UN SOIR DE CALME BLANC
A une lieue hors de Marseille, du côté de l'Orient, se lève une tour carrée jaunie par le soleil : c'est le clocher de Château-Gombert, assez g-ros bourg établi au milieu d'un site noblement ordonné, ample et verdoyant comme un parc. Des groupes de pins fastueux dominent des prairies d'un vert tendre, plantées de pommiers ou d'amandiers trapus. Les lignes sèches de terre grise sont coupées par des vallonnements herbeux; tout le plateau s'enfle jusqu'à d'arides collines, dont le Pilon du Roi couronne les frises de sa crête nue et argentée.
Au printemps qui suivit la naissance de Xavier, Séverin, voulant le connaître, se rendit à Marseille. D'importantes décisions, dans l'intervalle, avaient modifié ses plans d'avenir.
D'abord, il répudiait ses espoirs d'écrivain : le manuscrit de Mél usine, après avoir langui des mois dans le tiroir d'un directeur de théâtre, lui était revenu, accompagné d'une lettre laudative et d'un refus. Pour tenter d'être joué, il n'ignorait pas qu'un séjour à Paris s'imposait. Or, Eliza , venait de se réinstaller chez son père, depuis peu divorcé d'avec sa seconde femme; et le risque d'une rencontre, si
improbable qu'elle fût, le préoccupait : son amour survivait obscurément à leur séparation, parce (ju'une possession éphémère avait laissé, pour ses désirs, en elle, trop d'inconnu. Sa volonté de pénitence opprimait le vieil homme, sans l'exterminer.
Des glorioles du théâtre, il se consola sur-le-champ. Il pouvait publier ses drames ou écrire autre chose. Mais il se jugeait, de plus en plus, « un amateur », inapte à créer des formes neuves. Ses poèmes, quand il y rêvait, scintillaient comme des ailes de papillons dans un azur immatériel. Fixés sur une page, ce n'était plus qu'une poussière grisâtre ; il croyait n'y retenir que des bribes de sa vision, de menus riens pareils à ces brins de fil qu'un écolier tire au bout de sa plume.
Et encore, il avait jusque-là voué à son travail tout le loisir ([ue ne gaspillait point sa passion. Désormais, la préparation d'une entreprise, des études techniques réclameraient le plus clair de son temps : il donnait corps au projet d'un atelier d'industrie 011 il construirait des torpilles. M. Pradel, retourné à Firminy, lui avait trouvé deux commanditaires apportant un million chacun ; lui-même engageait quinze cent mille francs. Séverin lui inspirait confiance par la précision de ses vues. Seulement, pour les essais et le réglage des torpilles, une libre étendue de mer était une nécessité. A Toulon, la côte abrupte, l'éloignement des voies ferrées rendaient, hors de la rade étroite, irréalisable l'installation d'une telle usine. Il songea au port de Brest, et, justement, fut avisé qu'une société périclitante y cherchait à vendie des bâtiments qui lui conviendraient. Après un vovage à Brest, il avait conclu l'affaire ; des commandes oflicielles lui étaient assurées ;
Texode de la famille Lhostis se ferait au prochain automne.
Donc, sa crise sentimentale tournait à son salut ; il redevenait, selon Tattente de Bordes, un homme agissant. En apparence, les répercussions de sa faute demeuraient minimes auprès du châtiment qu'elle impliquait. Il ne s'abusait pas sur les temps futurs, il ne désirait même point l'impunité. Mais il allait di'oit devant lui, résigné et fort de son obéissance à tout ce que la Justice exigerait.
« Le monde, lui avait dit une fois l'abbé Martureau, est un système d'expiations. »
Il acceptait la loi, et, sans bondir à la recherche de souffrances inconnues, portait comme un cilice la honte de son passé.
