LE PAVILLON D'ÉMERAUDE
Lorsque le canon de l'arsenal, à Faube, secoua les murs de la villa, Séverin s'éveilla une première fois, puis se rassoupit, bercé par la cloche dolente, dont les tintements, à lents intervalles, tels qu'un glas, avertissent, dès six heures, les ouvriers duMourillon. Cette cloche lui rappelait celle de l'église des Carmes, de sa paroisse d'enfance, à Brest, et les matins langoureux où, après l'Angélus, il se rendormait délicieusement.
Le soleil, un peu plus tard, touchant de biais une vitre, ricoclia jusqu'à ses paupières. Mais il n'ouvrit les yeux que vers huit heures, car il répugnait à sauter sans transition du pays des songes dans l'état de veille. Distinguait-il tout à fait en quels moments il cessait d'être un dormeur? Sa passion brouillait les limites de l'imaginaire et du vrai ; sous les apparences d'une vie frénétique, il demeurait engourdi, lié d'un sommeil qu'il ne pouvait plus dissiper.
En se retrouvant debout sur le tapis de sa chambre, il sentit son âme morne comme le vestibule d'un mauvais lieu, à l'aurore, quand un silence de lassitude succède à l'orgie nocturne et que les odeurs stagnantes s'aigrissent dans l'air glacé. La perver-
sion, rigiiomiiiie secrète d'une existence à double jeu l'avait maintes fois écœuré de lui-même. L'éloignement d^Eiiza allait le mettre en face de son dégoût, libérer ce qui restait sain au fond de sa substance morale. Néanmoins, l'idée fixe oppressait encore sa volonté. Un fumeur, après une nuit d'opium, a beau se voir prostré, amoindri ; la somme des jouissances antérieures est plus forte que sa lassitude ; il sait qu'il recommencera.
Séverin se croyait simplement triste d'être privé d'Eliza. Sa mémoire reprenait une à une les circonstances de leur dernier rendez-vous. Il se redisait les phrases de sa maîtresse selon la puérilité inlassable de Tamour maniaque, ou continuait avec elle un dialogue fictif; des sursauts de tendresse l'élançaient vers l'absente, et il se consternait de penser qu'avant six mois ou plus il ne la reverrait point.
Ces réminiscences et ces remous de sentiment se prolongeaient dans les zones diffuses de sa vie mentale; sa première réflexion lucide fut de constater : « J'ai dormi comme une brute. » Il se reprocha cette sécurité animale de son repos ; Eliza n'avait-elle pas dû traîner une nuit atroce ? Confusément, il éprouvait, malgré tout, un plaisir à vérifier la belle résistance de sa machine corporelle.
Marie, levée bien avant lui, avait entre-bâillé, en sortant, les deux fenêtres. Séverin les ouvrit toutes larges et respira, comme un parfum, la splendeur du jour nouveau. La terre humide elle-même sentait bon. Aux émanations des eucalyptus et des pins s'amalgamait l'haleine mâle du Ilot s'ébrouant sur les algues. Sans le départ d'Eliza et les menaces qu'il impliquait, Séverin se fût donné à toute l'illusion du matinal printemps.
NP
Les lauriers, les houx du jardin pétillaient de boleil; le tronc lisse d'un sycomore brillait comme argenté. Entre les feuilles tendres d'un arbuste bougeaient de menues fleurs cramoisies. Une fraîcheur ambrée tremblait autour des tiges d'un palmier, infléchies comme des jets d'eau qui retombent. Il y avait, sur le front grave des pins, presque un sourire. Le ciel, rincé par des heures de pluie, semblait fait d'un azur neuf et lustral. La mer, encore troublée, verte au large ainsi qu'un vaste pré frissonnant, dépliait contre la Mitre ses volutes de cristal d'où rebondissaient des.fulgui'ations. Il reconnut, au flanc d'une roche, le bordage bleu de VElisa, toujours échouée; elle regimbait sous le fouet des lames, à la façon d'une jument qui rue entre les brancards et ne eut pas avancer.
— Je vais savoir, pensa-t-il, si j'eus tort d'espérer et de chercher.
Devant la terrasse, les enfants jouaient à la paume, criaient. La voix pétulante et dominatrice d'Albert couvrait celle de Ferdinand, douce comme une voix de fille. Mais Ferdinand, le preinier, aperçut à la fenêtre Se vérin ébouriffé :
— Voilà petit père. Bonjour, papa; as-tu bien dormi ?
— Bonjour, papa, reprit Albert. Tu sais, nous sommes allés voir le bateau de cette nuit.
— Est-ce que tu nous permets, continua Ferdinand, de monter t'embrasser?
— Tout à l'heure, quand je vous appellerai.
Il passa dans son cabinet de toilette, et, mis en train par une douche vigoureuse, il envisagea résolument les péripéties à prévoir : quelle conduite M'^'Lougrée tiendrait-elle après la fugue de sa nièce?
Elle avait la lettre en main. Irait-elle clabauder partout son indignation? Ou son amour-propre social l'induirait-il à couvrir d'un prétexte honnête ce départ clandestin? Si elle venait, à Marie et à lui, poser la question : « Avez-vous des indices, vous, ses intimes, ses confidents, sur les motifs de sa fuite? Savez-vous où elle est ? » c'était là qu'il faudrait jouer serré, se défendre contre les méfiances de la redoutable spirite et ptévenir, chez Marie, l'éveil de soupçons désastreux.
Il revint dans sa chambre pour finir de s'habiller. La chambre du ménage Lhostis superposait à la simplicité familiale de meubles antiques les goûts fantaisistes d'un marin nomade et d'un dilettante incertain. Derrière le lit de chêne, singulièrement large, étaient tendues des étoffes persanes où des soldats multicolores, coiffés de turbans, brandissaient des piques et des sabres; au milieu de cette draperie pendait un petit crucifix d'ivoire. Un Bouddha, les yeux baissés vers son nombril, occupait la cheminée qui avait, au lieu de glace, une tapisserie japonaise à fond bleu figurant un magot brodé en jaune, accroupi contre un encensoir. Les ferrures d'une armoire bourguignonne se miraient obliquement dans une pompeuse glace Empire, couchée en long sur la paroi, face au lit. Une chiffonnière en bois des Iles, qui appartenait aux Lhostis, comme le cartel du bas, depuis le règne de Louis XV, portait la corbeille à ouvrage de Marie ; sur les murs voisinaient des cadres composites : une gravure d'un Christ du Vinci et une Bacchanale de Poussin ; un moine mort de Vélasquez et une danseuse dessinée par Degas. Séverin sentait peu l'incohérence de tels assemblages : en se claquemurant sous la discipline d'un seul principe il aurait cru
se diminuer. Mais, tandis qu'il fuyait, en désir, avec Eliza, vers une Espagne où rien ne les empêcherait d'être heureux, une réaction de contraste ranimait pour son esprit les choses familières d'un intérieur dont il s'était abstrait longtemps. Sa maison paraissait lui dire : « Moi aussi, j'existe. » Et sa vue faisait le tour des objets dont sa chambre était pleine, comme s'il eût reconnu d'anciens amis, négligés et fidèles.
H repensa aux enfants qui attendaient un signe de lui. Avant qu'ils montassent, Marie elle-même entra, et, l'ayant embrassé, lui dit :
— J'ai envoyé Aline au port. On n'a aucune nouvelle des pêcheurs ni du mousse. Ils ont sûrement péri.
L'évidence de la catastrophe replongea Séverin dans l'hypothèse qu'il avait éludée : quelle invisible chaîne liait ces quatre morts et ses fohes secrètes? Tout désordre, si une Justice est l'axe du monde, doit être contrepesé par un équivalent de souffrances. Sa logique n'aurait su arguer d'absurde cette loi divine. Mais, gêné par des conclusions qui l'appréhendaient lui-même au collet, il se garda d'y réfléchir. Il proposa seulement à Marie d'aller voir les familles des naufragés, de leur distribuer le nécessaire, et, si les cadavres reparaissaient, d'assurer des obsèques décentes. Dans l'exaltation de sa générosité s'insérait ce désir obscur : compenser le mal dont il pouvait être la cause. Marie, n'ayant point les mêmes motifs, pondéra son mouvement :
— Nous ferons ce qu'il est raisonnable de faire.
Tous deux descendirent; les enfants se précipitaient sur l'escalier, à leur rencontre; Séverin vit Albert, plus empressé que d'habitude, lui sauter le premier au cou :
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— Papa, sais-tu ce qu'il m'a dit Ferdinand? Il m'a dit : « Quand la mer est grosse, les poissons, comment dorment-ils '?//6^ doive/Use boucher les oreilles. » Est-ce que les poissons ont des oreilles? Avec quoi veux-tu qu'ils se les bouchent?
— Pourquoi ils n'en auraient pas ? protesta Ferdinand, humilié d'avoir pu articuler une sottise. •
Dans la salle à manger, tout en déjeunant, Séverin leur expliqua de quelle manière étaient faits les poissons. Ils l'écoutaient, debout contre la table, l'un à sa droite, Tautre à sa gauche, leurs prunelles nettes et avides collées aux siennes, attentifs à ses enseignements, comme s'ils entendaient parler la Sagesse.
Ils s'égalaient presque par la taille, bien qu'Albert eût dt'ux années d'avance sur Ferdinand.
Large déjà d'épaules, avec des mollets basanés, Albert se développait plus en force qu'en longueur. Ses cheveux étaient bruns, comme ceux de son [)ére, et drus. Mais il reproduisait les yeux azurés de Marie et le type bressan des Burdéron : les lignes ovales du visage, la rectitude des lèvres et du nez, la mâchoire énergique. Quelque chose de franc, de délibéré, on pouvait dire de militaire, s'annonçait dans ses attitudes.
Ferdinand, plus élancé, avait, comme Séverin, des yeux vert de mei*. dont la nuance semblait changer selon le ciel, les arbres, les rideaux qu'ils réfléchissaient. Ses bras efiilés, la souplesse un peu molle de ses membres, sa bouche menue disaient une complexion plus féminine que robuste. Des cheveux abondants, d'un blond d'ostensoir, ondulaient en mèches fluides autour de sa tète longue au front très bombé — le front des Lhostis ; — la blancheur de son teint était lumineuse, et il rougissait au moindre
émoi. De cet enfant affectueux, sensible à l'excès, Marie disait, entre intimes, qu'il tenait à elle, « comme si le cordon n'avait pas été coupé ».
La venue d'Aline, apportant le courrier, détourna Séverin de son exposition.
— Mais, papa, qu'est-ce qui a fait les poissons? s'enquit Albert, allant, selon l'instinct de l'enfance, jusqu'au terme métaphysique de sa curiosité.
— Es-tu bête ? s'écria Ferdinand qui saisit au bond une revanche à prendre sur son aîné. Le bon Dieu a fait les poissons, il a fait les oiseaux, il a fait les singes, il a tout fait.
— Et^ oii il est, le bon Dieu?
— Il est partout, mes chéris, vous le savez bien, intervint leur mère; elle s'était assise un instant et décachetait une lettre. Il voit les enfants qui sont sages, et, les hommes qui font le mal il les voit aussi.
— Alors, interrogea P'erdinand qu'elle laissa, ainsi qu'Albert, s'établir sur ses genoux, il est dans notre chambre, il est dans le pavillon, il est dans le sucrier, il est dans le pain ?
Elle essaya de leur faire entendre comment Dieu pouvait animer toutes choses, sans être limité par rien, de même que la lumière pénètre sous Teau et ne cesse pas d'exister dans le soleil.
— C'est drôle, cette histoire de bon Dieu, fit Albert, en regardant son père qui se taisait et ouvrait un volume avec dédicace envoyé de Paris.
On entendit, au seuil du corridor, claquer les galoches du commandant. De l'allée des myrtes où il jardinait il avait vu le facteur sonner ; et il n'attendait point qu'on lui portât ses lettres; en recevoir était une de ses joies quotidiennement espérées, un stimulant pour sa volonté lasse d'homme sans emploi.
qui « attelait, comme il pouvait, les matins aux soirs », se jugeant "presque inutile. Il arriva, en chaussons, sa calotte noire sur la tête, mais déjà rasé, sa moustache lustrée, son gros veston à pattes net de poussière et impeccable, car il conservait en sa tenue le pli de Tastiquage, le goût d'une exquise propreté. Bien qu'il se déclarât « fini », son buste s'appliquait à ne point se voûter; sa démarche, malgré la raideur de ses genoux, voulait se maintenir allègre. Il faisait cliqueter ses doigts à la manière de castagnettes, soit par manie, soit pour égayer ses petitsenfants.
