‹ Fénelon, politique tirée de l'ÉvangileChapitre 8 sur 13 · LE DUC DE B0UR80GNE · texte numérisé non relu

LE DUC DE B0UR80GNE

La politique de Fénelon ne fut point appliquée à la France. Toute l'ambition de l'Archevêque de Cambrai avait été de former un roi d'après les principes évangéliques. Cette doctrine qu'il avait expose'e dans ses Lettres, dans ses Mémoires, dans ses Entretiens avec Ramsay, il l'avait expliquée à son élève Louis de France, duc de Bourgogne. Et le prince avait compris la leçon. Héritier du trône de Saint Louis, après la mort de son père, le grand Dauphin, fils de Louis XIV, ce jeune homme, la piété même, portait dans son cœur les destinées de la France. Et l'on crut un moment que Fénelon allait devenir le successeur de Richelieu. La destinée fut cruelle. L'enfant royal mourut.

Qu'il nous soit permis ~ faisant cela, nous apprécierons mieux la politique sociale de Fénelon — de

nous reposer sur cet enfant sur qui reposait tant d'avenir, qui nous eût épargné le régent et Louis XV, et qui eut sauvé la Monarchie, si la Monarchie avait pu être sauvée.

Cet enfant fut le chef-d'œuvre de Fénelon. Tous les historiens reproduisent le portrait du royal élève peint par Saint-Siaion. Serait-ce une légende ? Les traits de caractère relevés par le célèbre duc tont frémir, et c'est le portrait de Néron lui-même ; mais (( de cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent... ».

Saint-Simon nous parait avoir exagéré les défauts et les vices du prince et la rapidité de sa conversion pour produire plus d'effet.

Fénelon a lui aussi fait le portrait du prince et nous ne voyons pas que le princo ait été un monstre. Le Fantasque nous montre un jeune homme orgueilleux, violent ; mais à côté des traits désobligeants sont les traits qui rassurent le lecteur. La lumière du tableau paraît mieux auprès des ombres.

Fénelon aborda son redoutable et séduisant élève, armé d'une méthode qu'il avait longtemps méditée. Il se prescrivit une règle capitale, « celle d'observer à chaque moment le caractère du jeune prince, de suivre, avec une attention calme et patiente, toutes les variations et tous les écarts de ce tempérament fougueux, et de faire toujours ressortir la leçon de la

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faute même. Une pareille éducation devait être en action bien plus qu'en instruction ; l'élève ne pouvait jamais prévoir la leçon qui l'attendait, parce qu'il ne pouvait prévoir lui-même les torts dont il se rendrait coupable par l'emportement de son hiuneur. Aussi, les avis et les reproches étaient toujours le résultat nécessaire et naturel des excès auxquels il s'était abandonné s> (1).

Le cardinal de Bausset et l'abbé Proyart, auteur d'un ouvrage intitulé : Vie dti Dauphin, père de Louis Xy, nous ont transmis sur l'éducation du duc de Bourgogne des renseignements précieux.

Lorsque le jeune prince se livre à ses trop fréquents accès de colère, le gouverneur, le précepteur, tous les officiers et tous les domestiques de sa maison se concertent sans affectation pour observer avec lui le plus profond silence. On évite de répondre à ses questions ; on le sert en détournant les regards ; on lui retire ses livres ; on l'abandonne à lui-même.

Bientôt il est frappé de cet abandon, il se reproche sa conduite, il vient se jeter aux pieds de Fénelon qui le console. Parfois, le duc de Bourgogne semble se défier de lui-même et il appelle Vhonneur en garantie de ses promesses. On a encore les originaux de deux engagements solennels qu'à l'âge de huit

(1) Bausset, Hietoirede Fànelon, iiv. I.

ans il déposait entre les mains de son précepteur :

« Je promets, foi de prince, à M. l'abbé deFénelon de faire sur le champ ce qu'il m'ordonnera, et de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et si j'y manque, je me soumets, à toutes sortes de punitions et de déshonneur.

Fait à Versailles, le 29 novembre 1689. Louis ».

Il fallait surtout gagner l'affection du jeune prince, a Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible ». Le mot est de Fénelon (1). Ce qui manquait au duc de Bourgogne impétueux et tendre, c'était l'expansion. Elevé au milieu de la froide étiquette de la cour, il ne trouvait autour de lui aucune de ces chaudes affections, dont l'enfance a toujours un besoin si impérieux. Sans mère pour le comprendre, à peine aimé par un père engourdi et peu intelligent, caressé de temps en temps par un grand-père entouré d'une auréole qui tenait chacun à distance, le pauvre enfant royal eut vécu sans trouver un appui véritable, si Fénelon n'eût compris que le vrai moyen de le vaincre était de l'aimer.

D'un autre côté il ne fallait pas laisser mettre son autorité en question surtout avec un caractère aussi violent ; aussi Fénelon développa une intelligente énergie dans la volonté de se faire respecter. Le

(1) De l'Education des Filles, ch. v.

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plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la craindre point, de se dévouer sans s'asservir. Les enfants ont une stratégie pleine d'artifices que le san g- froid peut seul déj ouer ; céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également àces petits regards pénétrants et impitoyables. Il faut avec eux du caractère et de l'âme, de l'âme pour les attirer, du caractère pour les dominer.

Toutes ces qualités de l'affection, Fénelon les possédait dans un rapport plein d'iiarmonie, il s'en servit pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire. C'est merveille de voir comme il arrive ainsi à conduire le duc de Bourgogne par l'affection et par la raison, à étouffer les germes de ses vices, à développer les facultés heureuses de son cœur, à mêler les deux existences du maître et du disciple au point de n'enplu3 faire qu'une, d'habituer d'abord l'enfant et ensuite le jeune homme à ne sentir et à ne vivre que dans son précepteur.

Fénelon fut pour le duc de Bourgogne un admirable précepteur. Ce n'est pas à dire qu'il négligeât la culture de l'esprit, méconnaissant l'influence moralisatrice de l'instruction. Le profond et délicat auteur de « l'Education des Filles», où les garçons'ont tant à glaner, tient une place à part dans l'histoire de la Pédagogie (1) et il fut un professeur remarquable.

(1) a. Mon onvrage: Fénelon, Etudes critiques, Ch. 1.

Passionné pour la beauté littéraire, Fénelon s'efforça de faire passer dans l'esprit du duc de Bourgogne un peu de ce goût pour les lettres qui ne le quitta jamais. Il réussit. Le « petit prince », comme Fénelon l'appelait dans l'intimité, reçut une forte instruction classique. Nous avons un rt-flet de ce qu'étaient les leçons de ce grand et charmant esprit dans les Fables, les Dialogues des Morts et surtout dans le Télémaque.

Il est facile de suivre dans les ouvrages composés pour l'instruction du prince, la pensée secrète du maître. La culture de l'esprit ne prépare que la formation du cœur.

Le goût du prince pour les fables de Jja Fontaine engagea Fénelon à lui en faire traduire plusieurs en latin. Bien plus, il se mita composer lui-même en prose française des fables qu'on lit encore volontiers après celles de l'immortel fabuliste.

Mais si le bonhomme La Fontaine a des prétentions littéraires en écrivant, Fénelon n'a aucune arrière-pensée de publicité. 11 avait le seul dessein d'instruire, de corriger ou d'amuser son très jeune élève.

Les conles qui par eux-mêmes ne comportent point de leçons ont chez Fénelon une intention moralisatrice. Pourquoi ces vieilles reines hideuses de laideur et d'infirmités ? Sans doute pour rappeler à un petit prince très orgueilleux que les personneB roya»

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les sont de la même argile que le commun des hommes.

Puis viennent les Fables proprement dites. L'on ne manquera pas d'observer que ces fables, comme seront les « Dialogues des Morts », ne conviennent qu'à un prince et à un prince destiné à régner. Tout se rapporte à cet objet presque exclusif; tout se rallie à ce grand intérêt auquel tant d'autres intérêts venaient se réunir. Fénelon ne veut que faire comprendre à son élèA^e quelques-unes de ces vérités que les princes ont de peine à se mettre dans l'esprit. Si la fable dans laquelle il enveloppe la vérité est gracieuse et piquante, c'est pour attirer l'attention de l'enfant.

