CHAPITRE IV
Les idées chères à Fénelon
« Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers... Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision (1). »
Ainsi parlait en 1695 Fénelon à Louis XIV, sous le voile de l'anonymat. Que la lettre ait été mise sous les yeux du roi ou non, peu importe, il suffit qu'elle soit authentique, et cela personne ne le conteste. Le cœur de Fénelon éclate en un sanglot étouffé devaût cette France mutilée et souffrante. Il ne peut plus se contenir.
Sous l'appareil brillant de Versailles, il entrevoit
(1) Lettre au Roi, CE. C, vu, 509.
la blessure de la France, Mais, qui parlera aux rois si les hoQimes de Dieu se taisent? Les gloires passées éblouissent encore. Les courtisans, soucieux de leur propre avancement, détournent les yeux des visions importunes. Demain, la gloire va renaître. L'étoile de Louis brille au firmament de la renommée. L'Europe, plusieurs fois vaincue, n'est pas encore remise de son étonnement.
Cependant, à la cour même, dans le décor merveilleux d'un palais féerique, un prêtre, le précepteur d'un prince royal, depuis cinq ans vit en silence, tout entier à son sublime métier de façonner une âme de roi. Il a regardé loin de Versailles et il a entendu les sourdes plaintes des peuples. Avec Vauban et La Bruyère il s'est entretenu des misères présentes : mais les fêtes continuent brillantes et tapageuses, cachant aux yeux distraits la fragilité d'un trône qui paraissait solide, tandis que la terre craquait sous les pas de ces danseurs de menuet.
Fénelon qui aimait le Roi et la France, voulut attirer l'attention sur l'état lamentable du pays. « La vérité est libre et forte. » La parole de Fénelon retentit comme un éclat de tonnerre dans un ciel serein. Gela ressemble à quelque foudroyante apostrophe de saint Ambroise à Théodose.
C'est que Fénelon était un très bon prêtre et un être profondément humain. Sans doute, Bossuet s'apitoyait aussi sur le pauvre peuple. Qui ne sait
par cœur cette page du sermon sur V Bminente dignité des Pauvres : « Quelle injustice, mes frères, que les pauvres portent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice ; car étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous, d'un côté, la joie, la faveur, l'affluence; et de l'autre, la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude? » et le reste ^1).
Il y a des larmes dans ces paroles !
Mais, disons-le franchement, Bossuet qui, lui aussi, aimait le Roi comme un Père, n'a rien dit contre le luxe de Versailles qu'il croyait nécessaire au prestige du Prince. Il voulait le peuple plus heureux sans rien toucher à la munificence royale. Ignorait-il que la gloire de la cour, celle des bâtiments et des fêtes, celle des arts et surtout celle des guerres, était la rançon des misères du peuple ?
A Dieu ne plaise que nous demandions pour les rois une chaumière et des écuelles de bois 1 Tout être constitué en dignité a droit à une tenue convenable. Les peuples ne s'y trompent pas ; ils payent l'impôt,
(1) Sermons de Bossuet. édition A. Gazier.Bklin, p. 111.
LES IDÉES CHÈRES A FÉNELON ISl
non seulement pour fabriquer les canons qui sont leur sécurité, mais encore pour avoir des repre'sentauts dignes du pays et de la grandeur nationale.
Or, jadis, le roi était le seul homme représentatif, « et, à l'étranger, on ne disait pas le Roi de France, c'était « Le Roi ».
Qui blâmerait le luxe des cours travaillerait à l'abaissement de l'autorité royale. Louis XIV, qui se connaissait en hommes, n'ignorait point que le prestige du roi servait à la France. Les Ambassadeurs, admis aux audiences du roi, dans l'appareil unique d'un faste extraordinaire, sortaient éblouis et flattés de tant de magnificence. Etonnés de tout ce qu'ils voyaient à Versailles et surtout a de s'y trouver», ils portaient dans leurs pays le souvenir de cette majesté empruntée qu'ils prenaient pour une puissance véritable. Tant les apparences sont fortes sur le cœur humain.
Le premier roi fut le plus fort et le plus grand, dit-on, et l'on peut dire que Louis XIV n'aimait le luxe et la grandeur que pour mieux servir son pays.
Fénelon lui-même, le critique sanglant des abus de la richesse, tenait sa maison sur un pied de simplicité et de grandeur.
Le secrétaire de Bossuet, l'abbé Le Dieu, nous a laissé dans son Journal le récit de sa visite à Cambrai en 1704. Le palais épiscopal, la table, le dômes-
tique, tout était tenu avec magnificence. L'archevêque duc de Cambrai était à cette époque un personnage important et il était convenable que sa maison sentît le grand seigneur. Mais il faisait dans ses revenus la part des pauvres et il donnait l'exemple d'un évêque digne et charitable. A cet âge où l'Eglise et l'Etat se compénétraient au point de ne faire qu'un seul rouage, Eénelon devait dans son poste faire figure de personnage public, d'où les dépenses nécessaires à son rang; mais il n'oubliait pas que l'Evêque est le père du peuple.
