‹ Fer sur l'enclumeChapitre 5 sur 11 · NOUS · texte numérisé non relu

NOUS

L'abbé Martureau employa toute l'énergie de sa vieille expérience à détourner son pénitent de l'acte qu'il prohibait; au lieu d'une conversation avec sa maîtresse, une lettre suffisait et serait autrement plus efficace !

— Vous lui donnez un rendez-vous ; qu'en a-t-elle déjà conclu ? Que son empire sur vos sentiments subsiste, et elle jouera, pour vous reprendre, un jeu désespéré. En admettant que vous teniez bon, la quitterezvousende meilleurs termes ? Fatalement, vouséchangérez d'amers propos ; du peu d'amour qui survit en vous il ne restera que du fiel.

Comme Séverin s'obstinait, l'aumônier lui déclara que son entêtement couvrait un reste de présomption, de mauvaise confiance en soi, « un ferment pourri à éliminer » ; et, jusqu'à ce qu'il eût ployé cet orgueil, l'absoudre n'était point possible.

~ Alors, je m'en irai comme je suis venu! dit, les larmes aux yeux, Séverin, en se redressant.

Le prêtre comprit qu'à le rudoyer sans réconfort il risquait de le précipiter dans le désespoir qui est,

selon des théologiens, le blasphème irrémissible, parce que Dieu peut tout pardonner, sauf que l'on nie sa clémence.

— Votre confession est faite, mon pauvre enfant; vous l'avez mise sur mes épaules ; elle y restera, tant que vous ne m'aurez pas déchargé. A vous de voir s'il vous convient de me délier en vous déliant, en vous humiliant jusqu'au bout. Le meilleur de vousmême veut se dégager ; une partie demeure stagnante, comme ces flaques d'eau, quand la mer descend, captives au creux d'une roche et qui entendent les libres vagues refluer vers retendue. Soumettez votre cœur, et Djeuse soumettra.

— Monsieur l'aumônier, dit Séverin, debout, quoi qu'il advienne, je vous fais le serment de revenir ce soir, ici, à mon retour de Saint-Mandrier. Je suis très indigne de votre miséricorde et môme de votre intérêt. Mais vous savez mieux que moi ce que vaut le salut d'un homme. Tenez-vous, durant cette heure de bataille, comme Moïse, les bras étendus. Que votre intercession me soutienne et aussi descende sur l'âme abandonnée que je n'ai pas le courage de meurtrir tout à fait.

L'abbé Martureau, à son tour, se leva, comme malgré lui, et se gratta la tête en se mordant les lèvres dans sa barbe grise.

— Vous me peinez, monsieur Lhostis, vous me peinez durement. Sait-on jamais, lorsque le Seigneur passe, s'il reviendra ? En cette minute il vous requiert, il vous supplie par son prêtre; et vous lui résistez. C'est grave.

— Vous refusez de prier pour moi? dit très bas Séverin, oppressé d'une tristesse énorme, mais raidi à suivre sa volonté.

L'aumônier lui prit les deux mains, et les serrant avec un reproche plein treflusion :

— Je vais m'agenouiller làoù vos genoux étaient, et j'y serai, jusqu'à ce que vous reveniez prendre votre place...

Séverin arriva sur le quai, à deux heures, comme le hateau allait partir. Un ciel bas, la rade grise appesantissaient la mélancolie mortuaire de la traversée. Des vapeurs laineuses se collaient aux parois des montagnes; en se tournant vers le Goudon, il se remémora, d'aventure, un proverbe toulonnais que lui avait cité la voisine de Gourvennec :

Quand Coudon a son chapeau, Quand Faron a son manteau, Berger, rentre ton troupeau.

11 revit Gourvennec, sur le lit funèbre, un rosaire entre ses doigts rigides, et cette pensée l'aidait contre une défaillance h craindre; car, plus Eliza se rapprochait, plus la furie mal éteinte de son amour tentait de le dévorer. Tl n'apercevait pas encore le chalet de M""" Floch, mais, au ras de l'eau, d'humbles maisons blanches, aux volets verts, semblables à la sienne.