Pour prémunir le duc de Bourgogne contre l'orgueil et la colère, Fénelon invente la querelle entre l'abeille et la mouche : « Nous vivons comme nous pouvons, répondit la mouche: la pauvreté n'est pas un vice, mais la colère en est un grand. Vous faites du miel qui est doux, mais votre cœur est toujours amer ».

Le jeune mouton sans expérience, qui se laisse attirer hors de la bergerie par les flatteuses paroles d'un loup et devient la proie de cet hypocrite, apprend au duc de Bourgogae à se défier des gens qui se vantent d'être vertueux, et à les juger par leurs actions, non par leurs discours.

Quelquefois le ton s'élève. Le Nil et le Gange se

présentent à Neptune et disputent devant lui le premier rang.

Le dieu de la mer donne la préférence au Gange parce qu'une tendre compassion pour l'humanité vexée et souffrante éclate dans ses paroles.

« A quoi me servent donc, dit en finissant le Gange, et l'antiquité de mon origine et l'abondance de mes eaux, et tout le spectacle des merveilles que j'offre au navigateur ? Je ne veux ni les honneurs ni la gloire de la préférence tant que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude, tant que je ne servirai qu'à entretenir la mollesse ou l'avidité de quelques tyrans faslueux et inappliqués. Il n'y a rien de grand, rien d'estimable, que ce qui est utile au genre humain. »

Fénelon est déjà tout entier dans ce petit poème ; et le fond de l'enseignement donné par la suite au petit prince, ne sera que le développement de cette leçon morale ; servir au bonheur de son peuple est le devoir des rois. Et cela môme est le commencement de la politique évangélique de Fénelon.

Fénelon continue dans ses Dialogues des Morts la méthode qu'il a employée avec tant de succès dans ses Fables. A mesure que le duc de Bourgogne avance dans la connaissance des auteurs et des faits historiques, il compose ces dialogues destinés à lui mettre successivement sous les yeux les principaux personnages de l'histoire, à fixer

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l'opinion du jeune prince sur leur mérite réel, à empêcher que son jugement ne se laisse surprendre par cette espèce d'éclat qu'une grande célébrité répand sur la mémoire des hommes fameux.

Si les Dialogues des Morts, « fantaisies presque toujours aimables et souvent substantielles, » (1) valent au point de vue littéraire par l'intérêt et le naturel, ils nous intéressent comme « instruments d'éducation et d'éducation royale ».

Fénelon n'avait qu'une pensée, celle de tout ramener à l'éducation de son élève et d'un roi qu'il voulait profondément humain et père de son peuple, comme Dieu est la Providence du monde.

La gloire des princes sages et amis de la paix est supérieure à la gloire des conquérants. Le bouillant Achille est placé au-dessous du fervent Ulysse et Romulus au dessous de Numa.

« Si je n'ai pas fait la guerrs comme vous, j'ai su l'éviter, dit Numa : j'ai donné aux Romains des lois qui, en les rendant justes, laborieux, sobres, les rendront toujours assez redoutables à ceux qui voudraient les attaquer. »

Léonidas démontre à Xerxès que le patriotisme et la sagesse rendent les Etats invincibles, et non pas

(1) Jules Lemtltre. Fénelon, 4' Leçon.

le grand nombre des sujets, ni l'autorité sans bornes des princes.

Solon prouve à Pisistrate que la tyrannie est souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples, et Platon à Denys, qu'un prince ne peut trouver de véritable bonheur que dans l'amour de ses sujets.

Aristote explique éloquemment à son élève Alexandre que quelque grandes que soient les qualités naturelles d'un jeune prince il a tout à craindre s'il n'éloigne les flatteurs.

Galigula et Néron entrent en scène pour montrer au duc de Bourgogne les dangers du pouvoir absolu dans un souverain qui a la tête faible : Henri VIII, pour lui faire voir les funestes effets de l'amour; Louis XI, les malheurs où tombe un roi ombrageux et soupçonneux.

La pensée unique et constante de tout ramener à l'éducation de son élève se retrouve jusque dans ces Dialogues qui paraissent avoir le moins de rapport avec les devoirs d'un prince destiné à régner, tels que les deux dialogues de Parrhasiiis et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussin et les dialogues de Gicéron et de Démosthène, d'Homère et d'Achille. Fénelon savait qu'un roi ne doit se montrer ni étranger, ni indifférent aux progrès des beaux-arts. Ils supposent dans ceux qui les protègent une certaine élévation dans le caractère ou dans l'esprit. Ils contribuent toujours à l'éclat et quelquefois à la pros-

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péritéd'un grand empire. Indépendamment de l'estime et de la protection qu'un prince éclairé doit accorder à tout ce qui porte l'empreinte du génie et de la grandeur, les princes ont eux-mêmes un intérêt personnel à entretenir une noble émulation entre ces hommes supérieurs qui donnent souvent à leur siècle le nom du monarque qui les a protégés.

Bref, Fénelon qui tenait à faire un prince profondément humain commençait par le rendre amoureux du beau.

L'on ne pourra s'empêcher de remarquer avec quelle liberté de pensée Fénelon juge les ancêtres de son élève. La leçon devenait plus vivante à faire comparaître les rois de sa famille.

A Louis XI Fénelon reconnaît de la pénétration, du courage, des talents pour gagner les hommes et pour accroître son autorité, mais il fait ressortir ses emportements, ses fourberies et ses ruses.

La Balue, à qui Louis XI reproche ses trahisons, répond vertement qu'un prince hypocrite et méchant rend ses sujets fourbes et traîtres. Louis XII soutient à son prédécesseur que la générosité et la bonne foi sont de plus sûres maximes en politique que la cruauté et l'hypocrisie.

Mais Fénelon ne goûte guère les excès opposés dans François I^r, l'abus de la magnificence et de la galanterie, le fatal amour des combats, jusqu'au désastre de Pavie.

« 0 pauvre France, que je te plains!... Je l'avais bien prévu... Il a fallu rendre des provinces entières et payer des sommes immenses. Voilà à quoi aboutit ce faste, cette hauteur, cette témérité! »

Mais quelle patriotique éloquence quand il met en présence, pour flétrir la trahison et honorer la fidélité au devoir, le Connétable de Bourbon et Bayard!

Il critique Henri III dans une raillerie indignée et réserve ses louanges pour Henri IV.

Celui-ci lui paraît digne d'être appelé un roi sage et bon qui, après des malheurs horribles, rendit au royaume le calme et l'abondance.

Je sais que l'on accuse le duc de Bourgogne d'avoir eu un esprit timide et enfoncé dans la dévotion ; mais à lire certains croquis des Dialogues des Morts, l'on ne voit pas que Fénelon y ait contribué.

« Aller en masque le mardi-gras, dit la duchesse de Montpensier à Henri III, et le jour des Cendres en sac de pénitent avec un grand fouet. . . courir la bague en femme, faire des repas avec vos mignons où A'ous étiez servi par des femmes nues et déchevelées; puis faire le dévot et chercher partout des ermitages, quelle disproportion ! »

Et ce dialogue entre Henri IV et le pape Sixte- Quint :

Sixte. — ...Il y avait deux personnes dont je ne pouvais avec bienséance être l'ami, et que j'aimais

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naturellement... C'était VOUS et la reine Elisabeth d'Angleterre.

Henri. — Pour elle, je ne m'étonne pas qu'elle fût selon votre goût. Premièrement elle était aussi bien que vous, étant Chef de l'Eglise Anglicane; et c'était un pape aussi fier que vous ; elle savait se faire craindre et faire voler les têtes. Voilà sans doute ce qui lui a mérité l'honneur de vos bonnes grâces.