Séverin se leva, lorsqu'il le vit entrer; ils se tendirent la main ; le gendre s'informa si la nuit de son beau-père avait été bonne.
— Pas fameuse ! Tout craquait dans la maison. Et il paraît que tu as organisé une expédition, comme qui dirait la recherche de La Pérouse sur les récifs de Vanikoro. Tu vois, on m'a déjà fait le rapport au colonel^ ajouta-t-il en clignant de l'œil vers Albert et Ferdinand ; ils s'étaient levés aussi, et coururent, en riant, se pendre aux bras de leur grand-père.
Un faire-part de deuil était à son adresse ; il regarda le nom du mort, fronça ses sourcils tortus et grisons :
— Tiens! Ce pauvre Caudrier! Il était passé commandant la même année que moi. La dernière fois que je l'ai revu — en 93, — il m'a dit : « Je ne sais que faire de ma peau ; je retourne au Tonkin. Toi, tu as des raisons de rester. Moi, je n'ai que mes fusils, ma selle et mes chiens. » C'était lui qui prétendait qu'on n'est jamais malade, si on veut ne pas l'être : « Le moral est tout. » A quoi je lui répondais : « Quand tu as une bonne dysenterie bacillaire, va-t'en voir si le moral y est pour quelque chose. »
Décidément, conclut-il, abaissant sa voix barytonante, je verrai partir tous les plus jeunes que moi. A quand mon tour? Je ne tarderai plus guère à cbanger de garnison.
Ces derniers mots composaient une de ses phrases d'habitude. Séverin, le plus souvent, se dispensait de la réfuter; Marie s'en faisait un devoir, sachant bien qu'il tenait ce langage, pour s'entendre contredire et assurer d'une longue vieillesse :
— Quelle hâte as-tu de nous quitter? On dirait que nous te rendons la vie malheureuse.
— Oh! dit-il en se grattant l'occiput, du moment qu'on n'est plus bon à rien... Allons, mes petits, arme sur l'épaule! C'est l'heure.
Albert et Ferdinand s'élancèrent devant lui dnns la chambre ensoleillée qui leur servait de salle d'étude. Chaque matin, de neuf à onze heures, le commandant se doimait à Finstruction de ses petits-fils. Séverin avait décrété qu'il les enverrait, le plus tard possible, aux écoles publiques : le surmenage qu'on exige de tendres cervelles, la promiscuité des enfants, leur agglomération immobile dans la puanteur des classes lui semblaient une des causes majeures de la débilité moderne. M. Burdéron s'était chargé de leur enseigner l'arithmétique, la géographie, — une de ses vieilles passions, — et l'histoire. Marie se réservait l'instruction religieuse, la lecture, l'orthographe. Séverin assumait les sciences naturelles, la natation et la gymnastique. Les heures de travail assidu ne dépassaient jamais trois par jour. La distance d'âge qui séparait Ferdinand d'Albert n'était pointune gêne dans cet enseignement; Albert, plus instable, ayant, comme disait son aïeul, « la rétentive moins bonne», se laissait aisément rattraper par son cadet.
Le commandant s'arrêta au milieu du vestibule, dégourdit, une minute, contre le calorifère, ses doigts rugueux. Séverin l'accompagna : lui-même s'était fait un emploi du temps, qu'il suivait ou négligeait selon son caprice, et, ordinairement, de neuf heures à midi, dans le silence du pavillon d'émeraude, il utilisait les claires idées du matin pour avancer de quelques pages son drame : Méhisine, dont le second acte allait être achevé. A moins qu'il ne se perdît au fond d'une lecture ou dans ses chimères amoureuses.
— Sais-tu, lui demanda M. Burdéron, qu'Aline, en revenant du port, a ramassé un morceau de rame bleue, sans doute une autre épave de la barque? La pauvre Eliza porte malheur même à son nom.
— Vous croyez, repartit Séverin d'un air vaguement ironique, que son nom a la moindre part en cet accident!
— Etes-vous comme moi ? observa Marie qui les avait rejoints, je trouve, depuis plusieurs semaines, Eliza toute changée. Elle pâlit, sa mine s'étire, je la sens plus morose que jamais. J'ai tenté de la confesser. Elle a eu beau me soutenir qu'elle n'avait rien, je suis sûre que, dans sa vie, des choses anormales sapassent.
— Tu crois? fit Séverin d'un ton négligent. Elle a toujours été si douloureuse ! Je le lui ai dit plus d'une fois : « Vous inventeriez la tristesse, si elle n'était pas née avant vous. »
— C'est exact, appuya le commandant. Et il s'éloigna, ponctuel à sa tâche de pédagogue, comme jadis à son bureau du quartier.
— Oh ! reprit Marie, n'insistant plus sur Eliza, je vais te montrer notre acquisition, le petit chien que m'a envoyé M™" Pradel. Je l'ai baptisé Lion ; il a la;
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tête fl'un lionceau; les enfants Tig^norent ; autrement, ils ne tiendraient pas en place.
Elle et lui sortirent dans le jardin ; Marie fit le tour de la villa jusqu'à Toflice, oii Philomène, la cuisinière, régalait Lion d'une bouillie, et revint avec le chien sous son bras. C'était un petit dogue de six semaines, dont les membres potelés, patauds et flexibles, sentaient encore le lait de sa mère. Une caresse étonnée sortait de ses yeux bleus et moites; mais son mufle noirâtre se bossuait déjà de plissures hargneuses; il montrait des dents pointues. Marie le déposa sur la pelouse ; il se mit à gambader, la queue en Tair, mordillant le gazon, mordillant les fleurs, et, tout d'un coup, jappa contre Séverin, puis barbota entre ses jambes et sous la robe de Marie.
Elle se divertissait de ses folâtreries ingénues; proche elle-même des animaux par la simplicité joyeuse de sa nature, elle ressemblait, lui dit Séverin, « à une biche qui court dans les bois, au temps où rherbe pousse ». Et il songea :
— Pourvu que jamais elle ne sache !
Le brillant de ses yeux, la fraîcheur hâlée de ses joues avivaient sa triomphante jeunesse. Séverin admirait le luxe ardent de la chevelure qu'elle avait, quelques heures auparavant, démêlée sur son dos nu. Il se disait que la perfection du bonheur terrestre serait de posséder deux femmes, l'une, comme Marie, capable de satisfaire son désir d'une félicité calme, ordonnée, solide; l'autre, comme EHza, pouvant correspondre aux raffinements de son intelligence et aux complexités de ses rêves.
Mais elle aperçut des tiges de rosiers, renversées, la nuit, par la tempête, elle se baissa pour les relever.
— Je te laisse, dit-il, je vais à mon travail.
11 pénétra seul dans le pavillon. Un poêle de faïence, allumé depuis un moment, y développait une chaleur douce qui s'ajoutait à la tiédeur du soleil. Sous le parfum acre de cigare dont la pièce était imbibée, il reconnut les subtiles insinuations du jasmin double; et, quoiqu'il eût remis en ordre les coussins, l'étoffe brune du divan gardait une légère empreinte du corps d'Eliza. Rentrer en ce lieu, le lendemain, c'était recommencer le déchirement de la veille.
— Quand reviendra-t-elle ici ? Jamais peut-être. Ou ce ne sera plus comme avant... Elle serait morte, quelle différence y aurait-il? Oi mort est un absent qui ?i\^crit pas. Elle écrira, mais une fois toutes les semaines; d'une lettre à l'autre, son silence ne sera pas moins lourd que si elle avait quitté les régions des vivants...
Il adressa un coup d'œil sans attrait aux livres de sa bibliothèque, à sa table de travail, une table d'une pauvreté voulue, en bois blanc, soutenue par des lattes en forme d'X. Son œuvre ne lui disait rien. A quoi d'autre penser qu'à l'absente? Malgré tout, il tenait à sauver des heures défuntes une image aussi nette que le lui permettait son chagrin. Cet effort méditatif secoua son aflaissement.
Il avait cette bizarrerie d'être, par complexion, porté au vague, à l'incertain; et pourtant il s'évertuait vers une ferme prise des réalités ou même des songes ; habitude qu'il devait, pour une part, à sa culture scientifique. Il appuyait fortement sur les idées ; son analyse s'y enfonçait comme la torsion d'une vrille dans une paroi. Il voulait étreindre les choses comme s'il ne devait plus se rencontrer avec elles.
« Tout regard, notait-il un jour, est un adieu. Il ressemble au suprême baiser qu'on donne à un mourant. L'extase où l'on voit un être d'une vue pleine et profonde est unique. »
Durant sa liaison il avait consigné, sous forme de récit impersonnel, ce que chaque moment d'amour lui révélait sur Eliza, mais en négligeant presque de noter ce qu'il éprouvait lui-même; car il la regardait vivre en lui plus qu'il ne se regardait vivre en elle. Le manuscrit où il écrivait ce journal de sa passion était enfermé dans une petite armoire bretonne, en chêne, à deux corps, dont les panneaux antérieurs, ayant jadis meublé quelque stalle d'église ou une sacristie de campagne, montraient des figures de saints, sculptées d'un ciseau fruste. Une serrure à secret bloquait l'un des tiroirs ; il l'ouvrit, en tira les feuillets intimes, et s'assit à sa table, commença l'histoire de son dernier rendez-vous.
Tout d'abord, en déroulant les phases de cette séparation, il fut troublé au point d'entendre sourdement son cœur qui battait trop fort. Se souvenir était, pour lui, plus que posséder. Les vibrations de ses désirs s'amplifiaient au vif de sa chair, dans les circuits de sa pensée. Peu à peu, son intelligence réagit sur cette agitation, la clarifia ; et sa plume allait, tranquille, minutieuse comme celle d'un témoin qui s'attache à ne rien omettre d'essentiel. Mais, subitement, il s'arrêta, réfléchit :
— De nos soirs heureux que me restera-t-il ?
Aussitôt lui revint en mémoire l'aveu du pauvre Villon passant au crible les erreurs de sa jeunesse :
« Que m'en reste-il? Honte et péché. »
Comme une voix malencontreuse, le vers du vieux poète chrétien sonna dans des profondeurs oubliées.
SéverinrepoussaTadmonition, en apparence, fortuite : se laisser aller à des soliloques pénitentiels, n"eût-ce pas été un commencement de trahison envers Eliza, alors qu'il avait juré de ne la délaisser jamais ? Et il aima mieux se faire cette pitoyable réponse :
— Ce qui m'en restera? Ces pages que nul n'aura lues, sauf moi... Si encore je ne me vois pas réduit à les détruire...
Une inquiétude plus proche traversa la mélancolie de ses notations. La cloche du portail venait de tinter; sans doute le boulanger qui apportait le pain. Mais la tante d'Eliza n'allait-elle point venir, soit pour faire des confidences à Marie, soit pour l'interroger luimême? A tout hasard il prépara son attitude. C'était le moment d'appliquer la maxime de son grand-père Lhostis, le capitaine de vaisseau :
« On doit toujours avoir au côté son petit sabre d'abordage. »
Un second coup de cloche retentit, nerveux celui-là, presque impérieux.
— Ce doit être elle, conclut Séverin.
Par prudence, il interrompit son travail, remit dans le tiroir à secret le cahier dénonciateur. Ensuite, il ouvrit une vitrine, où des cartons logeaient, classées avec ordre, les plantes de son herbier marin. Il examinait paisiblement une phycodris sinuosa, algue à feuilles de chêne, d'un rouge brun qui, au soleil, se nuait en vert et en jaune, lorsque, sur le sable du jardin, un pas de femme se fit entendre, et Marie, bouleversée par une émotion insolite, se précipita dans le pavillon :
— M""^ Lougrée est là, elle veut te voir. Il arrive quelque chose d'extraordinaire. Eliza a disparu hier, dans la nuit, sans prévenir personne. Sa tante a trouvé,
ce matin, sur sa cheminée, une lettre où elle l'avertit de ne pas se mettre en peine. Elle lui demande pardon de s'en aller brusquement, et lui expliquera, dit-elle, plus tard, sa conduite. Je ne suis qu'à moitié surprise, mais cette affaire me navre. Voilà une fille perdue dans l'opinion publique; je ne Taurais pas crue capable d'une sotte escapade. M""^ Lougrée veut savoir si nous en soupçonnons le motif, ou avec qui elle a pu partir.