On ne peut dénier à Fénelon un véritable amour du bien public. Il a aimé la France et le peuple. Cette commisération pour les misères humaines qui resplendit dans ses écrits et que sa vie a confirmée, il l'a poussée très loin. Il a préféré l'exil au silence. Ce fut sans doute son attachement au Livre des Maximes des Saints qm motiva, son départ de Versailles, mais il est certain que la publication du Téléniaque confirma Louis XIV dans ses premières préventions. Or, Télémaque, si l'on omet le cadre romantique et les descriptions poétiques où se complaît un esprit très près de la nature, est une critique à peine dissimulée des mœurs politiques et sociales de son temps et un projet de réformes très hardi, d'aucuns diront chimérique.
Utopie de vouloir enlever le luxe des Cours, chimériques ces « lois somptuaires » qui n'ont eu jamais qu'une médiocre influence pour la réforme des mœurs ! Mais qu'on relise le premier volume de V Ancien Régime de Taine et l'on comprendra que les fêtes de Versailles étaient un défi malheureux lancé aux souffrances humaines. Fénelon devinait que le peuple ne souffrirait pas longtemps qu'on insultât à ses misères.
Il est très facile de relever dans l'organisation de Salente les fantaisies d'une imagination éveillée et lei attaques immodérées contre le luxe.
Les pers>nQes du premier rang après le roi seront vêtues de blanc avec une frange d'or au bas de leurs habits. Elles auront au doigt un anneau d'or et au cou une médaille d'or avec le portrait du roi. Celles du second rang seront vêtues de bleu ; elles porteront une frange d'argeut avec l'anneau et point de médaille. Les troisièmes, de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes, d'un jaune d'aurore; les cinquièmes, d'un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de gris de lio : et les septièmes qui seront les derniers du peuple, d'une couleur mêlée de jaune et de blanc. Quant aux esclaves, ils seront tous vêtus de gris-brun.
Et sans doute établir sept conditions dans l'Etat et distinguer toutes ces conditioua par les couleurs est chose impraticable. Qui voudrait et qui pourrait
diviser une sociélé en sept classes distinguées invariablement par la qualité des vêtements ? C'est un rêve. Il est clair que Fénelon n'a jamais eu l'intention de diviser les vingt-cinq millions de Français en sept classes.
Sept classes distinguées par sept couleurs c'est trop, mais ce qui est bon, ce qui est excellent, c'est que « des catégories d'hommes persistent dans le même travail et la même profession, car cela accroît et perpétue les compétences x (1 ). Ajoutez que plus les catégories inégales, ou plutôt différentes, sont nombreuses, moins l'inégalité est pénible à supporter. C'est plutôt diôérenciation qu'inégalité,
(( On ne souffrira jamais aucun changement ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits; car il est indigne que des hommes destinés à une vie sérieuse et noble, s'amusent à inventer des parures affectées, ni qu'ils permettent que leurs femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent jamais dans cet excès » (2).
Des arts Mentor garde la peinture et la sculpture, il établit même une école des Beaux-Art:^, mais seulement pour décorer les temples, les tombeaux et les monuments publics, pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions, La mu-
(1) J. Lemattre, Fénelon, v' Leçon, 12) Télémaque, p. 813.
sique sera réservée aux temples pour la louange des dieux et des héros.
« Il retrancha un nomhre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes façonnées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux, enfin des liqueurs, des parfums. Il voulut même que les meubles de chaque maison fussent simples et faits de manière à durer longtemps ; en sorte que les Salentins, qui se plaignaient hautement de leur pauvreté, commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues ; mais c'étaient des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils devenaient effectivement riches à mesure qu'ils avaient le courage de s'en dépouiller. C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de mépriser de telles richesses qui épuisent l'Etat, et que de diminuer ses besoins en les réduisant aux nécessités de la nature » (l).
Et les économistes de s'écrier : C'est un prêtre qui parle. Salente est une cité organisée par un homme d'Eglise. Cette argumentation contre le luxe est plus juste en morale qu'en politique.