Sixte. — Cela n'y a pas nui: j'aime les gens vigoureux et qui savent se rendre maîtres des autres. Le mérite que j'ai reconnu en vous et qui m'a gagné le cœur, c'est que vous avez combattu la Ligue, ménagé la noblesse, tenu la balance entre les catholiques et les huguenots. Un homme qui sait faire tout cela est un homme... Si j'eusse vécu, je vous aurais reçu à l'abjuration sans vous faire languir.

Assurément ces libres croquis d'histoire ne sont pas pour former un esprit timide ni un dévot outré.

Sans doute Fénelon est sévère, trop sévère pour Louis XI et François I"', pour Richelieu et pour Mazarin surtout : c'est que ce prêtre pense toujours aux pauvres et aux faibles, et cette tendresse pour les déshérités qui remplit son cœur le rend dur envers ceux auxquels il attribue une partie de leurs maux; mais, même quand on est obligé de contester les jugements qu'il porte sur les personnes, il faut rendre justice à l'esprit de bonté qui les inspire,

19â FÉNELON

Le livre le plus populaire deFénelon est le «Télémaque». Quelles que soient les beautés littéraires de ce livre original, le principal intérêt est dans les conseils donnés au jeune prince que le trône attend.

La partie esthétique n'apparaît que pour mieux mettre en lumière l'idée du beau moral dans l'éducation du duc de Bourgogne, tous les devoirs qui s'imposent à un fils de roi. l'idéal que Fénelon conçoit de la royauté juste, pacifique, bienfaisante, maîtresse de ses passions, dévouée au bonheur de ses sujets, l'adresse prodigieuse avec laquelle il grave en traits ineffaçables au fond du cœur de son élève « ces grandes maximes si vite oubliées, que les rois sont faits pour les peuples, et que ce n'est pas assez des calculs ou des caprices d'une ambition personnelle, ni de la gloire incertaine des armes, pour justifier les guerres ruineuses, pour faire absoudre les guerres injustes ». (1)

L'idéal de la royauté que Fénelon présentait au duc de Bourgogne apparaissait comme absolument contraire à la conception que Louis XIV s'en était faite. Mais qui s'en plaindra? Ce n'est pas nous qui connaissons l'histoire du xviii^ siècle.

Les principes généraux de morale qui conviennent à tous les hommes, Fénelon a soin de leur donner

(1) Gandard, Lettres, p. 4S

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un tour particulier qui convient aux rois. Il leur recommande de ne pas oublier que leur but unique et essentiel est de ne jamais vouloir l'autorité et la grandeur pour eux-mêmes, parce que cette autorité ambitieuse ne pourrait satisfaire qu'un orgueil tyrannique. Ils doivent rendre les hommes bons et heureux.

Que Télémaque, quand il sera roi aime ses sujels comme ses enfants : qu'il exerce la justice en faveur du pauvre contre le riche, qu'il déteste la flatterie ; qu'il fuie comme le plus grand des lléaux cette maladie des rois qui fait mourir les peuples, l'ambition ; qu'il évite toute guerre qui ne soit pas légitime et nécessaire ; qu'il soit fort pour repousser un voisin dangereux, qu'il observe toujours les lois de la clémence et de l'humanité : « Il ne croira pas que tous les moyens sont bons pour s'assurer la victoire; il triomphera non par le mensonge, ni la fraude, mais par la valeur... ; il ne fera aux ennemis que les maux nécessaires pour se garantir de ceux qu'ils lui préparent, et les réduire à une juste paix; se souvenant que ses ennemis sont toujours hommes, s'il est lui-même vraiment homme, il aura pitié des vaincus. » (1)

Fénelon couronne ces nobles enseignements en appelant au secours de l'excellente morale qu'il prê-

(1) Genay. Etade anr le Télémaqae, ch. iv,

che à son disciple, la crainte d'une force supérieure à la sienne, le respect de la divinité, la croyance à une vie future, l'image de la béatitude des justes dans le ciel et des peines réservées aux méchants dans les enfers. « Rien n'est plus philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place dans le cœur des coupables, et pour rendre ces inexprimables douleurs, son style acquiert un degré d'énergie que l'on n'attendait pas de lui et que l'on ne trouve dans aucun autre. Mais lorsque, délivré de ces horribles peintures, il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique : c'est l'extase de la charité chrétienne, c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme douce et tendre de Fénelon. ))(1)

Dans la lutte soute aue contre la nature de l'enfant royal, le précepteur savait bien que la piété seule pouvait assurer un résultat définitif. Chez tous les hommes, la religion peut seule donner au caractère la force nécessaire pour se dominer: chez un prince, elle est l'unique frein capable d'arrêter la violence

(1) Villemaiû. Notice sur Féjielon.

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des penchants naturels qui ne trouvent partout que flatteries et complaisances.

Aidé du vertueux abbé Fleury, Fénelon donna au duc de Bout'gogne une forte éducation religieuse. Il voulait que le prince fut assez éclairé pour n'avoir rien à redouter des sophismes de l'impiété ni des illusions d'une crédulité superstitieuse.

Mais de même que Fénelon voulait rendre l'étude agréable, il évite que la religion ne soit une charge.

Le vertueux précepteur accoutumait le duc de Bourgogne aux devoirs que la religion prescrit. Sans l'exercice habituel de ces pratiques, la pensée même de Dieu s'évanouit au milieu du tourbillon des plaisirs et se réduit à une vaine théorie qui ne dit rien au cœur et n'a aucune influence sur la morale. Mais quelle discrétion là encore ! « L'éducation religieuse est répandue sur le tout, lit-on dans le Règlement de vie des jeunes princes (1) et l'on songe bien plus à les rendre chrétiens par les sentiments vertueux qu'on leur inspire... que par des pratiques extérieures et pénibles qui ne produisent ordinairement d'autre effet, dans tous les enfînts qui en sont accablés, que de leur donner, pour tout le reste de leur vie, d3 Féloignement et quelquefois même de l'horreur pour la piété. »

Le duc de Bourgogne devint en peu de temps si

(i) OE. Cvii, p, 5Î9,

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fidèle à la grâce qu'il fit l'admiration de cette cour de Versailles, cependant si frivole. La cérémonie de sa première communion fut l'objet de l'édification de tous ceux qui le virent en ce jour. Et dès lors toute sa vie fut marquée par une piété sincère et profonde. Les mémoires du temps rapportent (( qu'il communiait au moins tous les quinze jours, avec un recueillement et un abaissement qui frappaient tous ceux qui en étaient témoins, et toujours en collier et en habit de l'ordre du Saint-Esprit », comme pour rendre un hommage plus solennel à la grandeur du Dieu qu'il venait adorer.

Madame de Maintenon pouvait écrire, traduisant les sentiments unanimes de la Cour : « Depuis la première communion de M. le Duc de Bourgogne, nous avons vu disparaître peu à peu tous les défauts, qui, dans son enfance nous donnaient de grandes inquiétudes pour l'avenir. Ses progrès dans la vertu étaient sensibles d'une année à l'autre : d'abord raillé de toute la Cour, il était devenu l'admiration des plus libertins ; il continue à se faire violence pour détruire entièrement ses défauts. Sa piété l'a tellement métamorphosé, que d'emporté qu'il était, il est devenu modéré, doux, complaisant; on dirait que c'est là son caractère et que la vertu lui est naturelle. »

L'idée de Dieu se grava profondément dans son âme. Fénelon rapporte dans une lettre au P. Marti ■*

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neau (1) « qu'un jour que le jeune prince était en très mauvaise humeur et qu'il voulait cacher dans sa passion ce qu'il avait fait en désobéissant, il le pressa de lui dire la vérité devant Dieu; alors il se mit en grande colère et il s'écria : Pourquoi me le demandes-voiis devant Dieu? Eh bien ! puisque vous me le demandes ainsi je ne puis pas vous désavouer que j'ai fait telle chose. Il était comme hors de lui par l'excès de la colère : et cependant la religion le dominait tellement, qu'elle lui arrachait un aveu si pénible. »

Ce sentiment habituel de religion le dominait au point « qu'il ne l'avait jamais vu, excepté dans les moments d'humeur, penser que selon la plus droite raison et conformément aux plus pures maximes de l'Evangile. Par une suite de ces mêmes sentiments religieux, il avait des complaisances et des égards pour certaines personnes profanes qui en méritaient ; mais il n'ouvrait son cœur et ne se confiait entièrement qu'aux personnes qu'il croyait sincèrement pieuses. »

Enfin la religion avait tellement brisé ce caractère si dur, si hautain, si plein de lui-même, « qu'on ne lui disait rien de ses défauts, qu'il ne connût, qu'il ne sentît et qu'il n'écoutât avec reconnaissance. Je n'ai jamais vu personne, ajoute Fénelon, à qui

(1) Œ. C, viii, p. 123.

