‹ Fer sur l'enclumeChapitre 4 sur 11 · FLUCTUAT NEC MERGITUR · texte numérisé non relu

FLUCTUAT NEC MERGITUR

Elie Gourvennec, Fancien quartier-maître, habitait, aux Favières, sur la route sauvage du Coudon, une bastide délabrée que les g-ens du pays surnommaient Fermitag-e ; et c'était bien en effet la maison d'un ermite. Alors que les Bretons devenus Toulonnais, « les ker-mocos », s'ag-glomèrent, pour la plupart, dans les banlieues de Claret et de Yalbourdin, il s'était approprié, comme un ascète, le refuge de ce vallon ; il n'en descendait guère que pour aller, tous les trois mois, au Trésor, toucher sa solde de retraité, ou, le matin, pour entendre la messe à l'église de La Valette et prier, au cimetière, sur les tombes de sa femme et de ses deux filles.

Il aimait vivre à sa guise, parce qu'au service il avait longtemps pâti d'être subordonné, comprimé. Mais il ne vieillissait point en solitaire par haine de ses semblables; sa vie de marin l'avait habitué au silence et à la concentration, il y persévérait à son insu. Son àme était celle d'un Trappiste, simple et grave; il s'isolait des hommes, pour mieux trouver Dieu.

Chaque année, aux alentours de Noël et do Pâques, il rendait visite à Séverin. La fidélité de sa gratitude persévérait dans cet hommage. Séverin aussi allait le voir quelquefois, touché de sentir « à lui » son vieux compagnon. Ils commémoraient leurs années de mer; si distantes que fussent leurs deux vies, ils fraternisaient par des similitudes de race et de tempérament.

Lorsque la fuite d'Eliza devint une nécessité, il décida, passant outre ù un scrupule, que sa maîtresse adresserait ses lettres chez le pieux Gourvennec. Cette fois encore, un mensonge s'imposa; jamais Gourvennec n'eût consenti à servir une correspondance adultère. Séverin la présenta comme venant d'un ami réfugié en Espagne, à la suite de spéculations désastreuses, et qui tenait à lui écrire dans le secret le plus inviolable. Seulement, l'écriture aurait dénoncé une femme ; c'est pourquoi il avait remis à Eliza des adresses toutes préparées, selon le nombre des semaines probables que durerait son exil, et tracées par lui d'une écriture contrefaite.

Dès qu'il présuma parvenue à destination la première lettre, une stridente impatience le harcela de courir la prendre. Depuis son éclaircissement salutaire avec Marie, ses dispositions à l'égard d'Eliza n'étaient plus les mômes. Il comprenait que cette liaison avait ses mois comptés; mais il repoussait à un avenir indéfini l'acte décisif qui fen dégagerait. Pour l'heure, n'était-ce pas un devoir de continuer son appui à celle qu'il avait mise dans un sombre embarras ? L'appel de ce devoir rendait un son d'autant plus impérieux qu'un amour vivace en soutenait les injonctions.

Un matin donc, vers la fui de mars, il partit à

bicyclette du côté de la ville ; le motif avoué de sa course était un achat de titres avantag^eux qu'il songeait à faire au Crédit lyonnais ; si, plus tard, il se voyait contraint d'expliquer la petite brèche des dix mille francs, ou même si elle restait inaperçue, il voulait l'avoir, tout de suite et correctement, rajustée. Mais la lettre d'Eliza l'intéressait plus que ses affaires. Il prit à grande allure la route de La Valette, et, la quittant aux Terres Rouges, s'enfonça vers le chemin antique de la montagne.

Le coup de neuf heures, à l'horloge du bourg, martela le silence des champs. La matinée, sans vent, sans soleil, approfondissait leur quiétude. Une buée de printemps, chaude et blanche, fumait dans le ciel vague. Se vérin montait ayant à sa gauche la muraille du Faron, gigantesque, çà et là hérissée de pins, et, à sa droite, plus haut que les cyprès des collines et les bois de genévriers, le promontoire du Coudon, imposant comme une acropole mystique. Des cactus, des agaves poudreux fermaient la terrasse d'une villa brune et vétusté. Sous les touffes cendreuses d'oliviers décharnés s'égayaient des blés verts et drus, des carrés de fèves en fleurs qui sentaient la violette. Un jeune paysan, plus loin, labourait avec un cheval entre les arbres. Les clochettes d'un troupeau de chèvres cheminaient au creux d'un sentier. Une douceur italienne tempérait l'africaine austérité de cette soUtude.

Le bastidon que Gourvennec louait cent francs par an avoisinait un édicuie en ruines, jadis chapelle dédiée à sainte Glaire où venaient des pèlerinages. Les murs de sa bicoque, d'un jaune brûlé, se discernaient de loin parmi les oliviers grisâtres. Se vérin fut joyeux d'en approcher : la lettre attendue l'épe-

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ronnait, et, dans son nouvel état d'esprit, le contact de Gourvennec l'attirait comme une aide libératrice. Il l'aperçut qui rempaillait une chaise, assis contre la façade, sur un banc de pierre inégal et usé. Un livre, sans doute une Bible, était ouvert à côté de lui.

— Commandant, dit Gourvennec, s'empressant à sa rencontre, et touchant son béret bleu, vous avez deviné que j'ai pour vous quelque chose.

Il accompagna cette bienvenue d'un sourire naïf, tel qu'on en voit aux lèvres des Saints, sous des porches d'anciennes églises. Chaque fois que Séverin le revoyait, il lui trouvait une ressemblance avec les personnages en granit qu'il avait, enfant, vénérés sur les calvaires de Bretagne. D'humble stature, mais solide et trapu, avec une barbe d'un gris laineux, des yeux ronds, singulièrement bleus, et un nez camus, tant soit peu rouge, Gourvennec représentait une figure d'homme primitif, d'une animalité robuste épurée par le détachement des malices et des convoitises, établi dans une paix monastique et transcendante.

— Vous avez pris chaud en route, commandant ; que pourrais- je vous offrir à boire ?

— Un peu d'eau, Gourvennec, de votre eau merveilleuse.

Gourvennec alla chercher dans sa cuisine une des deux écuelles en bois qu'il possédait, et Séverin le suivit auprès du puits dont l'aspect excitait toujours son admiration : un lierre énorme, touffu et vaste comme l'ombrelle d'un pin parasol, en surmontait le toit arrondi ; les racines de l'arbre étaient scellées dans les pierres de la margelle, et ses feuillages accroissaient la fraîcheur du puits. Une bande d'oiseaux, c( des têtes noires », pillaient les graines mûres

du lierre ; au bruit des voix, ils prirent leur vol. Séverin but avec volupté l'eau limpide et iroide, tirée pour lui.

— Je ressemble, dit Gourvennec, à la pauvre Samaritaine, quand elle-ofïrit au Maître...

— Taisez-vous, mon vieux, coupa Séverin en lui touchant familièrement Fépaule, je suis le plus ignoble des pécheurs. Mais vous, Dieu vous a béni ; vous êtes un saint et un heureux.

— Pas un saint, ne dites point ça, commandant. Heureux, oui, d'ufi bord, je le suis trop, malgré que ma pauvre femme et mes filles me manquent. Mais je sais où elles sont...

En écoutant cette réflexion : Je le suis Irop, Séverin se rappela ce que lui disait d'analogue Marie, Fautre soir.

— Pourquoi trop ? Vous avez le bonheur impossible à perdre, la béatitude des doux et des purs qui, seuls, posséderont la terre. Priez pour moi, j'en suis loin...

Il se tut brusquement et détourna la tête. Gourvennec n'osa pas l'interroger ni s'ouvrir davantage à lui. Breton timide, peu expansif comme Séverin luimême, il gardait, en outre, devant son chef d'autrefois, une déférence circonspecte. Il le laissa pour monter dans sa chambre et rapporta la lettre qu'il tendit bonnement, à mille heues d'en soupçonner le contenu.

Séverin, si âpre que fût son avidité de lire Eliza, prolongea, quelques instants, sa visite. A la vue d'un tas de bois bien empilé, il s'enquit d'oii Gourvennec le ramassait.

— Du lierre de mon puits. J'en ai eu, cette saison, trois cents kilos.

Gourvennec montra son potager, ses aulx, ses

lonriales, ses poivrons; toute sa subsistance était là, car il ne touchait jamais à la viande, par un principe d'abstinence pénitentielle où se mêlait un respect des créatures apparentées à Thomme, image de Dieu. A rentrée de la salle basse, obscure parce que les rameaux d'un figuier s'abaissaient devant Tunique et étroite fenêtre, un gros chat roux et une très vieilli' poule se tenaient compagnie, dos contre dos. La poule avait ]'air d'un squelette qu'habillaient des plumes frileuses et fripées ; sa crête exsangue pendait sur son œil inerte. Gourvennec lui jeta des miettes do pain, du pain qu'il cuisait dans son fournil ; elle se dégourdit lentement pour les atteindre ; à mesure qu'elle picorait, l'appétit de vivre se ranimait en ce fantôme de volaille; sa crête se redressait avec de petits mouvements joyeux.

— C'est drôle comme j'aime les bêtes, observa Gourvennec; ma poule a treize ans et je voudrais qu'elle ne meure point. Dire qu'au temps oii je naviguais, j'avais mon brevet pour tuer le bœuf; je me plaisais à le tuer, et, quand il était tombé, je me régalais d'un verre de sang chaud.

Séverin eut la fantaisie de savoir quelle influence avait transformé Gourvennec, le portant vers les hauteurs de sa vie mystique.

— Vous vous rappelez, expliqua le quartier-maître, l'abbé Martureau, cet aumônier vendéen que nous avions sur le Formidable ; il me prenait à part quelquefois, il me révélait des choses extraordinaires, je n'ai pas pu les oublier. Et puis, voyez-vous, commandant, nous croyons nous diriger comme nous voulons. Mais le timonier nous manœuvre oii il veut qu'on aille. Il y a des âmes qui font tout pour se perdre, et elles n'y parviennent jamais.

Séverin laissa tomber le propos ; la justesse inconsciente des allusions le perçait trop au vif de ses faiblesses ; il avertit Gourvennec qu'il reviendrait la semaine d'ensuite, et sauta sur sa bicyclette, en homme dont les minutes valaient de Tor.

Arrivé au tournant du chemin, il mit pied à terre, décacheta fébrilement la lettre, deux feuillets de papier pelure, écrits, selon le goût d'Eliza, avec de l'encre violette.

Ses yeux agiles la dévorèrent jusqu'au bout; puis il la relut lentement, attendri par le son de voix qu'il percevait au travers des mots. C'était bien l'accent de désolation attendu, l'élégie de la tourterelle isolée.

« Que te dirai-je, ô mon ami ? Je t'ai juré d'être vaillante, et je veux l'être. Mais, hors de toi, le monde m'apparaît vague, comme dans urt train qui roule, des fumées courant contre la portière d'un wagon. Une salle de théâtre vide durant un entr'acte, telle est, sans toi, ma vie. Tu te souviens du mot de Valentin dans Les deux gentilshommes de Vérone : « Est-ce que le chant du rossignol est une musique (' pour moi, quand Silvia n'est pas près de moi pen- « dant la nuit ? »...

« Le peu que j'ai entrevu de l'Espagne et de Barcelone me laisse indifférente. Cette Rambla, ce défilé de carnaval tous les soirs jusqu'à trois heures du matin, tout ce tapage de fête me fatigue et me heurte. Seule, dans ma chambre, lorsque le crépuscule tombe sur moi, je crois être une noyée qui suffoque. Les idées mauvaises se relaient pour me torturer. Je voudrais m'anéantir, ou dormir jusqu'à ce que je sois délivrée, dormir comme dort la terre, dans l'attente du renouveau. »

Elle réservait quelques sommaires détails à la pen-

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sion de famille où elle s'assurait un gîte provisoire, chez une Allemande, dans une rue proche de la cathédrale. Mais sa lettre était surtout un morceau de littérature plaintive. Elle prolongeait les redites de sa tristesse, de ses appréhensions, de son amour inconsolé. Se vérin, huit jours plus tôt, n'eût trouvé rien de choquant à la réminiscence de Shakespeare ni à la comparaison avec « une salle de théâtre ». Alors que lui-même avait, par boutade, noté cette maxime : « Tout ce qui est intelligent est artificiel » aurait-il pu s'offusquer de voir une Muse en détresse draper d'images esthétiques des souffrances trop véritables? Maintenant, à ces formes étudiées il opposait la simplicité de Marie dans sa douleur.

« A quoi bon, jugeait-il, orner de fausses élégances notre misère, et mettre de la littérature dans son chagrin, comme si, pour le définir^ on avait besoin de citations ? »

Il se contristait davantage de la débilité morale qui s'aggravait chez Eliza ; elle dorlotait son désespoir, elle s'y prélassait. S'il lui en faisait un reproche après l'avoir suppliée d'ouvrir son âme sans réticences, elle se replierait dans un mutisme froissé. Mais quelles paroles la guériraient de la mélancolie où elle jouissait de se meurtrir ?

En fait, il la souhaitait autre qu'elle n'était, et, par là, commençait à la moins aimer. La taie de l'illusion restait sur ses prunelles, elle n'y adhérait plus ; et sa stupeur croissait d'avoir consommé un tel crime.

c( Comment ai-je fait pour aller jusque-là? Je l'ai regardée une fois avec amour et je l'ai perdue. »

S'il était descendu au fond de cette vérité, un torrent de contrition aurait balayé sa mollesse. Mais il

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ropuguait à prendre un parti et l'indécision qui Topprimait n'ofïrait aucune issue. Il pensait pourtant au bon Gourvennec, à cet homme droit selon le Seigneur, et il aurait voulu, de môme que lui, simplifier ses désirs, vivre dans Taxe d'une sainte et immuable Volonté...

En quelques minutes ii regagna la ville, et au sortir du Crédit Lyonnais, il allait reprendre le chemin (lu Mourillon, lorsque, dans la rue d'Alger, un lieutenant de vaisseau, allant à grands pas, descendit du trottoir et s'avança vers lui, le sourire aux lèvres. Séverin fut moins satisfait qu'ennuyé d'apercevoir son ami Bordes : l'aspect de Bordes lui restituait en souvenir, quelque chose de la présence d'Eliza ; mais, sans nul doute, instruit de son départ, il le questionnerait sur elle ; de nouveaux mensonges seraient inévitables.

— Ah ! mon cher, fit Bordes exubérant comme d'habitude, quelle fortune de te rencontrer î Je pensais à toi justement.