Mais croit-on vraiment que Fénelon ait voulu proscrire tout l'agrément de la vie, et considérer les beaux-arts comme inutiles ? lui le plus artiste des
(1) Téléi»ai|ae, p, Siti,
écrivains du grand siècle, lui qui a le premier ressaisi le lien intime des arts plastiques avec l'éloquence et la poéïie et qui y puise sans cesse des images tt des comparaisons. Fénelon s'était beaucoup occupé d'esthétique, c'est-à-dire des principes du beau appliqués aux Lettres et aux Arts. Parcourez la Lettre à V Académie, lisez les deux dialogues de Parrhasius et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussin, vous y reconnaîtrez à chaque ligne l'amateur éclairé qui se plaisait à aller surprendre le peintre Mignard dans son atelier, aux heures de travail, pour parler peinture avec lui et lui prodiguer les marques de son estime.
Il n'ignorait pas que le luxe contenu dans de justes limites ajoute par les arts à l'éclat de la société et qu'il multiplie les ressources du travail. Mais parce qu'il était prêtre et qu'il jugeait les choses du point de vue de l'Evangile, il condamnait les excès du luxe, excès que la plus élémentaire morale réprouve.
Dans un pays riche où le peuple est heureux, jusqu'où peut aller le luxe ? surtout le luxe des riches ? il est délicat de fixer ces limites. Mais ce qui est inadmissible dans une société chrétienne, c'est de voir quelques citoyens dépenser pour des besoins factices des sommes énormes tandis que tout près d'eux l'on meurt de faim, d'étaler aux yeux d'un public ouvrier qui travaille et qui souffre,
un luxe insolent et scandaleux. Louis XIV le comprit si bien que l'on vit un jour le mobilier d'or de Versailles prendre le cliemin de la Monnaie. Il fallait de l'argent pour continuer la guerre contre l'Europe coalisée; mais aussi le roi sentait d'instinct qu'il ne pouvait pas demander des subsides à ses sujets déjà miséreux avant que lui-même ait changé en or le luxe de ses appartements.
Le peuple, depuis le triste hiver de 1689 où l'on avait vu les couitisans mendier, etM^^deMaintenon manger du pain noir, était très malheureux, et les guerres continuelles changeaient le pays en un vaste hôpital. Ces malheurs mettaient en deuil l'âme évanglique de Fénelon.
Cette foule sans pain et sans joie lui rappelle ces autres multitudes qui suivaient le Christ, affamées de vérité, et lui aussi il avait pitié. Tous ses écrits portent cette empreinte d'une compassion douloureuse. Il ne pense qu'au peuple, quoi qu'il écrive.
« Le pauvre peuple est le soutien et la base de la république ; il le faut bien nourrir et le faire bien travailler » (1). Avant de parler des biens célestes, les vrais biens, puisque seuls ils demeurent, l'ouvrier évangélique pense d'abord à apaiser la faim du peuple et mieux encore à lui donner le rninimum de
il) CM. C, vil, p. 138.
bien qui convient à la personne humaine. Tout homme a droit au travail et au pain quotidien. A quoi sert un beau langage et des pensées éthérées pour des hommes dont l'estomac est vide et dont les entrailles sont torturées par la faim ? Et Jésus fit ainsi : Il fit asseoir tous ceux qui le suivaient et il les nourrit. Puis il parla.
Et qu'on ne dise pas que l'Evangile nous contredit par cette parole : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît > . Et sans doute la culture de l'âme, l'amour de Dieu, la pensée du monde meilleur doivent compter parmi nos premières préoccupations ; mais pour parvenir au Royaume de Dieu, l'humanité chemine sur cette terre, accablée par ce « corps de mort » qui tourmentait saint Paul. El dans le rude pèlerinage d'ici-bas, cette humanité vit de pain, et chaque jour le chrétien instruit par Jésus même, demande le a pain quotidien » nécessaire à la vie.
Cela n'empêche pas de considérer la vie matérielle comme inférieure à la vie de l'âme, « de chercher d'abord le royaume de Dieu», c'est-à-dire de ne compter pour rien les choses de ce monde, si ce n'est comme moyen d'arriver au terme du voyage. Pour s'initier à la science, à l'Idée « maîtresse du monde » il faut des livres et de l'argent, moyens matériels dont l'esprit m sert pour atteindre le monde immatériel des Idéea.
Elle est donc fausse, l'objection qu'on fait à l'Église de ne s'occuper que des choses de Dieu et de détourner les hommes des activités terrestres.
Le chrétien s'intéresse aux biens de ce monde, il n'y attache point son cœur, voilà la formule. Il s'en sert, mais il les quittera avec plaisir à la fin de sa vie. Des biens plus précieux l'attendent, que « ne détruisent ni le temps ni la rouille ». L'Église en un mot, à l'exemple de son fondateur, frémit devant les misères humaines, et elle s'emploie à les soulager. Eu disciple éclairé de l'Evangile, Fénelon pensait toujours à ce pauvre peuple qu'il entendait gémir tristement et qu'il aurait voulu relever dans sa dignité d'homme, dans son corps et dans son âme.