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j'eusse moins craint de déplaire, en lui disant contre lui-même les plus dures vérités; j'en ai fait des expériences étonnantes. »

Nous nous sommes étendus sur l'enfance du duc de Bourgogne et à dessein. Tout Fénelon est là et ce n'est pas sa faute si le petit prince ne demeura pas tel qu'il avait rêvé de le former pour la France.

Le duc de Bourgogne avait treize ans. Fénelon fut nomméà l'archevêché de Cambrai. Les canons, alors comme aujourd'hui, permettaient aux évêques de quitter leurs diocèses trois mois par an. Fénelon pourrait ainsi surveiller l'éducation du petit-fils du roi.

Un jour vint (1G97) où Fénelon ne reparut plus à la Cour, lors des affaires du Quiétisme; et après la divulgation du Télémaque, Louis XIV irrité raya lui-même Fénelon delà liste des officiers de sa maison. Ses lettres furent interceptées, la correspondance entre le duc de Bourgogne et son maître, interrompue.

L'affection et la reconnaissance du prince accompagnèrent l'illustre exilé; fortisnt mors dilectio.

Après un silence de quatre ans, le 22 décembre 1701 le jeune prince prit courage, et mit une lettre de sa main dans le paquet que les amis de Versailles trou-

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valent moyen de faire passer secrètement à Cambrai.

« Enfin, mon cher arciievêque,.je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux depuis ; mais un des plus grands a été celui de ne pouvoir vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs au lieu d'eu être refroidie. Je pense avec un vrai plaisir, au temps où je pourrai vous revoir, mais je crains que ce temps ne soit encore bien loin. Il faut s'en remettre à la volonté de Dieu, de la miséricorde duquel je reçois toujours de nouvelles grâces.

((Je lui ai été plusieurs fois bien infidèle depuis que je ne vous ai vu ; mais il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à Lui, et je n'ai. Dieu merci, point été sourd à sa voix. Depuis quelques temps, il me paraît que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu. Demandez-lui la grâce de me confirmer dans mes bonnes résolutions et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte volonté... Adieu, mon cher Archevêque, je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous demande vos prières et votre bénédiction. (1) »

Louis »

(1) œ. C, vu p. 231.

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Ces beaux sentiments furent comme une nuée bienfaisante, venant rafraîchir une terre longtemps desséchée par le vent cruel de l'ingratitude et de l'injustice des hommes.

Fénelon répondit par une longue lettre spirituelle.

« Jamais rien ne m'a tant consolé que la lettre que j'ai reçue. J'en rends grâce à Celui qui peut seul faire dans les cœurs tout ce qu'il lui plaît pour sa gloire. Il faut qu'il vous aime beaucoup puisqu'il vous donne son amour, au milieu de tout ce qui est capable de l'éteindre dans votre cœur... Je ne vous parle que de Dieu et de vous ; il n'est pas question de moi, Dieu merci, j'ai le cœur en paix : ma plus rude croix est de ne point vous voir ; mais je vous porte sans cesse devant Dieu dans une présence plus intime que celle des sens.

« Je donnerais mille vies comme une goutte d'eau pour vous voir tel que Dieu vous veut ». (1)

Fénelon n'oubliait pas son cher disciple. Il correspondait secrètement avec ses amis les ducs de Beauvilliers et de Ghsvreuse qui, d'après ses conseils, ne cessaient de travailler avec le duc de Bourgogne, écrivaient pour lui des mémoires, s'entretenaient de leurs espérances, de leurs projets, de Fénelon absent par le corps, mais présent par l'âme et l'esprit.

(1)Œ. C, va, p. 231.

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La guerre de la Succession d'Espagne offrit au duc de Bourgogne l'occasion de connaître la vie des camps. Le petit prince désirait fort aller à l'armée et Fénelon l'encourageait à demander cette faveur au roi. Le maître l'avait formé pour l'action, l'élève devait donc agir et montrer ce qu'il pouvait faire.

En 1702, Louis XIV se rendit aux désirs de son petit-fils et lui confia le commandement de l'armée de Flandre sous la direction du vieux maréchal de Boufflers.

Le duc de Bourgogne vit en passant à Cambrai son ancien précepteur, en public, selon l'ordre du roi : l'entrevue fut courte, mais le prince ne manqua pas de témoigner tout haut sa reconnaissance. Quand l'Archevêque, présent au repas, offrit la serviette au jeune généralissime, celui-ci élevant la voix dit : « je sais ce que je vous dois, vous savez ce que je vous suis. »

Le duc de Bourgogne se battit bien. La nouveauté du spectacle et l'activité forcée le firent sortir de sa tranquillité ordinaire que l'on se plaisait parfois à taxer de mollesse.

Fénelon recueillait avec avidité les moindres bruits sur le cher petit prince. Il écrit à Beauvilliers : ((|M. le duc de Bourgogne fait au delà de tout ce qu'on aurait pu espérer. Au nom de Dieu, mon bon duc, tâchez de faire en sorte que le duc de Bourgogne soutienne ces merveilleux commencements. Je

souhaite qu'il retourne à Versailles le plus tard qu'il se pourra et qu'il s'affermisse dans sa bonne conduite avant que d'y retourner. Si, en y arrivant, il retombait dans tous les défauts dont il paraît guéri, on croirait qu'il n'a fait qu'un effort passager qu'il n'est pas capable de soutenir, et il demeurerait dans un triste état. Si, au contraire, il fait à Versailles ce qu'il fait à l'armée, il sera estimé, admiré du public, et toutes les critiques toLiberont. » (1).

En 1703, le duc de Bourgogne reçut le commandement de l'armée du Rhin, sous la direction de TallardetdeVauban. Fénelon, apprenant cette décision, se hâta de lui faire passer des avis pleins de cette modération pratique et de ce bon sens parfait qui est le trait caractéristique des conseils sortis de sa plume : « Quand M. le duc de Bourgogne sera à l'armée, il aura raison de ne vouloir aucun excès de vin à sa table ; mais il lui convient fort de continuer cette longue société de table et cette liberté de conversation pendant les repas qui a charmé les officiers dans la campagne dernière... Quand il y aura à l'armée quelque désordre de mœurs, il peut donner des ordres généraux bien appuyés pour les réprimer, mais il ne faut point qu'il descende dans les détails : on l'accuserait de tomber par scrupule dans la rigidité et la minutie ». (2)

(1)Œ. c, vu, p. 237.

(2) Lettres et opuscules iDédits, p. 12.

DE l'Éducation d'un roi 203

Le duc de Bourgogne fit avec Vauban le siège de Vieux - Brisach ; il s'y exposa constamment avec une bravoure tranquille qui lui flt honneur.

Le 7 septembre, après quatorze jours de tranchée ouverte, la place tut enlevée. Le prince quitta l'armée sur les ordres du roi et arriva à Fontainebleau le 22 septembre, en même temps que la nouvelle de la victoire remportée par Villars sur les Impériaux à Hochstedt, journée dont la gloire devait être effacée, l'année suivante, dans le même lieu, par une des plus humilianies défaites qui aient été infligées aux armées de Louis XIV.

