CHAPITRE III
Les Ta!)le$ de Oliaolnes
Le 14 avril 1711, après une courte maladie, le grand Dauphin, le fils unique de Louis XIV mourait. Le duc de Bourgogne passait au premier rang. Les yeux se tournèrent vers Cambrai. Quelles émotions durent naître dans le cœur deFënelon à ce coup du sort ! Quel tumulte de pensées dans cet esprit facile à émouvoir ! L'avenir s'ouvrait avec des liorizons nouveaux et inattendus.
Le pauvre prince qui venait de mourir détestait Fénelon ; et comme il ne comprenait en rien le caractère de son fils, il avait reporté sur le précepteur toute la colère dont sa nature paresseuse et indolente était capable.
Voici que le tableau change.
Le duc de Bourgogne est Dauphin et l'héritier direct de la couronne. Demain le petit prince sera Louis XV. Alors purent renaîlre les anciennes espérances qu'on avait crues anéanties.
Constatons, cependant, que dans la correspondance de Fénelon, rien n'apparaît de ses émotions personnelles, il pense à la patrie d'abord et au jeune prince qui présidera à ses destinées ; et c'est à lui qu'il fait passer ses premiers conseils par l'intermédiaire des amis qui l'approchaient.
« II faut devenir le conseil de sa Majesté, le père des peuples, l'appui de la nation, le défenseur de l'Eglise, l'ennemi de toute nouveauté. Il faut écarter les flatteurs, s'en défier, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir... Celui qui fit passer David de la houlette au sceptre de roi donaera une bouche et una sagesse à laquelle personne ne pourra résister, pourvu qu'on soit simple, petit, recueilli, défiant de soi-même, confiant en Dieu seul. Il faut vouloir être le père et non le maître. Il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur (1) ».
Et c'est pour donner à la France un roi digne, respecté et aimé, que les relations de Fénelon avec Beauvilliers et Chevreuse se firent plus étroites et plus intimes. Pour ceux-ci également, les temps étaient changés. « Tout s'empressa autour d'eux, écrit le sarcastique Saint-Simon, et chacun avait été leurs amis de tous les temps.
« Mais en eux les courtisans n'eurent pas affaire à
(I)Œ:. C, vu, p. 342.
ces champignons de nouveaux ministres, tirés un moment de la poussière, et placés au timon de l'Etat, ignorants également et d'affaires et de cour, également enorgueillis et enivrés, incapables de résister, rarement même de se défier de ces sortes de souplesses, et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est prostitué qu'à la faveur.
(( Ceux-ci, sans rien changera la modestie de leur extérieur ni à l'arrangement de leur vie, ne pensèrent qu'à se dérober, le plus qu'il leur fut possible, aux bassesses entassées à leurs pieds (l) ».
La sollicitude de Fénelon pour le nouveau Dauphin devient plus active que parle passé. Il comprend que le moment est venu pour le prince de se montrer et il le pousse à agir, à sortir des minuties delà dévotion (c'étaient les reproches qu'entendait Fénelon) , pour montrer au monde un chrétien ferme au cœur large et simple (2).
11 entend dire que le Dauphin fait bien et cela le réjouit ; mais il se prend à douter des bonnes nouvelles reçues et il recommence ses avis : « La religion qui lui attire des critiques est le seul appui solide pour le soutenir. Quand il la prendra par le fond sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu'il
(1) Saint Simon, Ed. Cbéruel, ix, 297.
(2) QE. C, vu, p. 343.
114 FÉNKLON
ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par une personne du monde. Que la vérité et la justice bien examinées décident et gouvernent tout dans son cœur (1) ».
Mais tout cela ne suffisait pas à son zèle patriotique. Il apprit que le Roi venait de donner à son petit-fils une marque de confiance éclatante. Louis XIV l'associait officiellement au gouvernement. Les ministres durent aller travailler chez lai. Cette nouveauté étonna ; le roi avait toujours gardé la direction exclusive de toutes les affaires.
Ce que voyant, Fénelon et les amis de Versailles comprirent qu'il était temps de former les idées du Prince sur le gouvernement et d'attirer son attention sur les réformes que réclamait le triste état de la France.
Ce sujet no pouvait se traiter par écrit, et il fut décidé que l'on se réunirait à Chaulnes pour y conférer sur les affaires de l'avenir.
Chaulnes était habité par le fils du dac de Chevreuse, le vidarae d'Amiens, depuis peu duc de Chaulnes. Au mois d'octobre 1711, Fénelon et le duc de Chevreuse étaient au môme lieu et ils pouvaient causer librement.
De ces entretiens sont sortis les Plans du gouvernement, que les historiens ont appelé les «Tables
(1) OE. c, vu, p. 348.
de Ghaulnes »•, espèce de répertoire abrégé de toutes les réformes de gouvernement (1). Fénelony a exposé sommairement, mais complètement, ses idées sur la constitution française et la manière dont elle devait fonctionner.
C'est là qu'il faut apprécier la politique de Fénelon. Il a concrète, réalisé tout ce qu'il pensait sur ce sujet. Et ceux qui vont chercher dans le Téiémaque les idées politiques de l'archevêque de Cambrai paraissent bien avoir le goût de ne pas trouver.
Composé pour l'éducation d'un Prince encore jeune, le Téiémaque, ouvrage unique dans toutes les littératures par le charme du style et par les senteurs délicates du plus pur hellénisme, contient éyidemment des développements romanesques.
Puisqu'il fallait instruire en amusant, Fénelon obéissait à une pensée déterminante, en enveloppant la leçon dans une forme poétique ou même si l'on veut en la dissimulant sous des rêveries.
La description de la Bé tique reste une magnifique page de littérature et l'organisation do Salente un conte merveilleux. Mais le Christ n'a-t-il pas exposé 8a morale sous la forme orientale des Paraboles.