« Avez-vous cherché les moyens de soulager les peuples et de ne prendre sur eux que ce que les vrais besoins de l'Etat vous ont contraint de prendre pour leur propre avantage ? Le bien des peuples ne doit être employé qu'à la vraie utilité du peuple même (1). »
Les campagnes supportaient toutes les charges ; le paysan aimait mieux manger son pain noir que de refuser son compte aux fermiers d'impôts.
Fénelon ne comprend pas qu'on charge toujours les mêmes parias et lui, privilégié, il se plaint même
Siamei) de GoQSoieooe, Qg. C-, yu, p. 90
des privilèges de l'ancien régime. « Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu'à charger d'impôts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens... en même temps ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais ordre... mettez des taxes, des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses sur ceux qui négligeront leurs champs, comme vous punissez des soldats qui abandonneraient leurs postes dans la guerre (1). »
Il souhaite à chacun le bonheur à la maison, les joies naturelles et simples de la famille. Il veut que tout le monde puisse se marier. « La manière de faciliter les mariages est bien simple, disait-il; presque tous les hommes ont l'inclination de se marier ; il n'y a que la misère qui les en empêclie. Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants (2j.» Et, emporté par son imagination, il voit les campagnes heureuses et son cœur s'épanouit. « Cependant la mère de toute la famille prépare un repas simple à son époux et à ses chers enfants qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux
(1) Télémaque, p. 219,
(2) Télémaque, p. ^17.
de lait : elle fait un grand leu auloiir duquel toute la famille incocenteet paisible prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux sommeil... Le berger revient avec sailùte et chante à sa famille assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue et ses bœufs fatigués marchent le cou penché, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui les presse. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les pavots que le sommeil répand sur la terre... tiennent toute la nature dans un doux enchantement ; chacun s'endort sans prévoir le^ peines du lendemain (1). »
Personne ne sera surpris que le délicat auteur du a Traité de l'éducation des filles > ait pensé à l'éducation. (( 11 faut établir des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des dieux, l'amour de la patrie, le respect des lois, la préférence de l'honneur aux plaisirs et à la vie môme (2). » 11 veut qu'on fasse instruire le peuple pour lui faire bien connaître ses droits et ses devoirs. N'est-ce pas reconnaître dans le peuple tout ce qui fait son droit et sa grandeur ? Quand les premières nécessités de la vie sont assurées, le premier des devoirs est la vie de l'intelligence. « L'homme ne vit pas seulement de pain *, mais de la parole de Dieu qui est vérité.
(1) Télémaqae, p. 217.
(2) Télémaque, p. 221.
Et non content de parler et d'écrire, Fénelon mettait en action ses pensées.
Sa maison, tenue sur un pied de grandeur simple qui convenait à son rang, était régie avec la plus sévère économie ; il tenait lui-même ses comptes avec une exactitude scrupuleuse : ce qui ne l'empêchait pas de donner avec généro3ité aux hôpitaux, aux pauvres honteux.
Quand les soldats de Louis XIV passèrent par Cambrai, dans la triste expédition de 1708, Fénelon les nourrit. Après le sanglant combat de Malplaquet, Cambrai fut rempli de blessés et de fuyards, en même temps que les paysans des villages environnants s'y réfugiaient en foule avec leurs troupeaux. Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais épiscopal et y reçut les fugitifs sans distinction. Les cours et les jardins furent remplis de bestiaux et de bêtes à cornes que les malheureux propriétaires avaient soustraits au pillage des troupes ennemies. C'est, sans doute, ce trait de charité envers les paysans qui a donné lieu à l'anecdote de la « vache de Cambrai » cherchée toute la nuit et ramenée à son maître en larmes, par l'illustre prélat lui-même. Historiette invraisemblable, dit-on, mais la légende est un hommage que la mémoire et l'imagination populaire rendent à un homme dont la taille a dépassé les proportions communes.
Cet amour de Fénelon pour le peuple, les désirs de
bonheur poar les déshérités de la vie, les espérances vers un état meilleur des choses avaient leur source dans la foi chrétienne.
11 a aimé le peuple parce qu'il a compris l'Evangile et qu'il vivait selon l'exemplaire divin, Jésus, dont il s'était fait le disciple. Et voilà le secret de cette commisération de Fénelon pour le peuple. Sous chaque figure humaine, il voyait une âme. Le sermon sur la montagne, les Paraboles avaient pénétré l'esprit, naiurellement bon, du pieux archevêque et l'avaient imprégné de cette tendresse évangélique si puissante sur les cœurs meurtris.