Il revenait des tirs de guerre qu'avait faits la Dévastation avec le reste de l'escadre ; les résultats l'enthousiasmaient.

— Trente-six pour cent au but ! Le ministre de la marine russe était là. Nous lui avons bouché un coin!

Bordes était un superbe type de Provençal brun ayant l'œil vif, le teint chaud, la moustache fière. L'harmonie classique de ses traits en faisait reluire davantage la franchise nette comme une épée au soleil. Séverin et lui s'étaient connus dès le Borda et attirés par leurs dissemblances. Bordes admirait ses qualités d'aristocrate, sa souplesse physique, son port élégant, la flexibilité de son esprit apte aux plus contraires travaux, le sérieux de sa nature, et même ses

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profondeurs nébuleuses de Celte enclin aux nuances prismatiques des rêves informulés. Séverin estimait la vigueur de Bordes, sa rectitude; et le pétillement de sa jovialité, toute en dehors, l'aidait à sortir de luimême, à s'énoncer.

Bordes, ne concevant que la marine, avait carrément blûmé la démission de son ami. .Malgré tout, il lui était demeuré fidèle, étant de ceux qui, après s'être donnés, ont peine à se reprendre. Mais ils ne pouvaient se rencontrer sans pincer au vif, d'ailleurs fraternellement, le point contradictoire de leur existence.

Séverin, poussant sa bicyclette, marchait à la droite de Bordes qui l'accompagna dans le sens où il se dirigeait.

— Mon cher, disait Bordes, je suis heureux comme tout. Ma femme me promet un quatrième enfant. J'aime mon métier plus que jamais. Mes hommes m'adorent, ils se jetteraient au feu pour moi ; et moi, s'il le fallait, je serais content de mourir avec eux. Mais, toi, mon vieux, que deviens-tu? Où en est ton grand drame ?

— Il va être bientôt fini, répondit Séverin, d'un air détaché, selon sa tendance, quand il parlait de soi.

— Et où seras-tu joué? s'enquit le méridional, visant aux conquêtes pratiques.

— Je n'en sais rien, je n'y pense pas encore.

Au boutde la rue d'Alger, ils tournèrent, d'instinct, sur le quai de la rade. C'était l'endroit de Toulon que Séverin chérissait d'une prédilection voluptueuse. En sortant des rues confinées, leplain-pied avec l'étendue marine, pressentie plus que tangible au delà des bassins, la gaîté blanche du soleil sur le mur de la darse, la nonchalance orientale des bannes flottant, comme

des voiles dégonflées, le long des boutiques, au-dessus des larges dalles tièdes, composaient pour lui un ensemble d'impressions où s'amalgamaient des enchantements apportés d'ailleurs. Le matin surtout, lorsque peu de monde y circulait, il pouvait jouir de ce lieu unique, y respirer la joie défunte de toutes les générations qui ont débarqué, rêvé ou péroré là.

Bordes lui proposa de s'asseoir devant un café et commanda deux apéritifs. Plein de ses dernières manœuvres, il les narrait avec ampleur, quand l'attitude distraite de Séverin lui rappela que son ancien camarade se désintéressait de la vie maritime. En bon garçon, il ramena l'entretien vers les choses dont Séverin paraissait préoccupé.

— Tu travailles toujours dans ton petit pavillon, du côté de la mer?

— Non, mes livres s'y piquaient, j'ai du me réintégrer dans la maison ; je me suis établi au second étage, et je me contente d'une chambre qui donne au Nord, sur les montagnes.

— Tu t'es mis en pénitence ! fit Bordes partant d'un large rire, son verre à la main. Mais, c'est bizarre, continua-t-il, tout d'un coup sérieux. Tu as la mine fatiguée; veux-tu que je te le dise? Cette inaction, à ton âge, te vieillira vingt ans plus tôt.

Séverin, sous l'imprévu du choc, s'anima d'une façon brusque.

— Alors, mon cher, tu crois que je ne fais rien, parce que je ne recommence plus, à heure fixe, les mêmes gestes commandés? Mais, en regardant la vie, je suis peut-être beaucoup plus agissant que toi. Ma mémoire synthétise des milliers dévies; les moindres spectacles me sont matière à méditer. Ainsi, devant nous, ces gamins à plat ventre au bord de l'eau.

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s'imaginant attraper des sèches avec un bout de bois, ces hommes de corvée embarquant des corbeilles de légumes sur leur canonnière, celle fille en rose, sous son ombrelle, qui leur envoie d'insidieuses œillades, ces matelots naïfs ébaubis devant les faux bijoux des vitrines, ce grand amiral flambant d'or, qui débarque en faisant des saluts ostentatoires, en saluant môme les réverbères du quai, tout cela se transpose dans mes yeux, m'enrichit d'images et d'idées. Ce que tu appelles agir, c'est remuer ses membres, délier sa voix, donner des ordres ou les suivre, c'est sortir de soi. Tu consens au suicide de ta volonté libre, tu deviendras un automate, presque une machine, oh! une exemplaire et admirable machine, parce que tu sais pourquoi tu Tes. J'aime les machines, mais j'abhorre le machinisme, et l'étatisme, et toutes les formes de la servitude, même noble comme la tienne...

Il avala une gorgée d'Alicante et offrit un cigare à Bordes qui s'agitait pour l'interrompre.

— x4u fond, répliqua celui-ci avec une intonation gouailleuse, car il ne voulait point paraître vexé, Séverin Lhostis se dit en présence de son vieux Bordes : « A quoi servent les marins, sinon au plaisir de mes yeux et aux thèmes de ma littérature? » Mais, sacrebleu ! Il y a autre chose que du spectacle dans la vie. Tu parles de servitude. Un peuple de mandarins ne ferait qu'un ramassis d'esclaves. Le jour oi^i la France sera envahie, les manieurs de plume sauveront-ils le territoire? En attendant, qu'estce qui lui maintient sur les mers un prestige, une apparence de force? C'est nous, les machines à tuer et à se faire tuer !

— C'est cela, dit Séverin, vous défendez des apparences. La guerre ! Je n'y crois plus. Personne, sauf

les gros mélallurgisles, ne la veut. Les nations font semblant de la préparer; elles ressemblent à ces chœurs des opéras italiens qui entonnent : Marchons! Marchons! sans bouger d'un pas. Je crois à une fusion croissante des races, à une Babel où nul ne voudra se battre, parce que nul n'aura plus le courage d'être lui-même.

— Mon cher, protesta Bordes, tu caresses les chimères des temps improbables. Moi, je circule dans le présent et Fimmédiat. La guerre, nous y sommes ! Que faisons-nous en Tunisie, au Tonkin, sur le Niger, à Madagascar? Trouve-moi une seule minute de l'histoire oii la France ait pu rouiller son glaive au fourreau.

Séverin convenait à part lui que Bordes voyait juste. Avec l'entêtement du Breton féru d'une utopie il se refusa quand même à en démordre.

— L'ère future sera si différente des siècles qui s'achèvent! Nous partons vers l'inconnu d'un prodigieux détroit; la face du monde, au delà, sera toute nouvelle. Tu as raison de poursuivre ta lâche, comme si rien n'allait changer. Moi, j'opine à la manière de ce pauvre colporteur arabe qui passe là, ses tapis sur l'épaule, indolent et impassible : Etre empereur, amiral, ou faire ce que je fais, c'est kief-kief. Tout est vain.

Un autre se fût irrité de ces paroles désespérantes ; Bordes y discerna simplement l'aveu d'une défaite intérieure.

— Tu voudrais me convaincre de ton scepticisme. Mais je t'ai vu à l'œuvre, homme d'entreprise, et j'ai la certitude que tu le redeviendras.

— Peut-être, dit Séverin. Il raccompagna son ami du côté de l'arsenal. En chemin, Bordes mit la conver-

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sation sur Kliza. Les langues malignes prétendaient qu'elle ii'élait point partie seule, qu'elle faisait « un voyage de noce ». Séverin, une fois de plus, simula le doute et Tétonnement.

— Elle et sa tante, reprit Bordes, ont dû te paraître bien curieuses. Quel paradoxe de décadence, cette petite-là î Des nerfs, des émois factices, des idées baroques ; point de muscles, point d'énergie. Une émancipée telle qu'on nous en fabrique de plus en plus. Ab ! la vie campagnarde de nos grand'mères, leurs têtes bien cerclées, les vieilles disciplines de la foi!

Séverin allait commettre une imprudence en soutenant Eliza contre les dédains de Bordes. Un prêtre qui déboucha d'une venelle, sa soutane gonflée par la brise, tourna la tête vers eux. Bordes le salua, et Séverin reconnut Tabbé Martureau, l'aumônier de la flotte que, jadis, dans une phase de retour mystique, il avait intimement fréquenté. Jl s'en souvenait comme d'un original, d'un chouan rude en sa foi, dominateur et agressif. Mais il l'admirait, « parce que c'était quelqu'un » ; lui, le renanien ondoyant, il se sentait de même lignée que ce prêtre rigide par son indépendance de caractère et son « quant à soi » de Celte insoumis.

L'abbé Martureau, qu'ils abordèrent, sembla très aise de les revoir tous deux. Malade, il venait d'obtenir sa retraite et s'installait à Toulon.

La pâleur boursouflée d'un cardiaque marquait son visage cVune gravité plus austère. Il trahissait dans l'essoufflement de sa voix et la pesanteur de sa démarche une difficulté d'être. Pourtant, son sourire, d'une mansuétude paternelle, allégeait sa physionomie douloureuse. Un fond de sauvage vigueur y per-

sistait : une tête carrée, granitique, une forte mâchoire, des cheveux et des sourcils di'us, un nez court, emmanché comme le plantoir d'un paysan, affirmaient des ascendants agrestes, une complexion bouillante que le sacerdoce avait eu peine à mater. Ses yeux anémiques brûlaient d'une sorte de feu blanc qui devenait, par instants, terrible. Sa barbe grise tendait ses deux pointes, comme en signe de menace. Mais une majesté pontificale apaisait cette violence ; on eût mis volontiers sur son front la mitre noire d'un archimandrite d"Orient. Tout, dans sa personne, son vaste manteau à col d'astrakan, doublé de fourrure, sa canne à bec de corbin, son chapeau à gland, aux contours épais et au poil ras, avait un air unique et inoubhable.

Bordes et Séverin n'échangèrent avec lui que des phrases sans apparente porlée. Cependant, lorsque le prêtre dit à Se vérin :

— Vous allez bien? Vous êtes heureux?

Il appuya cette question d'un coup d'oeil tranchant, bien qu'amical. Séverin se déroba dans un : Oui, conventionnel; mais il lui sembla que la pointe d'un canifavait ouvert en sa poitrine un abcès caché. L'abbé Martureau l'engagea simplement à Palier voir, et il lui en fit la promesse vague.

Cette rencontre, après sa visite à Gourvennec et son entretien avec Bordes, le secoua d'une amère et salubre diversion. S'il souffrait de se voir déchu en face de meilleurs que lui, l'atmosphère de son Moi était changée, comme ventilée ; et les fumées de sa vie charnelle s'éclaircissaient. Néanmoins, une crise faillit le repousser en plein désarroi, jusqu'au scandale d'un éclat irréparable.

En rentrant au Mourillon, il trouva Marie dans le

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vestibule; ses yeux gonflés lui dénoncèieut qu'elle avait encore pleuiv ; de ee qu'il s'attardait dehors, elle avait induit :

« Ce matin, ils se sont donné rendez-vous. »

Sans faire semblant d'avoir entrevu son supplice, il expliqua, en termes cavaliers, que Bordes et l'abbé Martureau Pavaient retenu sur le quai. Marie parut accepter sa justification; il la sentit imparfaitement rassurée. Ce doute le vexa, et il se dépitait d'avoir, comme un petit garçon, à rendre compte de son temps :

— Notre existence sera-t-elle tenable?

Il monta dans la chambre du second étage où il avait fait transporteries meubles du pavillon, sauf le divan, abandonné comme un objet de rebut. Sacrifice dont Marie lui avait su gré d'abord, qu'elle oubliait maintenant, parce qu'une femme amoureuse veut tout ou rien ; et ses menues victoires sur sa rivale lui rendaient d'autant plus cruelle la perception d'une limite, d'une zone prohibée entre elle et son époux.

Le courrier de Séverin l'attendait sur sa table; il avisa aussitôt un pli où son adresse était jetée d'une main coléreuse, à gros traits désordonnés; il la déchira et lut :

« Monsieur,

c( Je sais maintenant é/^^ fait de qui ma nièce est dans l'embarras ; j'ai vu le personnage. Puisque vous le connaissez, je vous requiers de m'informer, avant quarante-huit heures, en quel lieu cette malheureuse croit cacher sa houte. Sinon, vous aurez de mes nouvelles.

« A. LOUGRÉE. )>

Il prévoyait un peu cette alg-arade; les bruits chuchotes sur son compte par i\.iine et d'autres servantes devaient être venus aux oreilles de l'Amirale ; néanmoins la sommation l'indigna ; M""^ Lougrée se figurait-elle que la peur le réduirait à sa merci? Elle Taccusait « entre les lignes », comme une femme peu certaine de toucher juste ; elle envoyait un coup de sonde, calculant que, s'il se taisait, son mutisme vaudrait un aveu ; s'il se disculpait, elle serait quitte pour des excuses. Mais sa menace terminale tombait dans le vide : à moins de déshonorer publiquement sa nièce en clabaudant contre lui, la tante ne pouvait rien.

Il regarda la pendule ; cinq minutes lui restaient avant midi ; Aline, dans la salle à manger, dont les fenêtres étaient entrecloses, achevait de mettre le couvert. Il saisit une feuille de papier, écrivit :

« Madame,

a Votre lettre incompréhensible et comminatoire m'arrive à l'instant. Je n'ai qu'une réponse à vous faire : Votre nièce est majeure, donc libre de séjourner où il lui plaît. Quant à vous, madume, depuis longtemps, nous doutions de votre santé mentale. Désormais, ma femme et moi, nous ne voulons plus avoir aucun rapport avec vous.

« J'ai l'honneur de vous saluer. »

Comme il signait, Marie entra, dévorée d'une curiosité anxieuse ; elle avait reconnu Fécriture de la lettre, mais n'avait pas osé, aussitôt, Ten entretenir. Il la lui montra et mit sous ses yeux la riposte. Elle jugea qu'ayant des torts, il n'aurait pas dû traiter l'Amirale de vieille folle : cette femme était plus redoutable qu'il ne la supposait,

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— Mais, insinua-t-elle ensuite, puisqu'o;i est majeure et libre, pourquoi ce mystère sur Teudroit de sa résidence ?