— J'y vais, répondit-il, en refermant sa vitrine, l'air péniblement étonné. Les premiers mots de sa femme, bien que prévus, l'avaient glacé dans les moelles : l'entretien à subir pouvait prendre la tournure dune comparution devant un juge. Cependant, au fond de lui-même, il respira : de toute évidence, à la manière dont Marie lui annonçait l'événement, ni elle, ni M""" Lougrée ne le supposaient coupable.
— Pourquoi, dit-il au milieu du jardin, M™^ Lougrée se fîgure-t-elle que sa niëce n'est point partie seule? Nous la connaissions fantasque. L'explication de sa fugue est peut-être très simple. Elle avait assez de vivre avec cette vieille toquée. Ne trouvant pas de raison plausible pour lui fausser honnêtement compagnie, elle a fait un coup de tête...
— C'est étrange, objecta Marie, qu'elle m'ait si bien caché son projet.
Près de la cheminée du salon, assise au bord d'un fauteuil, haute et raide sous un ample manteau noir, M""*" Lougrée parut à Séverin plus sinistre qu'une Erinnye. Une aigrette de jais, altière, presque menaçante, tremblait sur la capote qui pressait ses bandeaux, noirs comme sa robe — elle se vantait de n'avoir, à soixante-cinq ans, « pas un fil blanc dans ses cheveux » ; — son nez de chouette se courbait
entre ses longues bajoues pûles; deux diamants, à ses oreilles, s'irisaient de feux bleuâtres ; la solennité de ses yeux fixes était bagarde; une sorte de magnétisme démoniaque affluait de sa présence opprimante. Un observateur frivole n'aurait aperçu en elle que la majesté froide d'une personne longuement habituée à trôner. Se vérin sentit alors comme le souffle de Tabîme oij plongeait la vie occulte de cette femme, « de cette sorcière », se dit-il, et un recul d'horreur lui vint en la saluant. Il lui tendit pourtant la main avec la nuance d'effusion qui sied dans une conjoncture affligeante, mais sans oublier qu'un ex-lieutenant de vaisseau reste l'inférieur dune veuve de contre-amiral.
— Je n'en reviens pas, fit-il à mi-voix.
— Monsieur, commença M"'^ Lougrée d'un ton encore plus bas, comme si elle eût deviné quelqu'un aux écoutes à la porte du salon, vous savez le coup que j'ai reçu. Je n'en soufflerai mol à personne: je ne veux pas que le nom des Lougrée soit entaché d'une ombre fâcheuse. Corentine, ma cuisinière, est à moi depuis trente ans, c'est une fille sûre ; elle seule et vous, vous avez mon secret. Nous laisserons croire à tout le monde qu'Elizaest partie, brusquement rappelée auprès de son père. Je requiers donc de vous d'abord le silence absolu...
Séverin et Marie firent ensemble un signe de tête qui équivalait à une promesse de totale discrétion. M™^ Lougrée poursuivit un peu plus haut, d'une voix sèche oi^i sourdait une rancune concentrée :
— Vous étiez bons envers cette ingrate, elle semblait mettre en vous deux plus de confiance qu'en personne autre de nos relations. C'est pourquoi je veux que vous sachiez. Peut-être m'aiderez-vous à com-
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prendre et à trouver. J'avais recueilli ma nièce chez moi, quand j'aurais pu la laisser gagner son pauvre pain ou pâtir sous les avanies d'une marâtre. Je Fai gâtée, j'ai eu pour elle toutes les faiblesses. Je comptais l'avantager dans mon testament. En récompense, voilà son procédé.
Elle tira de son manchon la lettre qu'elle avait déjà communiquée à Marie. Se vérin la lut lentement, quoiqu'il la connût trop bien. A contempler l'écriture de sa maîtresse, cette écriture menue, extraordinairement déliée, où les mots se terminaient par d'enlaçants jambages, une volupté amëre le saisit, et il eut peur de se trahir, tandis que les deux femmes observaient son impression.
— Cette lettre, dit-il en la rendant à M""^ Lougrée, est assurément déconcertante. Je conçois, madame, votre dépit. Mais à quoi bon chercher la cause d'un acte injustifiable?...
— C'est, au contraire, interrompit M'^'' Lougrée, l'énigme, le Sphinx que je veux sérier à la gorge. Je veux établir avec certitude pourquoi elle est partie, où elle est, avec qui elle est.
— Une chose m'inquiète, déclara Marie que son idée préoccupait; pourquoi m'a-t-elle, avec tant de soin, dissimulé ses intentions?
— Mais, ma chère, répliqua Séverin, se retournant vers elle d'un air impatient, elle a probablement suivi cette règle de méfiance : « Ce qu'un sait, tous le savent. ))il est clair qu'elle aurait mieux fait de dire à sa tanleet à toi : « Je pars, j'ai telle ou telle raison. » Mais vous lui auriez objecté ceci et cela, reproché son humeur changeante, rendu impossible ce qu'elle méditait. Elle a simplifié et brusqué en n'avertissant personne.
— J'avais remarqué, insista Marie, chez elle, une grande tristesse; sa mine n'était plus la même...
— Sa démarche non plus, renforça M™*^ Lougrée, et d'autres indices...
Il y eut un bref et pesant silence; pour échapper à l'angoisse dont cette enquête, en se resserrant, le torturait, Séverin se jeta lui-même au-devant de la conclusion terrible :
— Alors, madame, vous la supposeriez victime d'une imprudence amoureuse? Elle sortait cependant très peu, seule du moins, et vous étiez là...
— Si, le soir, elle allait chez Maria Lavigne, la bossue, prendre une soi-disant leçon de dessin.
— Mais vous saviez l'heure où elle sortait, celle oii elle rentrait?
— Le temps ne fait rien àl'affaire, répliqua M™^ Lougrée avec un âpre ricanement qu'elle étouffa. Oh! ce qu'il m'est impossible de lui pardonner, ce n'est pas d'avoir aimé quelqu'un. Moi-même — je peux vous raconter cette folie, parce qu'ellefut sans conséquences — j'ai eu, dans ma jeunesse, une grande passion, une passion pour un homme qui ne s'en est jamais douté, à qui je n'ai jamais laissé voir mon sentiment. Il était marié... Il est mort, en ignorant que je l'aimais. Eh bien ! je ne me consolerais pas de ce bonheur manqué, si, depuis qu'il est mort, je n'étais entrée en communication avec lui...
— Oui, vraiment? s'enquit Séverin d'un air de curiosité intense. Oserais-je vous demander par quel moyen ?
— Vous avez sans doute entendu parler de ce qu'on appelle le corps fluidique. Des effluves nerveux s'échappent de nos organes, en ondes dont l'énergie correspond à l'effort qui les émet. Ils deviennent plus
abondants, lorsque nos membres touchent le sol et, par lui, les profondeurs du monde. Leur émission est douloureuse, et, le sujet qui les produit, pour moins souffrir en agissant sur Tobjet qu'il veut atteindre, essaie de s'en rapprocher jusqu'à ce qu'il le touche. C'est peut-être pour cette raison que l'amour vit de contact.
Eh bien ! si, pendant la vie d'un homme, quelque chose qui pense et qui sent peut se détacher de lui, ce quelque chose survit à la destruction de sa chair. Et alors, par l'entremise de sujets très affinés, il est possible de le voir, de l'entendre, de le palper...
Elle jetait ces théories confuses à la manière d'une illuminée, d'une sibylle sur son trépied. La blancheur anémique de se^ yeux s'échauffait d'une flamme d'hallucination ; son aigrette de jais frémissait, les rides de ses bajoues se crispaient orageusement. Marie l'avait écoutée avec déférence, en essayant de comprendre, mais non convaincue.
— A vous en croire, fît-elle, des effluves électriques agglomérés qui persistent, ce serait toute notre âme. Est-ce possible ?
— L'âme, c'est un mot, chère madame ; le corps fluidique est une réalité, réfuta l'occultiste, d'une intonation foudroyante, comme si elle disait : Peuton être sotte au point d'admettre ces vieilleries !
Je puis vous certifier un fait : grâce au concours d'un médium très remarquable, j'ai vu le fantôme de celui que je voulais voir, je lui ai dévoilé la douleur secrète de ma vie, et il m'a fait savoir qu'zV n'était pas heureux... Les vivants aussi, nous pouvons les faire apparaître, les interroger, les confronter. Si vous voulez, je vous montrerai Eliza et l'amant qui la enlevée.
yO LE FER SUR L'ENCLUME
En proférant ces derniers mots, elle regardait Séverin, espérant le décider à suivre une séance de spiritisme. Il s'était assis à contre-jour, elle n'aperçut point qu'il pâlissait.
— Ce que je ne pardonnerai jamais à ma nièce, reprit-elle une main levée, l'index tendu comme en témoignage de malédiction, c'est d'avoir trompé ma confiance et de n'avoir pas cru en moi. Quant au misérable qui l'a détournée, les esprits se chargeront de le punir...
— Mais sur quoi vous fondez-vous, osa interrompre Séverin, pour assurer qu'elle n'est point partie seule? Après tout, elle est majeure, elle est libre, elle peut aller où elle voudra.
— On ne voyage pas sans argent.
Sur cet argument conclusif, M'"' Lougrée se leva en poussant un long soupir. Ni Séverin, — on s'en doute, — ni Marie ne la retinrent; Marie lui réitéra qu'elle compatissait à son amertume: mais cette femme lui pesait : pour se défendre contre le miasme de ses hantises, il fallait, vis-à-vis d'elle, un effort d'exclusion lassant.
La conlre-amirale s'arrêta au milieu du tapis, sous le lustre dont elle éventait les basses girandoles avec la cime de son chapeau ; la glace de la cheminée mirait sa grande forme funèbre, semblable à une statue de la Nuit. Elle dévisagea brusquement Séverin, et, d'un accent de reproche dominateur :
— En somme, monsieur Lhostis, je vous quitte un peu déçue ; j'espérais en vous pour m'aider dans les ténèbres, et vous ne savez rien, ou vous ne voulez rien me dire.
— Mais, madame, répondit-il sur un ton presque brutal, vous devez bien supposer que, si votre nièce
LE FER SUR L'ENGLUÂii': i)l
avait ici fait des confidences à quelqu'un, c'est ma femme qui les aurait reçues.
— Eh bien ! termina-t-elle en s'avançant vers la porte, venez me voir dans quelques jours ; je vous apprendrai du nouveau.
Lorsque Se vérin l'eut reconduite, il retourna dans le pavillon, et se laissa tomber sur son divan, excédé de la fausse attitude qu'il avait dû soutenir, anxieux des suites. 11 ne croyait pas aux miracles du spiritisme ; et pourtant, si par une divination télépathique, elle obtenait le fin mot du mystère?... Mais, surtout, il se voyait humilié, diminué devant lui-môme, contraint à donner le change, à jouer l'innocence, à paraître un juste, quand il était « le misérable », celui que M"''' Lougrée vouait aux vindictes des esprits. En vain son amour-propre tentait-il de se redresser dans cette considération : « Je m'en suis bien tiré. » La chape de plomb des hypocrites écrasait ses épaules ; il se demandait par quelle erreur il avait pu l'endosser.
Et comment, désormais, s'en dévêtir? Le mensonge adhérait à sa vie, comme la croûte d'une lèpre. Il entendit Marie qui revenait. Vivement, il atteignit un livre et prit la pose d'un homme absorbé.
Elle s'assit à côté de lui sur le divan ; parler d'Eliza était inévitable. Mais il essaya aussitôt d'une diversion.
— M""' Lougrée est décidément absurde, je ne veux plus la voir; je pense bien que tu ne te laisseras pas entraîner dans ce monde louche d'occultistes et de médiums.
• — Tout de même, énonça Marie sans relever l'avertissement superflu, cette Eliza savait tromper. La fieffée comédienne ! Je l'entends encore, avant-
hier, me dire Je sa voix la plus naturelle ou la moins factice : « A jeudi. » Ai-je été naïve de croire en son amitié !
— Elle est partie, fit-il, les yeux vers son livre. Tu n'as qu'à l'oublier, comme si tu ne l'avais jamais connue.
— Tu as l'oubli facile, répliqua-t-elle en fixant son regard sur lui avec surprise. Un point m'intéresse : si elle avait un amant, je veux savoir qui c'était.
Il n'eut pas le tourment de répondre, parce que les enfants, ayant terminé leur classe, frappèrent à Ja porte du pavillon. Il les interrogea, selon son habitude, sur le travail de la matinée. Albert exhiba triomphalement trois jetons d'ivoire qu'il avait mérités comme bons points.