Son existence et celle de tout lui semblait beaueau p plus réelle qu'auparavant. « Plus nous vivons en Dieu, songeait-il, plus nous nous sentons être. » Mais il subissait moins les voluptés ou les tristesses qui lui venaient de Textérieur ; il usait des joies, conmie s'il n'en usait pas. Il visait à faire son œuvre quotidienne, simplement, à la façon d'un moine, sachant que le dernier de' ses jours ressemblerait aux autres, et cloîtré dans la sagesse d'une repentance infatigable.
Tandis (ju'il montait à pied sur la route de Château- Gombert, la mélancolie de sa visite à l'enfant de son péché s'atténuait d'un enchantement. La douceur ombrienne du paysage, en cet après-midi d'avril, disposait son âme aux contemplations. La campagne se développait^ pareille à un grand jardin. Au-dessus de la vasque ensoleillée des champs, le ciel tranquille, d'un bleu vert, se reposait sur les faîtes rocheux, taillés comme des margelles de marbre. Dans les
creux bleuâtres des collines semblaient onduler des sources.
Il franchit la traverse d'une villa. Un paysan qui piochait lui envoya, de loin, un bonjour d'ami. Près d'une étable, un valet robuste empoignait sur une charrette de foin les fourchées qu'il jetait aux mangeoires des vaches.
L'impression d'entrer chez lui excita sa bonne humeur. Tout ce qui meublait l'horizon de la ferme lui était familier, accueillant. Il aimait le chapeau de fer du clocher, Taqueduc d'une blancheur de chaux, les peupliers et les frênes derrière une bastide blonde, le cône boisé du Collet-Redon, les cimes pyramidales d'AUauch, la pinède étalant de biais son ombre sur rémail des prés où décourait l'eau du canal ; et les feuillages des oliviers, légers comme des souffles dans l'air limpide, ne se coloraient pas, à ses yeux, du même gris de cendre que d'autres toulïes d'oliviers.
Mais il se plaisait davantage à revoir la famille des Mouren, ces ruraux patriarches, perpétuant en leur foyer la gens latine, magnifiée par la tradition chrétienne.
Joseph Mouren et sa femme Sophie, natifs lous deux des environs, issus l'un et l'autre de fermiers marseillais, avaient eu, durant les vingt-quatre premières années de leur mariage, quinze enfants. Neuf vivaient encore; les aînés étaient mariés et fermiers à leur tour dans le pays. Le père était mort, quelques mois avant, d'une de ces maladies qui ne terrassent que les campagnards : il mangeait trop de pain, et l'agglomération de cet aliment, peu à peu, lui avait paralysé l'estomac.
Séverin apercevait déjà sa maison humble tournée
au midi, et Je petit mur où il s'asseyait, sous la treille nouvellement feuillue. Sa veuve était dans le potager, occupée à ramasser des légumes. Aux abois de son chien, elle leva la tête, et, reconnaissant « le maître », se dirigea en hâte vers lui. Elle soutenait contre sa hanche une corbeille de salade. Petite, mais vigoureuse, malgré ses soixante-six ans, elle trottait alerte. Son visage maigre attestait une énergie tenace, avec un pli pourtant de tristesse et de fatigue. Ses prunelles, d'un gris-bleu, étaient vives sous des sourciis restés blonds. L'approche de Séverin mit à ses lèvres un sourire affable, d'une grâce naïve. Une sérieuse eslime attachait les Mouren aux Lhostis, et elle se réjouissait de montrer le bel état du nourrisson. Elle s'informa familièrement des santés de Marie, de M. Burdéron et des enfants. Puis elle l'introduisit dans sa cuisine où. elle s'excusa d'avoir laissé quehjues épluchures sur les carreaux.
Le plus jeune de ses fils, Germain, était assis près de la cheminée, languissant d'un accès de fièvre. 11 avait une transparence de teint maladive; ses traits ascétiques et lumineux faisaient penser à ceux d'un r-Jerc qu'un imagier aurait portraituré sur un vitrail.
— Germain, lui dit sa mère, va prévenir Thérèse ; qu'elle apporte le petiton.
