance de la nature humaine, cet appel aux passions généreuses. En éducation, c'est encore le meilleur moyen de prémunir l'enfant contre les passions basses. La vertu n'est pas dans l'apathie. Les passions généreuses sont la condition des joies les plus pleines et la source des grandes choses ; car ce sont elles qui donnent l'élan à toutes nos facultés.

Et comme il faut tout prévoir, il y a dans le Télémaque, qu'on peut critiquer pour la forme romanesque et les utopies politiques que Fénelon lui-même aurait avouées puisque c'était un roman, mais que tous les critiques reconnaissent comme un admirable traité d'éducation morale pour un prince, il y a dis-je, un cas de conscience assez curieux qui montre la clairvoyance de Mentor — j'allais dire de Fénelon — et sa compréhension du réel.

Peut-on admettre la nécessité pour un prince de ménager, ou de maintenir dans une position haute et puissante, ceux qui sont ouvertement « des méchants, des hommes scélérats ? »

« On est souvent, répondit Mentor, dans la nécessité de s'en servir. Dans une nation agitée et en désordre, on trouve souvent des gens injustes et

excellent dans les arts, on est sûr d'aroir des hommes qui les mènent à leur dernière perfection ». Télémaque, p. 61.

106 FÉNBLON

artificieux qui sont déjà en autorité ; ils ont des emplois importants qu'on ne peut leur ôter ; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager ; il faut les ménager eux-mêmes, ces hommes scélérats, parce qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance, gardez-vous bien de la leur donner jamais, car ils peuvent en abuser et vous tenir ensuite malgré vous par votre secret, chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer...

Quand votre Etat devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont vous êtes sûr, peu à peu les méchants, dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter, car il n'est jamais permis d'être ingrat, même pour les méchants ; mais en les traitant bien, il faut tâcher de les rendre bons; il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à l'humanité, il faut néanmoins peu à peu relever l'autorité et réprimer les maux qu'ils feraient ouvertement si on les laissait faire. » (1).

Enfin, le Roi aura le respect de la divinité. « Craignez les dieux, ô Télémaque ; cette crainte est le plus

(i) Télémaque, p. 415.

LE Ror 107

grand trésor du cœur de l'homme ; avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache » (1).

Le roi aimera Dieu. L'amour de Dieu ! non pas ce sentiment vague et purement rationnel que nous éprouvons en face de l'infini, mais l'amour de Dieu fondateur de la loi morale, créateur du monde, juge de nos actions, le repos de nos incoercibles espérances.

Il ne s'agit plus dès lors d'une croyance extérieure sans influence sur notre conduite.

Si la religion n'ajoute rien à la conscience morale, elle n'est qu'une parure inutile. Une religion sans moralité est un culte superstitieux. La véritable manière d'honorer Dieu, c'est d'agir suivant sa volonté.

Et pour finir :

« Le Roi peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal.

« Les lois lui confient les peuples comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le

(I) Télémaque, p. 403.

108 FBNELOX

p&re de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes ; et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois.

(( D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre. Il ne doit point Jxvoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de v»rtu et de gloire que le reste des hommes. 11 doit être au dehors le défenseur de la patrie en commandant les armées ; et au dedans, le juge des peuples pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme des peuples ; c'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection ; et il n'est digne de la royauté, qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au bien public » (1).

Ace tableau irréprochable de ce que doit être un bon roi, il ne saurait être rien retranché, rien ajouté.

^1) Téléœaque, p. 87.

On reconnaît ici que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.

C'est la doctrine favorite de Fënelon. (( Un seul doit servir à la félicité de tant d'hommes ». Les lois sont au-dessus du roi; ainsi le prince diffère seulement des autres hommes en ce que sa charge fst plus grande; il est « l'homme des peuples » et il leur doit tout ce qui est de lui.

Fénelon a retracé l'idéal du pouvoir monarchique.

En un mot, loin de reconnaîlre que Fénelon ait communiqué au duc dé Bourgogne l'esprit de chimère, il faut admettre que sa direction politique est pleine de réalités.

Que disait-il à son élève : Dégagez-vous des passions. — Vous êtes pour le peuple, et non le peuple pour vous. — Il faut détester la guerre qui est un fléau. — Evitez le luxe qui ruine le pays?

Ces maximes ne sont pas des lieux communs de morale, mais des avertissements précis.

Le successeur de Louis XIV devait éviter les défauts de Louis XIV et c'étaient, je crois bien, l'engouement, régoïsaie, le goût de la guerre elle goût du faste. MaiS; dira-t-on ,ce8 conseils sont des traits de satire! Peut-être, maisque faire? Si Fénelon ne serre point de près la réalité, c'est un esprit chimérique ; mais s'il veut être précis, il doit cependant recommander à l'héritier du trône d'éviter les vices qui menacent le trône.

l Et pour savoir si ces défauts que Fénelon dénonçait étaient ceux de la monarchie française en 1690, il convient d'en appeler à Louis XIV moura,nt, h cette heure où les voiles tombent et les yeux se désillent : « J'ai trop aimé la guerre, le faste, les bâtiments; ne m'imite pas en cela ».

Pour avoir dit cela vingt ans plus tôt, Fénelon ne peut être accusé d'avoir manqué de sens pratique.

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