— Tu voudrais, dit-il d'un ton incisif, savoir où est Eliza ; elle ne veut le révéler à personne ; les lettres anonymes et toutes les vexations hideuses la pourchasseraient. Je lui ai juré le silence et je le garderai. Je m'étonne que toi, si loyale, tu m'engages à rompre ma promesse.

— Il t'a peu coûté d'en violer d'autres, répliquat-elle presque violemment : pour moi seule tu as des secrets...

— Marie, brusqua-t-il, tu dois me sentir outré; mesure bien tes paroles, si tu veux que je mesure mes actes.

Il passa devant elle d'un air sombre et descendit à table.

Albert et Ferdinand folâtraient avec Lion dans le jardin. Mais, d'un bouta l'autre de la salle à manger, le commandant allait et venait, les mains derrière son dos, froissant un journal. Déjà il s'impatientait; midi avait sonné; ni sa fille ni son gendre ne paraissaient; que signifiait cette négligence? Tout préoccupé qu'il fût de lui-même, M. Burdéron avait observé plus d'une fois le front soucieux de Séverin et la tristesse de Marie. Celle-ci, un jour qu'il la questionnait, avait eu beau lui soutenir qu'elle éprouvait seulement quelques malaises physiques; il s'alarmait d'apercevoir un trouble mal expliqué dans ce ménage jusque-là si paisible.

— Voyons, les petits, ordonna-t-il aux enfants avec mauvaise humeur, iaissez-moi ce chien, courez vous laver les doigts. C'est l'heure et plus que l'heure.

Séverin, entre le second étage et le vestibule, avait

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repris son sang-froid. Il s'excusa d'être en retard, entama le récit des manœuvres de Bordes dont pas un détail, malgré son air d'inattention, ne s'était brouillé pour sa mémoire.

— Et Marie, que fait-elle donc? interrompit le commandant.

Elle arriva, la figure encore contractée de la commotion que la menace de Séverin enfonçait dans son cœur endolori :

« Décidément, il ne m'aime plus », telle était la certitude dont elle se laissait accabler ; et sa première hypothèse revenait la meurtrir :

« Ou il l'a vue ce matin, ou il a reçu d'elle une lettre. Qui sait ce qui va s'ensuivre ? »

Elle se représentait une rupture, une séparation en forme avec leurs circonstances atroces ; et un motif d'ordre pratique aggravait son tourment : si son intérieur était brisé, par quels moyens vivre seule, élever ses fils?

Tandis que ces possibilités funestes se développaient devant son imagination, elle s'évertuait à causer, même à sourire. Le regard inquisiteur de son père l'effrayait : du moment où M. Burdéron saurait l'inconduite de son gendre, sa mésestime et sa colère perceraient en toute occasion ; la vie commune deviendrait odieuse, impossible.

Pourtant, vers la fin du repas, elle parvint à se •calmer. Séverin comprenait quel mal lui avait fait sa dure sortie ; il essayait d'en atténuer les ravages par une aménité séduisante. Ce n'était pas à elle qu'il s'adressait d'une façon directe, mais il charmait les enfants en leur contant des épisodes de ses voyages d'autrefois. Il évoquait pour eux les canaux latéraux de Patagonie, les banquises de Terre-Neuve et ses

brumes, les bois de Taïti où nul oiseau ne chante, les cocotiers de Colombo et ses vérandahs où pendent des serpents, la nuit, mêlés aux feuillages ruisselants d'étoiles. Ferdinand lui posa cette interrogation baroque :

— Papa, est-ce vrai qu'ils rament avec leurs pieds, les Chinois ?

Son père lui dessina aussitôt une curieuse barque sur laquelle le rameur, d'un bras, agitait la godille, en même temps que ses pieds manœuvraient un aviron, et que sa main restée libre préparait la bouillie de riz.

— Je veux être marin, dit Albert.

— Moi aussi, déclara par imitation Ferdinand. Séverin leur fit une caresse à tous deux et ajouta :

— Si vous travaillez bien jusqu'aux vacances, je vous donnerai une mappemonde, vous regarderez tourner la terre entre vos doigts, vous verrez comme elle est petite.

— Crois-tu, objecta le commandant, qu'une solide vocation puisse naître de rêvasseries sentimentales ? Un bon marin, un bon soldat ne se font point avec des phrases de roman.

— Alors, selon vous, répondit Séverin, seuls seraient aptes à commander un bateau ou un régiment des cerveaux arides, des hommes sans imagination ?

— Napoléon fut un grand poète, appuya Marie, voulant donner raison à Séverin.

Aline, qui passait dextrement l'essuie-miettes entre madame et monsieur, cingla Séverin d'un de ses regards sardoniques et sournois. Elle avait saisi l'allusion froissante de M. Burdéron à la carrière manquée du lieutenant de vaisseau littérateur.

Séverin eut une forte envie de rabrouer son beau-

père; pour ne pas affliger Marie, il se contint. Mais cette humiliation pénétra dans ses fibres, plus avant que toutes les autres ; elle l'atteignait au point originel de ses erreurs, et son amour-propre ne se laissait pas atterrer sous Tévidence de fautes multiples.

Quand les enfants eurent exécuté, devant lui, leurs exercices de gymnastique, et qu'ils furent partis en visite avec leur mëre chez le curé de Saint-Fiavien, il remonta dans son cabinet. Là, il relut, avant de la glisser dans le tiroir à secret, la lettre d'Eliza : le sortilège des souvenirs le tyrannisa de nouveau, remuant en sa chair des convoitises inassouvies et assaillant sa volonté d'une tentation de suprême défaillance.

— Il faut que je la revoie, qu'elle soit encore à moi. Et elle est si seule, si douloureuse!

Sa pensée ruminait les aigreurs subies, depuis une semaine, se les grossissait : et nul moyen de les élu<ler, d'y mettre un terme ! L'ironie même d'Aline, cette chose minime et insupportable, comment la tuer? Sous quel prétexte chasserait-il de la maison une fille dont le service ne méritait aucune critique? Et, avec son beau-père, que de conflits quotidiens, si le commandant apprenait la vérité? Ne détacherait-on pas de lui jusqu'à ses enfants? Marie, tant qu'elle espérait le reconquérir, comprimait ses chagrins de femme offensée et jalouse. Mais ne perdrait-elle pas bientôt patience ? De toutes façons il ne pouvait plus la rendre heureuse. Chaque fois qu'elle et lui voudraient se redonner à l'illusion, le fantôme d'Eliza surgirait entre leurs baisers, glacerait leur amour.

— Au contraire, arguait, comme un sophiste démoniaque, sa passion, Eliza ne peut être heureuse que par toi. Veux-tu saccager l'existence de deux femmes, ou sauver au moins celle qui, sans toi, est à vau-l'eau?

loO LE FER SUR LEiNGLUME

Il cédait à Tabsurde fascination d'un avenir où serait aboli son passé. En se séparant de sa première femme, il lui laisserait, pour elle et ses fils, deux cent mille francs; il s'en réserverait cent mille et chercherait en Espagne une position d'ingénieur; Bordes ne lui reconnaissait-il pas l'étoffe « d'un homme d'entreprise? )) Au besoin, il changerait de nom, afin que, de l'ancien Lhostis, plus un vestige ne persistât.

Il écrivit à sa maîtresse une lettre folle de désir et d'abandon, une lettre qui devait l'enlever, pour une semaine, dans un tourbillon de fausse joie.

Puis son exaltation tomba et il s'affala dans un désespoir inerte. Il considérait ses manuscrits, ses livres, son armoire bretonne, sa table de travail, un petit éléphant d'ivoire, acheté à Singapour, dont il avait fait son presse-papier. Tous ces compagnons des années mortes, allait-il les quitter ou les détruire plutôt que d'endurer le reproche de leur présence ?

A gauche de sa bibliothèque, une toile assez étroite, cadeau de son ami, le peintre Olivarès, figurait, sous un pin de la terrasse, Marie assise, dans une robe de velours bleu bordée de fourrure brune, et tenant sur ses genoux Ferdinand avec Albert. IJne averse de rayons traversait l'ombre bleue des branches, nimbait la tête de la mère et celle des enfants. L'efflorescence d'une paix dorée semblait sortir de Marie plus encore que descendre sur elle. Gomment oublier ces images radieuses, cette vie splendide qu'il s'était construite pour la briser?

Donc, il serait malheureuxjusqu'à la fin ; et sachant qu'il l'avait bien voulu, qu'il était la seule cause de sa damnation, il n'envisageait aucune délivrance possible. La vision de sa misère devenait si aiguë qu'il souhaita de mourir. Volontiers il eût senti contre sa

LE FER 81:K L'EXCLCMi: loi

poilrine le froid d'un revolver, et il imaginait;, au choc de la balle, Farrêt soudain de son cœur.

Il se leva pourtant, alluma un cigare et, de la fenêtre à la porte, se mit à marcher. Une voix qui montait de son être intime, mais dont le timbre rappelait celle de Tabbé Martureau, profonde comme la rumeur du vent sous un vieux cloître, bourdonna dans le silence de sa désolation :

— Tu ne dois pas laisser les tiens, tu dois être à eux, comme ils sont à toi.

— Mais, résistait-il, j'ai des devoirs aussi envers la pauvre Eliza. Mon amour est son refuge unique. La jetterai-je dans le ruisseau, telle qu'un fruit gâté?

Une horreur le soulevait à l'idée qu'en Fabandonnant il l'exposai taux perditions vulgaires. CetLe perspective le poignait d'une jalousie subite et féroce : sa maîtresse, amoureuse d'un autre honnne, se livrant à lui!

— ■ Est-ce une raison, s'obstinait la voix, si celle qui a succombé succombe encore, pour qu'elle t'entraîne dans le désordre irrémissible ? Elle peut sortir du mal et faire le bien. Toi, sois humble, prie, et ne pèche plus avec elle.

Or, Séverin ne consentait pas à s'humilier; il se voulait fort par lui-même, et préférait être disrompu, comme écartelé entre des motifs d'agir contradictoires que de crier à Dieu merci. Prier sans répudier sa passion, c'eût été, à ses yeux, une comédie indigne. D'ailleurs, il s'était, depuis longtemps, déshabitué de la prière ; vis-à-vis des choses religieuses il se tenait en suspens, dans une incertitude bienveillante, évitant d'examiner, de crainte d'être réduit à croire fermement et à vivre en chrétien. Mais son âme demeurait imbue de la foi baptismale, et, du gouffre de sa

lbi> LL FI:.R SL'ii L'ENCLUME

détresse, elle appelait, malgré lui, le Rédempteur. A partir de l'instant où ses oreilles ne se bouchèrent plus au : Tii dois que sa conscience jusqu'alors faisait résonner en vain, il réagit contre les persécutions de ses désirs frénétiques. Même il résolut de ne point envoyer à Eliza sa lettre délirante, sans ajouter au bas quelques mots pondérés et graves ; pourquoi la gorger de tendresses, s'il devait ensuite les démentir?

Il songeait encore, avec un élan douloureux, au retour de son amie. Seulement, la pire impulsion, celle de fuir en Espagne, était brisée.

Le soir venait; M""^ Lhostis, rentrée avec les enfants, recevait une visiteuse, la veuve de Jaïne, et celle-ci la remerciait d'avoir fait habiller en deuil elle et ses huit orphelins ; cinq l'avaient accompagnée ; Albert, naturellement populaire et fraternel, les emmena jouer dehors, leur prêta son cheval de bois, ses échasses, sa balançoire. Ferdinand, plus sauvage, resta seul dans sa chambre.

Quand son père descendit, il était là, pensif, le front appuyé contre la vitre d'une fenêtre qui regardait le couchant. Il se retourna vers Séverin et dit d'une voix émerveillée, chantante :

— Vois, petit père ; il y a une fête dans le ciel. Séverin s'assit en face du crépuscule et attira son fils entre ses bras. La mer, devant eux, semblait un mirage blanc et vermeil, où des barques brunes reposaient. Le feu vert et le feu rouge de la passe, ceux des navires hauts sur la rade, et d'autres lumières le long de Saint-Mandrier se faisaient signe à travers l'étendue vaporeuse, insubstantielle. Le noir piton de Six-Fours, à l'horizon, portait le bûcher pourpre de l'Occident. Mais, à mesure que l'ombre absorbait la

terre et les eaux, une immense clarté refluait dans les hauteurs violettes et roses du ciel; comme si des encensoirs y fussent balancés sous une pluie de fleurs poudroyantes qui s'embrasaient. Les yeux de Ferdinand, les mèches de ses tempes blondes réfléchissaient l'illusoire magnificence. Puis, tout, brusquement, se décolora.

Anxieux de la nuit tombante. Tenfant se serrait contre les genoux de son père; il lui toucha la barbe, et, s'étonnant de son silence :

— Petit père, tu ne dis rien, tu as l'air d'écouter comme on écoute de la musique... Quand j'aurai fini d'être sage, est-ce que j'irai au ciel? Nous irons tous, n'est-ce pas?

— Peut-être, répondit évasivement Séverin. Il embrassa Ferdinand, et un sanglot réprimé gonfla sa gorge. Cette candide nostalgie des béatitudes ranimait en lui des réminiscences de sa piété d'autrefois. Que ne pouvait-il se refaire une âme enfantine, ignorante des turpitudes terrestres, et se souvenant du Paradis, de môme que si elle en descendait!

Au souper, on reparla des pêcheurs disparus, dont pas un seul, sauf le mousse, n'avait été rendu par les flots. Séverin observa:

— Pourquoi voulez-vous qu'on les retrouve ? Je me souviens de ce que disait un marin de chez nous, à propos d'hommes perdus en mer : « Les morts sont bien où ils sont; il ne faut pas les déranger. »

En rapportant ce mot, oi^i surnageait une immémoriale déification des morts, il se revoyait dans sa Bretagne pieuse et farouche, courbée sous le vent qui souffle de l'éternel abîme ; et il se penchait, vêtu de noir, après l'enterrement de son père, devant une

ioi LE FER SUR L'ENCLUMK

croix en granit, entaillée, au bas, de cette inscription : Résurgent. Ils ressusciteront.

A la veillée, Marie déploya la table verte et reprit, en face du commandant, sa place habituelle pour la séance d'échecs. M. Burdéron ne voulait plus son gendre comme partenaire; Séverin, deux ou trois fois, avait mené la partie de manière à être battu ; le commandant, qui pénétra son intention, en fut piqué et signifia qu'il renonçait au jeu.