Thérèse, sa fille cadette, la nourrice de Xavier, demeurait dans le voisinage, sur la hauteur. Séverin tressaillit d'un élan douloureux, pendant qu'il attendait son fils anonyme.
^j[me j\jouren l'entretenait de son défunt mari, dont il revoyait, à la droite de l'âtre, la tête semblable à celle d'un vieux militaire, les moustaches coupées ras sur des lèvres fermes et joviales, la figure nette et carrée qui respirait une rectitude paisible, une harmonie
(rintelligence et de décision, celle noblesse quuii terrien reçoit de la terre, quand il regarde au-dessus d'elle.
— Pauvre papa ! soupira M""^ Mouren. Voilà juste un an qu'il s'était vu touché: il se baissait pour prendre une liaclie, il voit qu'il ne peut plus serrer...
Elle souleva ses mains rudes et les laissa retomber h plat sur ses g-enoux :
— A la volonté de Dieu ! réfléchit-elle en désignant le mince crucifix de bois accroché au-dessus du linteau de la porte. Celui qui mange sa soupe le matin ne sait pas s'il la mangera le soir...
Thérèse arriva, présentant contre son sein bombé l'enfantelet. Séverin s'approcha de lui, le baisa au front. Il s'évertuait à contenir Tafflux de tendre pitié qui gonflait son cœur.
Xavier regardait, ahuri, celte homme inconnu; l'épingle d'or, piquée sur la cravate de Séverin, le médusait. Ses prunelles s'écarquillaient, emplissaient tout le rond de ses yeux pers ; il étendait vers l'épingle ses doigts singulièrement longs et fins. Ensuite il démena ses bras, se penchait en avant pour s'échapper et faisait le geste du plongeur qui va prendre son élan. Mais, de nouveau, l'épingle d'or le fascina.
— Boudi ! Vovez-moi ce petit air fripon, lança ^jmo j\iouren, en lui chatouillant le menton jusqu'à ce qu'il se mît à rire. Et Thérèse le soulevait sur la paume de sa main droite, avec un air de dire : Il a bon poids 1
Séverin considérait, au bas de sa joue rose, la menue fossette marquant son pli dans la blancheur lactée du teint. 11 se demandait : « Qu'apparaît-il de ma chair et de mon âme en cet enfant ? »
Les doutes de Marie et de M^^^ Floch revenaient le poindre confusément. Mais il examinait aussi la nourrice, cette paysanne rude et musclée, au regard probe, à la face claire, dont le sang retremperait les ascendances trop délicates de Xavier. Dans l'incognito de sa paternité il priait pour que sa faute et celle d'Eliza ne fît jamais pâtir cet enfant.
Il se rassit et voulut le caresser à son aise, entre ses bras. Xavier se renfrogna, devint rouge et poussa des cris. M""^ Mouren, en le rendant à Thérèse, émit cette parole de compassion oii se mêlait une curiosité :
— Pauvre de lui ! Il n'a plus ni mère, ni père, le petiton.
— Oui, répondit Séverin, sans alourdir de copieux éclaircissements le mensonge nécessaire, nous nous occupons de lui, parce qu'il est orphelin.
jypie jviouren voulait lui montrer, contre la maison, une pompe qui réclamait une mise à neuf, et le toit des porcs à moitié démoli par un coup de mistral. Il sortit avec elle, et, quand elle rentra, Germain avait disposé des verres sur la table. Sa mère tira de l'armoire un précieux flacon de Bénédictine. Cette liqueur des grands jours était réservée aux hôtes de distinction. En la servant au maître, la fermière parlait de « Mouren », une terre qui lui appartenait en propre ; elle disait : « Mouren », comme un baron d'autrefois eût nommé son domaine ; et ce langage ne choquait point; tout, chez elle, gardait une verdeur d'ingénuité, la simplesse d'une âme que ne déformait aucun préjugé livresque, projetant sur les choses de ce monde la lumière directe qu'elle recevait de la vie même, de ses ancêtres et de sa foi.