— Moi, j'en ai quatre, dit Ferdinand, sans montrer les siens, avec une petite moue négligente.
Séverin leur découvrit la surprise dont ils allaient être émerveillés, l'arrivée de Lion, et il les emmena voir ce camarade. Marie les accompag.ia, elle s'efforçait de sourire à leurs transports devant le jeune chien. Mais ce n'était plus comme tout à l'heure; l'insouciance de sa joie semblait morte.
Aux douze coups de midi on se mit à table. La salle était claire, bien qu'elle eût ses fenêtres exposées au couchant : l'émail du soleil sur la mer en fusion renvoyait le long des boiseries blondes la gaîté de ses reflets. Assis entre ses deux fils, Séverin pouvait apercevoir, par-dessus les lauriers-roses et les bambous du jardin, la pinède de Saint-Mandrier, la corbeille d'azur de la rade, le voluptueux piton de Six-Fours, Sicié sous une brume fluide et bleuâtre, tout le décor d'un songe heureux. Devant lui, pour embaumer la nappe, des violettes et des mimosas se
penchaient hors des tulipes de cristal. A travers les rayons ajourés d'une crédence bretonne, les argenteries entreluisaient. En regardant manger les enfants, il pensait aux deux vers de Victor Hugo :
Nous mangions notre pain de si bon appétit
Que les femmes riaient, quand nous passions près d'elles.
Mais il sentait l'ombre de sa tristesse s'étendre sur son cœur muré ; et Marie gardait un silence insolite.
Il s'était infligé de feindre à l'égard d'Eliza une indifférence qui était un reniement extérieur de son amour ; or, cette simulation, au lieu de servir sa sécurité, agita Marie d'un premier doute.
— Pourquoi Séverin paraît-il si peu ému du départ de notre amie? Il en parle à peine. Est-il sincère ? Mais quelle raison peut-il avoir de me cacher ce qu'il éprouve ? Serait-ce par crainte d'être soupçonné ? C'est affreux d'accueillir des pensées pareilles... et pourtant...
— Tu as eu ce matin, lui demanda M. Burdéron, la visite de l'amirale ? J'ai cru reconnaître sa voix de commandement.
— Oui, elle voulait nous annoncer que nous ne verrons plus Eiiza; Eliza est brusquement partie, rappelée auprès de son père très malade.
— Eliza est partie ! s'exclama, la bouche pleine, Albert.
— Pauvre Eliza ! soupira Ferdinand qui se retint pour ne pas pleurer.
— On peut dire : Pauvre Eliza ! émit alors Séverin, sans que nul trouble altérât la simple compassion de son langage. Elle est une de ces créatures désignées qui attirent la souffrance comme le miel attire les guêpes.
— Je trouve drôle, remarqua le commandant, qu'elle ne soit pas venue vous serrer la main.
— Elle avait, je pense, répondit M""" Lhostis, de plus intimes que nous à voir une dernière fois.
En même temps que ses lèvres décochaient l'allusion, elle considérait Séverin, occupé à détacher pour Ferdinand, sur une assiette, l'arête dorsale d'un rouget. L'attaque fut si rapide qu'il ne sut pas réprimer une vibration des cils, un léger haut-le-corps. Il eut conscience du mouvement qui lui avait échappé, et voulut le réparer, en l'aggravant ; car il plissa son front et regarda Marie d'une manière qui lui faisait entendre.
— Tu sais que nous avons promis le secret- Mais, rendue, par la jalousie, trop clairvoyante,
elle ne se laissa point prendre à l'équivoque ; elle s'épouvanta de conclure :
— Il y a quelque chose entre eux.
Ce fut comme si elle s'enfonçait au creux des côtes la lame d'un couteau. Ses joues devinrent pâles, puis pourpres ; ensuite, elle se ressaisit. Séverin s'aperçut qu'Aline, singulièrement intéressée par l'entretien de ses maîtres, tout en circulant pour les servir, épiait, avec une ironie silencieuse, le visage de Marie et le sien. Il s'empressa d'obliquer la conversation vers des sujets limitrophes et moins périlleux.
— M""' Lougrée, dit-il au commandant, s'est mis en tête de nous convertir au spiritisme. Elle perd sa peine. Les esprits se moquent assez de leurs dupes, sans que nous allions grossir la bande...
M. Burdéron avoua qu'il avait fait, jadis, tourner des tables ; une d'elles lui avait prédit l'âge où il mourrait, soixante-quatre ans.
— C'est de la bêtise, continua-t-il, — quoique au fond l'horoscope lui fût resté comme une menace réalisable. — Mais il y a, dans la communication des êtres à distance, des phénomènes bien curieux. Tenez, le 5 juillet 67, j'étais en garnison à Orléansville ; au retour du polygone, je m'étais étendu dans mon gourbi ; il faisait une chaleur à ne pas mettre un chien dehors, et, quand je dis un chien, c'est rigoureusement exact, un chien aurait brûlé ses pattes, s'il s'était risqué sur le pavé. Je somnolais, je flottais entre la veille et le rêve, mais je n'étais pas ce qui s'appelle endormi. Soudain, je vois, à deux pas de moi, mon frère aîné, Louis, qui se battait alors au Mexique, son shako sur la tête, la bretelle du fusil à l'épaule, noir de poussière, s'avancer vers mon lit et s'affaisser, comme évanoui. D'instinct, j'allonge la main, je le relève vigoureusement, je lui dis : « Marche ». Il disparaît... Je demeurai là, béant, tout à fait réveillé ; j'en avais une sueur froide. Puis, je me raisonnai, je supposai un trouble hallucinatoire, je ne sais quoi. Neuf semaines après, je reçois une longue lettre de Louis : il me racontait qu'allant en reconnaissance dans une région déserte, par une terrible matinée de juillei, il avait, un instant, fléchi sous la fatigue et failli perdre connaissance, se laisser tomber à terre avec le désir de ne plus se relever. Mais une main l'avait empoigné sous Faisselle, l'avait redressé; et il avait entendu ma voix lui dire : « Marche î » Du coup, sa fatigue avait passé. Vous devinez que la date et le moment concordait : c'était le 5 juillet, vers onze heures du matin. Expliquez-moi ça...
L'étrange anecdote, qu'elle ne songea pas à mettre en doute, excita chez Marie une commotion faite de
peur et de curiosité ; elle se penchait au bord des mondes inconnus; le vent de souterrains obscurs lui soufflait sur la face.
— Si, par son enquête, pensait-elle, M""' Lougréo pouvait éclaircir la fuite d'Eliza, je serais tranquillisée... Mais je ne veux pas m'arrêter à un soupçon, je ne veux pas. Non, c'est impossible, Séverin n'a rien à se reprocher. Qu'est-ce que je deviens, moi qui n'avais jamais été jalouse ? Je suis une femme injuste, une iiorrible femme...
Elle découpait une tranche d'ananas arrosée de kirsch, et elle portait à sa bouche sa petite fourchette d'une façon saccadée qui ne lui était pas ordinaire. Séverin, soucieux, se demandait : « Quelles idées la tourmentent? A-t-elle deviné ou cherche-t-elle ? »
Il lui rappela leur projet d'une visite aux familles des naufragés. Elle se montra disposée à la faire aussitôt. Ils partirent seuls tous deux. Marie prit amicalement son bras, et, dès qu'ils eurent dépassé le mur du jardin :
— Je suis ennuyée, dit-elle, d'une chose qu'il me faudra déclarer à mon père. Cette séance d'échecs, tous les soirs, est un casse-tête qui m'amuse. Mais, à la longue, j'en suis lasse. J'aimerais mieux reprendre avec toi nos sorties, ne pas t'abandoimer à ta solitude. Seulement, il en aura la mort dans Tame, il en sera malade, je prévois une scène...
— Si tu veux, proposa Séverin, je prends sur moi de lui faire admettre que cette tension quotidienne du cerveau ne t'est pas bonne. Et puis, j'envisage une solution pour les soirs où nous ne sortirons pas. C'est moi, à ta place, qui jouerai avec lui.
Le dévouement était méritoire, Marie en parut touchée. Mais une induction poignante se fit jour en
elle ; sa jalousie, maintenant animée, flairait partout une piste unique.
« L'an dernier, et l'autre mois, il me poussait à cette partie d'échecs, il semblait tenir à ce qu'elle se fît régulièrement. Aujourd'hui, il s'en désintéresse, il renonce sans peine à ses promenades nocturnes. Pourquoi a-t-il changé ? »
Le vent avait sauté au plein nord. Un mistral véhément fouaillait la rade. Entre les deux colonnes blanches des phares de la passe un grand navire sortait. Les flots mousseux semblaient céder d'eux-mêmes sous la propulsion tranquille de sa masse. Sa lourde fumée se clarifiait dans le vent glorieux; et le soleil allégeait sa coque sombre d'un frémissement doré.
— Quel est ce bateau? demanda Marie, qui l'avait aperçu en se retournant vers le port.
— Tu ne reconnais pas la Décastation ?
— Ah! oui, \di Dévastation, redit-elle... Sa phrase resta inachevée ; elle voulait dire :
« La Dévastation où était embarqué ton ami Bordes quand il nous a présenté son Eliza. » Mais ses yeux croisèrent ceux de Séverin, et il ne dissimula pas un rapide malaise sur le champ maîtrisé. Tant qu'elle ne se doutait de rien, il avait pu lui dérober l'existence de sa passion. Désormais, la pensée d'Eliza allait, à chaque minute, affleurer dans leur vie commune ; et seraient-ils capables de la taire indéfiniment, alors que leur intimité continuait, si profonde, si essentielle ?
Ils s'avancèrent en face de la barque dont le seul nom et la détresse enveloppaient pour tous deux un sens désespérant. Chargée d'eau, prise par le fond, elle continuait à osciller et gémissait contre l'arête de la roche. Les coups de mâchoire des vagues
ys LE FER SUR L'ENCLUMi:
avaient à moitié démoli son hordage. Des mouettes erraient alentour, se posaient sur la houle ou s'envolaient comme des feuilles que pourchasse le vent, et leur cri se levait au-dessus de la mer, pareil au grincement d'une girouette rouillée.
Un homme long et rude, ayant un mufle hirsute, une barhe grise bourrue et le teint brûlé de salure, debout au bord du talus, son chapeau rabattu sur les yeux, les bras croisés, examinait l'épave dans cette immobilité de fakir fréquente chez les vieux marins et les vieux bergers des montagnes qui, taciturnes, s'ankylosent au contact des solitudes impassibles. C'était un pécheur du Mourillon, célibataire et excentrique ; mais Séverin l'avait apprivoisé en lui faisant porter quelques succulentes bouillabaisses, un hiver OLi ses douleurs le tenaient au lit.
— Qu'en dites-vous, Vincent? jeta-t-il au passage. Je ne comprends pas ce qu'on attend pour la remettre à flot.
— 11 vaudrait mieux, répondit Vincent, enclin aux sentences, qu'il y ait une barque de moins et quatre hommes de plus. La barque, on trouvera du bois pour la refaire, les hommes, on ne les refera pas...
Lorsqu'après le tournant du promontoire, Séverin et Marie eurent devant eux la jetée des Vignettes, et la courbe fauve de la grève, ils remarquèrent, non loin des barques mises au sec, un groupe de gens penchés sur un objet invisible qui était à terre. De minute en minute, le cercle de ce rassemblement s'épaississait. Des soldats aussi regardaient du haut de la passerelle, devant les murailles à créneaux du fort dont la mer balançait l'ombre massive.
— Sans doute, dit Séverin, on vient de repêcher l'un des corps.
Ils pressèrent le pas, et, au moment où ils approchaient de l'avenue Duquesne, une vieille femme, son fichu noir au vent, agitant les bras, descendit, se précipita vers la foule amassée. Un remous se fit, un murmure courut :
— La grand'mëre au mousse ! M"'^ Vanino !
Les spectateurs s'écartèrent à sa rencontre; Marie et Séverin la suivirent jusqu'au cadavre étendu sur des copeaux de varech que la tempête avait amoncelés. Du sang était collé dans ses cheveux bruns, barbouillés, comme sa face, de boue et d'herbes marines. Il portait une blessure au crâne, et avait dû être tué, à Tinstant du naufrage, par la violence d'un choc ; ses traits n'indiquaient aucun vestige de terreur ni d'agonie.