Avec son tempérament méridional et son goût exquis de l'antique, Fénelon devait se complaire dans cette façon d'enseigner, lui si éloigné de toute
(1) Œ. C, vn, p. 182-if
leçon pédante et sèche, et si enclin à respecter l'esprit des autres.
C'est pourquoi il faut savoir comprendre les riantes pein'ures du TTélémaque et des Dialogues des morts et les compléter par les ouvrages didactiques de Fénelon : VExamen de conscience sur les devoirs de la Royauté, les Tables de Chaulnes, la Correspondance Politique.
Si, là encore, apparaissent quelques chimères, reconnaissons que le temps change souvent les chimères en réalité. Les tourbillons de Descartes ont mis les esprits sur des voies plus rationnelles. L'hypothèse a son rôle dans la science, et qu'est-elie ? une chimère féconde. Plusieurs des utopies de Fénelon sont devenues des faits pour nou3.
Télémaqiie est un divertissement ; ce n'est pas à dire qu'il soit le contraire de la pensée politique de Fénelon. Dans ce roman d'éducation, l'imagination a grande part ; mais, sous ce cadre poétique sourdent les plus hautes leçons morales. Il faut donc, comme dans la nature, ne pas trop se fier à l'apparence, découvrir sousl'écorce l'arbre, et casser le noyau pour goûter le fruit.
Ce serait encore une question de savoir jusqu'à quel point les peintures riantes et romanesques du Télémaque étaient pour Fénelon lui-même l'expression de son idéal politique. C'est plutôt une construction platonicienne.
Et c'est une récréation. L'auteur n'y évite pas même les contradictions. L'idéal y est la monarchie patriarcale et héréditaire.
Une monarchie se fonde en Crète, le sage Aristodème accepte d'être roi à la condition « que ses enfants n'auront aucun rang et qu'après sa mort, on les traitera sans distinction comme le reste des citoyens ». Fénelon serait-il partisan de la royauté élective et à vie ? Il faudrait le penser si l'on s'obstine à voir dans le Télémaque toute la théorie politique de Fénelon.
Il faut en dire autant des Fables et des Dialogues des Morts. Cependant, si le critique doit se défier de la forme romanesque de ces écrits et des exagérations de langage nécessitées par le genre littéraire, au fond de tout se traduit la pensée de Fénelon. Les idées qui lui tenaient le plus au cœur, nous pouvons les suivre dans tous ses écrits. Elles ne changent pas depuis les premières Fables ou les premiers Dialogues jusqu'aux Tables de Chaulnes. Quelques exemples :
Voyez ce que dit Fénelon, dans Télémaque (l),de3 questions religieuses : « Eaiployez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité, ni prévention ; contentezvous d'appuyer la décision quand elle sera faite : souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la reli-
(1) Télémaque, p. 38fc.
gion, et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des Dieux; elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude.
<i Les rois sont si puissants, et les autres hommes sont si faibles, que tout sera en péril d'être altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées ».
Et Ramsay dans sa vie de Fénelon ne parle pas autrement. Que disait Fénelon à Jacques III ? Il lui recommande « sur toutes choses de ne jamais forcer ses sujets à changer leur religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur... Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude... »
En 1707, Féaelon parlant au sacre de l'électeur de Cologne, défiait hardiment le rôle àeVEvêque du dehors.
« Ea même temps qu'il protège, il obéit : il protège les décisions, mais il n'en fait aucune... A Dieu ne plaise que le protecteur gouverne, ni prévienne jamais en rien ce que l'Eglise réglera 1 ... Sa protection ne serait plus un secours, mais un joug déguisé, s'il A^oulait déterminer l'Eglise, au lieu de se laisser déterminer par elle ».
Et dans les Tables de Chaulnes, en 1711, « les rois protecteurs des canons.Prolection ne dit ni décision,
ni autorité sur l'Eglise... Protection est seulement un secours prêt pour suivre ces décisions, non pour les prévenir jamais : nul jugement, nul autorité... Le Prince n'est évêque du dehors, qu'en ce qu'il fait exécuter extérieurement la police réglée par l'Eglise )).
Ainsi la doctrine ne change pas du Télémaque aux Tables de Ch aulnes.
Il a combattu le luxe dans tous ses ouvrages, et toute sa vie, depuis les Fables jusqu'aux Plans de gouvernement.
« Un luxe effréné prend la place de la décence et des vraies richesses : tout y est prodigué aux vains agréments, aux commodités recherchées. Les maisons, les jardins, les édifices publics changent de forme (1) ».
Dans le Télémaque, Mentor blâme les ouvrages magnifiques (2). Dans VExamen de conscience : « N'avez-vous point mis sur les peuples de nouvelles charges pour soutenir vos dépenses superflues ». (3).
Aussi ce n'est pas étonnant qu'on lise dans les Plans de Gouvernement : « renoncement aux bâtiments et aux jardins » (4) .
(1) XXXII» Fable. Prière indiscrète de Nélée, petit-fl!s de Nestor. CE. C, vi, p. 221.
(2) Télémaque, p. 374.
(3) CE. C, VII, p. 90.
(4) œ. C, VII, p. 183.
Fénelon aime que le roi connaisse les richesses de son pays ; il fait des dénombrements aussibien dans le Télémaque que dans V Examen de Conscience sur les Devoirs de la Royauté.
« Savez-vous le nombre d'hommes qui composent votre nation, combien d'hommes, combien de femmes, combien de laboureurs, combien d'artisans, combien de praticiens, combien de commerçants, combien de prêtres et de religieux, combien de nobles et de militaires?... » (1).
Et dans Télémaque : o Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes et dans la ville et dans la campagne voisine... Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces hommes. Voyons combien vos terres portent dans les années médiocres, de blé, de vin, d'huile. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots... Il alla visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays où chaque vaisseau allait pour le commerce, quelles marchandises il y apportait; celles qu'il prenait au retour ; quelle était la dépense du vaisseau pendant la navigation, etc.. » Ce sont des questions d'économie politique, une science qui a fait beaucoup de progrès dans les temps modernes.