Thérèse, assise sous la treille, allaitait le nourrisson.
Elle se rapprocha dès qu'il eut cessé de boire, et Séverin s'enquit si Xavier était goulu.
— Oh ! expliqua-t-elle, quand il saute dessus, il voudrait tout arracher. Mais il en a vite son saoul. Voyez-moi ça. Déjà il dort.
Xavier, en effet, s'ahandonnaitsursapoitrine, comme foudroyé d'ivresse. Les paupières closes, les poings fermés, il habitait ces limbes du sommeil sans rêves où semble recommencer, au premier yge, la léthargie d'avant la naissance, dans les ténèbres de la gestation.
Le sommeil laisse ressortir d'une physionomie des similitudes imprévues, de même qu'on surprend, sous une eau tranquille, le reliet des fonds. En regardant Xavier qui dormait, Séverin lui trouva une brusque ressemblance avec son propre père enfant, d'après une photographie qu'il conservait. Le fils d'Eliza était donc bien à lui ! La netteté de sa découverte le libéra d'une incertitude dont le malaise aurait pu devenir une affreuse épine. Mais il souffrit d'avoir à comprimer l'explosion d'amour qui le soulevait vers ce disgracié de sa race.
Il partit, sans l'avoir embrassé une seconde fois. Une caresse légère fut tout son adieu. Il soutenait, par prudence, son rôle d'étranger, de tuteur obligeant. Thérèse remporta le nourrisson, chez elle, jusqu'à son berceau. Il la vit s'éloigner, avec une nonchalante quiétude, entre des platanes dont les ombres liquides s'allongeaient sur la terre chaudement ambrée.
0 cette bonne terre provençale qui avait tendu sa mamelle à ses deux premiers fils et couvait encore le troisième de son soleil fort et joyeux, pourquoi devait-il s'en séparer? S'il avait, comme les Mouren, construit sa demeure sur le roc de toutes les fidélités,
jamais aucune conjoncture ne Teût arraché du pays d'élection qu'il préférait au sien. Né à Brest, il envisageait un exil dans la perspective d'y retourner. C'était, pour les éléments affectifs de sa nature, un deuil pénitentiel. En s'éloignant de Xavier il renonçait davantage au souvenir d'Eliza. Sa tristesse, quand il le quitta, s'accroissait de cette cause indistincte; mais, au lieu de s'y attarder, son esprit remuait des problèmes positifs :
(( Que ferai-je de lui plus tard ? A qui déléguer le soin de son éducation? Comment éliminer l'intluence nocive d'une mère qui a des droits ? )>
Vers Marseille oi^i il redescendait, le couchant, d'un rouge de tuile, se dilatait comme sur une cuve fumante. Des chariots montaient dans la poussière de la route ; et les charretiers excitaient avec des oho ! prolongés leurs chevaux las. Par la grille d'un parc, il aperçut des petites filles habillées de blanc, sur une pelouse, qui chantaient une ronde et dansaient.
— Mon Dieu! pensa-t-il, dans Teffort, comme dans l'allégresse, la vie des apparences est trop belle. Serait-ce votre volonté qu'on y fermât les yeux? Mais, jus(ju'ici, je m'en faisais un spectacle vain, ou j'idolâtrais vos créatures, comme si elles étaient tout. Maintenant, c'est devant Vous, en Vous que je les sens vivre. Je les vois à leur place, et je les aime en ne les désirant plus.
A l'église d'un faubourg battit un carillon folâtre et précipité. Un tintement plus grave répondit au fond de Séverin. L'espoir oii il entrait de se refaire une existence neuve s'escortait des ombres de ses années folles. Les tribulations à venir, inconnues et certaines, effrayaient peu son courage ; il les méritait et il savait que nul n'est tenté au-dessus de ses forces. Les
obstacles intérieurs lui paraissaient autrement difficiles à rompre.