— Tu me traites en vieille ganache qu'on amuse et leurre à la façon d'un enfant gâté. J'y vois clair, sacrebleu ! Et je comprends que je vous pesé. Je ne suis plus qu'un zéro pour vous. Ah ! s'il ne vaudrai I pas mieux être à cent pieds sous terre!

Marie, alors, le supplia de se remettre à jouer avec elle; il bouda quelques soirées; ensuite, s'ennuyant et tourmenté par sa passion, il consentit.

Durant leur séance, Séverin fit un tour dans le jardin, mais ne sV attarda guère. L'allée des myrtes, le pavillon lui déplaisaient ; n'était trop lourd dV retrouver Eliza charmante ou Marie désespérée. Il rentra au petit salon ; l'aquarelle du Borda sollicita sa mémoire d'un revif démotions amoureuses plus déchirantes que suaves ; il lui tourna le dos et ouvrit la vitrine d'une massive bibliothèque en acajou qui détenait des livres respectables, lus et relus par trois ou quatre générations de Lhostis.

Il en tira, presque au hasard, une Vie des Saints de Bretagne, dorée sur tranche, qu'il avait eue en prix, l'année de sa première communion. Le bord des pages était jauni ; elles exhalaient une moisissure confinée. Pourtant un souffle de pureté fraîche sortait des légendes qu'il feuilleta. Des figures, jadis familières, s'éclairaient sous le porche des souvenirs

LE FER SUR. L'ENCLUME lo5

dévotieux : saint Renan qui guérissait les pauvres, « n'ayant rien d'autre, disait le texte, à leur donner que la santé » ; saint Magloire qui ne mangeait de poisson qu'aux grandes fêtes, et « il se réservait les plus petits » ; sainte Mélarie, pécheresse et pénitente, dont les genoux avaient creusé de leur empreinte la pierre où ils s'immobilisaient ; saint Guénaël, abbé de Landévennec, qui. les nuits d'hiver, s'enfonçait dans Feau d'un étang et y récitait les sept psaumes de la pénitence; « ainsi, expliquait le livre, il se maintint chaste contre toutes les tentations ».

Séverin, en sa première jeunesse, avait rêvé d'être un moine. Souffrir avec le Christ, sa fantaisie mystique n'imaginait pas de plus haute volupté. Son appétit sensit'if d'une perfection cherchée par orgueil lui revenait maintenant qu'il aurait voulu se libérer de lui-même. Cette journée d'orage finissait dans un désir d'allégement. Les forces antagonistes qui se colletaient en sa conscience faisaient trêve à leur duel sans décision. On pouvait lui appliquer la devise des âmes qu'une puissance invisible porte, à travers les chutes, jusqu'au salut : Fluctuât nec mergitur. Il roulait de houle en houle, mais il no sombrait pas.

Deux semaines se traînèrent, et il n'avait point encore pris un parti. Il retourna chez Gourvennec ; la seconde lettre d'Eliza, plus longue que l'autre, raviva ses perplexités. Elle commençait d'un ton plus courageux, presque gai, au retour d'une aprèsmidi dans le cloître de la cathédrale. EUza s'était divertie à dessiner des profils de mendiants, de pauvresses agenouillées contre les grilles des chapelles.

« Un jet d'eau chantait, des oies jabotaient sur la

pelouse ; leur cri traversait les ronflements de l'orgue et l'oflice des chanoines... Je suis entrée dans l'église étrangement sombre. Sur l'escalier fastueux de la crypte une femme en corsage de soie blanc était assise et s'éventait. Je me demande si elle priait ou si elle pensait, comme moi, à celui qu'elle aime. »

Séverin se laissa charmer par la vive allure et la tendresse discrète de ce début. Plus loin, elle l'entretenait d'une jeune israélite russe, Sara Melchidof, qu'elle rencontrait à la table de sa pension; cette exotique s'était prise d'amitié pour elle et lui révélait « les splendeurs de l'anarchie ».

« Tu ne peux te figurer ce qu'elle sait mettre dans un seul mot : la Révolution. Quand elle profère avec son accent rude : « C'est beau, la Révolution ! Qu'im- « porte s'il y a des morts, des miUions de victimes, « puisqu'à ce prix l'humanité sera heureuse pour « tous les siècles », quand elle me débite ses tirades vertigineuses, je ne trouve rien à lui répliquer, je lui donne même raison, je comprends ces nihilistes qui offrent leur sang afin que le monde soit changé.

« Le monde actuel est immonde. Je n'en suis plus, puisque la faute d'une fille ne se répare jamais. Et je suis presque fière de n'en plus être. Si j'avais fait, comme tant d'autres, ce qu'il fallait pour supprimer tous les ennuis, je serais blanche et pure, une demoiselle comme il faut. Parce que j'ai eu le courage de subir les conséquences, je suis disqualifiée, déshonorée sans remède. L'hypocrisie bourgeoise me révolte : au vice qui se cache toutes les absolutions ; à la faiblesse surprise toutes les hontes. Les soidisant chrétiennes, tu le sais trop, ne valent pas mieux que les autres. Il est temps que tout soit démoli. »

LE FER SUR L'ENCLUMi'] 157

Le dard de l'allusion : Tu le sais trop visait Marie sans la nommer. Séverin concevait les causes de ses rancœurs ; les diatribes de cette Russe fanatique avaient tourné en fausse logique le fiel de sa jalousie, rimmiliation de son état, les tortures de son isolement.

— C'est bizarre, s'avouait-il, comme elle se livre aux influences violentes. La déviation mentale d'Eliza lui faisait sentir plus pesante la dette qui les enchaînait.

Il envisageait donc sa liaison reprise et prolongée sans terme défini, un double ménage auquel il subviendrait, soit par ses drames, si on les jouait, soit en se créant, dans l'industrie, une situation. Il posait comme un simulacre de vertu la stabilité de son adulr tère.

Et il espérait convaincre, à la longue, Marie d'accepter ce partage exaspérant. Elle gagnait sur soi d'étouffer ses plaintes ; sa résignation, peu à peu, la ploierait vers l'inévitable.

En attendant, elle maigrissait, se consumait de chagrin ; et ses rapports avec elle demeuraient alTreusement tristes. Le soir surtout, dans l'intimité de leur chambre, la froideur oii ils se retrouvaient était plus pénible qu'une querelle achevée en réconciliation. Souvent ils se couchaient sans mot dire. Le front dans l'oreiller, elle fondait en larmes. Il essayait de Fapaiser ; elle lui demandait pardon ne n'avoir su se contraindre. Mais une seule parole aurait pu guérir sa peine :

— Entre Eliza et moi, c'est fini.

Promesse qu'il croyait impossible à tenir, donc inutile et presque monstrueuse.

Une péripétie d'apparence accidentelle lui arracha, tout d'un coup, cet engagement.

i;,8 LE FER SUl! LENCLUML

Le premier jeudi de mai, leurs voisins, les Pradel, les avaient conviés à une promenade, le long de la côte, vers le cap Brun, par le sentier des douaniers. Séverin accepta, dans Tespoir (jue Marie serait distraite, et parce que M. Pradrl le captivait.

M. Pradel possédait à Firminy de vastes forges ; il séjournait en Provence, disait- il, afin de se reposer d'une vie trop surtendue. Ayant beaucoup voyagé, principalement en Allemagne, il suivait d'un œil perspicace l'évolution industrielle de l'Europe. On s'était d'abord étonné de voir cet homme opulent s'ensevelir, avec une femme aussi fringante que la sienne, dans ce coin perdu de la Mitre. A l'entendre, deux motifs l'avaient décidé pour Toulon : il s'y trouvait moins éloigné de ses affaires qu'à Antibes ou à Monaco, et c'était la seule ville du littoral que la camelote des architectures germaniques n'eût pas encore infestée. Sa villégiature, en fait, contentait un caprice de M""" Pradel. Les domestiques murmuraient, entre deux portes, qu'elle recevait très souvent, au Mourillon, un haut personnage dont son mari avait fait la connaissance, six mois avant, à Biarritz.

M. Pradel semblait vivre dans une totale illusion sur sa femme. Elle était de vingt ans plus jeune que lui. Profondément niaise, égoïste et frivole, elle l'ensorcelait, comme au premier jour, par sa beauté. Il l'idolâtrait plus qu'une maîtresse conquise de la veille ; il l'aimait à en mourir et avait pour elle toutes les indulgences d'un amoureux vieillissant.

Les Pradel avaient noué avec Marie et Séverin des relations de voisinage ; leurs enfants venaient prendre, pour jouer, Ferdinand et Albert ; M""" Pradel recherchait Marie, n'ayant point d'autre voisine à fré-

Lt: FER SUR L'ENCLUME 15!)

queuter; comme le renom de M*"" Lliostis était celui d'une femme sérieuse, elle se parait de cette amitié. Marie répondait à ses avances sans empressement; la disproportion de fortune lui imposait quelque réserve ; et, quoiqu'on n'articulât sur M"'° Pradel rien de précis, elle ne pouvait guère sympathiser avec une femme qui se levait à onze heures tous les matins, qui lisait des romans jusqu'à minuit, qui se prétendait catholique et qui ne croyait pas à la Présence réelle, assez sotte enfin pour dire d'elle-même :

<( Je ne suis bien qu'en Vénus de Médicis. »

La sottise de M""^ Pradel était considérable ; seulement, elle la couvrait d'un certain vernis ; sa richesse l'armait d'une assurance loquace ; elle se piquait d'esthétisme, et le peu qu'elle avait retenu de ses voyages européens lui donnait l'air de savoir beaucoup. W^ Lhostis, dont l'existence sévère faisait une provinciale, apprenait par elle des mondanités qu'elle ne dédaignait point. Au reste, Séverin lui-même plaisait à M""'^ Pradel non moins qu'à son mari.

Le jour convenu pour l'excursion, vers trois heures, l'automobile de M. Pradel les emmena donc tous quatre, jusqu'au boulevard de Martille, là ovl commence le sentier des douaniers.

M"'^ Pradel s'était mise simplement, comme pour descendre en son jardin. Une robe légère, d'un rose crémeux, faisait valoir son corps de nymphe et la rondeur flexible de ses lignes. Elle avait noué autour de sa capote un voile de tulle blond, sous lequel éclatait, accroché avec insouciance, un seul diamant. Sa figure mignarde rappelait ces portraits du xviii^ siècle dont la grâce semble aujourd'hui conventionnelle : une bouche en cerise fendue, un teint d'une blancheur d'amande, relevé d'un tendre incar-

m LE FER SL'R L'ENCLUME

nat, des sourcils clairs parfaitement arqués, une harmonie de traits qui eût été séduisante, sans des yeux trop à fleur de tête, des yeux bleus de poupée qu'elle ne réussissait pas à rendre expressifs.

Elle paraissait la fille de son mari ; M. Pradel essayait d'atténuer son âge par des artifices d'élégance ; mais ses épaules maigres pointaient sous son vêtement; sa petite moustache teinte ne sauvait pas la fatigue d'un visage émacié, bistré de bile. Deux poches flasques jaunissaient au bas de ses yeux qui brûlaient d'un feu maladif. En public, il ne révélait, à l'égard de sa femme, qu'une amitié tranquille. Le fond terriblement sensuel de cet homme, accusé par le pli de ses lèvres, se dérobait sous les dehors d'un technicien curieux du mouvement inventif des sciences. Il suivait, en amateur « averti », les courants nouveaux des arts et des lettres. L'intellectuel, chez lui, masquait le passionné.

La conversation fut, au départ, d'un laisser-aller fantaisiste. Marie avait l'air de surmonter ses amertumes. Chacun des quatre personnages qui se faisaient vis-à-vis se comportait comme s'il n'eût songé qu'à oublier son âme en là cachant aux autres.

Le sentier près duquel ils mirent pied à terre était, d^abord, assez large pour qu'ils pussent fouler de front les varechs pleins de mollesse. Le soleil se voilait, de fines scintillations dansaient, par endroits, sur la mer; une brise nonchalante la plissait. j^jine Pradel admira, au long de la côte, les méandres bruns des algues sous Feau cristalline et glauque. Un espace d'un vert de sinople brillait au miheu d'une anse. Séverin ébaucha une controverse sur la notation des couleurs, beaucoup plus souple pour nos yeux de modernes que pour les peintres d'Athènes

LE FER SUR L'ENGLUiME 461

et de Poinpéi ; il en induisait une hypothèse, l'évolution de l'espèce humaine vers des états de sensibilité enrichis sans limites.

M. Pradel discuta ce rêve d'un affinement indéfini :

— On se lasse du complexe et du subtil ; on revient au fruste, même au barbare. Si nous aimons la sauvagerie des sites toulonnais, c'est parce que nous sommes des blasés.

]y|me Pradel protesta qu'elle ne l'était point. Mais le colloque se [rompit. Les promeneurs ne pouvaient plus avancer qu'à la file dans le sentier en corniche étroite. Il grimpait contre la croupe boisée où s'appuie l'éperon du cap, et surplombait, à leur droite, le vide au-dessus de la mer. Brusquement, il se creusait, puis rebondissait ; à des tournants, entre des murs de. villas et le précipice, une plinthe effritée n'offrait qu'un scabreux passage soutenu par les racines d'un pin couché, tel qu'un pont, sur une crevasse, ou qui projetait ses grêles rameaux tordus, incliné, comme dans un vertige, vers la profondeur.

Marie marchait en avant, M. Pradel venait ensuite, et se préoccupait de garder son équilibre ; le voisinage d'un gouffre le troublait.

Séverin s'attarda derrière eux, avec M""^ Pradel ; elle lui soutenait que la beauté d'une femme n'égale jamais celle d'un homme qui est vraiment beau.

— Ah ! madame, répliqua-t-il ironiquement, si, par malheur, j'étais de votre avis, quel aveugle me jugeriez-vous ?

Elle prit pour bonne cette gentillesse et s'engagea en d'étranges confidences; elle écrivait, dit-elle, son journal intime (- dans un livre à serrure », et son mari lui avait juré de ne point l'ouvrir, même si elle mourait avant lui.

162 Lt^ FER SL'R L'E^XLUME

— Il me tiendra parole; mais il est tourmenté de ce mystère comme votre Raymondin, les soirs où sa Mélusine le quittait. Certaines femmes sont bien k plaindre, quand leurs maris les aiment trop.