L'aïeule se laissa tomber à genoux, se jeta sur lui, l'embrassant à plein corps, et, la bouche contre sa bouche glacée, elle l'appelait, l'implorait, essayait, avec ses mains crevassées et tremblantes, de soulever sa tête rigide.
— Ah ! ma belle tête, geignait-elle à bout de souffle. Est-ce toi? Non, ce n'est pas toi! Ce n'est pas vrai que tu es mort, mon Giulio, mon petitoun, mon beau petit Giulio ! Entends-moi, réponds-moi. C'est moi qui t'appelle, moi, ta vieille bique de même, moi qui t'ai nourri, moi que tu câlinais, moi qui n'ai que toi pour me fermer les yeux. Ah ! bon Dieu de bon Dieu! Aïe! Aïe! Non, non, voyez-vous, c'est trop !...
Son flux rauque de lamentations se perdit dans une plainte aiguë; son désespoir s'exaltait par le son déchirant de sa voix ; elle poussait vers les cieux l'antique ululement des mères qui ne veulent pas être consolées.
D'autres sanglots réglii^uaiÊnt aux siens, car la
BIBUOTHECA j
femme de Jaïne était là, maigre et jaune, entourée de ses huit enfants, dont le dernier, un marmot crépu, s'agitait sur son bras ; et, près d'elle, se tenaient le père, la mère de Soûlas et son oncle maternel, un savetier italien nommé Barbero, ressemblant, avec son œil dur, ses joues creuses et son nez crochu, à un oiseau de proie qui a longtemps jeûné.
La douleur de la vieille Vanino j^agnait toute la foule, Séverin lui-même avait envie de pleurer. Les cris de l'aïeule, le spectacle du cadavre irritaient ses afflictions, lui rendaient plus tangible l'imminence de calamités encore mal définies. « Pour qui souffrons-nous? » s'était demandé la pauvresse habituée à trouver des larmes dans son pain. Et c'était bien vrai qu'elle souffrait ijonr d'autres, puisqu'elle en avait « plus que sa part ». Or, la même poussière étant notre substance à tous, ne soufirait-elle pas véritablement pour lui, en son lieu, alors qu'il avait été, jusque-là, un homme trop heureux ? Mais que signifiait cet équilibre des peines et des joies, analogue aux équivalences de la matière dans le monde physique ? Il jugeait superflu de sonder ces gouffres et se bornait à réfléchir : « Si je me voyais trituré par le malheur comme cette femme, je saurais pourquoi je pâtis et pour qui. »
Cependant Marie toucha l'épaule de la désespérée; elle lui parla dune voix qui s'évertuait à rester ferme.
— Du courage, M"^ Vanino I Votre Giulio, ditesvous qu'il doit être en Paradis.
La vieille sursauta, et, se redressant, reconnut la dame rencontrée dans la nuit. Elle cessa de gémir, la vue inopinée de M""^ Lhostis desserra, pour un ins-
tant, la contention de son désespoir. Mais une horrible stupeur persistait sur son visaj^^e distendu, comme écarquillé par une grimace douloureuse. Ses joues, tuméfiées de pleurs, se tachaient de plaques violettes, deux cernes rouges enflammaient les orbites de ses yeux déments.
Marie, toujours avisée, pria l'une des femmes présentes d'aller prendre de l'eau à la plus proche fontaine. Avec son mouchoir elle lava le front du noyé, ses cheveux maculés de vase, sa poitrine et ses mains meurtries. Giulio restait, dans la mort, beau comme un lys coupé. La mort avait sculpté son masque blême, régulier malgré le pincement des narines, d'une harmonie qui faisait songer aux éphèbes de la Grèce héroïque ; un léger duvet fleurissait sa lèvre oii un sourire semblait s'ébaucher, et ses paupières, bombées en coquilles, à demi closes, donnaient Tillusion d'un sommeil dont ii s'éveillerait bientôt.
Cependant Séverin, entré dans le fort, en rapporta une des planches qui servaient aux soldats du poste à dresser leur lit de camp. On souleva le cadavre sur cette civière, le gardien prêta un drap pour l'envelopper ; d'une maison du boulevard, un petit enfant vint y poser des fleurs, des primevères, des fraisias et des jonquilles, qu'on lia en un boucjuet, pour qu'elles ne fussent pas éparpillées au vent.
Le funèbre cortège, s'ébranlant, monta vers le Mourillon, et la vieille Vanino reprit ses clameurs de pleureuse immémoriale.
Derrière elle, presque immédiatement, marchaient Séverin et Marie ; comme les porteurs s'engageaient dans Tavenue Duquesne, Séverin se détourna, regarda, par habitude, les champs nus de la mer que
\02 L\l. peu sur L'ENCLUME
fermait un ciel de porcelaine, éperdurnent limpide et froid, La Dévastation n'était plus, au large, qu'un point fumeux, et il pensait:
« 0 mensonge des apparences ! L'univers semble nous dire : « Soyez en joie. » Et la mort est dans tout. L'univers se moque de nous. Au delà de cette rue où elles résonnent, que sont les déplorations de la vieille Vanino ? Moins que le bourdonnement d'un moucheron. Qui les entend dans l'infini? Si la vie n'est pas une farce lamentable, c'est ailleurs qu'elle trouve un sens. »
La rencontre du cadavre et la tragédie de ce deuil avaient refoulé, pour lui et Marie, l'obsession d'Eliza. Mais, en montant, ils passèrent contre la villa qu'habitait M""' Lougrée : au fond de l'étroit jardin, par devant la terrasse exhaussée de quelques marches, des colonnettes roses soutenaient le surplomb du premier étage. La porte à claire-voie laissait distinguer, le long de cette véranda ouverte, des fauteuils de canne, et ceiui oij s'asseyait de préférence Eliza, avec un coussin que Marie avait brodé pour elle. D'une des fenêtres, la servante bretonne, Gorentine, austère et pâle comme une nonne sous sa coiffe du Folgoat, suivait des yeux le convoi du mort, et elle se signa. Séverin retombait dans ses nostalgies d'amoureux.
— x\ cette heure, Eliza a quitté Marseille; elle doit traverser la Grau. Ge soir, elle va coucher à Port- Bou...
Marie, de son côté, se laissait reprendre par la cruelle morsure d'une jalousie qu'elle s'évertuait à cacher, comme l'enfant de la légende gardait sous sa robe le renard qui le déchirait.
— Evidemment, songeait-elle, depuis l'automne, Séverin a changé. Tantôt absent, et je le croyais
tendu vers son œuvre d'écrivain. Tantôt tourmenté d'une frénésie de tendresse. Sa façon de m'aimer n'était plus la même... Déjà auparavant, alors qu'il ne connaissait pas cette créature, je devinais dans son affection je ne sais quelle inquiétude. Il semblait attendre, convoiter au delà de ce que notre amour lui donnait... Mais non, c'est absurde. S'il m'eût trompée, ne me serais-je pas aperçue moins confusément de certaines choses?
L'humiliation, pour Marie, était trop odieuse de convenir en face d'elle-même qu'elle avait manqué de vigilance ; et le désastre de son bonheur apparaissait tellement effroyable ! Pouvait-elle Fadmettre comme possible? Elle en chassait Fidée, rompait de son mieux la trame des réflexions accablantes.
— Séverin est bon, il est droit, il est l'homme du devoir, se redisait-elle à chaque minute. Je le calomnie, je suis indigne...
Malgré tout, de mt^nus faits qu'elle avait, sur le moment, négligés dans sa confiance, remontaient à la surface de sa mémoire, s'entrenouaient.
Une après-midi de novembre, elle était assise au salon, devant une fenêtre ouverte ; Eliza, debout près d'elle, feuilletait un livre, le dos tourné au jardin ; Séverin, tout d'un coup, sortit du pavillon, elle l'aperçut dans la vitre, elle fut secouée comme d'un frisson.
— Qu'avez-vous, ma chère? s'étonna Marie.
— J'ai froid, avait-elle répondu, en allant prendre son manteau dans le vestibule, et, là, Séverin avait pu lui parler, seul à seule, un instant.
Huit jours plus tard, M"'° Pradel, leur voisine de fraîche date, les avait invités avec les enfants à une partie de tennis. Séverin déclara qu'il n'avait pas le temps de s'y rendre ; Marie, qui aimait peu les allures
de M"'® Pradel, voulait refuser aussi. Se vérin/ en termes très vifs, insista pour qu'Albert et Ferdinand eussent la joie d'un goûter en compagnie de Laure et de Germain Pradel. Elle céda, et, pendant son absence, Eliza vint justement...
D'autres épisodes auraient pu lui ouvrir les yeux, si, chaque fois, d'excellentes raisons n'étaient venues tout ajuster. Mais, sans chercher loin, hier, cette odeur dont Séverin avait la barbe saturée, la concordance de sa sortie et de l'heure probable où Eliza avait disparu... Et pourquoi sa rentrée tardive, si contraire à ses habitudes ? La recherche des naufragés n'avait l'air que d'un opportun expédient.
Toutes ces présomptions, frêles en soi, prenaient corps depuis que le même fil sombre les resserrait. Marie se perdait dans le labyrinthe des hypothèses. Cependant, chaque fois qu'au tournant de ses incertitudes, elle arrivait devant cette vérité sinistre : « Eliza est sa maîtresse, il aime une autre femme que moi )>, frappée d'épouvante, elle se rejetait en arrière, essayait d'étrangler ses soupçons.
— Ce n'est pas vrai, je ne veux pas y croire ! Mais, si c'était vrai? i-ipostait la jalousie implacable.
Si c'était vrai ! Une sorte de fureur animale qu'elle n'avait jamais connue la lransper(;a de son aiguillon ; une rage la souleva.
— Je saurai, il faut que je sache, et... qu'il s'explique.
Sans y prendre garde, elle marchait plus vite et laissait presque derrière elle les femmes qui soutenaient la vieille Vanino. La violence de son tourment ne lui permettait plus de penser au cadavre ni à Taflliction de 1 aïeule. Soudain, elle la regarda, la vit se
traîner, trébucliaiite, les épaules ployées, comme une Mère de désolation montant la pente d'un Golgotha. Elle compara sa douleur à la sienne et se maîtrisa. Séverin, qui devniait son débat intime, s'inclina vers elle pour lui dire à mi-voix :
— Cette scène de mort te bouleverse ?
— Oh ! oui, murmura-t-elle. Haletante, elle appuya son mouchoir contre ses lèvres et réprima un sanglot.
— Veux-tu, fit-il plus bas, que nous nous en retournions ?
— Non, j'irai jusqu'au bout.
Dans la bouciie de Marie, alors que ses attitudes se maintenaient si énergiques en temps normal et si calmes, cet aveu d'une émotion trop forte pour elle accusait un trouble prodigieux. Séverin entrevit qu'elle avait deviné, que tout était perdu.
Le cortège atteignait le boulevard Grignan, et prit un mouvement presque rapide, à la descente, vers le faubourg. A mesure qu'il en approchait, la foule bruyante grossissait. Tout le Mourillon savait la catastrophe; on se précipitait autant et plus par curiosité que par compassion; dans ce Midi où les gens semblent toujours attendre des spectacles extraordinaires, les convois funèbres eux-mêmes sont du théâtre: le passage du noyé devint, en cinq minutes, un événement. Aux fenêtres, sur les trottoirs, les femmes et les enfants se pressaient, se penchaient en avant, et les voix roulaient, comme sur une grève de galets des houles déferlent.
Une personne imposante et fardée, coiffée pompeusement, sortit d'un estaminet et prit sous le bras, d'un air de protection, la vieille Vanino. C'était jyjme Pormieu, l'épouse du patron de YElisa, patronne elle-même d'un bar de la Grande Rue ; elle conser-
vait, malgré son deuil certain, sur son corsage noir, une chaîne d'or à pendeloques.
On grimpa la rue Saint-Jules, jusqu'à la « kasbali » des Vanino. Les chambres où logeait, avec ses petites filles, la polisseuse de marbre, étaient deux taudis assez misérables, qu'illuminait pourtant le reflet des sites : en face des fenêtres se développait le pylône rugueux du Faron, la frise de ses rocs gris investis de soleil, elle Coudon, à droite, infléchissait la déclivité magnifique de ses flancs calcaires audessus des combes vertes et des villages échelonnés comme des troupeaux en marche; ce fier horizon, coupé d'espaces arides, condensait la splendeur et la rudesse de la campagne toulonnaise.
— Mais qu'importe le paysage, se disait Séverin, puisque les yeux qui le voyaient ne le verront plus !