Le prince passa ensuite cinq années à Versailles dans une vie de piété admirable, au point d'alarmer une cour où s'offrait chaque jour le scandale des mœurs, fuyant les plaisirs par goût et par devoir. Il se laissait aller volontiers à une dévotion gjlitaire et sombre. Fénelon l'apprend, il supplie son élève de n'être poiit « trop particulier », de se faire accessible, ouvert à tous, de ne point se contenter des vertus qui sont l'ornement d'une vie privée, mais d'acquérir les qualités dont le futur roi de France ne saurait se passer. Qu'il soit ferme, qu'il ait de la hardie3se dans les actions, de la netteté dans les paroles, qu'il ait de la largeur dans ses vues, qu'il dépouille l'écolier et qu'il pense par lui-même ! Qu'il fasse aimer, craindre et respecter la vertu jointe à l'autorité, qu'il se mette en garde contre les excès

204 PÉNELON

d'une dévotion trop ombrageuse. Il écrit au duc de Beauvilliers : « J'entends dire que M. le duc de Bourgogne augmente ses pratiques de piété. C'est pour moi un grand sujet de joie de voir la grâce dominer dans son cœur... mais on prétend que M. le duc de Bourgogne va au-delà des œuvres nécessaires pour éviter tout scandale et pour vivre en régularité, en chrétien. On est alarmé de sa sévérité contre certains plaisirs... On raconte qu'il a voulu obliger Mme la duchesse de Bourgogne à faire le Carême comme lui et à se priver de même, pendant tout ce temps, de tous les spectacles... On prétend qu'il a refusé à Monseigneur de le suivre à l'Opéra pendant le Carême.

« En écoutant de tels discours, j'ai compté sur l'exagération du monde qui ne peut souffrir la règle, qui la craint encore plus dans les grands que dans les particuliers, parce qu'elle tire plu? à conséquence... Voici mes pensées que je vous propose sans les donner, pour bonnes :

« 1* Je crois que M. le duc de Bourgogne ne devrait pas gêner Mme la duchesse de Bourgogne, qu'il se contente de laisser décider son médecin sur la manière dont elle doit faire carême..,

« Si ce prince veut inspirer de la piété à la princesse, il doit la lui rendre douce et aimable, écarter tout ce qui est épineux, lui faire sentir en sa personne le prix et la douceur de la vertu simple et sans apprêt...

DE l'Éducation d'un roi 205

« 2° Il ne doit donner en public de spectacle sur sa piété que dans les occasions de devoir où la règle souffrirait s'il ne la suivait pas aux yeux du monde.

((3" Il doit, si je ne me trompe, s'accommoder à l'inclination de Monseigneur pour les choses qu'il peut faire sans pécher... La complaisance bien placée est une admirable vertu, et si elle sort quelquefois de la lettre de la règle, c'est pour en mieux suivre l'esprit » .

Une troisième fois, en 1708, le duc de Bourgogne retourna en Flandre à la tête des armées. Marlborough et le prince Eugène préparaient des coups décisifs. Le roi résolut de faire un grand effort de ce côté, et, pour stimuler l'ardeur des troupes, il se décida à mettre son petit-fils à leur tête.

Fénelon reçut la nouvelle avec une grande émotion et une grande joie. Le Prince allait pouvoir dissiper les bruits désavantageux répandus à dessein sur son compte ; mais les affaires étaient en si triste état qu'une campagne pouvait tout perdre. Et c'était Vendôme qui dirigerait le jeune généralissime. Quelle que fût la valeur militaire du vainqueur de Villaviciosa, il formait le plus complet contraste avec le duc de Bourgogne. Hardi jusqu'à la témérité dans l'action, d'une paresse inouïe hors du champ de bataille, aussi licencieux dans ses mœurs que cyniquedans son langage, il devait gêner la conduite du prince,

Le duc de Bourgogne quitta Versailles au mois de mai et vit Fénelon à Cambrai, toujours en public.

Après la brillante surprise de Gand (6 juillet 1708), la fortune de l'armée vint s'assombrir dans les environs d'Oudenarde. Vendôme avait fait tout le mal par son inconcevable nonchalance.

Le duc de Bourgogne et son frère, le duc de Berri, s'exposèrent avec une bravoure personnelle qui leur fit honneur et mit au moins leur réputation au-dessus de toute atteinte.

La journée n'était pas décisive. Les princes, Vendôme et les autres généraux se réunirent le soir pour décider s'il fallait tenter le lendemain une nouvelle aventure. Vendôme voulait recommencer la bataii le. Avec des troupes découragées, fatiguées, avec le souvenir de Hochstedt et de Ramillies, il apparut qu'il était plus prudent de ne rien risquer. La retraite s'opéra sur Gand sans ordre et dans une contusion qui montra ce qu'eût été une nouvelle bataille. Le Prince Eugène et Marlborough vinrent assiéger Lille. Boufflers s'y jeta et illustra son nom par une héroïque défense.

L'émoi fut vif à Versailles. Ce fut un cri général contre le duo de Bourgogne qu'on accusait de timidité. Ces bruits arrivaient à Cambrai et pénétraient d'angoisse l'âme de Fénelon.

Il sentit qu'il devait fortifier et soutenir ce jeune homme qu'on avait envoyé au péril en lui don-

DE l'Éducation d'un roi 207

nant comme conseillers des adversaires déclarés.

Il lui adressa une série de lettres qui mettent au jour la direction forte et pratique du directeur.

Au commencement de septembre, il apprend que le prince songe à retourner à Versailles, avant la fin du siège de Lille, il lui écrit de rester à la tête des armées jusqu'à la fin de la campagne : « Quand un grand prince comme vous, Monseigneur, ne peut acquérir de la gloire par des succès éclatants, il faut au moins qu'il tâche d'en acquérir par sa fermeté, son génie et par ses ressources dans les tristes événements. »

Quelques jours après, ses inquiétudes sur ce point étant dissipées, Fénelon écrit de nouveau : « On ne connaît ni les autres hommes, ni soi-même, quand on n'a jamais été dans l'occasion du malheur, où l'on fait la véritable épreuve de soi et d'autrui. La prospérité est un torrent qui vous porte; en cet état, tous les hommes vous encensent et vous vous enivrez de cet encens. Mais l'adversité est un torrent quilvous entraîne et contre lequel il faut se raidir sans relâche.,. Sans la contradiction, les princes ne sont pas clans les travaux des hommes, et ils oublient Thumanité. 11 faut qu'ils sentent que tout peut leur échapper, que leur grandeur est fragile, et que les hommes qui sont à leurs pieds leur manqueraient si cette grandeur venait à leur manquer... Oserai -je vous dire ce que j'apprends que le public

dit?... On a conçu les plus hautes espérances des biens que vous pourrez faire ; mais le public prétend savoir que vous ne décidez pas assez, et que vous aA'^ez trop d'égards pour des conseils très inférieurs à vos propres lumières... » (1).

Le duc dô Bourgogne savait entendre ces vérités ; il répondit en se disculpant très simplement. Les bruits défavorables persistent. Fénelon envoie une nouvelle lettre où toutes les accusations portées contre lui sont énumérées avec une vigueur de franchise qui devait sonner singulièrement aux oreilles du prince :

« On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent . . .

« On dit, Monseigneur, que vous écoutez trop des personnes sans expérience, d'un génie borné, d'un caractère faible et timide. . . On ajoute, qu'ayant par vous-même des lumières très supérieures à celles de ces gens-là, vous déférez trop à leurs conseils qui tendent aux partis peu propres à vous faire honneur. . .

« On dit qu'étant sérieux et renfermé vous perdez néanmoins du temps pour les choses les plus sérieuses par un peu de badinage qui n'est plue de saison . . .

(1) Œ. C, vn, p. 868.

DE l'Éducation d'un roi 209

« On dit, Monseigneur, que vos délibérations ne sont pas assez secrètes ; que vous prenez peu de précaution pour les cacher ! ... le secret est l'âme des affaires . . .