— Comment équilibrer dans l'action les fins temporelles etles fins mystiques? J'entreprends une industrie, ce n'est pas dans un dessein cupide. Et pourtant, il est inévitable que je m'enrichisse. Une maison qui ne prospère pas est une maison mort-née. Mais, faire fortune sans devenir serf de son capital, sans écraser par tous les moyens les concurrents, est-ce possible ?
Le débat que sa conscience ouvrait pouvait durer jusqu'à sa mort et ne se jamais résoudre. En fait, il assouplirait aux nécessités pratiques les maximes de l'absolue justice. L'idéal est une asymptote, et toute ligne humaine, depuis la chute originelle, reste plus ou moins courbe.
Dès son retour au Mourillon, il eut à trancher une difficulté capitale dans l'élaboration de son affaire : le recrutement des ouvriers. A Brest, il avait retenu un certain nombre de seconds maîtres, de brevetés torpilleurs qui dirigeraient son poste de réglage et une partie du montage. Seulement, pour le travail dliorlogerie qu'exigent les organes intimes d'une torpille, où trouver une équipe de mécaniciens et d'ajusteurs adroits, déjà formée? La dresser toute lui-même supposerait un gâchage de temps et de matériaux impossible. Il n'apercevait qu'une solution, prendre dans des usines d'automobiles de la région lyonnaise ou parisienne les spécialistes nécessaires à son atelier. Il les déciderait par l'appât d'un plus gros salaire. Mais, de la sorte, il exciterait chez eux un esprit de lucre sans limite, et, surtout, il les volerait à leurs patrons. Bousculerait-il ce scrupule ? Le rigoriste abbé Martureau, lorsqu'il le lui soumit, s'opposa
résolument à l'emploi d'une manœuvre, certes usuelle, mais dont la droiture était douteuse.
— Vous ne devez pas, quelles que soient vos intentions, léser en rien la justice, dans le sens de vos intérêts. « Ne fureris », ne vole jamais. Le précepte est sans appel.
— Assuréqient, répartit Séverin. Mais le Sauveur, après Moïse, a dit : «. Tu ne tueras point. » Or, je vous ai confié mon projet de fabriquer des torpilles, engins de tuerie incomparables; et vous ne m'avez nullement blâmé ; loin de là, vous jugiez mon initiative méritoire. En somme, vous le savez mieux que moi, cber monsieur Taumônier, la lettre et l'esprit sont deux choses. Il est écrit ailleurs dans FEvangile : c( N'ayez qu'une seule tunique. » Croyez-vous cependant que votre manteau doublé de fourrure soit damnable? iNous tenons à l'Absolu par toutes nos racines, et notre quotidienne existence vacille immergée dans le relatif. C'est pourquoi elle est une perpétuelle transaction.
Piqué de la riposte, Tabbé, sur le mot « transaction », s'échauffa. Lui qui réprouvait le distinguo des casuistes entre le conseil et le précepte, il admettait mal qu'on lui fît sentir cette distance des principes et des actes, infirmité dont les saints eux-mêmes se désolent incessamment. Il s'éleva contre les mondains débiles clans leur foi, toujours prêts à ruser avec Dieu, et laissa entendre à Séverin que la médiocrité de sa vertu le rangeait à leur niveau.
Séverin reconnut sans peine l'indigence de sa vie intérieure. Jamais il ne serait un saint.
— Mais a-t-on vu, continua-t-il, un patron d'usine et un fabricant de torpilles canonisés? Il faut pourtant de ces hommes-là ; dans un monde inique, il faut
résister à la force par la force. Je ne croyais plus à la guerre. A présent, Tétat politique de l'Europe et Texpérience de mes fautes m'ont remis en tête Tadage de nos vieux maîtres : si vis pacem... Préparer la guerre, c'est y être déjà. Et, en guerre, il s'agit de vaincre avant tout. Vraiment, si j'attire à moi, pour une tâche juste et vitale, des travailleurs libres, après tout, de s'embaucher là où ils gagnent le plus, est-ce que je fais une ch.ose illicite?