Dans ce xvip siècle, tout rempli à l'intérieur de littérature et d'art, à l'extérieur du fracas des armes, quand la nation n'avait d'yeux que pour le roi, quelques hommes et parmi eux Fénelon, se tournaient vers le peuple et rappelaient à ces délicats oublieux de l'Evangile le grand précepte de la fraternité humaine.
Depuis que Jésus nous a enseigné la divine prière « Notre Père qui êtes aux cieux », les mêmes paroles ont été redites avec amour par des générations de pauvres et de riches, d'humbles et de puissants, d'ignorants et de savants. Elles constituent la plus magnifique révélation qui ait été faite de la fraternité humaine et des devoirs qu'elle crée.
« Si nous sommes tous frères, écrit Bossuet, tous faits à l'image de Dieu et également ses enfants,
tous une même race et un même sang, nous devons prendre soin les uns des aut'-es, et ce n'est pas sans raisoiî qu'il est écrit : Dieu a chargé chaque homme d'avoir soin de son prochain (1) ».
Ce; sont ces principes qui expliquent cette théorie de fraternité universelle assez spéciale à Fc'nelon et que certaine école a reprise sous le nom sonore d'internationalisme. Mais ceci n'est pas cela.
Gô sentiment familial de confraternité entre toutes le3 races ne saurait nuire au vrai patriotisme. L'amour de la petite famille ne s'oppose à l'amour de la grande que dans des cœur- étroits et païens.
Le patriotisme des vieux grecs et des vieux romains, qui ne voyait dans l'étranger à leur cité qu'un barbare, un être inférieur méritant d'être dominé et écrasé par tous les moyens, ne convenait plus aux chrétiens.
Jésus a détruit les barrières entre les peuples et entre les nations. Féiielon traduit l'Evangile, quand il s'écrie dans un langage émouvant et d'une énergie remarquable : « Toutes les guerres sont civiles : car c'est toujours l'homme contre l'homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles».
La théorie chrétienne de la fraternité universelle
(1) Politique tirée de l'Ecriture Sainte. Chap. i i, art. 1,
LES rOÉES CHÈRES A FÉNELON 165
conditionne le pacifisme. « Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de la terre. Tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer comme tels.
« Malheur à ces impies qui cherchent nne gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai, mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines occasions. 0 roi, ne dites point qu'on doit la désirer pour acquérir de la gloire ; caria vraie gloire ne se trouve point hors de l'humanité (1) ».'
Il maudit la guerre <( le plus grand des maux dont le s dieux affligent les hommes». Les terres incultes, le commerce troublé, les lois affaiblies, les mœurs corrompues : voilà le résultat de la guerre. Le succès des armes ne l' éblouit pas, il pense aux ennemis chez qui le conquérant répand l'effroi, la misère, le désespoir. « Un conquérant est un homme que les dieux irrités contre le genre humain ont donné à la terre dans leur colère pour ravager les royaumes, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir et pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres (2)». Remarquez, en passant, cette phrase admirable par la hauteur de la pensée et l'énergie de l'expression.
(1) Télémaque, p. 193-191.
(2) Télémaquo, p. 147.
Et cependant, cet ennemi c'est votre frère, « La guerre est un mal nécessaire qui déshonore le genre humain : si on pouvait ensevelir toutes les histoires dans un éternel oubli , il faudrait cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes... Plus la guerre est étendue, plus elle est funeste, donc celle des peuples qui composent le genre humain est encore pire que celle des familles qui trouble une nation.
«Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré /soi, à la dernière extrémité, pour repousser la vio- '/lence de l'ennemi (1) ».
Ce sont là des idées avancées dans cette société militaire des Gondé, des Turenne, des Villars. C'est l'espérance, ou du moins le vœu de la suppression de la guerre.
Sur cette question, Fénelon n'ajamais varié. Dans YExanien de Conscience sur les devoirs de la Royauté, il y revient presque dans les mêmes termes : « N'avez-vous point regardé votre gloire personnelle comme une raison d'entreprendre quelque chose... comme si les princes pouvaient trouver quelque gloire solide à troubler le bonheur des peuples dont ils doivent être les pères!... Toute compensation exactement faite, il n'y a presque point de guerre même heureusement terminée, qui ne
(1) Dialogne des mortB, Socrate et Alcibiade, p. 76..
fasse beaucoup plus de mal que de bien à un Etat. On n'a qu'à considérer combien elle ruine de familles, combien elle fait périr d'hommes, combien elle ravage et dépeuple tous les pays, combien elle dérègle un Etat, combien elle y renverse les lois » (1).
Bossuet n'avait-il pas appelé la guerre (( l'horreur du genre humain, le monstre le plus cruel que l'enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes ».