Saint-Mandrier, même si Eliza n'y était jamais venue, aurait eu son affection. C'est un des coins de la rade les plus agrestes, oii rien ne sent le maquillage du tourisme cosmopolite : des barques de pêcheurs, des toits brûlés de salure, une auberge de campagne qu'égaient des lauriers-roses avec son jeu de boules, rendez-vous des vieux marins, des fermes éparses, une pauvre église dont la tour basse, couronnée d'un balustre de fer, porte sa cloche en plein vent.

Mais il avait conduit là sa maîtresse, et, bien qu'ils

ne fussent pas seuls, leur communauté d'illusion s'était nouée au délice de ce havre ingénu. Le ressouvenir de ses joies contrariait son ferme propos d'être inflexible. Pour ne plus être emporté à la dérive, son âme se retourna vers le prêtre qu'il avait laissé dans la posture d'un suppliant. Il passait derrière la petite église ; il en fit le tour et entra.

Le silence de cet oratoire oii il ne trouva personne lui rendit un instant de paix. Dieu écoutait, dans une apparente solitude; les chaises vides, les cierges de l'autel, les tableaux des murs, tout semblait attentif au mystère d'une présence sacrée; il s'agenouilla, et, presque à voix haute, implora la compassion du Sauveur. Mais le sentiment d'une désobéissance qui aggravait son indignité gênait sa prière.

— Tu viens chercher mon aide, murmurait la Parole secrète; et, débile, vacillant, à peine déchargé de tes souillures, tu t'exposes à les recommencer!

En vain se redisait-il que ses intentions étaient droites; il voyait nettement le danger où il courait, et sa témérité l'affrontait, insoucieuse de la défaite possible. L'acte dont il se faisait une obligation lui parut, tout d'un coup, si contradictoire et inutile qu'en sortant de l'église, il s'arrêta, prêt à rebrousser chemin.

— Eh bien! non, se ravisa-t-il; l'abbé Martureau monte la garde pour moi, dans un moment je le rejoindrai; M"' Floch présidera notre entrevue ; et je vous atteste, ô mon Dieu, que je n'établis pas ma confiance en n)oi, misérable, mais en Vous. Donc, allons !

11 reprit sa marche vers Eliza, exalté d'une âpre violence, et impatient d'avoir franchi cette passe horrible. Au versant du sentier qu'il avait gravi, la mer se découvrait, inerte, noire au loin comme une

chaussée d'asphalte ; sur les galets de la côte le flot se dégorgeait avec un ruissellement bref et lourd, tel qu'un râle ; et, à gauche, au-dessus de la plage, les murs blancs du chalet éclataient entre des pins.

Il sonna ; la grosse cloche du jardin vibra longuement ; traînant ses babouches sur le gravier, Répéta, la vieille négresse, s'empressa de lui ouvrir ; un caniche aboya. Sans doute, derrière les rideaux, Eliza le regardait entrer ; il était enveloppé de son vaste manteau à pèlerine, du même qu'il portait, le soir de l'adieu.

jypie Floch, la tête empaquetée d'un châle, se tenait devant le vitrage de sa volière, secouant dans un crible les graines de ses oiseaux. Elle contemplait une acquisition récente, un rocco carunculé du Brésil, grand oiseau bleu, à gorgerin rouge, dont le cri expirait en un sifflement langoureux, comme s'il eût fredonné une vocalise. Dans les branches des tamaris que pliaient leurs coups d'ailes les petites perruches vertes s'égosillaient.

M"^ Floch s'avança vivement à la rencontre de Séverin, et, d'abord, l'emmena au fond du clos, le long du mur en pierres sèches qui surplombait le chemin. Tout en marchant, elle lui narrait, à traits rapides, son voyage, l'arrivée d'Eliza et de l'enfant, et de quelle manière la jeune femme accueillait l'imminence d'un dénouement, d'ailleurs prévu.