Pourquoi dévoilait-elle, si légèrement, les arcanes de son ménage? Que signifiait ce flirt aventureux et inepte?

La porte mi-close d'un jardin entre-bâillait une perspective d'ombre touffue, des massifs delentisques, de myrtes, de myoporum, d'acacias et de lauriers en fleurs. Une fournache invisible ajoutait son encens à cette folie de senteurs agglomérées.

— Je voudrais entrer là, insinua M"^ Pradel, dévisageant Se vérin d'une manière insidieuse, mais prudente.

Sous les feuillages sombres d'un bosquet éclataient des oranges mûres. Elle s'enfonça auprès des arbustes, et, en élevant ses mains, elle fit mine de saisir un fruit. Elle copiait le geste de la cueilleuse dniis 1*^?^tomne de Puvis de Chavannes.

Un an plus tôt, la miniique de cette cabotine, au seuil d'un engageant décor et des classicjues langueurs du renouveau méditerranéen, eût affriolé Se vérin d'un vague émoi luxurieux. A piésent, ses avances le trouvèrent insensible ; il ne la rejoignit point au creux du bosquet et se dispensa de voler pour elle une orange sur l'arbre d'autrui. Même, tout ce qu'elle déployait d'artifice en son é<|uivo((ue attitude lui donnait la nausée.

— Votre mari, dit-il à <listance, va s'étonner de votre disparition.

— Oh ! je l'ai mis au pli ; de moi rien ne l'étonné. Elle revint tout d'un coup, et, avec une nuance de

froideur, prit les devants sur le sentier.

LE FER SUR LEiNGLUME 163

Des roses bouillonnaient au-dessus d'une clairevoie; Séverin rompit deux tig-es, pour offrir Tune à ;^j[me Pradel, Taulre à Marie. Il chercha celle-ci du regard. Un cri anxieux lui échappa : Marie se tenait suspendue au bord d'une mince aspérité de roc ; elle considérait, à soixante pieds au-dessous d'elle, l'eau assombrie par un nuage, vitreuse et plombée. Etait-ce pour défier le péril qu'elle se courbait en avant? Elle se penchait, comme prête à s'élancer.

— Marie ! interpella-t-il d'une voix presque furieuse. Elle releva son front, parut une somnambule qui

se réveille, recula jusqu'au milieu du chemin, et répondit simplement :

— Que veux-tu?

En voyant la rose qu'il lui présentait elle redescendit presque souriante. Il ne l'interrogea pas alors sur son imprudence, mais démêla trop bien quelle tentation venait de la traverser : vivre sans être aimée la désespérait; elle, si chrétienne, elle avait failli se laisser mourir, ou peut-être voulait-elle éprouver Séverin, se rendre compte s'il tressaillirait d'une colère, d'un effroi à l'idée de la perdre.

Quel qu'en fût le mobile, cet acte violent le bouleversa. Il en resta, un moment, perdu comme dans un songe. M""^ Pradel avait accepté négligemment la rose; elle observa l'air absent de Séverin et supposa qu'il se repentait de l'occasion manquée. La conjecture ne lui fut pas inditîérente...

Au retour, ils s'assirent tout près du flot, parmi des varechs amoncelés. Une avenue de soleil se dilatait à l'ouest, sur la rade triomphale. Des collines de Saint-Mandrier, l'artillerie d'un fort canonnait un but flottant : après chaque détonation, ils apercevaient' la gerbe d'écume lumineuse que l'obus, en

plongeant, faisait bondir. Alentour de Toulon gronde perpétuellement l'orage d'une attente de guerre.

M. Pradel contait à Séverin son dernier séjour en Allemagne ; le prodigieux labeur industriel de la Prusse, son outillage d'armement reflrayaient pour la sécurité de TEurope.

— En France, remarquait-il, dès qu'une entreprise a des fins nationales, tout conspire à sa ruine, l'étranger nous supplante et nous dépouille, nous paralyse; nous dépendons de lui, même dans des œuvres vitales pour notre défense. N'est-ce pas absurde que notre marine commande à Fiume, en pays ennemi, les neuf dixièmes de nos torpilles ?

— Précisément, repartit Séverin, j'ai pensé bien des fois à ce paradoxal monopole de Whiteliead. Si jamais j'entreprenais quelque chose, je me ferais de la torpille une spécialité. J'ai longuement étudié la question. C'est une industrie délicate, mais qui n'exige pas un puissant matériel. Et les torpilleurs avec les submersibles et les mines ont l'avenir pour eux. Je suis certain qu'en perfectionnant les engins destructifs des grosses unités, nous rendrions les guerres impossibles.

M. Pradel fut surpris qu'il ne tentât point, sans tarder, « une affaire si intéressante ». Lui-même, laissa-t-il entendre, serait disposé à la soutenir vigoureusement. Séverin objecta « les bâtons dans les roues » que les Pouvoirs publics opposeraient à la mise en train, et M. Pradel s'abstint d'insister.

Cette conversation aimanta cependant l'esprit de Séverin vers un projet qui lui avait plu au temps où la littérature n'absorbait pas ses visées, et sa volonté apathique reçut une secousse d'énergie. Mais, pour suivre une idée pareille, il devait renoncer à la jouis-

sance d'écrire, comprimer à Tarrière-plan sa vie sentimentale. Tout dépendait d'un premier et terrible sacrifice ; s'il déchirait le pacte de servitude intérieure où Eliza le retenait, le reste lui semblerait facile.

Or, cette décision poignante, l'après-midi passée avec les Pradel la lui révélait plus nécessaire qu'auparavant. La laideur secrète d'une enjôleuse comme jyjmo prafj^ji repoussait une ombre plus noire sur l'adultère et l'hypocrite qu'il ne cessait pas d'être. Le geste désespéré de Marie prolongeait pour sa mémoire de sensitif une angoisse rétrospective : sans le cri qu'il avait poussé, elle se précipitait dans l'inconnu de la mort, et à cause de lui, parce qu'elle l'aimait! l\ touchait la réalité de son amour; au lieu qu'Eliza devenait plus lointaine, n'agissant plus sur ses dispositions que par des lettres intermittentes. Marie tenait donc une victoire presque assurée.

Quand ils rentrèrent ensemble et qu'elle monta dans sa chambre avec lui, il l'attira sur ses genoux, lui parla d'un ton triste et tendre, d'une plénitude d'abandon qui, entre eux, avait disparu.

— Marie, ma petite Marie, à quoi, tout à l'heure, pensais-tu, en regardant la mer au-dessous de toi?

— Tu veux le savoir, répondit-elle, les yeux plongés dans les siens. Eh bien ! j'ai eu comme une minute d'égarement. Le vide m'attirait, je me disais : Celui que j'aime est perdu pour moi. Qu'importe que je meure et que je sois damnée, puisque, sans son amour, je n'ai plus de bonheur possible ! Est-ce ma faute si je t'aime plus que mes enfants, plus que mon père, plus que tout, plus que Dieu?

— Tu avais tort, dit-il d'une voix très lente, tu avais tort de te décourager. Je ne veux plus que

deux soient malheureuses par ma seule faute. Je la préparerai doucement à l'inévitable. Toi, reste patiente et vois quelle est notre affection, puisque rien n'aura pu la rompre.

Elle avait appuyé sa joue aux lèvres de Séverin ; à ces dernières paroles, elle eut un léger recul.

— Mon ami, as-tu bien réfléchi? Je ne veux pas que tu sois malheureux à cause de moi, ni faire de toi une victime. J'ai appris à souffrir, je peux contirmer.

— Oui, déclara-t-il, je n'ai que trop réfléchi. Je sais mon devoir, je le suivrai.

Elle prit ses mains, les pressa fortement et soupira. Pour la première fois depuis six semaines, leurs lèvres se joignirent dans une pensée de réconciliation. Mais ce mot : devoir, tombant de la bouche qui l'assoiffait d'amour, refroidissait Marie. Séverin avait promis, afin de se mieux lier contre une reprise de sa passion. Seulement, il n'était pas sûr de lui-même. L'ingénuité de leur jeune t^^ndresse était morte. Des deux anneaux bénits dont leurs doigts enlacés retrouvaient le contact, une vertu de force et de joie semblait s'être aliénée. Quelle purification l'y restituerait?

L'ABBÉ MARTUBEAU

M"*® Lougrée avait prévenu Séverin qu'il aurait « de ses nouvelles ». La menace le troubla peu, ses tourments intimes le rendaient inattentit' à tout ce qui n'était pas eux. Marie s'inquiétait davantage, évaluant les rancunes et la vengeance probable de Toccul tiste.

Elle soutint Tborrible embarras de la rencontrer, plus d'une fois, dans les salons qu'elles fréquentaient Fune et l'autre. Son aversion pour Eliza retombait sur la tante, et, vis-à-vis d'elle^ la faute de Séverin l'humiliait comme un opprobre familial dont elle avait sa part. L'Amirale, de son côté, s'en prenait à Marie de n'avoir pas su empêcher la chute de sa nièce. Les deux femmes, quand elles n'arrivaient pas à s'éviter, échangeaient tout juste quelques froids propos. On sut que les Lhostis ne remettaient plus les pieds chez M'"" Lougrée. Les bonnes personnes de leur entourage commentèrent cette brouille. Elle donna consistance au bruit qui bourdonnait, à travers le Mourillon, sur le vrai motif du départ d'Eliza. Pourtant cette rumeur circulait, comme eussent dit nos pères, « sous le manteau ». Dans le monde de la marine, bien que Séverin en fût officiellement sorti,

un esprit de corps le protégeait contre le scandale ; et M""^ Loug-rée se taisait en public, muselée par Tamour-propre du nom qu'elle portait. Mais sans doute elle se revanchait, là oii nulle divulgation n'était à craindre, entre spirites, les soirs de rendezvous, toutes lumières éteintes, autour d'un médium endormi.

Séverin connut bientôt quelle vengeance elle triturait.

Vers le milieu de mai, une après-midi qu'il sortait à son heure habituelle, au tournant du boulevard, un jeune homme en faction attira sa curiosité. C'était un pauvre hère, imberbe, de mine falote, coiffé d'un feutre mou qu'il avait cabossé, à la mode piémontaise, d'un coup de poing, et rabattu sur son nez en pointe de serpe, comme pour dissimuler sa physionomie. Une vesie fripée aux manches trop longues, un pantalon verdàtre achevaient sa tournure de bohème famélique. Il tenait en ses mains un pelit appareil photographique, et, à l'instant où Séverin passa devant son ol)jectif, il pressa le déclic, prit un instantané.

Séverin l'apostropha, trouvant baroque le sansgêne de cet homme. Mais le drôle lui tourna le dos et sauta dans un tramway. Il n'eut point Tobstination de le poursuivre.

Quinze jours plus tard, comme il se promenait seul sur la terrasse du jardin, de la falaise, quelqu'un qui se cacliait au ras du mur lança jusqu'à lui un paquet soigneusement ficelé. Avant de le ramasser, il courut vers le balustre, se pencha, ne découvrit personne. Le paquet déplié lui laissa voir un petit buste en cire, modelé selon sa ressembhance, et qu'avait troué, à l'endroit du cceur, la lame d'un couteau.

M""" Lougrée, avec les initiés de sa bande, avait dû convoquer les Esprits à un solennel anathème, suivi d'une exécution en effigie. Elle espérait envoûter le Breton superstitieux qui dormait au fond de Séverin, et, peut-être, le faire mourir de l'idée qu'elle voulait sa mort.

Marie, de sa fenêtre, l'aperçut examinant l'objet fatidique ; il ne put donc le lui cacher. Elle s'empressa de jeter le buste au feu, mais demeura impressionnée plus qu'elle ne le parut : si l'ennemie de Séverin voyait sa vindicte inefficace, d'autres moyens de nuire seraient mis en œuvre ; un poison expéditif attesterait, au besoin, l'infaillible puissance des Esprits.

Séverin, parce que la douleur de sacrifier Eliza l'obsédait, résista sans peine à l'obsession de l'envoûtement. Néanmoins, il sentait rôder autour de sa vie des forces maléfiques. Pour s'en préserver il pensa aux bons Anges de son enfance. L'anxiété d'un surnaturel hostile fut le premier mouvement qui le souleva vers Dieu.

Sa foi de jadis, passive et sentimentale, plus que raisonnée, semblait s'être dissoute en une sorte d'idéalisme vaporeux qu'il croyait profond. Il assistait, le dimanche, à la messe avec Marie ; mais il n'envisageait dans les rites que des symboles d'un mystère inconcevable et irrévélé. La vue d'une foule qui prie touchait son cœur; il écoutait l'orgue et les hymnes, comme il eût écouté la mer et le vent. Le contact d'une Présence divine, perceptible dans les sacrements et les liturgies, n'atteignait plus son âme dissipée au sein des apparences instables ; et, depuis ses désordres, un malaise, une sourde rébellion l'écartait des réalités chrétiennes. Elles le sollicitaient

cependant par des rencontres incessantes : c'était une question des enfants, un signe de croix que faisait Marie avant de s'endormir, un livre feuilleté d'aventure, comme cette vie des Saints qu'il avait rouverte un soir.

Aux moments où il souffrait le plus, i! souhaitait parfois une aide hors de lui. Mais à qui dévoiler toute sa détresse? Quel humain comprendrait l'insoluble conflit de ce qu'il devait aux siens et de ce qu'il donnait à la triste Eliza? Quelle parole de paix accueillir? Il était seul et dénué, comme un mort dans sa fosse. La visite promise à l'abhé Martureaii lui ouvrait la possibilité d'une délivrance. 11 en repoussa la suggestion : « Que me dira ce prêtre, si je ne me convertis pas ? »

Au commencement de juin, par une journée brûlante, il se rendit, vers deux heures, à la grande poste de la ville, voulant y porter le pli hebdomadaire qu'attendait son amie. Il venait de la pressentir sur les intentions d'existence qu'elle formait pour son retour à Toulon. L'interroger de la sorte, c'était lui laisser entrevoir qu'il ne vivrait pas avec elle. Il regarda, le cœur pressuré, sa lettre glisser dans la boite, et se reprochait de l'avoir écrite, recevait en idée le choc de la blessure dont ses phrases allaient déchirer Eliza.