La guerre de peuple à peuple arrête la civilisation. Elle applique à la destruction du travail et de la vie des hommes la moitié des richesses du monde ; elle ne cesse de tenir disponibles pour l'homicide les meilleures forces de tous les peuples ; elle paralyse tous les efforts pour détruire la misère et pour combattre l'ignorance et le vice.
Où est le remède à la guerre ? Gomme la racine de la guerre est dans l'orgueil, dans la cupidité, dans la vengeance, dans toutes les mauvaises passions qui fermentent en l'homme, la première condition de la paix, c'est d'exterminer le péché. Et rien ne vaut pour cela que l'explication des deux grands livres de la morale privée et de la morale publique, la Bible et l'Evangile.
On cherche un « Catéchisme de la Paix )> ; il est dans le Décalogue et dans l'Evangile : le Décalogue
(1) Examen de conscience, Œ. C.,vii, p. 93.
qui d.\i justice eu. iiiontranl daasle3 hauteurs de la justice le fruit de la charité, l'Evangile qui dit charité en montrant dans les racines de la charité la sève de la justice.
Pas d'homicide, dit l'ancienne loi, et l'Evangile : pas de colère, pas de mépris, pas d'insulte, toute parole de haine CGf. semonce de meurtre. « La loi morale dans l'âme, l'Evangile dans le cœur, voilà les sources de la paix » ,
Cette horreur de la guerre, fondée sur la fraternité universelle, ne doit pas être confondue avec le pacifisme tel que nous l'ont exposé certains hommes modernes qui rêvent un état de choses .impossible, nient les patries et dont le courage apparent n'est qu'une timidité déguisée quand ce n'est pas une faiblesse et même une lâcheté.
Les patries ne sont pas des circonscriptions factices. Un peuple naissant peut être absorbé par un autre sans souffrir, comme un orphelin en bas âge s'accoutume à sa nouvelle famille et prend pour ses parents ceux qui l'ont aimé.
Mais quand un peuple 'a pris conscience de luimême, qu'il a cultivé son sol avec amour et planté les arbres qui l'abritent, quand il a confié à la terre les os de ceux qu'il a aimés et que les nécropoles se mêlent aux villages ; quand le climat a formé ses
habitudes, ses goûts et son langage, ce peuple s'est créé une patrie et il y met son cœur ; et ce mot résonne comme une chaîne qui unit le passé à l'avenir.
Les morts et les vivante, c'est toute la patrie. L'attachement que nous inspire la patrie s'affirme en nous à mesure que les visions qui ont frappé no3 regards d'enfants s'enfoncent dans notre âme et deviennent notre paysage intérieur.
La nalure y tient une grande place : le coin de terre où nous avons vécu dans la joie ou dans les larmes, fait partie de notre être ; il s'imprègne de nos sentiments, et notre âme se répand dans le paysage où s'encadre notre souvenir.
Mais la maison tranquille où les grands parents sont nés, ont vécu et se sont endormis dans leur dernier sommeil ; le vieux clocher debout au milieu des générations qui passent, tous ces souvenirs sont des monuments qui se dressent partout où nous mène le rude pèlerinage de la vie.
Ces images appartiennent à chacun de nous et on les retrouve de famille en famille. Elles créent une solidarité entre les gens du même pays, et lorsqu'on parle de la patrie, on se rappelle ces vestiges, ces payisages et ces tombes, car tout ceLi paraît délicieux et sacré.
Tout Cô qui a frappé nos yeux nous fait aimer la patrie, les débris et les ruines. Ce sont des voix
qui nous rappellent le passé, voix mystérieuses qui émeuvent magnifiquement la conscience. Ressenties devant les mêmes souvenirs, ces émotions qui enveloppent de leur poésie les âmes d'un pays sont le principe de l'amour de la patrie.
Et ce qui s'était fondé sur un sentiment devient une raison. Les limites se fondent qu'il faut défendre ; et le patriotisme est créé.
Nous aimerons notre patrie sans haïr les autres pays, d'une amour de préférence qui s'allie très bien avec la fraternité universelle. Jésus qui aima tant l'humanité fut cependant « bon patriote », selon la belle parole de Bossuet.
Si, pour l'âme compatissante de Fénelon, la paix est le premier des biens, parce qu'elle est favorable au bien-être du peuple, il convient de se montrer capable de défendre la patrie menacée ; car alors c'est le bonheur des peuples qui serait compromis : « Il faut être toujours prêt à faire la guerre pour n'être jamais réduit au malheur de la faire (1). » C'est la paix armée, la plus dure des nécessités présentes.