Deux hommes avaient enlevé le mort dans l'étroit escalier ; la vieille Vanino voulut qu'on le déposât sur son propre lit, plus honorable que la paillasse où dormait, de son vivant, Giulio ; elle arrangea les fleurs autour de sa tête, elle détacha du mur la palme bénite de l'autre année. Une voisine apporta de l'eau lustrale et des bougies. Marie, la première, aspergea le cadavre. Elle avait reconquis une apparence de sérénité. Gomme les gémissements reprenaient, excités par la rumeur qui emplissait la rue et les quatre étages de la maison, elle se retourna vers les assistants, et sa voix claire obtint le silence, quand elle proféra :
— Mes amis, ce n'est pas tout de pleurer; voulezvous prier avec moi sur ce pauvre petit?
Elle se mit à genoux, commença le Pater; le bourdonnement des femmes lui répondit. Le mort, entre les chandeliers allumés, semblail écouter dans sa
paix. Eu arrivant au verset : Pardonnez-nous... comme nous leur pardonnoiis^ Séverin, qui s'inclinait respectueusement, observa que les lèvres de Marie eurent une moue crispée où les mots divins se figèrent.
Ils s'en revinrent, après qu'il eut glissé dans les doigts de la vieille Vanino un billet de cent francs. Au retour, ils ne passèrent point devant la porte de j^^rne Lougrée ; ils suivirent la route de la mer, et peu de paroles furent échangées entre eux. Ce n'était pas la mort de Giulio qui les oppressait le plus, mais celle de leur félicité naïve; Séverin l'avait suffoquée en lui, depuis qu'Eliza détenait son cœur. A présent, chez Marie, des illusions venaient de succomber et ne pourraient jamais revivre. Leur simulacre de concorde durerait-il, dans la commune volonté de sousentendre l'unique chose à laquelle ils pensaient tous deux ?
Elle le quitta pourdonner aux enfants leur leçon d'écriture. Il retourna en son pavillon oij, sûr de n'être pas interrompu, il acheva son journal de la veille et commença une lettre à Eliza. Il s'était abstrait d'elle un long moment; ses délices redoublèrent à se renfoncer dans la contemplation intérieure de son idole, comme pour lui rendre avec largesse le temps qu'il lui avait dérobé. A la nausée du cadavre succédait une fringale de jouir plus exigeante. Au lieu de laisser entrer jusqu'à son âme cette rétlexion libératrice : (( Si la vie n'est pas une farce lamentable, son sens est ailleurs », il voulait conclure en sceptique : a Si la vie nous trompe, épuisons-en les joies, pour lui prouver qu'elle ment. » Et il chassait des avenues de sa conscience le tourment dont la menace l'avait, ce matin encore, assailli : « C'est à cause /le
toi, en expiation de tes fautes, que ces hommes sont morts, que ces femmes sont désespérées. » La vue de ses désordres avait été comme un éclair violet en pleine nuit, sur l'étendue d'un cloaque. Mais l'orage semblait accalmi ; et Séverin ne demandait qu'à retomber aveuglément dans sa bourbe.
Ce qu'il revoyait à cette heure, c'était les yeux d'Eliza, sa joue empourprée contre la sienne, c'était un bracelet à son poignet suave, l'intimité délicate d'un vêlement, la violence tremblante de ses caresses. Ainsi représentée comme en songe elle devenait trop désirable. Afin de se calmer, il vilipenda ses inutiles transports :
« Gomment le tour d'un visage, le son d'une voix, l'odeur d'un épiderme peuvent-ils suffire à mettre un homme hors de lui? »
Mais le charme d'Eliza allait bien au delà d'un attrait charnel. Plus que son corps^ il aimait son intelligence, ses bizarreries de sentiment, même ses aberrations. La sachant faible, au loin, et dans un état périlleux, il s'abandonnait à une compassion plus exaltée. En apparence il était, plus que jamais, son esclave ; il excluait le remords de songer : « Ne suis-je pas cruel pour Marie? Elle aussi va souffrir, et par moi. » Il s'évertuait à ne plus voir qu'Eliza ; pour VinUant, Eliza seule existait. La lettre qu'il lui écrivit prit sans peine l'accent d'une adoration totale. Non que son amour se déchargeât en tirades; exagérer lui répugnait, et il disait moins qu'il ne sentait; mais chaque mot exhalait une tristesse simple et insondable, l'impossibilité d'accueillir, loin d'elle, un atome de joie. Et son langage était sincère. Seulement il n'apercevait point la cause secrète qui exaspérait sa tendresse : sa passion se défendait contre la reprise des affections
LE FER SUR L^ENCLUME i09
légitimes, où la pitié, le bon sens, et sa première droiture tenteraient bientôt de le réintégrer.
Le soir, à table, bien que Marie demeurât contrainte, visiblement soucieuse, le naufrage soutint la matière d'un entretien facile.
— Cette histoire paraît l'avoir secouée à Texcès, dit à sa fille M. Burdéron.
— Oui, et j'ai la tête trop lourde pour rien faire de bon, ce soir, aux échecs.
— C'est moi, appuya Séverin, qui prendrai sa place, sinon sa revanche.
— Oh! avec toi, opposa le commandant, je suis certain d'être battu. Hier, c'était Austerlitz; tout à rbeure, je vais connaître Waterloo. Et puis, je te priverai de sortir. Non, n'en parlons plus.
Il accepta cependant, sur les instances de son gendre, d'engager la partie. Avant qu'elle commençât, les enfants étant montés, Marie, un journal entre les mains, dit à son père :
— Tu as vu l'assassinat de M"'*" Taru par son amie, M"^ Leioir?
Trois colonnes de récit amplifiaient ce drame parisien (jui allait alFriander quelques jours un public vorace de scandales, surtout quand ils salissent le monde élégant.
M'"'- Leioir, la femme d'un chirurgien en renom, avait découvert, par une lettre anonyme, que son mari était l'amant de M™"" Taru. Elle se rend, un revolver caché sous son manteau, dans la maison oii ils se rencontraient. Elle monte jusqu'à la porte de leur chambre et crie : « Jacques, ouvre-moi. Taru sait tout; il vous guette... Ouvre par pitié ; je viens pour vous aider. » M. Leioir ouvre à sa femme : « Jacques, reprend-elle, descends vite; Taru est en
bas ; empéche-le de monter. » Affolé, sans réfléchir que sa femme inventait la présence de Taru, lequel ignorait tout, le mari descend. M""*" Leloir pénétra dans la chambre, s'approcha du lit. Sa rivale était couchée. M"'*" Leloir lui vomit à la face tout ce qu'elle méritait d'entendre. L'autre riposte par un regard cynique et par cette phrase : « Ton mari n'est plus à toi. » Alors, M™*' Leloir tire sur elle cinq coups à bout portant, la laisse morte et sort. Au bas de l'escalier, elle croise son mari qui remontait sans avoir trouvé personne. « Monte vite, lui dit sa femme, elle {attend. » M. Burdéron, tranchant volontiers les cas scabreux mami militari, opina de M''''' Leloir :
— Elle a bien fait.
— Je l'excuse, ajouta Marie sans quitter Séverin des yeux. Si une femme qui trompe son mari n'est digne d'aucun pardon, que dire de la voleuse qui détruit un ménage sous le couvert de l'amitié î
— J'admire ta morale, ô chrétienne, releva Séverin dont l'intonation affecta une paisible ironie. Cet après-midi pourtant, ne t'ai-je pas entendu articuler : (( Pardonnez-nous... comme nous leur pardonnons ? » Etaient-ce des mots, ou crois-tu ce que tu récites matin et soir et dans la journée ?
Trop loyale pour contester l'objection, Marie n'en répliqua pas moins nerveusement :
— Prier, c'est plus facile que vivre selon sa prière. Mais quand une femme est outragée de la sorte, je conçois qu'elle se venge. Voyons ! Si je te jouais des tours avec un de tes amis, et que tu viennes à l'apprendre, tu pardonnerais de bon cœur au monsieur ?
Séverin se leva, et, d'un mouvement enjôleur, posa sa maia sur l'épaule de sa femme.
L\ù FER SUR L'ENCLUME 111
— Ma chère Marie, c'est un embarras que je n'aurai jamais à résoudre. Avec toi, je suis tranquille.
Il déploya la table verte, y apporta l'échiquier, et les deux pousse-bois s'installèrent. Séverin, quoiqu'il n'eût pas joué depuis plusieurs mois, manœuvra supérieurement. Toutes les fois qu'une agitation anormale stimulait son énergie, il devenait d'une lucidité foudroyante. Entre son partenaire et lui l'inégalité de force se manifesta dès les premiers coups au point que le commandant se laissa déconfire sans résistance et ne fut même pas humilié de sa déroute,
Marie suivait avec admiration la tactique de Séverin ; elle essayait par là de se rassurer.
« S'il était coupable, conserverait-il cette présence d'esprit? »
Sa foi agonisante en la fidélité de son époux se débattait encore contre son horrible doute. Mais, lorsqu'ils furent montés dans leur chambre, et au lit, leur lampe éteinte, ils comprirent de quel désastre la journée finie avait rompu leur bonheur confiant. Le baiser du bonsoir qu'ils se donnèrent n'eut pas le goût des autres baisers. Séverin aurait voulu s'endormir à l'instant; or, il sentait que Marie, dont le sommeil était habituellement si prompt, demeurait étendue, les yeux entr'ouverts, et qu'elle pensait. Sur leur traversin, pour la première fois, venait s'asseoir le Démon de l'insomnie. La sirène d'un navire brama au loin, dans la rade. Une chouette plaintive miaula le long des arbres. Séverin écoutait le silence de Marie, comme elle le sien ; ces deux silences étaient cruels. Les corps des deux époux se touchaient, et leurs âmes s'en allaient chacune vers des abîmes différents.
Séverin se gardait de questionner Marie : « Pour-
quoi ne dors-tu pas? » Il souffrait cependant de sa souffrance muette, plus que si elle lui avait dit : « Tu es un infâme, j'ai la certitude qu'Eiiza est ta maîtresse, je sais pourquoi Eliza dut partir. » L'un et l'autre avaient l'esprit tendu vers la seule Eliza ; et ils ne pouvaient, sans un éclat de tonnerre, prononcer son nom. Mais chacun raisonnait sur le conflit tacite, comme si l'autre fût absent, presque étranger. Tous deux s'isolaient au fond de leurs divergences hostiles, alors que le souffle de leurs poitrines se mêlait dans les courtines du lit.
Le débat que Séverin voyait insoluble prenait devant sa clairvoyance tardive une écrasante netteté. Les suites prochaines de sa faute s'écrivaient en lignes de feu sur le mur noir de son destin.
« Je suis un bourreau; Eliza est, à cause de moi, malheureuse. Marie l'est, peut-être, encore plus. Cela ne pourra pas durer. Il faudra choisir l'une ou l'autre... »
Et sa passion lui insinuait cette fausse logique qui traîne les faibles jusqu'au bout d'un crime commencé:
« Si tu as manqué, dans un premier essai, ta vie, refais-la selon ton instinct, va où le désir te pousse. »
Mais, cette femme qui était la sienne, à qui, solennellement, il avait passé au doigt son anneau, lui promettant de l'aimer jusqu'à sa mort — et il l'aimait toujours, quand même il la trompait, — l'épouse sans reproche et la mère de ses fils, allait-il la quitter comme un voyageur s'en va d'une auberge dont il est las?
Assurément, jamais il n'aurait Taffreux courage d'une rupture officielle et brutale. Il ne pourrait pas dire à Marie : « Je ne veux plus de toi, j'aime Eliza, je vais vivre avec elle », ni à ses enfants : « J'ai assez
de votre mère, je change de femme, et vous n'êtes plus mes fils, car bientôt j'en aurai d'autres. »
Par contre, abandonner Eliza, renoncer même à son amour, mentir en lui faisant accroire qu'il ne cessait pas de l'adorer; ou bien la poignardi^r d'un aveu impitoyable, lui signifier que c'était fini^ la vouer au désespoir, au suicide, ces alternatives le déchiraient, toutes, à ses yeux, inhumaines et monstrueuses, sans qu'il espérât une issue. Il se voyait tel qu'un assassin poursuivi par des limiers habiles et bloqué dans un couloir où il n'apercevait ni un recoin pour se blottir ni une fenêtre pour sauter.