— Elle est, pour l'instant, inconsolable. Mais elle se reprendra. Elle m'a révélé qu'elle écrivait le roman de ses infortunes. Elle a beaucoup de notes...

La vieille fille n'omit pas d'observer aussi que Kavier ressemblait peu à Séverin. Sa prudence pointait au cœur de l'amoureux quelques flèches préméditées.

Elle le fit entrer au salon et l'y laissa rélléchir pendant qu'elle montait appeler Eliza.

Le salon de M"^ Floch, d'une vétusté sévérité, convenait à une rencontre funèbre. D'épais rideaux bruns obscurcissaient les embrasures des fenêtres ; le canapé vert et les sièges Empire étaient solennels ; le feu qui flambait dans la cheminée ne parvenait pas à éclaircir les dorures ternies des glaces et des consoles. Seule, dans un angle, brillait pompeusement une harpe.

Séverin essayait d'atténuer son angoisse en considérant le portrait de M. Floch père, au temps où il naviguait, jeunelieutenant de vaisseau imberbe, joufflu et frisé, peint en habit bleu à la française, installé dans un fauteuil que semblait toucher, par derrière, sur l'horizon marin, la voilure d'un trois-mâts.

Un miroir avoisinait cette toile mélancolique ; Séverin s'y aperçut mortellement pâle. La porte s'ouvrit, et M''" Floch fit passer devant elle Eliza, dont les yeux, comme figés de stupeur, s'abaissaient dans le vague et ne paraissaient pas voir Séverin. Il lui tendit sa main gantée ; elle abandonna le bout de ses doigts à cette pression alfectueuse, mais sans un signe de tendresse ni d'aversion. Elle était toute vêtue de noir, et son deuil de faux veuvage devenait maintenant une vérité sinistre. Un teint d'anémie, mais diaphane, épurait la délicatesse de son visage émacié ; elle avait l'air du fantôme d'elle-même, dans la pénombre du salon. Et, lorsqu'enfin elle dévisagea l'étranger qui s'inclinait silencieusement, à peine reconnut- elle le Séverin qu'elle ne cessait pas d'aimer.

— Asseyez vous, monsieur, dit M^'^ Floch, essayant de rompre la gêne glaciale du premier moment.

Elle se mit sur le canapé; Eliza, qu'elle attira près d'elle, se posa lout au bord, légère comme une ombre, éclairée cependant par le reflet du feu.

Séverin s'était assis en face de M^'"" Floch ; à distance, il leva sur son amie un regard triste et hundjie.

— Ma clière Eliza, commença-t-il sourdement — on eût dit que le timbre de sa voix avait subi une fêlure — ma chère Eliza, depuis que nous nous sommes quittés, j'ai souiïert pour toute une vie, souffert de votre absence, du mal que je vous ai fait, et des peines que j'ai causées autour de moi. Peu à peu, après m"ètre débattu contre moi-même plus que vous ne le saurez jamais, j'ai compris que la duplicité (le mon existence devait avoir un terme. Il fallait me décider entre deux avenirs : ou bien quitter Marie et mes fils pour vivre avec vous, ou me séparer de votre amour, tout en vous aimant. Je ne vous dis pas ce qu'il m'en a coûté, vous ne pourriez plus me croire, vous ne m'écouteriez que si je vous donnais de ma sincérité le seul témoignage impossible. J'ai voulu, quand même, vous revoir une dernière fois, et non vous fuir dans le recul peureux d'une lettre. Je suis, devant vous, un grand coupable; et, ce qu'il y a de terrible, je ne puis réparer que mes torts les plus minimes. Je viens entendre de vos lèvres ce qu'elles ont de plus dur à prononcer. Parlez, ne m'épargnez rien de vos justes indignations ; toute la violence de vos reproches sera au-dessous de mes remords.

Eliza se passa les doigts sur les tempes comme pour se réveiller d'une léthargie d'accablement.