Il sait trop qu'il y a des guerres nécessaires: «où la guerre, malgré tous ses maux, devient nécessaire,
(1) Télémaqae, p. 216.
c'est le cas où Tonne pourrait l'éviter qu'en donnant trop de prise et d'avantage à un ennemi injuste, artificieux et trop puissant. Alors, en voulant, par faiblesse, éviter la guerre, on y tomberait encore plus dangereusement ; on ferait une paix qui ne serait pas une paix, et qui n'en aurait que l'apparence trompeuse. Alors il faut, malgré soi, faire vigoureusement la guerre par le désir sincère d'une bonne et constante paix (1). »
[Ce qu'il a voulu combattre surtout ce sont les guerres somptueuses : celles que les rois pouvaient entreprendre pour conquérir une gloire personnelle, et le cas n'était pas rare. Fénelon cite en particulier dans sa lettre anonyme à Louis XIV, la guerre de Hollande en iQl%, entreprise « pour punir les Hollandais qui avaient fa/t quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu (2). ))
Que ces railleries aient été l'occasion plutôt que la raison de la guerre, les historiens le croient, mais il est intéressant de remarquer ce que veut dire Fénelon quand il parle de guerre entreprise pour le seul « motif de gloire et de vengeance », et il revient souvent sur cette futilité des motifs pour condam-
(1) Examen de Conscience, OE. C, vu, p. 93.
(2) Lettre à Louis xiv, OE. C, vu, p. 510.
ner la plupart des guerres, (c Un homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croit-il ne pouvoir mériter des louanges qu'en devenant injuste, violent, hautain, usurpateur ettyranniquesur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui n'étant point esclave d'autrui n'a point la folle ambition de faire autrui son esclave !
« Ces grands conquérants qu'on nous dépeint avec tant de gloire ressemblent à ces fleuves débordés qui paraissent ma.jestueux, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser (1). »
Aussi, c'est une des premières questions que pose Fénelon à la conscience de son royal élève. 4 N'avez-vous point appelé nécessité de l'État, ce qui ne servait qu'à flatter votre ambition, comme une guerre pour faire des conquêtes et pour acquérir de la gloire? N'avez-vous point appelé besoins de l'État, vos propres prétentions? (2) »
Enfin, si ce pacifisme même avec ces tempéraments nous paraît une chimère, il faut admettre qu'en elles-mêmes, ces doctrines sont des songes gêné
(1) Télémaque, p. 147.
(2) Examen de Conscience, (E. C, vu, p. 89.
reux. Reportons-nous aux iristes temps de la Ligue d'Augsbourg et je crois que nous aurions été alors avec ceux qui faisaient ces songes.
La paix ! La paix ! C'est encore le cri que répétait sans cesse Fénelon pendant les tristes années de la guerre de la succession d'Espagne.
Cette âme généreuse et humaine s'apitoyait sur ces troupes qu'on menait à la bataille en haillons et affamés... C'était une politique pratique, trop pratique, on serait tenté de le dire ; dans les moments désespérés, il veut la paix et la paix à tout prix. Il pensait au peuple qui payait la gloire militaire du roi. A cette heure cependant, la France luttait pour sa propre liberté.
Louis XIV a été chimérique en voulant tenir tête à l'Europe avec des armées décimées et démoralisées ; et il a eu raison. Il a sauvé la France sans la laisser humilier. Nous connaissons cette belle page de l'histoire de France. Le roi n'avait pas voulu détrôner lui-même son petit-fils roi d'Espagne. Le Prince Eugène arrivait sur Paris. Louis XIV mande Villars à Marly ; il lui confie les débris des armées, il lui ordonne de livrer bataille. Et si l'armée est vaincue ? 11 ira lui-même faire un dernier effort, périr ou sauver l'Etat. Le vieux lion blessé fit reculer les chasseurs. La victoire de Denain sauva la France,
Et pour tout résumer en peu de mots, il suffit,
iO.
pour dire toute la pensée de Fénelon sur la paix ou la guerre, de lire la réponse de Télémaque aux vieillards de Crète.
Au v" livre de Télémaque, Idoménée, roi de Crète, ayant immolé son fils pour accomplir un vœu indiscret, fut chassé du pays. Télémaque admis dans l'assemblée des vieillards pour l'élection du roi, remporta les prix et résolut les questions proposées.
Après avoir répondu à la première question : Quel est lliomms le plus libre de tous les hommes ? et défini magnifiquement la liberté : « L'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute contrainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison») ; après avoir résolu la seconde : Quel est le plus malheureux des hommes ? celui qui, roi ou simple particulier, est aveuglé par ses passions et tyrannisé par elles, on lui pose une troisième question :
Lequel des deux est préférable : d'un côté un roi conquérant et invincible dans la guerre, de l'autre un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les peuples dans la paix ?