Pour apprécier avec équité les idées politiques de
{1) EitmeD de Gonsoience. Œ. C, vu, p. 85.
Fénelon, il convient donc de négliger d'abord le Télémaque ou tout au moins de ne s'en servir qu'autant que Fénelon a persisté plus tard dans ce qu'on veut appeler ses ut< pies.
Et puisqu'il a fait un Plan de Goiiverne^nent^ non plus un roman politique, mais un traité didactique, c'est dans ce Plan de Gouvernement qu'il fautchercher les idées politiques de Fénelon. Il ne s'agit plus de la Crète, ni de l'Egypte, ni de Salente en l'an 4000 avant J.-C, mais de la France en 1710. Le cas est précis, situé dans le temps et non plus dans la légende ou dans la chimère.
Et que dit ce plan de gouvernement ?
Après avoir conseillé la paix, et la paix à tout prix, dans le plus bref délai, Fénelon s'occupe de l'avenir, et son attention se porte sur les questions suivantes :
1° État militaire ; 2° Ordre de dépense de la cour ; 3° Administration intérieure du royaume ; 4° Delà noblesse ; 5° De l'Eglise ; 6° De la justice ; 7" Du commerce.
D'un trait net et ferme, il indique en quelques mots tout un plan de réformes que le duc de Bourgogne pourrait étudier à loisir et en toute liberté. Et l'on s'étonne qu'un vieil archevêque nourri dans les études religieuses et littéraires, ait pu exprimer
des idées aussi justes sur des sujets qui devaient lui être étrangers.
L'organisation militaire qu'il souhaite, ressemble par quelques côtés à celle des Etats modernes. Il a découvert que la « supériorité d'armée », le nombre allait être un facteur important des guerres futures; et cette petite phrase, grosse de conséquences « rien à démêler avec les Anglais », montre que Fénelon aurait repris la pensée de Mazarin, de s'appuyer sur l'Angleterre pour contrebalancer les coalitions contre la France.
L'ordre de dépense à la cour n'est qu'un plan d'économie et de simplicité pour la maison du Roi où se retrouve l'auteur de Télémaque. L'on dira que Fénelon cède au désir d'une perfection idéale et que c'est une chimère de parler des « lois somptu aires ». Cependant il était prudent et sage d'attirer l'attention du dauphin, demain le roi, sur le luxe extraordinaire, le faste inouï et inutile de la cour. « On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini, avait-il écrit dans sa lettre à Louis XIV. On vous a élevé jusqu'au Ciel", pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable ».
Cette lettre date de 1695, et la situation était pire en 1711.
L'excès de simplicité qu'on reproche ici ne pouvait que ramener le luxe exagéré à un juste milieu.
L'on veut bien reconnaître cependant que les indications « Cessation de tous les doubles emplois » et « faire résider chacun dans sa fonction », « retranchement de toutes les pensions non nécessaires » étaient justes, et que si elles eussent été mises en pratique, elles auraient tué dans son germe un des griefs les plus reprochés à l'ancienne monarchie. Il désirait qu'on réglât les dépenses, « qu'on nettoyât chaque compte », qu'on forçât les créanciers de l'Etat à se contenter du denier trente.
Ce sont des projets hardis, trop hardis; mais où perce une véritable idée politique, c'est qu'on n'aura pas de finances si l'on n'égalise pas autant que possible la dette publique après une liquidation générale des comptes.
La Table de V Administration intérieure duroyaume est à considérer attentivement ; c'était un renversement complet de l'ordre actuel des choses, et le rappel à l'ancienne organisation de la monarchie française.
Aussi nous citons cette table en entier : (( 1° Etablissement d'Assiette, qui est une petite assemblée de chaque diocèse, comme en Languedoc, où est l'évêque avec les seigneurs du pays et le tiers état, qui règle la levée des impôts suivant le
cadastre, et qui est subordonnée aux Etats de la province.
2° Etablissement d'Etats particuliers dans toutes les provinces, comme en Languedoc : on n'y est pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé. Ces Etats particuliers sont composés des députés des trois états de chaque diocèse ; avec pouvoir de policer, corriger, destiner les fonds, etc. Ecouter les représentations des députés des Assiettes ; mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays, et du commerce qui y fleurit.
30 Impôts. Cessation de gabelle, grosses fermes, capitation et dîme royale. Suffisance des sommes que les États lèveroient pour payer leur part de la somme totale des charges de l'Etat. — Ordre des Etats toujours plus soulageant que celui des fermiers du Roi ou traitans, sans l'inconvénient d'éterniser les impôts ruineux, et de les rendre arbitraires. Par exemple, impôts par les Etats du pays sur les sels, sans gabelle. Plus de financiers.
4° Augmenter le nombre des gouvernements de provinces, en les fixant à une moindre étendue, sur laquelle un homme puisse veiller soigneusement avec le lieutenant-général et le lieutenant du Roi. Vingt au moins en France seroient la règle du nombre des Etats particuliers. — Résidence des gouverneurs et officiers. — Point d'intendans ; Missi (iomimct seulement de temps en temps.
5° Etablissement d'États-généraux.
Leur utilité. Etats du royaunia entier seront paisibles et affectionnés comme ceux de Languedoc, Bretagne, Bourgogne, Provence, Artois, etc. — Conduite réglée et uniforme, pourvu que le Roi ne l'altère pas. — Députés intéressés par leur bien et par leurs espérances à contenter le Roi . — Députés intéressés à ménager leur propre pays, oii leur bien se trouve,, au lieu que les financiers ont intérêt de détruire pour s'enrichir. — Députés voient de près la nature des terres et le commerce de leur province.