— Mon ami, dit-elle avec une singulière apparence de calme, vous êtes venu, c'est très bien. Mais quel reproche attendez-vous? Vos torts, vous les savez

mieux que personne. Il fui un temps où vous m'aimiez ; peut-être m'aimez-vous encore, plus assez pour être à moi. Malgré le soin que vous preniez pour me cacher votre changement, je le déchiffrais trop palpable entre chacune de vos lettres. Le plateau de la balance où j'étais perdait, tous les jours, un peu de son poids... Vous l'avouerai-je, j'ai roulé dans ma tête mainte folie pour vous ravoir. J'ai songé ensuite aune vengeance. Maintenant, je suis brisée, anéantie, je ne veux plus rien. Je constate simplement que la vie est une chose épouvantable, puisque ceux qui s'aiment n'ont pas le droit de s'aimer. Car, enfm, nous serions seuls un quart d'heure ensemble; vous me rediriez les mêmes mots dont vous m'avez perdue, et vous les penseriez, et je vous croirais...

Elle s'était ranimée à mesure que résonnaient ses paroles ; le feu colorait ses joues d'une pourpre tremblante ; les inflexions de sa voix liaient Séverin comme en des fils ténus et soyeux. Il la retrouvait telle qu'aux moments heureux de leur intimité ; et, tandis qu'elle se déclarait sans espoir, la tentatrice surgissait.

Séverin sentit un nuage glisser sur ses yeux ; un frisson lui secoua le dos. xM'"' Floch devina confusément qu'il se laissait envahir; elle se disposait à une ferme intervention, quand, de lui-même, s'étant réfréné :

— Hélas ! non, déclara-t-il, je vous verrais seule à seule, ce ne pourrait plus être comme autrefois. J'ai repris conscience d'obstacles que négligeait mon égarement. Je me suis dompté sous lejoug des disciplines chrétiennes dont je n'aurais jamais dû dévier. A cette heure, un saint prêtre intercède pour vous et moi, afin que je ne fléchisse pas.

Eliza poussa son pied en avant sur le tapis; elle ébaucha une moue railleuse, et, couvrant d'un sarcasme une suprême désillusion :

— 0 l'admirable dompteur î Vous levez contre moi toute une milice. C'est mhonorer bien trop. Je n'ai sur vous aucune visée satanique. Je ne suis qu'une pauvre femme assez sotte pour s'être fait prendre, et qui portera jusqu'à la mort la peine de sa crédulité. Mais, pour vous confesser aussi mon état d'âme, jamais je ne fus plus loin qu'à présent de vos croyances, et votre conversion suffirait à m'en dégoûter. C'est trop commode d'aller trouver un prêtre, et de se débarrasser, par la vertu d'une formule, d'une personne encombrante, en lui cédant comme partage le délaissement et la honte.

— Permettez, protesta Séverin, que cette maladroite attaque rétablit dans son saijg-froid; ne redites point, ma chère amie, que je me débarrasse de vous. D'abord, M^^" Floch vous a communi(|ué nos dispositions pour voire sécurité matérielle et celle de Xavier. Mais, comme vous manquez sur moi de clairvoyance en supposant que je m'en tiendrai là! Toute ma vie, désormais, ne sera qu'une pénitence de mon crime, une pénitence offerte pour votre salut. Si vous ne comprenez pas, je vous plains. C'est pourtant simple : nous avons transgressé une loi divine ; il faut satisfaire en pâtissant. Vous m'opposerez que votre part et la mienne ne sont pas égales...

— Comment le seraient-elles ? observa M^''' Floch; nous, les femmes, nous tenons un privilège inaliénable, celui des plus grandes douleurs. Les sept glaives de la Mère de Dieu sont notre héritage. Et puis, l'homme n'est pas né pour la femme, c'est la femme qui est née pour l'homme.

Eliza la regarda, stupéfaite de cet aphorisme, émis par une vieille fdle. a Les morales d'esclave » la révoltaient.