« Pour vos défauts, Monseigneur, je remercie Dieu de ce qu'il vous les fait sentir, et de ce qu'il vous apprend à vos dépens par de si fortes leçons à vous

défier et à désespérer de vous-même Il faut

néanmoins vous dire que le public vous estime, vous respecte, attend de grands biens de vous et sera ravi qu'on lui montre que vous n'avez aucun tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion sombre, timide, scrupuleuse, et qui n'est pas assez proportionnée à votre place. . . Pour votre piété, si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre douce, simple, commode, sociable (1). »

Le duc de Bourgogne, au milieu du tumulte des camps, répond avec le calme et la parfaite possession de soi-même qui marquent l'âme du sage :

«Je n'ai pu répondre plus tôt à votre grande lettre, mon cher archevêque ; car j'en ai eu souvent à écrire sur des choses longues et qui me fatiguent la tête. Je puis le faire présentement, article par article, vous disant auparavant que je suis bien moins homme de bien et moins vertueux que l'on ne me^croit ; ne

Cl) ce. C, vn, p. 272.

voyant en moi que haut et bas, chutes et rechutes, attache aux créatures, à la terre, à la vie sans avoir cet amour du Créateur au-dessus de tout, ni du prochain comme moi-même. »

Et le prince avoue franchement le bien fondé des bruits recueillis parFénelon, ou ramène à leur juste valeur les jugements défavorables portés par la jalousie et l'esprit de parti.

« Je tâcherai, dit-il en finissant, défaire usage des avis que vous me donnez, et priez Dieu qu'il m'en fasse la grâce, pour n'aller trop loin ni à gauche ni à droite. Demandez de plus en plus à Dieu qu'il me donne cet amour pour lui, et de tout, et de moi-même, amis et ennemis, par lui et en lui. . . Voilà mes sentiments, mon cher Archevêque, et, malgré mes chutes et mes défauts, une détermination absolue d'être à Dieu. . . fl) »

Fénelon s'étonne de ce calme : lui qui fut toujours maître de lui-même, il est, cette fois, poussé à bout. Il voudrait voir le prince faire quelque action d'éclat. L i 15 octobre 1708, il écrit : «Monseigneur, quelque grande retenue que je veuille garder le reste de ma vie sur toutes les choses qui ont rapport à vous, pour ne vou^ commettre jamais en rien, je ne puis m'empêcher de prendre la liberté de vousdire encore une fois, par une voie très sûre et très secrète, ce

(t)OE. c, vu, p. 275.

DM l'Éducation d'un roi ' 211

que j'apprends que l'on continue à dire contre votre personne . . .

« On dit, Monseigneur, qu'encore que vous ayez infiniment écrit à la cour pour vous justifier, vous n'avez jamais rien mandé de clair et de précis pour votre décharge, que vous vous êtes contenté défaire des réponses vagues et superficielles, avec des expressions modestes et dévotes à contre-temps. . .

« On va jusqu'à rechercher avec une noire malignité les plus petite s circonstances de votre vie, pour leur donner un tour odieux... On se plaint de ce que votre confesseur est trop souvent enfermé avec vous, qu'il se mêle de vous parler de la guerre . . .

« Le vrai moyen de relever la réputation des affaires est que vous montriez une application sans relâche... Votre fermeté patiente pour achever cette campagne forcera le monde à ouvrir les yeux et à vous faire j ustice, pourvu qu'on voie que vous prévoyez, que vous projetez, que vous agissez avec vivacité et hardiesse. . .

«Vous devez faire honneur à la piété, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable d votre rang (1). »

(i) CE. C, vil, p. 277,

Le 2o octobre, nouvelle lettre aussi vive, et reçue avec la même douceur : « Le bruit public contre votre conduite croît au lieu de diminuer &, et il énumère encore tous les bruits qu'il entendait : « 11 est amusé, inappliqué, irrésolu ; il mène une vie particulière et obscure ; sa dévotion est faible, timide et scrupuleuse sur des bagatelles ».

Prévoyant que la campagne va finir, l'archevêque commence à lui indiquer la conduite à tenir dès son arrivée à Versailles : « Quand vous arriverez à la Cour, plus on vous accusera de faiblesse, plua voua devrez montrer, par votre procédé, combien vous êtes éloigné de ce caractère en parlant avec force. » Dans une dernière lettre du 17 novembre 1708, Fénelon lui trace toute sa conduite dans ce moment critique avec une franchise extraordinaire que savait comprendre le prince : « Je suis fâché, écrivait le duc de Bourgogne, que l'éloignement où je vais me trouver de vous, m'empêche aussi de recevoir d'aussi salutaires avis que les vôtres. Continuez-les cependant, je vous en supplie, quand vous en verrez la nécessité et que vous trouverez des voies absolument sûres. >

La campagne se termina par la reddition de Lille.

La frontière était ouverte. La France paraissait près de succomber. Le cruel hiver de 1709 gela les blés dans le nord, les oliviers dans 1^ midi, Une

DE l'Éducation d'un roi 213

horrible famine, les révoltes des provinces poussèrent la détresse à la dernière limite. Tout travail avait cessé, les hôpitaux se remplissaient de malades, le roi était calomnié dans des pamphlets, ses laquais mendiaient aux portes de Versailles et Mme de Maintenon mangeait du pain d'avoine. Un cri sortait de toutes les bouches : « la paix et du pain ».

A Cambrai, Fénelon donnait du pain ; c'est alors qu'il écrivit aux amis de Versailles ses fameux Mémoires sur la nécessité de la paix. Il veut la paix et la paix à tout prix.

Louis XIV demanda la paix. Les alliés exigèrent l'engagement du roi d'obliger « avec ses seules forces et dans le terme de deux mois » son petit-fils à céder l'Espagne et les Indes. « S'il faut faire la guerre, s'écria Louis XIV, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. »

Mais déjà le ciel s'éclaircissait. La victoire de Villaviciosa venait de sauver l'Espagne, et l'Angleterre sortait de la coalition; lady Marlborough encourait la disgrâce de la reine Anne, et sa chute entraînait celle de son mari. Les tories succédaient aux whigs, le parti de la paix arrivait au pouvoir. La victoire de Denain permit au roi de terminer la guerre.

Dans la correspondance échangée pendant la guerre de Succession d'Espagne, Fénelon reproche

au duc de Bourgogne — avec quelle hardiesse nous l'avons vu — sa timidité, son manque d'initiative, sa piété étroite et trop méticuleuse, son air renfermé. Il a le « cœur déchiré » de ces bruits, un peu justifiés sans doute, il s'étonne d'entendre pareilles plaintes, il ne reconnaît plus son petit prince. Qui donc avait rendu le duc de Bourgogne ainsi faible et irrésolu ? Qui donc lui a donné cette piété monacale? Qui l'a rendu incapable de prendre une décision, de donner des ordres?

C'est Fénelon, répètent à l'envie les critiques, sane apporter le moindre texte pour appuyer cette appréciation. Ne pouvant trouver le fâcheux directeur de cette conscience délicate, on rend Fénelon responsable des défauts qui le surprenaient lui-même si fort dans l'élève devenu grand.

« Ce fut un beau temps pour Fénelon que l'année qui sépara les morts des deux dauphins. Cambrai éclipsa Versailles : Fénelon se sentait toucher au but, au ministère. Un vieux roi de soixante-dix ans l'en écartait encore pour quelques jours ; il était sûr de son élève. Cet indomptable, cet orgueilleux, ce féroce, il l'avait maté à force de douceur impérieuse et flegmatique, il avait brisé en lui tous les ressorts de la volonté ; il l'avait jeté dans la piété austère, étroite, formaliste... ))(1) — « Elle (l'âme) se rendit

(1) LansoD, Histoire de la Littérature Française.

DE l'Éducation d'un roi 215

enfin, cria grâce; elle était domptée, disons le vrai mot, elle était anéantie. » {[)

Les contemporains, étonnés et ravis du merveilleux résultat de l'éducation du duo de Bourgogne, résultat qu'ils attribuaient avec raison à l'archevêque de Cambrai, le rendirent responsable également de cette faiblesse de caractère.

La dévotion du prince, c'était la dévotion de Fénelon.