Malgré tout, en face de cet épouvantable avenir, il gardait son sang-froid; et, peu à peu, l'équilibre animal qui persistait en son tempérament prévalut sur ses angoisses ; il se tourna vers la ruelle, l'ébuUition de son cerveau s'affaissa dans le sommeil.
Marie, jusqu'au matin, fut hors d'état de s'assoupir. Elle roulait à travers un tourbillon d'horreur; l'insouciance radieuse de sa jeunesse, le don ingénu d'elle-même, la possession de l'homme à qui elle était, l'estime oi^i elle le déifiait, sa dignité demëre, son illusion sur Eliza, tout cela, un seul moment l'avait culbuté, saccagé. En vain elle crispait son espoir autour de ce point d'appui fragile : « Quelle preuve en aije? » La vérité fatale serrait son cœur entre ses pinces et le tordait dans une inconcevable détresse.
— Il ne dort pas, je sais qu'il veille ; il sait que je ne dors pas non plus; et il se tait. S'il était innocent, il dormirait ; ou il m'interrogerait : « Marie, qu'as-tu pour ne pas dormir? » Il ne peut m'interroger, parce qu'il comprend que je devine. . .
Ainsi la chose était vraie, atrocement vraie !
Elle n'envisagea point tout d'abord les conséquences
(le ce naufrage, plus lamentable peut-être pour leur foyer que, pour les familles des pêcheurs, celui de la barque. Trois idées la suppliciaient, tantôt ensemble, tantôt alternant leurs tortures, et les combinant, les accouplant, les réitérant avec une férocité sans nom.
Elle se représentait le fait charnel de l'adultère, et ses instincts de femme amoureuse, son indignation d'épouse à qui on a dérobé son bien, se révoltaient contre Timage de cette étreinte; ce fut comme si des ongles de fer rougis au feu labouraient ses membres. {]i\ tel dégoût l'écœura qu'elle faillit sélancer hors du lit conjugal pour ne plus sentir entre elle et Séverin la maîtresse abhorrée. Si, en cette crise, elle avait tenu à sa merci Eliza, elle l'aurait tuée probablement, elle et le fruit de malédiction que portait son ventre.
Cependant, elle réprima la furie de ses sens martyrisés. Chez elle, cette tension de haine et ce besoin de vengeance ne pouvaient être durables . Elle demeura immobile, sans pousser même un soupir.
Mais elle se désespéra plus longuement d'avoir été dupe : on s'était joué d'elle, et elle n'avait rien empêché, rien vu. Elle se détaillait mainte et mainte circonstance où les deux complices avaient, presque sous ses yeux, entrelacé leurs manèges. Quelle hypocrite, quelle pervertie, cette Eliza! Marie la mettait audessous des plus abjectes prostituées. Aussi, par quelle sottise l'avait-elle introduite dans la familiarité quotidienne de son intérieur! Pourquoi cet aveuglement?
Plus que tout le reste, une pensée la crucifiait : Séverin ne l'aimait plus, elle ne comptait plus pour lui. Avec sa rectitude simpliste Marie ne savait admettre qu'il l'aimât et qu'il l'eût trahie. Elle s'était si déplprablement abusée sur son caractère. Si haut il
régnait dans SOU estime! Elle avait cru en lui comme une voûte a foi en la colonne qui la soutient. Sans doute, depuis qu'elle le connaissait, avait-elle discerné plusieurs de ses défauts, et d'autant mieux qu'il ne visait guère à les dissimuler : elle voyait sa paresse incertaine, son dédain de Faction pratique, son impatience de tous les jougs. Mais il colorait d'une grâce élégante les côtés faibles de sa nature. Ses insuffisances rétablissaient, entre leurs deux vies, un équilibre de valeur; elle le complétait, heureuse de sentir qu'il avait besoin d'elle, comme elle se reposait sur lui.
Maintenant il se dévoilait tel qu'un fétu de paille sur l'eau, un être sans constance, sans vertu, sans honneur même; car un homme d'honneur ne ment pas, et il s'était complu à lui mentir, simulant de la tendresse afin delà tromper mieux à son aise.
Par quels prestiges Eliza l'avait-elle précipité en cette déchéance? Elle n'avait pour soi que les faux brillants de son esprit. Il avait préféré une bas-bleu, minaudière et vaniteuse, à la femme qui l'aimait en toute simplicité.
— C'est la littérature qui Ta perdu. Le malheur est qu'il ait quitté la marine. Il aurait dû continuer sa carrière, modeste serviteur du pays, au lieu de se croire un artiste. Mon père avait trop raison ! Ahl s'il savait ce malheur, Séverin passerait un moment terrible. Je veux qu'il l'ignore, tant que je pourrai le lui cacher.
En songeant à son père, elle retrouva une première éclaircie de calme et de résolution. Son bonheur n'était pas seul en cause : elle avait à défendre, pour ses enfants, et devant tous, la dignité de son ménage. Que faire pour la sauver?
m, LE FER SUR LENGLUME
— Mon Dieu, implora-t-elle tout d'un coup, venez à mon aide. Est-ce vous qui mliumiliez, parce que j'étais trop heureuse ? Que votre volonté se fasse, et non la mienne. Mais inspirez-moi quelle conduite je dois tenir, et ramenez à vous celui que j'ai mal su aimer.
Car elle l'aimait encore, d'un amour blessé, pantelant, plus profond peut-être qu'avant cette commotion. Ce n'était pas lui qu'elle jug^eait le plus criminel. Dès qu'il reviendrait au devoir, elle lui pardonnerait sans une ombre de rancune. D^aiileurs, elle réfléchissait que, si Eliza l'avait totalement dominé, il n'aurait pas mis tant de soin à l'engourdir elle-même dans une paix menteuse. Elle gardait sur sa rivale cet immense avantage : Séverin vivait près d'elle; jour par jour, heure par heure, elle pouvait le reprendre, détruire en lui la présence imaginaire de rautre. Seulement, que de tact, de mansuétude et de fermeté exigerait cette reconquête ! « A cheval dur, selon un mot du commandant, il faut un mors léger. » Elle le connaissait : un geste sec, un mot froissant suffirait à tout perdre avec lui. Et, tant quEliza serait au loin, la victoire serait possible. Mais, quand cette misérable le reverrait...
A la vision de ce retour Marie vibrait toute d'un si âpre courroux qu'elle en écarta rudement la perspective. Elle tâcherait de rester douce et patiente, d'obtenir, à force d'affection, qu'il promît de rompre.
L'aurore la trouva triturant sa souffrance, s'acharnant à la broyer, pour ne pas être broyée par elle.
Séverin, au long de son sommeil, s'était retourné vers sa femme; elle le regardait dormir, dans la clarté sourde qui passait entre les volets clos. Sa joue s'appuyait sur son bras étendu. Sa figure énon-
çait un calme surprenant : avec sa barbe en pointe, son nez aquilin, ses paupières très arrondies, et ses lèvres rubicondes où ses dents entreluisaient, il ressemblait à rHoIopherne endormi dont Juditb va couper la tête. Elle le sentait né pour une illusion de volupté et de puissance; son front sans ride n'accusait ni lassitude ni souci.
— Comme la beauté d'un homme, pensa-t-elle, peut être la fausse image de son âme ! Vraiment, à le voir ainsi, qui se douterait qu'il ne m'appartient plus?
Elle se glissa légèrement hors des draps pour aller se vêtir dans son cabinet de toilette. Une journée radieuse se levait sur le monde. Devant l'azur liquide et tremblant du matin, Marie se rappela une phrase de Méliisine qui l'avait enchantée comme une merveille :
« Le ciel de cette aurore est tel qu'un vase d'eau brillante qu'une jeune fille tient droit sur son épaule, et pas une goutte n'en est perdue. »
Littérature de virtuose ! se disait-elle à présent. Guitarisme creux! A quoi bon s'exalter dans des métaphores d'extase, si l'on ne fait autour de soi que de la douleur et des ruines ?
Elle se dévisagea dans son grand miroir ovale cerclé d'ébène; à sa mine défaite, elle mesura quelle agonie elle avait soutenue. Maintenaiit, la courbature de ses angoisses brisait ses muscles; toutes les heures dé la nuit tintaient dans son cerveau martelé; la contention de l'insomnie brûlait ses yeux. Elle sonna; comme d'habitude, x\line monta pour la coiliér.
— Oh! s'étonna la soubrette, madame est-elle jaune ce matin! Est-ce que madame serait souffrante ?
— Je ne suis pas très à mon aise, répondit simplement Marie, depuis l'émotion d'hier... ça n'est rien...
Pendant qu'Aline débrouillait, sur les épaules de sa maîtresse, les cheveux massifs, épandus comme une pluie vermeille, son bavardage courait assez librement; elle ne manqua pas de faire allusion au théâtral assassinat de M""® Taru.
— Si toutes celles dont les maris fréquentent imitaient M'"*' Leloir, il n'y aurait pas assez de revolvers chez les marchands de la planète. Moi, quand je me mettrai avec un homme, je lui dirai d'avance : « Tu sais, si tu me passes cette pièce, je te vois venir, hein! Mais je t'en débiterai la monnaie, trois fois pour une...
En achevant cette déclaration avec son impayable accent, elle visa M""® Lhostis de son œil narquois, non sans une nuance d'apitoiement qui signifiait :
— A votre place, et taillée comme vous êtes, je saurais rendre Monsieur jaloux.
Marie la tança de sa morale effrontée, et lui fit entendre qu'une telle conversation lui déplaisait. Aline, c'était vraisemblable, avait surpris Séverin se promenant avec Eliza; elle ne demandait qu'à être interrogée. Marie, quelle que fût sa faim horrible de savoir, répugnait à mettre dans sa confidence une servante dont elle n'avait jamais été sûre. Pourtant son coup d'œil et la malice équivoque de ses propos la laissèrent plus exaspérée. Aline semblait avoir, dans la fente de la plaie vive, fait gicler du jus de citron; et elle jouissait d'une cruauté qui se donnait des airs d'innocence.
Celte nouvelle aigreur confirma la décision de Marie :
— Ce n'est pas Aline que je questionnerai, c'est lui\ et tout à riieure.
Mais comment ouvrir l'irrévocable entretien? Elle, si résolue, elle en tremblait. Où cbercherait-elle de la force et du conseil, sinon là d'oii elle était certaine d'en recevoir?
— Aline, dit-elle aussitôt babillée, je vais à Saint-Flavien. Si monsieur descend avant que je sois rentrée de la messe, vous le prierez de ne pas m'attendre pour déjeuner.
En bas, elle s'arrêta au seuil de la cuisine, appela Philomène, ayant des ordres à lui donner. Philomène, attablée devant un bol épais de café à la crème, se leva sans empressement. Quadragénaire, bourguignonne d'origine, elle représentait l'espèce inféconde de la vieille fille faisant sa pelote en une maison où l'on mange bien. Son petit nez mutin assis entre des joues vernissées de graisse, rutilantes comme des pampres au soleil, correspondait à une bouclie sinueuse, finement dégustatrice qui s'enfonçait dans un triple menton. Ses tournedos et ses entremets étaient mémorables ; on pouvait se mirer dans les cuivres de ses fourneaux. Seulement, elle tolérait mal les observations sur ses marchés et qualifiait « madame » de « regardante » parce qu'elle exigeait des comptes. Comme Marie lui demandait, cette fois, quel prix elle avait payé, la veille, un kilo de beurre au coquetier :
— Cinq francs, madame.
Marie s'étonna que l'approche de la semaine sainte fît renchérir pareillement cette denrée :
— Mais, madame, répliqua Philomène, piquée au vif, il y a beurre et beurre. Et puis, continua-t-elle en détachant avec colère son tablier, si c'est en moi
lio LE FER SUR L'ENCLUME
que madame n'a plus confiance, elle peut essayer une autre. Elle verra!
Un reg-ard prescjue insolent aggrava cette menace de démission, .^larie, dans les aifros oii elle se débattait, n'était point d'humeur à subir les bourrasques de Philomene; elle fut tentée de la prendre au mot. Cependant elle se domina et répondit d'une voix contrainte :
— Quelle mouche vous pique aujourd'lmi, Philomene ? Je vous pose une question, je ae vous accuse pas.