Il s'en revint, sombrant dans sa détresse et si abattu qu'il aurait voulu ne plus être un homme, mais la feuille grillée du platane qui roule sous les pieds des chevaux, et qui ne sent rien. Au bout des ruelles ombreuses la clarté dure de la rade fatiguait ses yeux. Un vieil Italien, à l'angle d'une place étroite, tournait la manivelle d'un orgue aux jeux usés :

— Musique, instrument, se dit Séverin, moins

LE FER SUR L^ENGLUiME 171

pauvres que ma vie de son^e-creux inutile ! Ce gueux, avec ses ritournelles, fait plaisir à d'autres gueux. Moi, je n'ai su créer que du désespoir...

Dans une ruelle transversale, devant un bar louche et obscur, une fille sommeillait, affalée sur une chaise, ses bandeaux noirs collés à ses joues ; et les faux cheveux qui masquaient son front imprimaient à son profil enfariné un aspect d'idole stupide et morne. Séverin envia presque la condition de cette créature qui ne voyait plus sa déchéance ou s'y résignait.

11 arrivait au tournant du cours La Fayette et apercevait, derrière les grilles, l'espace torride du port de la Rode, ses palmiers roussis, ses terrains vagues, d'un rouge de feu sous la poussière de la bauxite que charroyaient des tombereaux. Avant de traverser l'esplanade, il éprouva le besoin d'une halte. Une église s'offrait à deux pas, il gravit les marches de l'entrée, mais, en pénétrant dans la pénombre, il tâtonna, comme un aveugle, au sortir du soleil cru.

Une mendiante, près de la porte, marmotta une supplication. Il tira de sa poche quelque monnaie qu'il posa dans la main râpeuse. Ce geste, machinal pourtant, lui fit du bien. 11 s'avança au milieu de la nef et s'assit. La fraîcheur du lieu, le calme le détendirent. 11 se souvint d'un mot ironique d'Henri Heine : « Le catholicisme est une religion d'été. » Cette boutade de dilettante n'eut aucune prise sur son esprit.

L'église eût été déserte, sans deux ou trois femmes perdues le long des chapelles. Une autre, sous le rideau d'un confessionnal, chuchotait. Bientôt elle se retira, et le prêtre qui la confessait, un homme d'âge, maigre et voûté, traversa le chœur d'un pas hâtif pour gagner la sacristie. Séverin eut le désir de

Ty joindre, de lui parler. Mais le dégoût d'avouer son ignominie (igf a cette impulsion.

Le prêtre disparut, les femmes s'en allèrent; il resta seul, et se mit à considérer léglise elle-même, reprenant son coup d'œil d'artiste curieux.

Elle ne présentait rien extérieurement qui dût lui plaire ni l'émouvoir : au-dessus de la nef, à droite et à gauche, se développait, comme dans une salle de concert, une galerie soutenue par des colonnes de marbre. Un des bas-côtés s'ornait du u monument », un tombeau en rocaille où s'exhibait un Christ mort, presque nu, dont les côtes laissaient fuir des filets de sang. La coupole du chœur était peinte en bleu, avec des étoiles d'or. Des rinceaux multicolores bariolaient des pilastres à chapiteaux dorés. Aux deux coins du maître-autel, un ange de marbre s'inclinait; un soleil de flèches d'or irradiait autour du tabernacle. Ce clinquant méridional imposait au temple une mondanité factice et vide.

Mais, en fixant le tabernacle, Séverin se dit subitement :

(c Que pèse ce faux luxe et ce rococo de dorures si, les pauvres âmes qui viennent prier, quelqu'un les entend et a pitié d'elles !

(( Tout est là : dans le ciboire et le calice, y a-t-il quelqu'un ou personne? S'il n'y a personne, le rêve de la foi s'évapore, les vingt siècles de christianisme furent une douce dérision, un mensonge après tant d'autres mensonges. Nous sommes tous des ombres, nous embrassons un bonheur d'ombres. Mes souffrances, celles que je cause aux autres ne sont que des cris illusoires vers une béatitude qui n'existe pas.

« Mais, s'il y avait quelqu'un?... »

Cette réflexion latente, bien des fois, avait dérangé la torpeur de son indifférence. Pour qu'elle résonnât, comme la vibi'ation d'une cloche, le silence de son accablement était nécessaire; à bout d'orgueil, il n'espérait plus de sa force aucun secours, et, défaillant, il se tournait vers Dieu.

Il le cherchait; donc il l'avait « déjà trouvé ». Mais à peine proféra-t-il ces mots intérieurement : « Devant moi, ici, j'ai peut-être le Dieu de vérité », sa vue se retourna sur lui-même, il aperçut, comme jamais auparavant, l'immondice de ses fautes. Confrontant son être avec le Saint des Saints, il se découvrit plus impur que la boue des rues, si abominable que ses vêtements devaient avoir horreur de le toucher.

Il se jeta sur les dalles, à deux genoux, et, le front appuyé contre les barreaux d'une chaise, il sanglotait, abîmé dans Fhumiliation indicible du remords. Après un instant de douleur sans forme, il entendit retentir au fond de sa mémoire, chargée d'un nouveau sens, la parole qu'il articulait en allant à son dernier rendez-vous :

« Ce qui est fait est fait. »

« Ma vie était droite. J'ai failli. Personne au monde ne peut faire que je n'aie point failli; et, ce qui est plus terrible, humainement il m^est impossible de réparer. Quand je sors d'une iniquité, je vais à une autre. Je ne puis satisfaire à la Justice. Vous seul, ô mon Dieu, pouvez rend)*e pur ce qui est abject. Je vous ai négligé, j'ai douté de vous, j'ai vécu comme si vous n'étiez pas. Je n'ai mérité que votre abandon, et vous m'avez livré à mes égarements.

« Mais vous ne m'abandonniez pas, ô mon Dieu, puisque me voici à vos pieds, malgré moi, comme un

scélérat devant son Juge, et, si vous m'aviez maudit, je ne serais point revenu à vous. Je me repens, oui, vous le voyez que je me repens. Mon péché sera contre moi jusqu'à la fin. Ah! si je me repentais parce que je vous aime ! Je ne sais plus vous aimer, je ne puis plus. Donnez-moi une goutte de votre amour; et je serai délivré. Sauvez-moi; mais sauvez, avant moi. la malheureuse que j'ai, moi seul, perdue... ))

La porte de l'église retomba sourdement sur le tambour, des pas s'approchèrent; une jeune fille, en face d'une chapelle, s'agenouilla. Il se releva et sortit. Sa volonté se déterminait d'aller voir Tabbé Martureau, et de se réconcilier, par ses mains, avec le Seigneur qui pardonne. Un suprême sophisme de résistance lui fit remettre cette démarche :

(( Pour m'absoudre, il exigera une rupture immédiate. Au moment ou se trouve Eliza. je ne consentirais pas à lui porter ce coup. »

Il rentra cependant, changé et pacifié dans son affliction. Il avait jeté derrière son dos toute une part du vieil homme; quelles que fussent les traverses à subir, il ne perdrait plus l'espérance.

Marie, assise à Tombre de la maison, sous un tendelet, achevait aux enfants, très sages sur des coussins en face d'elle, l'histoire de Samson enchaîné par Dalila. Le commandant, au petit salon, parcourait dans son journal la liste des récentes décorations militaires. A l'entrée de Séverin, il se leva, et lui dit, à mi-voix, d'un air indigné :

— Cette canaille de Porquaron a la croix î C'est une infamie. Un sacripant qui a deux ménages et qui fait une vie d'enfer à sa femme !

Il eut la tentation d'ajouter : « On ne décore plus

que les gredins ! » Mais il se tut, parce que lui-même ornait soigneusement de sa rosette la boutonnière de tous ses haiiits.

Séverin s'appliqua Tinvolontaire avanie; à s'humilier secrètement, il trouva une douceur inéprouvée.

Marie, dès qu'ils furent seuls au jardin, lui demanda :

— Qu'as-tu vu d'intéressant à ïoulonl

— Rien du tout. Les rues étaient vides ou presque. Je suis allé simplement jusqu'à la poste...

— Ah ! fit-elle, en réprimant de son mieux toute l'âpre jalousie qui s'échappait dans ce monosyllabe. Une curiosité la mordait : c'était de connaître le refuge d'Eliza. Certaine de n'obtenir jamais une confidence énergiquement refusée, elle en sous-entendait même le désir. Durant plus de deux mois, elle s'était interdit de nommer sa rivale; ce mutisme lui pesait, et paraissait dur à Séverin. Depuis qu'il avait promis de rompre, elle se relâchait de sa rigueur ; il lui expliquait sa passion et pourquoi Eliza, peu à peu, s'était abandonnée. Tous deux parlaient aussi de l'enfant, dont elle se préoccupait sans cesse.

— En revenant, continua-t-il, je me suis reposé dans une église, à Saint-François-de-Paule...

— C'est pour bientôt le baptêmel s'enquit-elle par une malencontreuse association d'idées, car elle ne devinait point où il voulait en venir.

11 fut blessé de n'être pas compris, et, au lieu de s'ouvrir à elle sur son élan de conversion, il répondit évasivement :

— C'est pour la fin de septembre ou octobre.

Il était assis- près d'elle, sur un pliant ; elle, dans un fauteuil d'osier, sa corbeille à ouvrage sous sa main, tricotait pour la vieille Vanino un châle en laine

grise. Son crochet d'ivoire se trémoussa plus vite, tandis qu'elle reprenait :

— Je crois que ce sera une fille. Mais que pensestu faire de cet enfant?

11 indiqua son projet de le mettre en nourrice, aux environs de Marseille, dans une ferme qu'il avait achetée avec la dot de Marie. Les fermiers, les Mouren, perpétuaient une famille de l'ancien temps, d'une probité, d'une bonté sans reproche; et la ferme était sur une hauteur, dans un air merveilleusement sain.

— La chose est possible, opina-t-elle, à condition que la mère s'abstienne de se montrer. Les Mouren n'accepteraient pas, s'ils savaient...

Marie, sans hésiter, songeait à priver Eliza des joies maternelles ; elle craignait trop que Séverin ne se rencontrât avec sa maîtresse, auprès de leur enfant; ses intentions vertueuses risquaient d'être balayées par un retour de folie désastreux.

— Je le donnerai, dit-il, comme orphelin, si Eliza y consent. Mets-toi à sa place; tu jugerais cruelle une pareille exigence.

— Oh I tu verras que son enfant, une fois séparé d'elle, comptera peu dans ses rêves. Les Muses n'ont guère les dons de la maternité.

Elle baissa la voix; Aline arrivait, apportant unf dépêche. C'était Gourvennec qui l'envoyait.

« Très malade. Venez vite. »

A rémotion véhémente de Séverin, Marie soupçonna que Gourvennec tenait en sa liaison un rôle d'intermédiaire irremplaçable.

Il bondit sur sa bicyclette, et atteignit, d'une course éperdue, les Terres-Rouges. Trempé de sueur, il monta, sans reprendre haleine, jusqu'à « l'ermitage ».

Gourvennec, cette fois, ne l'attendait point devant sa maison; son banc de pierre, désormais, resterait vide.

Une paysanne ridée, édentée, descendit, à sa rencontre, dans Tescalier roide, et lui raconta, tout bas, Faccident. Elle passait, dit-elle, à midi, parle chemin avec son fils et son âne chargé de luzerne, quand ils avaient aperçu Grourvennec étendu à terre, frappé cVime conjectioii. Ils Tavaicnt péniblement porté en haut, sur son lit. Une heure ou deux, il avait repris connaissance; il avait prononcé quelques mots. Maintenant il était près de sa fin. Son fils avait couru chercher à La Valette le médecin et le prêtre; sortis Tun et l'autre, arriveraient-ils à temps?

— Il veut vous voir, monsieur Lhostis, il a une commission pour vous.

Séverin pénétra dans la chambre du mourant; sur la couchette étroite sa grosse tête barbue se renversait, la bouche entr'ouverte par le râle de la suffocation; une pâleur cireuse marbrait ses joues et ses narines anxieusement dilatées ; et ses yeux éteints semblaient insensibles déjà aux images terrestres. Ils reconnurent pourtant Séverin ; une petite étincelle s'y ranima, comme une lampe, au crépuscule, passe derrière une vitre embuée et disparaît. Ses doigts serraient une enveloppe qu'il essaya de lui tendre; puis il retomba dans le mystère de l'agonie; le râle se ralentissait ; un moment plus tard, son cœur ne battait plus.

L'enveloppe enfermait une lettre d'Eliza, sans doute arrivée le matin même. Le fidèle quartier-maître voulait, jusqu'au bout, assurer à son commandant le secret de la correspondance dont il s'était innocemment chargé.

Séverin aida la vieille femme qui rendit au corps les derniers soins. 11 rapprocha ses pieds, joignit ses mains et glissa entre ses phalanges froides le chapelet pendu au chevet du lit. Pendant que la paysanne descendait au village chercher des cierges, il demeura seul à seul avec le cadavre de son ancien compagnon. La mort soudaine de Gourvennec, après sa grande secousse dans l'église, rompait vraiment la trame de sa vie antérieure; c'était un glas de plus pour l'amour d'Eliza. Il n'ouvrit point sa lettre en présence du mort; mais il s'agenouilla et pleura longtemps.

La ligure de Gourvennec avait repris son calme, héatifiée par un sommeil de paix : ses paupières s'appuyaient doucement sur ses prunelles, ses narines s'étaient détendues ; sa houclie, faite à murmurer des prières, paraissait continuer, dans le demi-sourire de sa harhe, un mouvement d'oraison ; toute sa facr portait au dedans d'elle comme une lumière. Ce trépassé disait au vivant qui le contemplait :

— Fais comme moi; repens-toi si tu as péché, et prie.

Séverinne savait quelle faute de jeunesse Gourvennec expia solitairement. En soulevant ses membres, pour la toilette funèbre, il avait surpris, autour de ses reins, l'àprelé d'un cilice. Par quelle rigueur divine ce pénitent, devenu un saint, mourait-il sans viatique, sans un prêtre qui le consolât?

Séverin se demandait pourquoi, à lui indigne, était réservé cet honneur de veiller un Juste. Il cherchait à se remémorer les versets du De j^rofundis; mais, depuis des années, il avait perdu la mémoire exacte du psaume, il n'en retrouvait plus que le premier et l'ultime verset; il se les réitérait, s'identifiait à l'âme en peine qui, « du profond » des ténèbres, crie vers

Lli FER SUR L'EiNCLUME 179

Dieu, espérant parce que lui-môme rachètera Israël de toutes ses iniquités.