— Vous semblez, continua Séverin, beaucoup plus malheureuse que moi. Seulement, les apparences sont peu de chose, et nous ignorons ce qui m'attend. Tout se paie, soyez tranquille. J'ai plus à expier que vous. Nous ne pouvons nous joindre et nous aimer que dans l'expiation. Ah ! si vous passiez avec moi la porte du Repentir, dans quelle douceur se ferait notre adieu !..

— Vous m'offrez, interrompit Eliza. un rayon de lune pour y pendre mon manteau de misère. Au moins, si vous m'aviez dit : « Nous nous rejoindrons, nous nous aimerons dans notre enfant. » xMais, à peine venu au monde, vous me l'ôtez, vous en faites un orpheHn.

Séverin lui démontra aisément Tinipossibilité où elle serait, à Marseille, à Paris, ou en toute autre ville, de nourrir Xavier près d'elle, en soutenant le personnage d'une fausse veuve, sans être bientôt reconnue et vilipendée. L'unique moyen de sauvegarder sa dignité sociale, c'était cette séparation.

— Ainsi, gémit-elle, c'est résolu? Je ne reverrai plus mon fils '? Pour complaire à votre femme, vous êtes féroce envers moi.

— Mais si ! Vous le reverrez ; il sera possible de vous le conduire, au moins tous les ans. Je n'y mettrai que deux conditions : d'abord, de ne pas lui dévoiler qui vous êtes, jusqu'à l'âge oli il saura comprendre et se taire ; ensuite, je le ferai élever chrétiennement; je n'entends pas que vous détruisiez mon ouvrage.

— En d'autres termes, s'indigna-t-elle, vous le

confisquez, vous mettez sa vie hors de la mienne, ma volonté comptera pour néant dans son éducation. Le bel avenir que vous nous faites à tous deux ! Et, je le sens si bien, on serait trop content de me supprimer. Franchement, c'est abominable. Est-ce que je ne ferais pas mieux d'aller le prendre chez sa nourrice, de crier qui je suis, ce que vous êtes, et de courir le noyer dans la mer avec moi?

Elle crispa ses mains entrenouées, et, s'abattant contre un coussin, fondit en sanglots. M"^ Floch la saisit entre ses bras :

— Apaisez-vous, ma pauvre enfant ; tout à l'heure, j'admirais votre énergie ; pourquoi vous comportezvous comme une petite (ille déraisonnable?

Séverin comprit qu'il avait eu tort de venir. Cette crise d'exaspération était à prévoir ; mais il trembla, encore une fois, de succomber sous son déchirement; et, dans sa pose de victime désespérée, Eliza était trop charmante. Il se dressa, fît quelques pas vers le canapé.

— Eliza, proféra-t-il d'une intonation douce et solennellement triste, les paroles que nous échangeons sont, je le crains, les dernières. Regardonsnous l'un Tautre, comme étant morts à ce monde tous deux. Ne nous quittons pas en ennemis. Mon amitié pour vous durera jusqu'à ma fin et au delà. Je ne garderai de votre âme qu'une image de tendresse et de résignation. Ne la défigurez pas dans mon souvenir. Je suis un grand coupable ; mais, dites, me pardonnez-vous?

Elle s'était levée à son tour ; un si petit espace les séparait qu'ils pouvaient se toucher. Elle fît un signe de tête qui répondait :

— Oui, je pardonne.

Son regard d'amoureuse Tenveloppait; visiblement, elle frémissait de se jeter sur sa poitrine, de l'étreindre. Il lui serra les deux mains pour la repousser et s'enfuit. Inanimée, elle s'affaissa ; le silence, derrière lui, fut écrasant, comme s'il venait de murer dans un caveau une morte.

Il s'élança, en courant, jusqu'au port, et, là seulement, debout à l'avant du bateau, fouetté par l'air froid de la rade, il se ressaisit hors du vertige où il avait failli rouler.