Ils ne s'imaginaient pas que c'était précisément la direction opposée que lui envoyait le pieux abbé : ils ne lisaient pas cette l)8lle correspondance qui s'échangeait de l'un à l'autre; ils n'avaient pas encore entre les mains ces lettres de direction, si pratiques et si pleines du sens de la vie, adressées à Clievreuse, au vidame d'Amiens, à Mme de Gramont; ils ne connaissaient pas la largeur d'esprit, la conscience droite, les vues élevées de l'abbé ; la seule querelle du Quiétisme servait de base à leur jugement. Nous pouvons mieux apprécier la formation du duc de Bourgogne, et rendre à chacun sa part de responsabilité.

Fénelon voulut former un roi sage, pieux, actif, courageux, un mélange de saint Louis et de HenrilV. On sait comment il changea cette nature terrible, déployant une ardear et une fécondité d'inven-

fl) P. Albert. La Littérature Française au xvii* siècle.

tion dont on est émerveillé. Douceur et force, louanges et critiques sanglantes, tendresses prodiguées, humiliations, intérêt toujours renouvelé, appel incessant à toutes les passions nobles pour tuer les autres, il n'est pas possible de pousser plus loin le siège d'une âme.

Ces sages intentions furent déjouées parla force du naturel du jeune prince, privé de son aimable tuteur, et surtout par la direction étroite du duc de Beauvilliers.

Ennemi de la superstition, dédaignant la dévotion méticuleuse, craignant le rétrécissement d'esprit et la sécheresse qu'amènent les pratiques minutieuses oii le sentiment n'entre pour rien, n'estimant pour un culte véritable et salutaire que l'amour de Dieu et l'application à se le rendre présent, Fénelon ne voulut pas plier l'esprit de son disciple à une forme de religion timide, mécanique et trompeuse. C'était le cœur même qu'il cherchait à gagner à la piété, qu'il aurait voulu remplir, pénétrer, inonder de cet amour dont son propre cœur était transporté. Au moyen de cet amour, il se tlattait d'élargir le cœur, de le dilater et de communiquer à l'esprit la sérénité et la joie dans la dévotion la plus profonde. Le principal exercice de piété qu'il recommande, c'est l'oraison : «Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse Totre cœur, comme les repas nourrissent Totre corps . . . Cette vue courte et amoureuse de Dieu

DE l'Éducation d'un roi 217

ranime tout l'homme, calme ses passions, porte avec soi la lumière et le conseil dans les occasions importantes ... Ne faites point de longue oraison ; mais faites-en un peu, au nom de Dieu, tous les matins, en quelque temps dérobé. Ce moment de provision vous nourrira toute la journée. Faites cette oraison plus du cœur que de l'esprit, moins par raisonnement que par simple affection : peu de considérations arrangées, beaucoup de foi et d'amour. (1) »

Gomment une telle discipline pouvait-elle rabaisser et étouffer l'esprit du prince? Cependant nous savons ce qui arriva.

La timidité, la défiance de soi-même, qui vinrent remplacer les explosions de colère d'autrefois, n'étaient pas faites pour un fils de roi destiné à commander aux hommes. Se défiant trop de lui-même, gêné, contraint en public, le jeune prince se renferma de bonne heure dans une attitude silencieuse qui n'était pas exempte de gaucherie, et avait, comme dit Saint-Simon, un je ne sais quoi de pincé qu'on ne comprenait pas. Dans son intérieur, il était d'une gaieté un peu enfantine, qui n'était pas mieux jugée que sa réserve au milieu de la cour. Passionné et extrême en tout, il poussa l'esprit de religion jus-

(1) ÛE. C, vil, p. 232. — Voyez encore cette belle lettre déjà citée aillears sur l'Amour de Dieu. Œ. C, va, p. 232.

qu'ail scrupule. Ces inclinations se développèrent surtout après le départ de Fénelon. Le duc de Beauvilliers, sans le savoir et avec les meilleures intentions, favorisa ces travers d'esprit. Les défauts, que Fénelon reproche sans cesse dans la correspondance pendant la guerre de succession d'Espagne, sont précisément ceux que les historiens remarquent dans Beauvilliers : timidité, attitude silencieuse et solitaire, naturel scrupuleux et timoré, faiblesse, manque d'initiative, piété sombre. Quoi d'étonnant que le duc de Bourgogne, privé de l'appui de son précepteur, ait succombé là où d'instinct il penchait déjà(l).

M. le marquis de Vogiié a découvert au château de Saint-Aignan une partie de la correspondance de Louis de France avec le duc de Beauvilliers (2). Ces lettres témoignent de l'influence qu'avait prise le vieux gouverneur sur le duc de Bourgogne. Le bon duc a remplacé Fénelon ; il est devenu le directeur de conscience du petit prince ; il l'a façonné à son image ; il l'a rendu tel que l'archevêque de Cambrai ne reconnaîtra pas ses enseignements et les conseils de jadis.

Le 9 juin 1702, veille de bataille, le duc deBour-

(i) Voir mon Fénelon Directeur de Conscience, pp. 347-351.

(2) Le duc de Bourgogne et le duc de Beauvilliers. Lettre» inédites (17C»0 l'OS), par le marquis de Vogiié. Paris, Pion, in-8,

DE l'Éducation d'un roi 219

gogne écrit à Beauvilliers qu'il s'est préparé au combat « en bon chrétien » ; il prie Dieu d'écarter de sa pensée les tentations d'orgueil, et il compte sur la force d'en haut pour soutenir « sa bonne volonté. ))

La campagne de 1703 va bientôt finir, illui écrit sa joie de revoir la jeune duchesse de Bourgogne, qu'il aimait passionnément. Il dissimulait cette impatience au public, mais la laissait voir au confident de ses pensées :

« Je prie Dieu et vous le demande aussi qu'il me préserve des grandes dissipations, et de l'attache excessive aux créatures auxquelles je vais apparemment être exposé et dont je sens déjà les commencements (1). »

Après la défaite d'Oudenarde, les armées françaises suivirent l'ennemi auprès de Lille : « Noua marchons aux ennemis demain, et, dès que vous aurez reçu cette lettre, il faut redoubler les prières... L'armée est belle et d'une volonté merveilleuse, mais, Dieu merci, je ne mets ma confiance qu'en Lui, qui a permis, pour cela même, notre premier échec. Quoique je sois bien infidèle à Dieu, j'espère, cependant, et me prépare du mieux que je puis, à ce temps qui sera fort sérieux et le dernier pour bien des

(1) Lettre du 17 septembre 1703.

gens... Je me remets de tout à Dieu..., il fera ce qu'il lui plaira (1). »

Voilà donc la transformation, opérée par Beauviiliers, depuis le départ définitif de Fénelon. Avec de semblables dispositions, un naturel à tout exagérer, les a:vi8 d'un homme étroit, timide, timoré, scrupuleux même, personne ne s'étonnera de la conduite critiquable du jeune prince dans les campagnes de Flandre. (2)

11 ne fallut rien moins que l'énergie, la vivacité extrême, les avertissements sévères, les reproches amers de l'archevêque pour sortir le jeune duc de cet embarras enfantin et pour le montrer digne de l'éducation première qu'il avait reçue, digne des efforts du savant directeur pour former un roi.

Le grand Dauphin mourut au mois d'avril 1711, à l'âge de 44 ans. Tout changeait de face. Le duc de Bourgogne passait au premier rang.

Après avoir pleuré « Monseigneur » dans une lettre grave et sincère, adressée au nouveau Dauphin(l) Fénelon com prit que le moment était venu d'agir plus fortement et de parler encore plus clairement.

Depuis quelques années déjà le duc de Bourgogne lisait un petit livret dont la garde était confiée au due

(1) Lettre du 2 septembre 1708.

(2) Cf. d'Haussonville, la Duchesse de Bourgogne.

DE l'Éducation dïx roi 22i

de Beaiivilliers, dans la crainte d'une indiscrétion : V Examen de conscience sur les devoirs d'un roi.