Télémaque répond que le vrai roi est celui qui aime la paix et la maintient, et qui, cependant, sait faire la guerre; mais que s'il faut choisir, le roi pacifique est préférable parce qu'il s'attache à la prospérité de son Etat, et qu'en cas d'agression injuste.
il peut résister à l'aide d'habiles généraux. Ce long plaidoyer en faveur de la paix n'est qu'un blâme sévère de la politique de Louis XIV, mais qu'y faire ; nous exposons les idées de Fénelon.
c< Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues...» Massillon n'a pas parlé avec moins de vigueur (1).
Le roi pacifique « n'est pas propre à de grandes conquêtes, c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis ; mais s'il est véritablement propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis... ».
Et parce que Fénelon aimait la paix, il a vanté les arts de la paix, l'agriculture et le commerce.
Dans un pays comme la France, l'agriculture est la plus solide richesse. Les belles prairies engraissent sts bœufs; les vastes plaines se couvrent de blonds épis ; les coteaux ensoleillés mûrissent ses raisins. La terre est moralisatrice ; à la campagne les traditions de famille se transmettent sous le
(1) Petit Carèliie. Surlefi Tentations des Grands. 3* Partie.
même toit, de père en fils. C'est là que se trouve la réserre des meilleurs citoyens. Les ferments révolutionnaires ont moins d'action sur ces hommes de bon sens. Chacun aime son champ, son morceau de vigne, son pignon. Les gouvernements s'appuient sur ces solides assises.
L'agglomération des usines est néfaste, la conta' minatioû facile, les influencés délétères trop directes. Les peuples industriels sont exposés aux crises, la terre demeure.
Et Fénelon se complaît dans ces pures joies des laboureurs et dans ces plaisirs simples des habitants des champs. Avec quel charme poétique et tendre, dans quelle langue harmonieuse, avec quels accents de bonté et de joie il célèbre le bonheur des champs 1
« Cérès se couronnera d'épis dorés; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar ; les creux vallons retentiront des concerts des bergers qui, le long des clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que leurs troupeaux bondissants paîtront sur l'herbe et parmi le* fleura, sans craindre les loups (1). »■
La paix facilite les transactions et donne au comm«rce tout son essor. Un gouvernement honnête et libéral provoque toujours la confiance.
(i)Télémaque, p. 219,
La banqueroute des finances suit de près la faillite des libertés. Tous les peuples accouraient à Salente de toute part, «le commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer. Les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre (1). »
Mais, quand le gouvernement gêne les transactions, « le commerce languit » et la puissance et la gloire vont à d'autres peuples mieux gouvernés. Le commerce est bien le canal de la richesse publique, c'est « comme certaines sources, si vous voulez détourner leurs cours, vous les faites tarir (2). »
François de Salignac-Fénelon, duc et archevêque de Cambrai, a aimé le peuple pour lui-même, sans espoir de reconnaissance : c'est l'amour qu'il défendit toujours, que ce fut pour Dieu ou pour les hommes: (( faire le bien pour le bien »; il avait vraiment un cœur évangélique.
Cet homme, qu'on apptdle encore quelquefois « ambitieux », a sacrifié son avenir au plaisir sévère de dire la sévérité à un roi que le s courtisans avaient comparé au soleil. Un ambitieux n'aurait point écrit le Télémacfue, censure à peine voilée de la politique royale, ni la lettre à Louis XIV, ni l'Examen de Conscience sur les devoirs de la Royauté.
(1) Télémaque, p. 211.
(2) Télémaquo.p. 60.
Fénelon n'a jamais flatté le pouvoir ; il a passé sa vie à défendre le peuple malheureux et il est mort en exil pour avoir osé dire cette parole qui nous paraît si naturelle maintenant, mais qui tombait comme un étonnement dans Versailles en fête : (( Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. »
Fénelon a toujours fait son devoir, même celui de prophète de malheur, rôle qui apporte rarement sa récompense avec soi. Parcourez tous ses écrits politiques, il ne pense qu'au bonheur public. Les gloires humaines ne l'ont pas fasciné, surtout celles qui étaient le prix de l'écrasement des peuples.
La France ne l'a point oublié : Ce n'est pas seulement pour sa prétendue tolérance philosophique que le xvni® siècle l'a respecté ; c'est pour ses sentiments huQiains. Le peuple de 93, ivre de liberté et fou d'indépendance, porta ses fureurs jusque sur les cercueils, où semblaient dormir leur dernier sommeil les rois etles grands; ce peuple jeta au vent ces funèbres souvenirs, lugubres restes de tant de gloires. Leurs colères s'arrêtèrent devant le tombeau de Fénelon ; ses cendres furentrespectées.Lepeuplele vengeait des colères royales. Aujourd'hui même, vous rencontrez dans les Flandres des enfants du peuple à qui on a donné le prénom de Fénelon : il est devenu un saint du calendrier. Que le peuple de France sache toujours reconnaître ses amis !