Une fente de soupirail, dans les nuées, à l'ouesl, laissait flamber, comme un feu de forge qui s'attise, le soleil déclinant. La descente des couleurs sonnait sur le pont d'un cuirassé. Du ciel en ruines, tombaient, sous l'eau crépusculaire, de rouges traînées dissoutes. Très loin encore, au ras du quai, avivées dans la nappe miroitante, les lumières de la ville répliquaient aux feux des navires. La fête immense de tous les soirs s'embrasait.

11 se ressouvint de l'abbé Martureau qui l'attendait à genoux. Sans lui, aurait-il soutenu Teffrayante épreuve ? Débarqué, il se précipita vers la rue Bonnefoy. La veilleuse, devant la statue de la Vierge en pleurs, éclairait seule, comme une ampoule de sang radieux, la chambre de l'aumônier. Sa servante, une petite boiteuse, d'une pâleur monastique, dit à Séverin en l'introduisant :

— Je ne sais s'il va vous recevoir; depuis deux heures que je suis là, il n'a pas bougé de ses oraisons.

Séverin frappa lui-même à la porte et dit d'un ton d humble impatience :

. — Monsieur Taumônier, c'est moi.

La voix du prêtre, profonde et lasse, mais joyeuse^ répondit :

— Entrez.

Séverin le vit se relever péniblement de la place où il l'avait quitté, et plus essoufflé qu'auparavant, s'avancer, les bras étendus.

— Je devine, mon ami, que vous êtes sain et sauf. Séverin se pencha, en pleurant, sur son épaule et

ils se donnèrent l'accolade. Puis, s'étant agenouillé de nouveau, il exposa, en phrases rompues, ce qu'il avait ressenti durant cet adieu si simple et si atroce.

— Pour moi, conclut-il, je crois bien être à jamais guéri. Mais elle, oh ! elle, sans un miracle, elle est perdue. Ma conversion Tindigne, et surtout l'idée qu'en revenant à Dieu, je me libère des suites pour lui en laisser l'accablement.

— Qu'en savez-vous, si elle est perdue ? répliqua le prêtre avec rudesse ; et, l'idée qu'elle a sur vous, les suites l'en détromperont. Il y a, dans mon pays vendéen, un proverbe que vous méditerez plus d'une fois : « Quand un arbre tombe, la terre tremble. » Les paysans le disent d'un noble qui se ruine ou qui déchoit. Le temps vous dévoilera, plus tard peut-être, quel sera le prolongement de votre chute passagère. L'expiation est souvent lente à mûrir. La peine est boiteuse; à quoi bon se hâterait-elle, puisqu'elle a l'éternité pour atteindre celui qu'elle doit appréhender ? Je regardais un jour, chez un orfèvre, de For fondu devenu tout noir dans le creuset. « Comment, demandai-je, lui rendrez-vous sa couleur d'or ? — En le passant au vitriol. » C'est ainsi que la souffrance nous restitue à notre origine. Et voilà pourquoi je ne désespère point d'une âme, tant qu'elle souffre.

Il exhorta encore Séverin à se repentir, non seulement à cause des calamités qui sortiraient de sa faute, comme le ver sort du fruit, mais pour Dieu lui-

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même. L'adultère était un délit grave en soi, parce qu'il rompt et souille dans toutes les turpitudes un pacte qu'ont scellé, contresigné les Trois Personnes divines. Enfin, l'aumônier consola son pénitent et lui remit en mémoire le sublime verset du psaume : <( Tu m'aspergeras avec Thysope, et je serai pur; tu me laveras, et je serai plus blanc que la neige ». Séverin s'abîma, dans l'ombre, sous la pluie baptismale des paroles de réconciliation ; lorsque sonnèrent à ses oreilles les mots : « Allez en paix. « devant lui sembla s'ouvrir le porche d'une église illuminée, toute blanche, pleine de voix saintes, et oij il pénétrait sur ses genoux saignants.

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