Composition des Etats-généraux : de l'évêque de chaque diocèse ; d'un seigneur d'ancienne et haute noblesse, élu par les nobles ; d'un homme considérable du tiers-éta% élu par le tiers-état.
Élection libie: nulle recommandation du Roi, qui se tourneroit en ordre : nul député perpétuel, mais capable d'être continué. Nul député ne recevra avancement du Roi, avant trois ans après sa députation finie.
Supériorité des Etats-généraux sur ceux des provinces. Correction des choses faites par les Etats des provinces, sur les plaintes et preuves. Révision générale des comptes des E'ats particuliers pour fonds et charges ordinaires. Délibération pour les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires. Entreprises de guerre contre les voisine, de naviga-
tion pour le commerce, de correction des abus naissants.
Autorité des Etats, par voie de représentation, pour s'assembler tous les trois ans en telle ville fixe, à moins que le Roi n'en propose quelque autre. — Pour continuer les délibérations aussi longtemps qu'ils le jugeront nécessaire. — Pour étendre leurs délibérations sur toutes les matières de justice, de police, de finance, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'agriculture, de commerce. — Pour examiner le dénombrement du peuple fait en chaque Assiette, revu par les Etats particuliers, et rapporté aux Etats-généraux avec la description de chaque famille qui se ruine par sa faute, qui augmente par son travail, qui a tant et qui doit tant. — Pour punir les seigneurs violents. — Pour ne laisser aucune terre inculte, empêcher l'abus des grands parcs nouveaux; fixer le nombre d'arpents, s'il n'y a labour : abus des capitaineries dans les grands pays de chasse, à cause du trop de bêtes fauves, de lièvres, etc., qui gâtent les grains, vignes, prés, etc. — Pour abolir tous privilégiés, toutes lettres d'état abusives, tout commerçant d'argent sans marchandise, excepté les banquiers nécessaires. ))
La machine de l'Etat, vers la fin du règne de Louis XIV, commençait à craquer. La centralisation excessive de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul, l'autocratie absolue sans contrepoids, l'agglo-
mération de la noblesse trançaise à la cour avaient isolé la nation du roi. Et l'on sait quelles réformes proposèrent les économis'.es et les libéraux de la fin du xviii" siècle pour substituer à ce mécanisme administratif la vie organique dont doit vivre un Etat : les assemblées provinciales. Les esprits n'étaient pas préparés à cette organisation de représentation nationale. Admis au pouvoir, les citoyens revisèrent les droits du roi. Les Etats généraux substituèrent au vieux mot : « l'Etat c'est moi d la nouvelle formule « la Nation c'est nous ».
Fénelon savait bien que les peuples grandissent comme les individus, et qu'ils ne restent pas toujours en tutuelle. A l'âge adulte, s'ils n'ont pas une certaine indépendance, ils s'émancipent eux-mêmes et ils abusent de cette première liberté.
Dans l'histoire, les monarchies absolues se résolvent en monarchies constitutionaelîes. Fénelon demandait l'établissement d'Etats particuliers comme en Languedoc qui se trouvait si bien d'être gouverné de la sorte : «on n'y est pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé. » Il avait bien raison de mettre en avant un tel exemple. Chaque année les intérêts de la province étaient discutés sérieusement" par les hommes les plus compétents, représentants de ses trois ordres.
Tocqueville voulant étudier les Etats particuliers a choisi comme type « le Languedoc ».
Cette proposition était contraire au système de gouvernement pratiqué par Louis XtV. Golbert ne pouvait se résigner « à voir ces provinces imposer ou répartir librement c-rtaines charges et soustraire la comptabilité d'une partie des derniers publics au contrôle de l'autorité suprême. »
L'histoire a donni raison à Fénelon contre Golbert.
Quant aux impôts, Fénelon n'est pas moins hardi ni moins radical : il demande la suppression de la gabelle, des grosses fermes, de la capitation et de la dîme royale. Les états des provinces eussent été chargés de voler, de lever les impôts, et d'en établir l'assiette. C'était supprimer les fermiers des impôts et les agents du fisc, dont les attributions étaient aussi compliquées que coûteuses. En résumé, c'était charger les Etats de faire les finances de la France, afin d'en ôler la lourde et toujours odieuse tâche au pouvoir central.
Le budget n'était jamais en équilibre à cette époque. Colbert avait le premier fait un budget. Fénelon attachait à cela une grande importance.
De plus, les impôts ne rentraient pas ; grâce aux bénéfices des traitants, le roi ne touchait que la moitié de la taille, le quart du produit des gabelles et le dixième de celui des aides. Richelieu avait déjà déclaréles financiers et partisans «préjudiciablesà l'Etat. ■» Fénelon ne veut plus de financiers. Les dépenses
générales supputées, les Etats particuliers « lèveront » de quoi payer la part de leur province, et la somme ainsi levée devra suffire à la couronne.
La royauté s'était procuré l'argent en créant et en vendant les offices. Fénelon s'enflamme contre « ces impôts déguisés. » Ces offices sont perpétuels quand on ne les rembourse pas, et quand on les rembourse on les rétablit aussitôt.
Les acquéreurs veulent re^^ouvrer leur argent avec usure ; il faut donc qu'on leur livre le peuple pour l'écorcher. Le roi touche 100.000 fr. « et livre les peuples pour 500.000 fr. de vexations. (1 ) » Enfin, c'est une dette qui grève toute ia nation pendant que, d'une part, la justice est de plus en plus vénale, que, d'autre part, toutes les fonctions et tous les arls sont réduits à des monopoles qui gâtent et abâtardissent tout. Bloquente leçon de droit public que Louis XIV n'eût pas voulu entendre, mais qu'il eût rédigée pour son successeur.