Cette pièce, un peu déclamatoire dans la forme, est une sorte de discours au duc de Bourgogne devenu roi. Il ne s'agit plus de la morale l^anale — si l'on veut qu'elle soit banale — du Télémaque ; c'est une vraie morale politique concrète, ce sont des conseils pressants.

Fénelon embrasse tous les actes et toutes les pensées possibles d'un roi. Le but principal de l'auteur est visiblement d'inspirer à son royal lecteur un sentiment profond de la grandeur de la tâche qu'il aurait à remplir.

Il ne s'agit plus ici de théories générales, Fénelon met le duc de Bourgogne aux prises avec le problème tel qu'il doitavoir un jour à le résoudre : « Avez- V0U8 étudié la vraie forme du gouvernement de votre royaume? 11 ne suffit pas de savoir les lois qui règlent la propriété des terres et autres biens entre les particaliers ; il s'agit de colles que vous devezgarder entre votre nation et vous, entre vous et vos voisins... Avez-vous étudié les lois fondamentales et les coutumes qui ont force de loi pour le gouvernement général de votre nation particulière ?

Avez-vous cherché, sans vous ffatter, quelles sont les bornes de votre autorité? Savez-vous par quelles

(4) OE. C, vil, p. 341.

formes le royaume s'est gouverné sous les diverses races; ce qu'étaient les anciens Parlements et les Etats généraux qui leur ont succédé ?. . . Croyez-vous que Dieu souffre que vous régniez, si vous régnez sans être iastruit de ce qui doit borner et régler votre puissance ! »

L'ouvrage se termine par d'excellents conseils sur la connaissance des hommes et le choix des ministre», la conduite à tenir à leur égard, l'abus des lavoris, etc.. tout cela est d'une expérience avisée, éclairée, justifié par les exemples de tousles temps, et peut être utile sous des formes de gouvernement toutes différentes.

Le grand Dauphin mort, le petit prince allait être roi. Rien ne séparait plus le jeune duc delà royauté qu'un vieillard affaibli. Dans cette occurrence, la place de Mentor était tout indiquée. Il fallait préparer le plan d'une politique nouvelle pour ne pas être pris au dépourvu.

Le duc de Chevreuse et Fénelon se réunirent à Chaulnes, demeure antique des Chevreuse. Ils tinrent de longues et importantes conversations, dont les résultats furent consignés dans des maximes courtes et abrégées, que l'on appelle communément les Tahlea de Chaulnes.

C'est dans ces Tables que Fénelon' s'est le plus rapproché de la politique pratique.

Fénelon ne veillait pas seulement à la politique

DE l'Éducation d'un roi 223

future du jeune roi de demain, il continua avec plus d'insistance que jamais son rôle de pédagogue. Les conseils furent plus fermes que jadis. Le prince dût maintenant se montrer, décider par lui-même, sortir des minuties de la dévotion pour montrer au monde un chrétien au cœur large et simple : « le P. P. {duc de Bourgogne) doit prendre sur lui plus que jamais pour paraître ouvert, prévenant, accessible et sociable. Il faut qu'il détrompe le public sur les scrupules qu'on lui impute, qu'il soit régulier en son particulier, et qu'il ne fasse point craindre à la Cour une réforme sévère dont le monde n'est pas capable, et qu'il ne faudrait même mener qu'insensiblement, si elle était possible... Au reste, point de puérilités, ni de minuties en dévotion. On apprend plus pour gouverner en étudiant les hommes, qu'en étudiant les livres », (1)

Les recommandations étaient devenues inutiles. Le jeune héritier du trône, dégagé de la gêne que lui imposait la défiance non dissimulée de son père, sortit enfin de sa réserve ordinaire, et tout le monde fut étonné de voir un homme d'une vertu si rigoureuse, qu'on s'était plu à représenter comme enfoui dans une dévotion moroee, déployer envers tous un mélange de dignité et de bienveillance, et tenir son rang sans hauteur ni [faste. Ce fut, pour la cour

(H CE. C, vil, p. 313.

attristée de Louis XIV, un spectacle auquel elle n'était pas habituée.

Il faut lire dans Saint-Simon (1) le récit de cette merveilleuse transformation ; jamais sa plume ne fut plus abondante.

La foudre éclata tout à coup dans cette brillante <8t sereine aurore. Le 12 février 1712, la duchesse de Bourgogne meurt, le duc de Bourgogne succombe le 18; leur fils aîné les suit de près. L'édifice s'écroule, le rêve s'évanouit. La consternation i^ublique ne peut plus se décrire. La mort, l'implacable mort enlève ainsi dans sa fleur le jeune homme devenu le dernier appui du grand roi qui penchait aussi vers ia tombe. « Tous mes liens sont rompus. . . rien ne m'attache plus à la terre », s'écrie Fénelon. Il avait tout perdu.

De belles espérances tombèrent en un seul jour. « Fénelon faillit former un saint en voulant former un roi », a dit quelque critique. Où donc serait le danger '^ La France a subi de plus mauvais gouvernement que ceux de Gharleoiagne et de Saint-Louis. On sait quelle mâle piété voulait Fénelon pour cet héritier du trône. Si la société intime du pieux Beauvilliers fut cause de défauts graves chez un prince destiné à régner, il dut à Fénelon de s'en corriger.

{i! Saint-Simon, vi, p. 92 et s.

DE l'Éducation d'lx roi 225

Il ne fut pas grand général ; mais un roi pacifique n'est-il pas préférable à un conquérant"? Les rois ne sont-ils pas pour le bonheurd.es peuples, et la guerre n'est-elle pas le fléau des nations ? Fénelon, l'ami de la paix, a formé un roi qui n'estimait pas la guerre comme ses aïeux ni même comme ses contemporains. Qui s'en plaindra ?

Le duc de Bourgogne avait d'autres idées : « Il projetait une réforme générale de la société française, empreinte de l'esprit aristocratique et chrétien dea ducs de Bsauviiliers et de Ghevreuse ; il méditait l'application d'idées politiques et économiques conformes aux propositions de Fénelon. Il devait à ce dernier de montrer pour le peuple une âme généreuse et compatissante, de décréter l'égalité de tous les citoyens devant la loi, de soumettre à l'impôt le clergé et la noblesse, de soulager ainsi le reste de la nation qui supportait toutes les chargea du trésor. »

Sous la bienfaisante influence de son illustre guide, « il réformait les monstrueux abus du régime financier, il régénérait l'agriculture et le commerce, devinait le grand rôle de l'industrie et lui frayait la route. Il comprenait que la paix était la vie des sociétés et il gémissait de cette longue guerre qui ensanglantait l'Europe en l'endeuillant et en l'appauvrissant.

« Ces projets, mêlés à des idées chimériques con-

tiennent des pense'es et des aspirations qui décèlent une grande âme. La vie du prince est, d'ailleurs, le meilleur commentaire de son système. Il ne faut pas l'oublier, il écrivait à vingt ans, au milieu des séductions de la puissance et au pied du trône ; lui qui n'avait pas souffert, il a travaillé toute sa vie à soulager ceux qui souffrent. A ce titre seul, le duc de Bourgogne mériterait un pieux souvenir. Il est tombé avant l'heure, et ce travail interrompu a quelque chose d'inachevé qui désarme et qui touche {1). »

Saint-Simon a, dans un récit dramatique, narré la mort du prince ; c'est un long déchirement d'âme, un cri d'admiration et de désolation. Pour nous, c'est un amer désespoir, parce que nous jugeons cette mort à la lumière des événements passés.

Tant que les imaginations françaises en appelleront de la fatalité des choses accomplies au rêve de l'histoire recommencée et de l'histoire heureuse, nous aimerons à nous figurer le règne du duc de Bourgogne empêchant Louis XV, ou plutôt portant lui-même ce nom de Louis XV qui serait devenu le symbole de la piété couronnée.

Cela suffit pour nous faire aimer Fénelon.

(1) Ernest Moret, Quinze années du règne de Louis XIV, ii, p. 226.

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