Ce deuxième incident, tout vulgaire qu'il fût, la contrista plus encore que la saillie d'Aline. L'attituile des domestiques est un baromètre de l'opinion, dans un quartier ou dans une ville. Dès qu'ils flairent chez les maîtres un désordre, ils battent en brèche l'autorité qu'ils détestent; ils élargissent, comme des rats, la lézarde du mur où ils se sont insinués. Pour que Philomene prît un ton d'arrogance, il fallait qu'une rumeur eût déjà trotté, de porte en porte, sur le départ d'Eliza. Si le bruit serpentait jusqu'à M'^^ Lougrée, quelle mégère se déchaînerait contre Séverin !... Marie se hâta vers l'église, dont la villa était fort loin.
Pendant son absence, Séverin s'éveilla et descendit. Aline lui communiqua « ce dont madame l'avait chargée d'avertir monsieur )>. Marie ne lui ayant pas annoncé la veille son intention de sortir, il en fut inquiet, irrité.
— Sans doute se prépare-t-elle, 'dans la prière, au débat douloureux. Ou je parierais qu'elle est au confessionnal, à déblatérer sur moi... Cet état aigu ne peut se prolonger. Si elle accepte et se résigne, c'est bien. Sinon, il me faudra prendre un parti.
Albert et Ferdinand, qui déjeunèrent en sa compagnie, le harcelaient, comme toujours, d'insatiables « pourquoi ». Il répondait des paroles vagues, les écoutait à peine jaser. Un mauvais vent revenait sur lui; sa volonté s'inclinait vers de plus graves défaillances. L'explication avec Marie, qu il prévoyait imminente, rebutait son orgueil, accablait toute son âme ; pour l'esquiver, il aurait voulu s'enfuir au creux d'une caverne ou... dans les bras d'Eliza.
Il entendit le commandant, sur le palier de sa chambre, battre lui-même « ses effets »; car M. Burdéron n'admettait personne au soin de son vestiaire, et, à jour fixe, tous les jeudis matins, il « en passait la revue ». Cette régularité maniaque du vieux militaire, Séverin la jugeait maintenant ridicule, « agaçante ^), comme si elle imposait à la maison le pli d'une discipline périmée.
Seul, il traversa le jardin, et Lion, le petit dogue, gambada au-devant de lui, jappant, lui mordant les jambes. Il ne se baissa point pour le caresser; même il le repoussa du pied, tandis qu'il approchait du pavillon, son refuge.
Il y pénétra sans joie, se doutant que Marie ne tarderait pas à rompre sa solitude. Aussi se garda-t-il de reprendre son journal intime ou sa lettre à Eliza. Il feuilleta le manuscrit de sa Mélusine, relut les dernières pages écrites, afin de se remettre au ton du sujet. La scène qu'il avait esquissée était l'épisode de Raymondin, jaloux, qui viole son serment, et suit sa femme, au crépuscule, quand elle disparaît dans les bois. Séverin pressait l'idée de ses propres hantises, pour en extraire une émotion poétique. Ce travail, au bout d'un moment, l'apaisa, convertit sa peine en une jouissance de pensée; ce n'était plus lui qui souffrait,
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mais un Moi imaginaire dont il contemplait l'anxiété. Soudain une idée l'interrompit.
— L'artiste est un monstre, si, au profit de son œuvre, il entretient ses tourments ou ceux des autres, s'il cultive des abcès pour les décrire. Je n'en suis pas là. tout à fait. Mais je ressemble au prêtre mexicain qui avait poignardé une femme, par jalousie; et, tandis qu'elle râlait, afin de couvrir ses plaintes, il chantait des psaumes en s'accompagnant à l'harmonium. Mon âme crie de détresse, et je m'évertue à ne pas l'entendre, à ne pas entendre gémir mes victimes...
Le sable de l'allée craqua sous un pas rapide. Le cœur de Séverin eut comme une pause dans ses battements. Il quitta sa table de travail; debout contre sa bibliothèque, il prit au hasard, entre ses doigts, un livre à reliure gaufrée d'or, au dos jaspé, exemplaire ancien du Faust de Marlowe ; il l'ouvrait, lorsque Marie poussa la porte du pavillon.
Elle entra en coup de vent, mit sa main devant ses yeux, comme éblouie par la réflexion bouillante du soleil sur la rade. Elle embrassa d'abord Séverin; ils échangèrent le bonjour de chaque matin, puisqu'ils ne s'étaient pas vus. Mais, tout de suite, elle s'assit sur le divan, dit avec un sourd étoufiement dans la gorge :
— Mets-toi là; que nous causions.
Il essaya de se dérober et affecta encore une surprise.
— Quelle figure as-tu donc, Marie? Que se passet-il?
Elle lui prit les mains, l'attira près d'elle impérieusement, et, déjà raffermie :
— Ecoute, Séverin, commença-t-elle. J'ai une chose
à te dire qui me trouble affreusement. Il faut que je parle, j'aimerais mieux mourir que de vivre une heure de plus dans mon doute. Eliza est partie; personne ne comprend rien à son acte. J'ai foi en ton honneur; jure-moi simplement que tu ne savais rien de sa fuite, que tu n'y es pour rien.
A rintonation de cette mise en demeure, solennelle et suppliante, s'adjoignit l'éperdument des yeux qui adjuraient Séverin, qui le transfîxaient. A travers les prunelles de Fliomme qu'ils interrogeaient, leur insistance violentait le mystère de sa faute, le lui arrachait. Marie jouait dans cette minute le tout d'elle-même et de ses enfants; la défense de Se vérin allait-elle tenir contre le désespoir de son assaut?
Au lieu de répondre, il la regarda, livide, égaré. Le masque heureux de son visage s'était brusquement dissous; il avait l'air d'un cadavre; l'aveu qu'elle déchiffrait dans sa stupeur la consternait, elle aussi, la défigurait. Ils restaient, en face l'un de l'autre, comme deux ruines d'une vie dévastée.
— Alors, put-elle enfin murmurer, c'est vrai !
Il fit signe que : oui. Elle joignit les mains en les tordant, les laissa retomber. Il s'abattit sur son épaule, et, tel qu'un enfant au désespoir, il sanglota. Une sorte de râle spasmodique sortait de sa poitrine; sa douleur épouvanta presque Marie, et pourtant elle se sentait allégée.
— Ah! reprit-elle, je savais bien que tu ne mentirais pas jusqu'au bout... Mais comment, toi, toi, mon ami? Je m'en doutais, j'avais horreur d'y croire. Qu'avais-tu donc à me reprocher? Que te manquait-il dans notre affection ?
Lentement, il releva la tête, enlaça Marie de son bras. Il ne pouvait encore parler; cependant, ses
124 LE FER SUR LEiNCLUME
sanglots diminuaient. Chez lui, les explosions du cœur étaient furieuses, mais brèves ; déjà, son intellig'ence rassemblait les rênes de sentiments en désarroi. Humilié, sans devenir humble, il ne consentait pas à implorer de Marie son pardon. Le pouvait-il, à moins de rompre avec sa maîtresse? Or, il s'imaginait Eliza présente, spectatrice de sa défaite, et une honte le prenait, devant elle, d'avoir si vite capitulé. Malgré tout, il se voyait libéré, lui aussi, d'un faix terrible : il n'aurait plus à simuler la vertu, et il ne s'était point chargé d'un faux serment. Ses lèvres se desserrèrent; avec une désolation réfléchie, il articula :
— Ma pauvre Marie ! Va, je te plains, et je taime: je n'ai pas vécu, un seul jour, sans t'aimer. Tu es bonne, tu es parfaite, tues sûre comme une étoile qui n'erre jamais dans sa route. Toutes les précautions que j'ai prises, c'était pour sauver tajoie. Je voulais, à tout prix, que tu fusses heureuse, quand même. Et Dieu sait s'il m'en a coûté de mentir. Mais ne cherche pas la ca^^se; j'ai été faible, j'ai été induit en tentation, rien de plus.
— Hélas I soupira-t-elle, je le vois trop. Moi qui te croyais un homme de caractère... Pouvais-tu oublier, lorsque tu étais avec l'une, ce que tu avais dit à l'autre? Répéter les mêmes mots tendres, refaire les mêmes caresses, une heure après. C'est donc si peu l'amour d'un homme ! Mais ce n'est pas toi, le plus fautif. Elle, ce qu'elle a fait reste abominable. Sa fausseté m'indigne encore plus que sa malpropreté. Quand je pense qu'27 ij a deux mois elle osait me dire : « Vous êtes une femme chanceuse, de posséder un mari fidèle. Ma tante prétend que c'est un oiseau si rare !»
— Marie, tu es injuste, protesta-t-il sans violence, d'un ton douloureusement convaincu. Il est fatal que tu sois injuste. Mais, je t'assure, elle avait pour toi une aftection vraie. Le plus grand obstacle qu'elle m'opposait, c'était sa répugnance à trahir ton amitié. Toi-même, au début, tu la défendais contre mes préventions. Je l'ai entraînée; elle est fragile, elle a préféré son bonheur au tien. Que veux-tu ! Elle m'aimait.
Marie se redressa, et haussant les épaules.
— Elle t'aimait ! Tu es assez naïf pour l'avoir crue. Elle est plus fine que nous. C'est une rouée qui n'en est pas à son coup d'essai. Es-tu seulement certain que l'enfant soit de toi ?
Il dégagea le bras dont il reprenait Marie, et se recula, blessé au plus intime de sa passion.
— Marie, fit-il âprement, je suis un criminel, je le sais; tu peux m'accabler, moi, jusqu'oii tu voudras. Mais tu sens la limite. Prends garde de tout briser, en me brisant. Quelles raisons ai-je de croire en toi, sinon que j'y crois, parce que jamais aucun signe ne m'a dénoncé que je ne devais pas y croire? Depuis que j'ai connu Eliza, je n'ai pas surpris une seule raison de douter...
— Ah! tu l'aimes! interrompit-elle. Nous sommes bien malheureux.
Elle fondit en larmes, cacha son visage dans ses mains ; les pleurs qu'elle n'essuyait pas roulaient entre ses doigts. Séverin pensait aux pleurs de Vautre, l'avant-veille; il assistait à ses deux œuvres, et il ne pouvait pas plus sacrifier Eliza pour Marie que Marie pour Eliza. Le silence fut, quelques instants, si dur qu'il semblait à tous deux irrémédiable.
Cependant Marie s'arrêta de pleurer; elle regardait
dans le vague, et, machinalement, chiffonnait avec ses doigis la bordure d'un des coussins; le coussin glissa sur le divan; à Tendroit de la tapisserie qu'il masquait le soleil éclaira de minces rayures, la trace d'ongles pointus qui, en se crispant, avaient presque fendu le papier. Marie, tout à coup, fut saisie par l'étrangeté de ces écorchures :
— Ah ! cria-t-elle, je comprends. C était ici, chez moi. Oh ! Timmonde !
Elle bondit du divan, et se dirigea vers la porte; elle allait sortir. En cet instant, Séverin, avec un désespoir indicible, l'appela :
— Marie !
Elle se retourna, le considéra qui s'avançait, les bras étendus.
— Marie, supplia-t-il, pourquoi es-tu venue à moi ce matin ? Etait-ce pour me dire : « Tout est fini entre nous? )) ou pour me dire : « Je te pardonne? »
La poitrine de Marie se souleva, comme si son cœur dilaté voulait la rompre.
— Je te pardonne, prononça-t-elle, les yeux dans les siens, oui, je te pardonne de toute mon âme. Mais tu vois ce qu'il me faut souffrir; aie pitié de moi.
Ils s^étreignirent sans un mot de plus, ainsi qu'on s'étreint devant le cercueil d'un mort aimé. Elle se retira vivement, penchée sous son ombrelle, pour que personne n'eût le loisir d'observer ses orbites rougis, ses joues tuméfiées. Séverin s'affaissa sur une chaise, écrasé par sa misère et par la sublimité de Marie. En face du cadavre de leur premier amour il demeurait interdit, désemparé. Sa chimère de vie voluptueuse tombait aussi en pourriture, devant la vérité de sa faute. Son œil morne fit le tour de ce
pavillon d'émeraude qui avait été, pour lui, le lieu des folles délices et des méditations vaines. Au-dessus de sa table pendait contre le mur une palme de Judée, délicatement incurvée, dont les pointes roussies portaient la brûlure du soleil natal ; Séverin l'avait coupée à Jérusalem, un dimanche des Rameaux, dans un jardin proche de Gethsémani.
— De tout ce que j'ai là, pensa-t-il, cette palme est peut-être l'unique chose qui devrait ne pas mourir.
11 se leva, prit son chapeau, et descendit vers la mer, après avoir fait. claquer derrière lui la porte du pavillon; car, plus jamais, il n'y voulait rentrer.