Et quand Fénelon arrive au Gouvernemeot central, sa hardiesse apparait comme une témérité ; il demande le rétablissement des Etats généraux, et dans sa pensée, c'était le retour à l'ancien ordre des choses; mais, comme il n'y avait pas eu de convocation des états généraux depuis près d'un siècle.
(1) Examen de Conscience. CE. C, va, p. 90.
c'était presque une révolution. Et quand on lit enfin le rôle que Fénelon assigne à cette assemblée, on s'élonne delà hardiesse d'tsprit de celui qui écrivait ainsi en 1711 dans l'espoir d'être écouté par le petitfile de Louis XIV.
Ce que propose Fénelon, c'est un changement complet dans le fond comme dans la forme de la monarchie. Et l'on peut conjecturer que le duc de Bourgogne, s'il eût régné, eût tenté d'associer ses peuples à son,gouvernement.
Cette idée avait toujours été chère à Fénelon, et cela prouve qu'il avait, en homme vraiment politique, l'esprit tourné vers l'avenir. Il écrivait en 1710, au duc de Chevreuse, alors que la France décimée par la misère et par la faim, reculait devant les armées espagnoles : « Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi . . . il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps delà nation... il faudrait qu'il se répandit dans toute notre nation une persuasion intime et constante que c'est la nation elle-même qui soutient le poids de la guerre .. Alors, chacun dirait en soimême : 11 n'est plus question du passé, il est question de l'avenir. C est la nation qui doit se sauver elle-même (i). »
L'homme qui a écrit cette page est un desprécur-
(1) œ. c, Tli, p. 321.
seurs de l'esprit libéral moderne ; il a eu le juste pressentiment de ce qu'on a appelé le gouvernement du pays par le pays.
A celte époque, les classes intermédiaires, ce qu'on appelait le tiers-état, étaient toutes dévouées au roi, et l'idée d'associer le peuple au sort du roi partait d'un esprit qui voyait loin. Ce faisant, Louis XIV eût peut-être resserré pour longtemps les liens qui unissaient ses sujets à la monarchie, liens qui commençaient de se relâcher. Peut-être eût-on pu faire alors avec moins de danger cet apprentissage du gouvernement des assemblées que quatre vingts ans plus tard la France fit au prix de tant de malheurs.
En tout cas, Féoelon avait vu juste et c'est un honneur pour lui d'avoir proposé avec tant de liberté les remèdes qu'il croyait efficaces, et qui l'eussent été peut-être à cette époque, où tout était encore debout, la foi religieuse vivante, le Roi revêtu encore de tout son prestige. Ni Louis XV, ni les philosophes n'avaient fait leur œuvre.
En faisant la réforme proposée par Féuelon, la monarchie eut évité de s'immobiliser. Avant Louis XiV, les rois avaient vécu au contact de leur peuple, voyageaiit-sans cesse, recevant les impressions de leurs sujets. Au xxiv siècle, la cour reste à Versailles et le Roi devient étranger à la vie de la nation. Mais les peuples ne s'arrêtent pas et la France conti-
nuait sa marche en aA'ant sans que le pouvoir s'en aperçût.
Un jour vint où l'ancien édifice parut à tous, comme au Roi lui-même, vermoulu et hors de mode. Chacun se mit à l'abattre sans penser où l'on habiterait le lendemain. Si le Roi avait pu, à certaiaes époques, s'entendre avec ses Etats et recevoir par eux l.s impresions du dehors, « on eût pu faire en commun les changements et les réparations nécessaires à l'antique édifice social, avec lenteur et par degrés, économiquement, en propriétaires consciencieux qui se servent des bons matériaux du passé pour élever les nouveaux bâtiments qui conviennent mieux aux mœurs et aux idées nouvel les (1). »
Le gouvernemeiit de Féneloi est parlementaire et il est aristocratique.
Au premier abord, la Table « sur la noblesse » semble empreinte d'un esprit de caste exclusif, et c'est un Fénelon gentilhomme, fier de sa race, qui parle et qui ne veut pas ouvrir l'entrée de sa classe aux parvenus.
Il est évident que Fénelon propose ici des choses impossibles. Pour réparer les coups portés à la no-
(1) E. de Broglie, Fénelon à Cambrai, p. 327,
blesse, le premier moyen c'est qu'on cesse de l'usurper. Pour cela, il faut refaire le nobiliaire ; il proscrit tout anoblissement sauf dans le cas de services signale's rendus à l'Etat ; très dur pour la bâtardise, il prohibe encore les mésalliances qui devaient, pendant deux siècles, fortifier l'aristocratie anglaise,
« Nui ne soit duc s'il n'est pair » , c'est rappeler les sept castes de Salente (. t les costumes différents des différentes classes. N'oublious nas rri'en 1(}14 la noblesse prétendait empêcher les roturiers de porter le satin et le velours. Il y a d'autres moyens plus sérieux pour restaurer l'aristocratie. L'Hôpital avait restreint les substitutions, Fénelon les généralise et les impose à la noblesse ; il faut immobiliser une portion du sol poar maintenir une aristocratie. L'Hôpital avait interdit le commerce aux gentilshommes, et ils s'appauvrissaient. En 1614, les nobles demandent de faire au moins le grand commerce sans déroger. Ils firent ensuite toute espèce de commerce en gros. Fénelon approuve cesinnovations.il s'clîorce de réserver à la noblesse un assez grand nombre d'emplois : cent enfants seront pages royaux ; il approuve que le roi ne saurait choisir en dehors des nobles les officiers de sa maison. Les nobles pourront entrer dans la magistrature; ils auront les plus hauts emplois militaires. La noblesse avait protesté contre les ordonnances du 1®^ août
. A-'-jyV^A^
1675 donnant le commandement au plus ancien des officiers royaux égaux en grade. Fénelon prend les intérêts de la noblesse : « ancienneté d'officiers comptée pour rien si elle est seule, »
C'est, en effet, de 1675 que date l'ordre du tableau: l'ancienneté pour les grades supérieurs de l'armée devint le principe de la hiérarchie, la naissance toute seule cesse d'être un titre. Il est juste d'ajouter que Fénelon demande qu'il faut avantager les plus
capables.