Les suprêmes reflets du soir s'effaçaient au flanc du Coudon, lorsque M. le curé de La Valette, homme cliauve et d'allure placide, vint réciter sur Gourvennec les prières liturgiques. Il se montra fort contrarié de n'avoir pu l'assister à ses derniers moments, et fit un haut éloge du défunt, « une bien belle âme ». Peu après lui vint le médecin pour constater le décès ; puis, le menuisier qui prit les mesures du cercueil.

Marie était prévenue que Se vérin ne rentrerait pas, avant les obsèques, au Mourillon. Vers minuit, le prêtre était redescendu à son presbytère, la vieille voisine et son fils, partis chez eux. Il resta seul à veiller. Sur la table de Gourvennec il avait trouvé, dans un petit livre, l'office des morts; à la clarté des bougies qui tremblotaient contre la face du cadavre il commença cette lecture, pour lui prodigieuse ; en même temps qu'à Gourvennec il s'appliquait à soimême et à Eliza les déplorations immémoriales de Job. Qu'aurait-il gémi d'autre que ces plaintes de suppliant :

(( Mon cœur est dégoûté de vivre ; je laisserai sortir ma parole , je parlerai dans l'amertume de mon âme.

« Je dirai à Dieu : Ne me condamne pas ; révèle-moi pourquoi lu méjuges ainsi...

« Est-ce que lu as des yeux de chair ? Est-ce que tu vois comme un homme voit,

« Pour que tu recherches mon iniquité et que tu scrutes mon péché ? »

Cependant, il s'aperçut qu'il avait faim; car, depuis la veille, à midi, il n'avait bu qu'une tasse de lait

apportée par la paysanne ; et la fenêtre, entr'ouverte, laissait tomber sur son dos le froid nocturne : le sommeil opprimait ses yeux. Il se mit à marclier d'un bout à l'autre de la chambre, comme il eût fait dans la cabine d'un navire. Tout, chez Gourvennec, gardait le pli du bord, un ordre strict où le moindre objet, lustré, astiqué, se fixait à une place nécessaire. Séverin se représenta la dispersion du pauvre mobilier.

— Moi aussi, je quitterai toutes les choses que j'aime; en suis-je dépouillé autant que je devrais?

Sa pensée s'enfonçait dans l'évidence de cette dissolution totale, afin de se mieux ployer à une rupture non moins cruelle. Il voulait dresser son corps aux jeûnes, à l'endurance du froid et de l'insomnie, pour le soumettre plus docile au détachement des voluptés.

— Je ne lui ai que trop obéi; c'est son tour de pâtir.

Le lendemain, au retour du cimetière, le curé, qui avait en dépôt le testament du mort, l'informa de ses dispositions : Gourvennec chargeait Tecclésiastique de distribuer aux indigents ses meubles et son linge; il lui léguait, avec son chat et sa vieille poule, le peu d'argent qu'il avait de sa pension pour soulager de quelques messes son purgatoire. Quant à Séverin, il lui laissait un petit crucifix d'étain qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes.

Séverin accepta ce legs comme un signe du consentement exigé d'En Haut à l'abnégation de ses tendresses coupables. En chemin, pourtant, il lut la lettre d'Eliza. Au sortir du spectacle de mort où il s'était, vingt-quatre heures, cloîtré, l'écriture fine, l'odeur du papier, avant même qu'il lût ces pages, l'effleurèrent d'insinuantes persuasions. Une main de

LE FKR SUR L'ENCLUME 18t

sirène touchait en lui les deux cordes les plus accessibles, le sentiment des nuances et la pitié. Eliza racontait, non sans esprit, comment elle s'était brouillée avec Fisraélite russe, Sara Melchidof.

(( A tout propos elle dénigrait devant moi la France et les Français. <( Les Français ! des gens de moyenne (( température, inaptes aux passions fortes et aux « sublimes énergies ! La France, c'est le pays où Ton « ne mange pas une poire sans la couper en deux et « en quatre. Nous, les Slaves, nous mordons en plein « dans la poire, nous Tavalerions, si nous pouvions, « d'uncoup. »Ellem'agaçait; je lui ai répliqué d'un ton pointu : « J'ai grand peur que la poire ne vous reste « dans le gosier. » Elle n'a pas trës bien saisi le sens de ma réponse; mais elle a compris que je me moquais d'elle, et, depuis, elle ne meparle plus. J'en suis enchantée. »

La suite de la lettre quittait cette intonation légère, insouciante. « Chaque fois que tu m'écris, se plaignait Eliza, je te sens un peu plus loin de moi. Des espaces opaques nous séparent, et je n'ose pas m'y aventurer. Tu te souviens de cette minute, sur la falaise, oii tu me disais en regardant les éclats du phare : « Notre « amour ne défaillira pas plus que cette clarté. » Pour moi, c'est vrai, oh! oui, trop vrai. Mais toi... Tout ce qui fut ta vie d'aiiparavant te reprend chaque jour davantage. J'ai le tort d'être absente: j'aurais dû braver l'opinion et la honte publique, ne jamais partir. Je ne te fais point tie reproche. On aime parce qu'on aime, on n'aime plus parce qu'on n'aime plus. Le mieux serait de souffrir en silence. Mais puis-je te dissimuler à quel point je suis malheureuse? Il faudrait alors ne plus te répéter que je t'aime et qu'en te perdant, je perdrais tout. »

L'accent de cette élég-ie ne rendait pas aux oreilles de Séverin un son très nouveau. Seulement les doléances de sa maîtresse portaient si juste, à l'instant oii il les recevait, qu'à réentendre cette voix suave et lamentable un tressaut de compassion et de désir ébranla ses fibres. Une pbrase, entre toutes, Tétreignait :

(( Plus approche le temps où tu pourras tenir entre tes bras l'enfant de notre douleur, plus tu deviens dur pour moi. »

Or, il s'évertuait, avec des précautions infinies, à ne point aggraver les meurtrissures d'Eliza. Quel mal lui ferait sa dernière lettre ! Elle semblait, d'avance, y répondre, comme si elle percevait le changement profond de son cœur.

c< Dur)) elle le jugeait ; et, eneiïet, il voulait devenir tel, mais pour lui-même, passer outre aux commotions d'une sensibilité insoumise. Aussi résistait-il à son trouble, et sa volonté d'être inflexible s'affermit parce qu'il s'était, une fois, maîtrisé.

Il pouvait s'amender, lui ; elle, au contraire, de quelle force disposait-il pour la sauver de sa désespérance?

— Par moi-même, je ne puis rien; il faut prier...

La mort de Gourvennec ôtait à leur correspondance le charme d'une sécurité clandestine. Dorénavant, il devrait, comme les petites ouvrières qui donnent des rendez-vous à un matelot, aller prendre ses lettres poste restante, faire queue au guichet î

Il avait promis de la rejoindre à Barcelone, au moment le plus douloureux pour elle, si personne ne soupçonnait le motif de son voyage. Il dut lui dévoiler que Marie connaissait leur liaison. Chaque jour abattait un morceau de l'édifice romanesque qu'il avait souterrainement improvisé sur un sable fangeux.

Vers la mi-juillet, M. Burcléron partit pour sa cure habituelle à Vichy. Marie et les enfants raccompagnèrent; Séverin ne put se dispenser de les suivre. Un mois de solitude au Mourillon aurait été une périlleuse épreuve, et Marie s'en tût alarmée.

Des qu'il rentra de son morne séjour aux eaux, il chercha par quel moyen préparer Eliza au dénouement qu'elle pressentait, sans accepter d'y croire.

Les Lhostis comptaient, parmi leurs plus solides relations, une vieille fille, M"° Floch, sœur d'un capitaine de vaisseau qui était le grand ami d'un oncle de Séverin. M''" Floch, issue d'une famille toute bretonne, avait vu le jour à Papeete, son père étant gouverneur de Taïti. Il prit sa retraite à Toulon, et, quand il fut mort, elle y resta. Elle vivait retirée à Saint-Mandricr, dans un chalet fruste, en face de la pleine mer.

Une négresse antique, sa nourrice, faisait son ordinaire compagnie, avec une tortue, un perroquet siffleur du Gabon et beaucoup d'autres oiseaux. Sa vaste volière, appuyée au mur de son jardin, en occupait toute la longueur. Les oiseaux pouvaient s'y donner l'illusion d'être libres, ayant des feuillages sur leurs têtes, un canal d'eau fraîche et des arbustes où ils voletaient. Elle élevait surtout de petites perruches vertes d'Australie, dont le vacarme, pour les visiteurs, était affolant.

Le jeudi et le dimanche, elle recevait quelques intimes, une élite dos plus fermées; car, en elle, un orgueil de caste enfantin s'associait à des largeurs de vue surprenantes. Étrangement maigre, elle ressemblait, de profil, à son perroquet; un cou ridé, une mâchoire excessive, des dents éclatantes et trop longues, des cheveux gris, toufi'us et relevés quelque

J8i LE FER SUR L'ENCLUME

peu en désordre composaient un paradoxe de laideur qui, chez une autre, eût semblé déplaisant. Mais la courbe de son nez demeurait spirituelle, l'acuité de ses yeux saisissait. Un air de distinction et de dignité rendait l'ensemble presque harmonieux.

Comme maintes vieilles filles, et d'autant que nul n'avait jamais soupçonné sa vertu, elle tenait volontiers des propos gaillards. Les faits-divers de la galanterie, lorsqu'ils touchaient à son monde, la divertissaient. Elle les contait, avec un accent bref et discret, vraiment inimitable. Elle se plaisait à combiner des mariages ou à tirer de cas embarrassants les jeunes femmes qu'elle voyait sur une pente dangereuse.

Séverin et Marie avaient, plusieurs fois, conduit dans son salon Éliza. 31"^ Floch, si elle savait, depuis lors, ce qui s'ébruitait de la déplorable aventure, n'en laissa rien paraître.

Séverin crut sage de la prendre pour confidente, et de mettre Éliza en rapports avec elle. Il lui demanda une entrevue particulière, l'instruisit de la catastrophe oi^i il se débattait. Elle eut assez de clairvoyance pour le plaindre encore plus qu'elle ne le condamna; elle s'attendrit sur l'infortune d'Eliza et se déclara prête à lui venir en aide.

Cette démarche le soulagea en tant qu'elle consommait sa résolution ; il revint, malgré tout, de Saint-Mandrier, dans un état de sinistre mécontentement. A table, comme Albert jacassait, s'agitait sur sa chaise, il le gifla d'importance. Albert sanglota ; car, très rarement, sonpèrele frappait. Marie futconsternéë de cette rudesse coléreuse. Un pénible silence s'abattit sur tous, jusqu'à ce que Séverin, se dominant, relevât lui-même la conversation. -

Marie se demandait si une crise nouvelle n'allait

pas le bouleverser. Tant qu'elle le sentirait amoureux d'Eliza, leur ménag-e serait comme un naufragé encore sur Feau, mais qui, d'un instant à rputre,;peut aller au fond.

Le 6 octobre, un télégramme de Barcelone avertit Séverin qu'un fils lui était né. La nouvelle, toute prévue qu'elle arrivât, le submergea dans une stupeur. Le fruit de son péché devenait palpable, vivant, et, en un sens, immortel. Il accueillit la mise au monde de l'intrus avec une désolation apitoyée, mais oii fermentait une sourde joie. Parce que cet enfant venait misérable et sans père connu, une prédilection l'inclinait vers lui. L'amour d'Eliza prenait sa revanche en cet élan. Séverin s'y abandonnait, ne croyant, par là, que satisfaire un besoin de justice.

Longue à se remettre, Eliza, cinq semaines plus tard, lui annonça qu'elle partait pour Marseille avec une servante et l'enfant; à son baptême, elle lui avait choisi ce prénom un peu fade : Xavier.

JVr'® Floch se chargea d'aller au-devant d'elle, puis de porter le nourrisson chez les Mouren. Elle saurait convaincre Eliza de donner son fils entre les mains de ces braves gens. Elle lui ferait aussi admettre l'impossibilité morale ou se morfondait Séverin de reprendre une liaison qui deviendrait aussitôt notoire et scandaleuse. Séverin se réservait d'avoir, chez ^P*" Floch, après son retour à Saint-Mandrier. une suprême entrevue avec celle dont il se séparait.

M^'^ Floch reçut donc, à Marseille, au sortir du train, la voyageuse et le petit Xavier. Eliza savait que Séverin ne viendrait pas lui-même à sa rencontre ; elle avait tout deviné. Son premier accueil àM^^° Floch fut glacial et désespérant. Mortellement pâle, défaite

par une longue nuit de voyage, dans la chambre du Terminus oi^i elles montèrent, elle s'affala au fond d'un grand fauteuil, ferma les yeux. M"' FJoch renvoya la servante en lui payant très largement ses frais de route pour Barcelone, et elle prit l'enfant sur ses bras.

— Je voudrais ne plus bouger et mourir avec lui. Eliza ne put d'abord proférer d'autre parole. Mais

la vieille fille, ayant bercé le petit qu'elle déposa dans un berceau, s'assit près d'elle et lui saisit doucement les mains.

— Ma pauvre enfant, vous n'avez plus votre mère, laissez-moi vous parler comme si je l'étais.

Elle entra dans son chagrin, lui fit sentir qu'elle comprenait toutes ses raisons, et lui certifia que Séverin était horriblement malheureux ; mais, déchiré entre deux affections incompatibles, il avait cédé, après d'incroyables luttes, au devoir évident, primordial. Quel motif honnête allèguerait-il pour abandonner son épouse et ses deux fils ?

D'accord avec elle, Séverin se proposait d'assurer à son amie une rente de deux mille francs; il assumait, sans réserves, l'avenir de Xavier. Une seule condition était exigée, c'était que l'enfant fût, tout de suite, confié aux Mouren.

Eliza fit un geste de violent refus, et montra la porte à l'ambassadrice de son amant. M^'^ Floch avait prévu ce sursaut d'indignation maternelle ; au lieu d'en être intimidée, elle insista d'un ton ferme et supérieur, mit Eliza en face des réalités : s'en irait-elle, seule avec son enfant, gagner sa vie en faisant des écritures ou quehjue travail servile?

« Faire des écritures », pour Eliza qui avait le don d'écrire, c'était un épouvantait: et « gagner sa vie »

LE FER SUR LENCLUMi: 187

autrement qu'avec des vers ou de la prose lui semblait une déchéance impossible. C'est pourquoi, après avoir, des heures, pleuré et discuté, elle consentit. M''" Floch, s'adressant à sa finesse de psychologue, lui persuada que, plus elle tarderait, plus cette séparation lui serait affreuse. Eliza embrassa longuement son fils, le noya de larmes et de caresses ; elle le contemplait, comme ne devant jamais plus le revoir : il avait une figure extraordinairement mignonne, les yeux de sa mère, sa fossette au menton, et très peu de ressemblance avec Séverin. Et, aussitôt, M"^ Floch remporta.

Eliza, dans un effroyable accablement, attendit son retour. Le silence du vaste hôtel faisait plus dévastée sa solitude. Les sifflets durs des trains, les gros heurts de ferrailles sous le hall de la gare lui martelaient la tête d'un vacarme brutal. Le monde, plus que jamais, lui semblait un levier de mort brandi contre elle.

Son regard s'éleva vers la fenêtre ouverte à l'Occident : au bout de la ville énorme, flagellée par un vent poudreux, sur la crête d'une colline, comme à la cime d'une vague calcifiée, la statue de Notre-Dame s'embrasait dans le ciel étincelant. Une velléité d'espérance et de pi'ière traversa le cœur d'EIiza : quelle créature humaine descendrait, pour lui tendre la main, dans l'abîme de son délaissement? JVr'" Floch paraissait bonne, mais d'une bonté que resserraient deslimites, morcelée entre des intérêts contradictoires. Eliza se souvint des dimanches de son enfance, oii, toute en blanc, elle chantait dans les processions du mois de Marie ; négligée par sa mère, elle croyait en avoir une dans le paradis, et son âme lui parlait, certaine d'être toujours entendue. Ah ! pourquoi ses lectures philosophiques, à dix-huit ans, avaient-elles

dissipé cette fiction délicieuse'? Elle y reposa, une minute, sa pensée lasse, comme si elle eût considéré une étoile au fond d'un puits. Mais sa raison, ankylosée par les sophismcs et la souffrance, répugnait à tout agenouillement. Prier, c'eût été se reconnaître pécheresse, répudier le faux principe où elle se butait :

« Quel droit aurais-je, si je n'ai pas celui d'aimer? » Elle incriminait des croyances qui, ravivées en Séverin, avaient pesé sur lui pour le détourner d'elle. Et sa volonté s'entêta dans une rébellion morne. Des tentations de suicide sursautaient à travers son désespoir ; une vague peur de s'anéantir, son amour-propre de Muse vaniteuse, peut-être aussi l'espoir occulte de reconquérir son amant contre-battaient ces idées funestes. Si on lui avait demandé : « Que vous restet-il? )) elle eût fait la réplique de l'orgueil endurci :

— Moi.

Quand M*'® Floch revint, à la nuit, elle la trouva notant sur un cahier, les yeux secs, un récit impressionniste de son cruel voyage. Elle s'imagina la consoler en lui traçant un portrait admiratif de la famille Mouren ; le site de Château-Gombert l'avait charmée : nulle part, le petit Xavier ne pourrait être mieux.

— Hélas ! Chère mademoiselle, répondit Eliza sur un ton d'ironique amertume, votre dévouement à M. Lhostis esl incomparable. Sans vous, aurait-il pu éviter de venir à moi? Il faut bien que je vous rende grâces ; vous mettez mon enfant dans un Eden. Mais puis-je avoir le courage de me réjouir? Ce lieu enchanteur, moi seule, j'en suis exclue. Après tout ce que j'ai souffert pour lui, ou ne me laissera même pas la douceur d'entendre sa bouche articuler : Maman. Je n'aurai connu que ses vagissements douloureux.

Saura-t-il mon existence? On me traite comme une réprouvée, on respirerait beaucoup plus à l'aise, si je disparaissais. Parce que je suis femme, toute honte, tout châtiment est pour moi. Avouez-le : la société soi-disant chrétienne oi!i nous agonisons est un monstrueux engin d'injustice. Les faibles ont toujours tort; Dieu et la morale sont avec ceux qui détiennent la force, n'est-ce pas vrai?

M"^ Floch, au lieu de réfuter sa logique d'anarchie, lui posa cette simple question :

— Supposez que M. Lhostis soit votre époux et qu'une autre vous le prenne. Vous vous défendriez comme M™" Lhostis, ou plus durement. Elle vous tuerait; qu'auriez-vous à dire ?

— Et je tuerais celui qui m'abandonne; qu'auraitelle à dire?

La riposte d'Eliza bondit de ses lèvres avec une nervosité presque furieuse. Elle s'irritait d'être contredite par de sèches raisons d'expérience, difficiles à culbuter.

— Voyez-vous, ma pauvre enfant, reprit M""" Floch sans s'émouvoir, votre plus grand malheur, c'est que vous n'aimez absolument ni M. Lhostis, ni le fruit de son amour, mais vous-même.

Elles descendirent à table ; leur discussion s'obstina, espacée hors des conjonctures intimes qu'elle sous-entendait. Eliza, s'exaspérant, outrait ses paradoxes de femme désabusée, aigrie contre « le désordre stable qui s'intitule l'ordre social ». Chez elle, les vibrations incohérentes du sentiment se transmuaienten axiomes péremptoires. M"^ Floch comprit l'inutilité de ses efforts pour la plier aux règles du sens commun. Eliza, croyant l'éblouir, se mit à célébrer les arcanes de la théosophie.

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— Esl-ce que, deinanda M"^Flocli, Tidéal des théosophes vaut celui de rEvangile'?

— Oli ! il est infiaimeat plus parfait.

— Je ne serai donc jamais théosophe, répliqua la malicieuse vieille fille, moi qui trouve déjà la perfection chrétienne tellement au-dessus de mes forces !

Le lendemain matin, elles prirent l'express de Toulon, et W" Floch emmena tout droit sa compagne à Saint-Mandrier. Sa générosité ne l'empêchait point de juger scahreuse la rencontre dernière, en sa présence, des deux amants. Elle y avait cependant consenti, parce que Séverin justifiait dun motif louahle sa décision de revoir, devant témoin, sa maîtresse :

— Tant que je ne lui aurai pas dit moi-même, et sans retour possible, mes volontés, le danger d'une reprise persistera pour elle, et, j'ai honte de l'avouer, pour moi.

Marie, aux premiers mots qu'il avait énoncés de son projet, s'y opposa de toute sa jalousie angoissée.

— Tu la reverras î Elle saura te parler: tu veux donc ta perte et la nôtre ?

Il protesta que cette visite lui serait un supplice et une humiliation; mais il devait « se l'infliger ». Et il croyait bien s'y astreindre en pénitent. Néanmoins, un léger tremblement dans sa voix, certaines allures saccadées trahissaient une agitation damoureux. Jusqu'à ce qu'il eût prononcé les mots décisifs, savoir que son amie était là, derrière les pins de la butte qui faisait face à sa maison, qu'elle se mourait de l'attendre, que sa vernie allait être pour elle une sentence de vie ou de mort, c'était un terrible danger de rechute. Un signe de lui. une dépêche de trois mots, et, comme une folle, elle volait dans ses bras. Prolonsfée

plusieurs jours, la tentation eût emporté toute sa résistance. 11 avait hâte d'en finir, sentant sa déplorable faiblesse. Le repas de midi terminé, il se mit aussitôt en route.

Marie l'accompagna jusqu'au portail ; il ne Tembrassa point en la quittant, mais lui dit avec une gravité poignante :

— Je compte ôtre rentré avant la nuit; prie bien [jour nous.

Il avait machinalement allumé un cigare ; au bout de l'avenue, une réflexion le lui fît jeter.

— A quoi rime cette vaine habitude ?Jen*aique trop donné à mes sens. Il est temps de les mettre au pain soc. Désormais, je no fumerai plus.

11 monta dans un tramway, absent des choses extérieures commo s'il eût envisagé à une distance infinie les humains qui, devant ses yeux, s'agitaient, verbiageaient. Enface de lui, une petite femme blonde, coiffée d'une capote de velours, fraîciie et niaise à la façon de M"''' Pradel. approchait contre ses narines un bouquet do violettes et causait avec une autre bourgeoise d'un collier de perles que son mari voulait lui offrir. « Mais c'était un peu cher : sept à huit mille francs. » Le long du boulevard, un colonel et un lieutenant d'artillerie s'en allaient, sur leurs grands chevaux, à la caserne, et le colonel riait aux éclats d'une parole du lieutenant. Séverin fut choqué pour la première fois de l'inconscience oii s'éjouit le commun des hommes, alors qu'en toutes nos minutes se joue une tragédie d'éternité.

Il méditait ce qu'il dirait à Eliza, les répHques probables qu'il aurait à subir, et son âme avait beau se tendre vers la certitude que cette entrevue concluait sa passion, était uno, fin, un point trouble subsistait :

— Je suis vaillant, parce que je raisonne hors de sa présence ; devant elle, que vais-je éprouver?

Un feu sourd couvait en ses moelles ; il discernait rinfirmité de sa chair frémissante; et comment mériterait-il un renfort invisible ? Son péché demeurait sur lui. Sa pensée revint à l'abbé Martureau. Seulement le prêtre sévère lui interdirait peut-être comme une occasion périlleuse sa visite à Saint-Mandrier.

— Nous verrons, conclut-il, si, en refusant de m'absoudre, il m'expose à succomber sans appui.

L'abbé Martureau habitait, rue Bonnetoy, vis-à-vis du morose et grisâtre Palais de Justice. Ses fenêtres en plein midi mettaient dans son horizon la fontaine de la place Puget elle va-et-vient de la foule affairée qui se croise, du matin au soir, à ce carrefour de la vieille ville. Mais, reclus par la maladie, s'exerçant à ce qu'une sainte appelait « la vie de mort », il ne se divertissait guère au spectacle de la rue.

Séverin, tandis qu'il se dirigeait vers sa maison, avait comme du plomb dans les jambes. Quand il avoua ses désordres à M"^ Floch, il était sûr qu'elle l'écouterait d'une oreille indulgente et curieuse. Au contraire, la rudesse de l'abbé Martureau Tinquiétait. Il se rappelait un mot de lui à un de ses camarades venant se confesser :

« Mon ami, vous en di\ez salement besoin. »

Quelle honte d'exposer, sans rien omettre, une année d'adultère ! Arrivé à son étage, il faillit, au lieu de sonner, redescendre. Une impulsion pourtant plus forte que ses craintes le décida. Qu'imporlait l'opprobre des aveux, s'il menait à une délivrance ?

L'abbé Martureau, en personne, lui ouvrit, et la cordialité paisible de son sourire s'accompagna d'une parole étrange :

— Je VOUS attendais, monsieur Lhostis. Je ne sais quoi m'avertissait que vous viendriez aujourd'hui.

La ctiambre où il le fît entrer contenait un autel en bois — car l'abbé célébrait la messe chez lui ; — au-dessus de l'autel une étroite veilleuse liturgique éclairait de sa flamme rouge une statue de Notre- Dame de la Salette, assise, en pleurs, la face dans ses mains. Près de la bibliothèque en chêne brillaient les cuivres d'u-n poêle oii l'abbé, cruellement frileux, jeta deux bûches.

— Monsieur l'aumônier, dit Séverin, beaucoup plus calme, il y a trop longtemps que je vous ai promis' ma visite. Si je Tai différée jusqu'à ce jour, ce n'est pas faute d'y avoir pensé. Mais je vous réservais des contidences pénibles, tellement pénibles que, même à votre porte, j'ai eu Tenvie de m'en retourner.

L'abbé avait roulé vers son visiteur un de ces vastes fauteuils recouverts d'Utrecht qui solennisent, de fondation, tout mobilier ecclésiastique. Séverin n'accepta qu'une chaise de paille, et le prêtre se mit sur un siège de cuir, assez près de lui pour qu'un entretien à voix basse fûtcommode.

— Vraiment! fit-il en étirant les deux pointes de sa barbe, que se passe-t-il donc, mon cher ami? Vous m'efïrayez...

— Monsieur l'aumônier, reprit Séverin, d'une voix très ferme, je veux vous parler comme à un père, mieux qu'à un père. Seulement, me promettez-vous de m'entendre sous le sceau de la confession ?

— Je vous écoute, répondit l'abbé. Mais, s'il s'agit de faits ou de dispositions qui intéressent votre conscience, ne serait-ce pas beaucoup plus simple de vous mettre à genoux et de vous confesser, pour de bon ?

Il ne lui demanda point : « Qu'est-ce qui vous

arrête ? Avez-vous la foi? » Il se contenta d'un geste doux et impérieux qui signifiait : « Mon enfant, n'hésitez plus. »

Séverin ploya sans effort ses deux genouxjusqu'au plancher, et, sous la bénédiction du prêtre, il s'inclina.

— Mon père,articula-t-il, la gorge serrée, je suis un être ignoble...

Et il commença le récit de ses fautes, plus facilement qu'il ne l'aurait cru. Celait l'histoire (ïun autre Séverin que ses lèvres dévoilaient ; et, pourtant il se disait avec horreur : (< C'est bien moi qui ai fait tout cela. »

L'abbé Martureau, les mains croisées, la tête penchée, recueillait en silence, comme le témoin d'un Juge infaillible, cette déposition du coupable sur son passé. Il avait entendu des pécheurs battre leur coulpe de crimes bien plus noirs que ceux de Séverin. Pourtant il soupirait à de certains aveux; son front se baissait davantage, il semblait prendre sur soi la charge sordide des off"enses non rachetées.

— Est-ce tout, mon cher ami ? interrogea-t-il d'une voix lente, lorsque l'homme à genoux eut fini de s'accuser.

— Oh ! oui, dit Séverin en relevant ses yeux sur le prêtre. N'est-ce pas assez et trop ?

— Ce que je voudrais savoir, éclaircit l'abbé avec un essoufflement où s'exhalait son émotion, c'est d'abord, si vous êtes bien résolu à ne plus jamais revoir la jeune femme que vous avez induite au mal.

— Je dois, cet après-midi, la revoir, répondit Séverin.

Et il regardait fixement l'aumônier, comme pour lui dire : «Lisez à livre ouvert en mes intentions : elles

sont nettes. «Les sourcils épais du confesseur se rapprochèrent, la ride médiane de son front s'était gonflée, et, de ses prunelles, partit un éclair blanc :

— ■ Mais, malheureux, il ne faut pas! Si vous la revoyez, votre chute est accomplie. Devant la tentation, il n'y a qu'un salut : la fuite.

— Monsieur l'aumônier, reprit Séverin, je la reverrai en présence d'une tierce personne, vertueuse et sûre, et pour qu'elle entende, de ma bouche, les mots irrévocables.

— Etes-vous donc certain de les prononcer?

— C'est pour en trouver la force que je suis venu à

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