Il abandonne les intérêts aristocratiques quand il veut faire supprimer la vénalité des ch arges militaires . Louis XIV l'avait bien fait dans les quatre compagnies des gardes du corps ; il paraît qu'aller plus loin, c'eût été tout bouleverser.
La pensée de Fénelon était de refaire une aristocratie vivante et utile « ayant rang dans l'Etat. . . , qui appuie le trône tout en restant indépendante du roi. » Et cela même est la restauration de l'ancienne constitution française. Si Fénelon a l'esprit tourné vers l'avenir, il s'appuie sur les forces vives qui, dans le passé, ont fait la grandeur de la France.
L'ancienne Monarchie, en effet, qui depuis Richelieu allait au despotisme, était une Monarchie soutenue et contenue par l' aristocratie, et tenue de consulter le peuple.
Depuis un siècle, Fénelon s'aperçoit que l'aristocratie décline, n'est plus qu'une simple décora-
tion de la royauté. Jadis, elle était un des soutiens de la Constitution française. Il veut la relever, la fortifier, la sauver. Tous ceux qui croient, avec Montesquieu, que la disparition des « corps intermédiaires » est ce qui ruine les assises mêmes de la monarchie et la fait s'écrouler en laissant place nette pour un autre despotisme, ne traiteront point ces idées de chimériques. Quoi qu'il en soit, Fénelpn est dans la conception même de l'ancienne constitution fiançaise et non point dans le rêve. Mais cela était oublié. Ce n'est pas à dire que Fénelon ait dû ne poinj^ le rappeler.
La Table sur « l'Eglise » est la plus longue. Les aperçus nous paraissent manquer d'originalité, parce que les idées que défend ici Fénelon sont à peu près unanimement admises aujourd'hui.
Au xvn^ siècle, elles auraient surpris. Le courant gallican français était si fort qu'il aurait été au schisme, si un Bossuet ne s'était rencontré pour l'endiguer et le diriger.
Le Gallicanisme est mort et aussi ses ardentes et vives discussions. Les chrétiens de France ont pris à Fénelon la forme de son catholicisme. Rome est la source de leur foi et le repos de leur cœur.
Mais qu'auraient pensé les Parlements de l'indépendance de l'Eglise à l'égard du pouvoir civil ? Ils eussent poussé des cris d'indignation.
Féneloii définit la puissance temporelle : une « autorité coactive pour faire vivre les hommes en société avec subordination, justice et honnêteté de mœurs ».
La puissance spirituelle : une « autorité non. coactive pour enseigner la foi, administrer les sacrements, faire pratiquer les vertus évangéliques, par persuasion, pour le salut éternel ».
Il se prononce pour l'indépendance des deux pouvoirs dans leur domaine respectif et pour la nécessité non moins absolue d'un mutuel concours du prince pour la défense de la foi et de l'Eglise pour affermir l'Etat.
« L'Eglise est la mère des rois . Elle affermit leur autorité, en liant les hommes par la conscience... Les rois protecteurs des Canons. Protection ne dit ni décision, ni autorité sur l'Église. C'est seulement un appui pour elle contre ses ennemis et contre ses enfants rebelles... Comme le prince est maître pour le temporel comme s'il n'y avait point d'Eglise, l'Eglise est maîtresse du spirituel, comme s'il n'y avait point de prince ».
Le prince est l'évêque du dehors. Sans doute» mais (( l'évêque du dehors, dit éloquemmentFénelon, ne doit jamais entreprendre la fonction de celui du dedans. Il se lient, le glaive en main, à la porte du sanctuaire, mais il prend garde de n'y entrer pas. En même temps qu'il protège, il obéit; il protège les
LES TABLES Dl CHAULNES 137
décisions, mais il n'en fait aucune. Voici les deux fonctions auxquelles il se borne : la première est de maintenir l'Église en pleine liberté contre tous ses ennemis du dehors, afin qu'elle puisse au dedans, sans aucune gêne, prononcer, décider, conduire, approuver, corriger, enfin abattre toute hauteur qui sélève contre la science de Dieu ; la seconde est d'appuyer ces mêmes décisions, dès qu'elles sont faites, sans se permettre jamais, sous aucun prétexte, de les interpréter. Cette protection des canons se tourne donc uniquement contre les ennemis de l'Église, c'est-à-dire, contre les novateurs, contre les esprits indociles et contagieux, contre tous ceux qui refusent la correction. A Dieu ne plaise que le protecteur gouverne, ni prévienne jamais en rien ce que l'Église réglera ! Il attend, il écoute humblement, il croit sans hésiter, il obéit lui-même, et fait autant obéir par l'autorité de son exemple, que par la puissance qu'il tient dans ses mains. Mais enfin le protecteur de la liberté ne la diminue jamais. Sa protection ne serait plus un secours, mais un joug déguisé, s'il voulait déterminer l'Église, au lieu de se laisser déterminer par elle (1). »
Et il ajoutait : a que les princes ne se flattent pas jusqu'à croire que l'Églîse tomberait s'ils ne la por-
(Ij Discours pour le lacre de l'Electenr de Cologne, CE. C, V. p. 608.
taient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout-Puissant la porterait lui-même... Quelque besoin que l'Église ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté ».
Et ce sont, admirablement exposés, les principes constitutifs de l'Église catholique. Gela eut étonné dans un pays qui vivait de la Constitution de 1682 ; mais qui niera que le retour à la vraie doctrine n'eût épargné les luttes malheureuses du xviip siècle qui affaiblirent l'Eglise et l'Etat et les amenèrent à la catastrophe de 89 ?
Fénelon approuve les libertés gallicanes dans le passé ; mais dans le présent il n'y voit qu'une extension du despotisme royal : « Rome a usé autrefois d'un pouvoir fort arbitraire ; mais ses entreprises sont fort diminuées. Maintenant ces entreprises viennent de la puissance séculière ; liberté à l'égard du pape ; servitudes à l'égard du roi. Les laïques dominent les évêques : abus de l'appel comme d'abus; abus de vouloir que les laïques examinent les bulles sur la foi. »
Fénelon touchait ici à une des plaies les plus profondes de l'Église de France. Vappél comme d'abus fut le chancre qui dévora la discipline ecclésiastique au xviii^ siècle (1).
U) Cî. moD oqyrsge ia 1,'Âppel comino rf'afeus, pu', 2^ga,
S'il dénonce les empiétements des laïques, il garde sa liberté pour dire la vérité sur les questions ecclésiastiques.
Avec cette fermelé qu'on lui connaît, il demande qu'on poursuive la réforme ou la suppression des monastères peu édifiants, et qu'on réduise, autant que possible, les exemptions de chapitres oudecouvents indépendants de l'évêque.
En tout, Fénelon demeure ultramontain, c'était un Romain perdu dans l'océan du gallicanisme. Et en cela il restait fidèle aux traditions catholiques. Et point n'est besoin de chercher tant de finesses pour expliquer sa soumission au bref du Pape condamnant les Maximes. Son acte n'était point d'un fatigué, ni a d'un habile homme», comme a dit Leibnitz ; il était tout simplement d'un homme qui avait écrit le De Audoritate.
Venant à la Justice, Fénelon regrette la confusion des lois ; "lesjugêoî^ se perdent dans un dédale. Dès le xvo siècle, les Etats généraux avaient de mandé qu'on rédigeât et qu'on réunît les Coutumes. En 1711, même après les grandes ordonnances de Louis XIV, un code civil manquait. Fénelon conseille au duc de Bourgogne d'assembler des jurisconsultes pour combler cette lacune.
Fénelon commet l'erreur où devaient tomber la plupart 4e3 Cahier^ de 1789, m g'Imaginant qu'on
préviendra les procès avec un petit nombre de lois claires et simples.
Il ne se trompe pas quand il fait dire à Justinien par Selon que si les lois sont trop nombreuses, on ne les entend plus ; mais il se trompe en lui faisant dire encore : (( Les lois ne me paraissent bonnes que dans les pays où l'on ne plaide point et où des lois simples et courtes ont évité toutes les questions »,
On n'évite pas ainsi « toutes les questions», et des lois incomplètes susciteront elles-mêmes une foule de procès.
Cette réserve faite, que de sages conseils il donne dans cette Table !
« Permettre à tout étranger de venir babiter en France et d'y jouir de tous les privilèges des régnicoles. »
Et ailleurs il avait demandé qu'on respectât la liberté des mariages (1) ; il avait revendiqué les droits sacrés de la propriété privée (2). Et ceci : « Ne vous chargez jamais de juger les causes particulières (3} » qui revient à dire : n'influencez pas les tribunaux. Sage doctrine encore applicable.
Enfin Fénelon s'élève ici fort contre la vénalité des charges. « Les juges qui les ont achetées vendront, à
(1) Télémaque, p. 217.
(2) Examen de conscience, art. 3, § 14.
(3) Télémaqae, p. 284.
leur tour, la justice ! » dit Louis XII à François l'^ dans les Dialogues des morts.
Il voudrait que les maîtres des requêtes fussent non « des gens sans mérite introduits pour de l'argent, mais choisis gratis dans tous les tribunaux de France. » Dans les parlements « les enfants dignes des juges intègres succéderont gratis, et des gages honnêtes leur seront attribués sur les fonds publics. » Il demande que le nombre des charges soit diminué, que toutes les justices particulières, seigneuriales ou autres, soient supprimées et réunies à la justice des bailliages. Que l'autorité du chancelier devienne réelle au lieu d'être nominale. Et il termine par ces mots qui se rapportent à une des plaies de l'ancien régime : « nulle survivance de charges, de gouvernement. »
Là encore Fénelon devançait son temps.
[^La Table sur le « commerce » offre un mélange singulierde pensées neuves etde pensées qui semblent chimériques. Il revient aux « lois somptuaires pour chaque condition; on ruine les nobles pour enrichir les marchands ; on corrompt par le luxe lanation dans ses mœurs, luxe plus pernicieux que le profit des modes n'est utile. »
Mais voici des principes que personne ne contestera et qu'on avait déjà rencontrés dans Télémaque : it Pygmalion craint tout, et des étrangers etde ses
142 FÉNCLON
sujets. :Au lieu d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume, ses ports à toutes les nations les plus éloignées dans une entière liberté, il veutsavoir le nombre des vaisseaux qui arrivent, leur pays, les noms des hommes qui y sont, leur genre de commerce. . . Il inquiète les marchands qu'il croit les plus opulents ; il établit, sous divers prétextes, de nouveaux impôts. 11 veut entrer lui-même dans le commerce, et tout le monde craint d'avoir quelque affaire avec lui. Ainsi le commerce languit ; les étrangers oublient peu à peu le chemin de Tyr qui leur était autrefois si doux (1). >
On ne peut mieux marquer le rapport d'un bon commerce et d'un bon gouvernement. Féaelon fait très bien voir comment an gouvernement soupçonneux et tyrannique peut tarir les sources du commerce, ou du moins le faire languir, en lui fermant l'importation ou l'exportation. Il est possible que ce passage ait été un de ceux qui ont pu déplaire le plus à Louis XIV et qui faisaient appeler Fénelon un bel esprit chimérique.
Et encore, que de bonnes maximes dans Télémaque non pas seulement d'économie politique, mais d'excellente pratique dans le détail du commerce : « Le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner et de savoir perdre à propos... Faites-vous aimer par tous les étrangers...
|1) Télémaque, p. 60.
LBS TABLES DK CHAULNES 143
craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur, soyez constant dans les règles du commerce » (1)..
Fénelon a l'esprit tourné Ivers l'avenir ; mais n'est-ce pas curieux de le voir demander, il y a deux siècles, les traités de commerce, en disant que les états généraux délibéreront s'il faut abandonner les droits d'enirée et de sortie du royaume? Et sur tant d'autres questions économiques combien Fénelon était en avant de son siècle. Il pressent beaucoup de vérités que notre époque a vu se réaliser et pour lesquelles celle dans laquelle il vivait était loin d'être mûre.
Ce grand penseur est partisan absolu de la liberté , du commerce ; avant tous les économistes, il dit , « que la France est assez riche si elle vend bien ses blés, huiles, vins, toiles » : ce qui est presque le j principe fondamental que posent les partisans de la liberté absolue, lorsqu'ils disent que chaque nation a sa richesse particulière qu'elle doit développer exclusivement.
Cette idée de la liberté du commerce n'est venue qu'à la Révolution; elle déborde dans les écrits de l'archevêque de Cambrai. A Salente <£ tout y était apporté et tout en sortait librement ». Pour un peuple commerçant, toute la puissance consiste dans la cons tante supériorité de ses produits. C'est le sys-
[1) Télétnaque, p. 60.
tème de la libre concurrence et du progrès indéfini de la production.
Quelle sûreté de vue dans cette exhortation à ne jamais vexer les étrangers, pour attirer l'argent ! et cette espèce de mont-de-piété pour ceux qui voudraient commercer et qui n'auraient pas les fonds nécessaires, ce sont nos banques de prêt à l'industrie, à l'agriculture, fondées dans notre siècle et qui donnent de si grands résultats.
Telles sont ces Tables de Gbaulnes que le duc de Ghevreuse rapporta au duc de Bourgogne devenu Dauphin en novembre 1711. Le prince était capable d'entendre ce langage. Son cœur était aussi haut que celui de l'archevêque.
Quelques-uns de ces plana étaient inapplicables. Fénelon a pu se laisser entraîner quelquefois par son imagination ou mieux parla répulsion quelui inspirait le gouvernement de Louis XIV ; mais nul ne contestera l'esprit ardent, généreux, vraiment épris du bien public, qui s'y découvre à chaque ligne. Et que de vérités !
Ce qui frappe le plus, c'est le jugement qu'il a porté sur l'état de la monarchie française à la fin de ce long règne. Tout est debout encore et Fénelon voit le péril. Il a compris que Richelieu, Mazarin, Louis XIV ont d'abord ébranlé, puis détruit l'ancienne constitution monarchique et préparé « une révolution violente »,
Pour réparer le passé, pour consolider le présenl, il cherche à modeler notre droit public sur un type moins imparfait et surtout à tempérer le pouvoir royal en restaurant l'aristocratie ; œuvre difficile mais encore praticable au commencement du .wni"^ siècle.
Il compte pour l'accomplissement de cette lâche sur le duc de Bourgogne. Il ne se trompait pas, et je crois qu'un grand aveiir était encore réservé à la Francs si dès 1715, elle eut fuit de concert avec un tel roi ce noble effort, si, remontant alors aux sources les plus pures de la vie nationale, elle avait ressaisi, développé, perfectionné ses institutions représentatives.
Que l'on neviennepasopposerauxTablesdeChaulnes les « Projets de gouvernement du Duc de Bourgogne » (1). Ceux-ci sont de l'inspiration du duc de Saint-Simon. Le fameux duc et pair eut l'occasion d'exposer au Dauphin ses vues particulières, et> dans ces conversations, le Prince découvrait à son tour les siennes. Les « Projets du duc de Bourgogne » sont le résumé de ces conféreaces intimes. Rédigés par Saint-Simon, pour être sanB doute montrés au prince, ils portent l'empreinte de l'esprit aristocratique du rédacteur. Le duc prét^it ses propres idées au Dauphin.
(1) Pabliés par M. P. G. Mesnard, Paris, Hachette 1860.
Le Gallicanisme de l'écrivain, l'idée de faire une sorte de gouvernement aristocratique avec une noblesse ayant des privilèges et des attributions définies, et non plus, comme le demande Fénelon, des privilèges purement honorifiques, tout cela est, sans conteste, de Saint-Simon.
Il serait aisé de montrer comment les Plans de Fénelon l'emportent sur les Projets de Saint-Simon et comment l'archevêque avait le sens du réel plus que le Duc et Pair.
Tout cela est resté à l'état de lettre morte.
Mais comment finir ce chapitre, tout rempli de rêves patriotiques sortis du cœur de Fénelon, sans relever l'odieuse accusation trop souvent répétée contre les croyants que la foi chrétienne affaiblit l'amour du bien public et de la patrie.
Qui s'est occupé du soulagement des class*^s populaires et des réformes du gouvernement avec un cœur plus désintéressé que Fénelon ?
C'est le sentiment chrétien qui rendit en lui plus vifs et plus purs les sentiments du citoyen ; à la lumière de lEvangile il scruta les vices de cette société qui se vantait d'être encore toute chrétienne.
La foi lui apprit à ne mépriser personne, ni grand ni petit, à chercher le bonheur de tous. C'est l'ardeur de sa foi qui le fit sortir du cercle des idées de son temps et de sa classe. S'il a compris les réformes sociales avec tant de largeur — il rêvait non pas
d'une restauration de ce qui était déjàdansle passé, mais d'une sorte de renouvellement social — c'est à la sincérité de ses croyances qu'il le dut.
La religion avive en l'homme ses sentiments généreux ; elle est le seul flambeau qui puisse conduire la société vers le progrès ; ailleurs, il n'y a que confusion et ténèbres.