Le prêtre eut beau jeu à réfuter le point téméraire de cette dialecti(jue : « vaincre avant tout », maxime des arrivistes et des violents ! Mais, dans l'esprit de Séverin, se produisait un phénomène, chezlui, immanquable : avant qu'il eût consulté l'aumônier, un doute l'embarrassait; aussitôt contredite, sa décision s'affermit, comme un bloc de pierre enfoncé dans un sol mou, et qu'une secousse y implante plus tenacement. Les morales de l'abbé Martureau devaient prolonger sur sa conduite future un ascendant mystérieux. Il n'en retint, pour l'heure, que le conseil de réduire à l'indispensable le « débauchage » dos ouvriers qu'il cherchait; il résolut de compléter son équipe en la formant lui-même avec une patiente énergie ; il tenterait cette création merveilleuse et rare : un atelier chrétien.
L'homme d'action, parce qu'il se réveillait, semblait prévaloir sur le sensitif et le mystique. Cependant, sous la cuirasse qu'il s'était forgée, les flagellations atteignaient sa chair, et il tâchait d'y ployer son amour-propre.
Dans le cercle restreint que Marie et lui fréquentaient, nul n'ignorait la chute d'Eliza et le nom du séducteur. Les gens qui, par diplomatie ou quelquefois par bonté d'âme, ménageaient les Lhostis, évi-
LE FEK SUR L'ENCLUME 2âl
talent toute allusion. Mais leur silence était une gêne. Les coups de barre adroits qu'on donnait pour esquiver les récifs en accusaient, à fleur d'eau, la présence. Les mères de famille se méfiaient de lui. Les maris prudents ne l'auraient plus laissé seul avec leur épouse. Les femmes coquettes le guettaient comme une proie accessible. D'autres se hasardaient à lui infliger des avanies sournoises ; sa fierté regimbait sous TaOlront, et il se reprochait ensuite son peu de joie humble à être meurtri.
Au diner de fiançailles d'un jeune aspirant, sa voisine de table, M'"^ Delor, femme haute en corsage et d'une exubérante dévotion, mit exprès l'entretien sur un gros scandale qui teuail en émoi depuis deux jours la société toulonnaise. Elle lui darda obliquement celte pointe grossière :
— A mon sens, un homme qui trompe sa femme est capable de toutes les infamies.
— J'en dirais autant, répliqua-t-il en la regardant au fond des yeux, d'une femme qui trompe son mari.
— Oli ! celles-là, on n'en parle pas.
— Je croyais que c'est de celles-là qu'on parle.
Il ajouta un sourire de persiflage; M"'^ Delor changea de sujet. Il avait paré la botte, mais il s'en voukit d'avoir affecté l'innocence au lieu de se taire ou de trouver un mot pénitent comme la réponse de M™" de Mailly, après sa conversion, à un homme qui, dans une église, l'insultait d'une ignominieuse épithète :
— Mon ami, puisque vous me connaissez, priez pour moi.
Ces humiliations, espacées, accidentelles, ne lui éraflaient que l'épiderme. Une plus profonde fut de se voir diminué dans l'estime de son beau-père. M. Bur-
déron, jusqu'alors, n'avait rien appris. Les quelques anciens officiers qui lui rendaient visite se gardèrent de Finstruire. Une lettre anonyme le foudroya. On lui révélait que son gendre avait JVP''" Lougrée pour maîtresse, qu'un enfant était né de cette liaison. Indigné, il se refusa d'abord à croire possible le désastre, ne l'ayant point prévu. Ensuite divers indices se représentèrent à sa souvenance, la mine altérée de Marie, ses yeux rouges, des repas taciturnes oii Tair soucieux de Séverin l'inquiétait; trop occupé de ses propres maux et respectueux de l'indépendance des autres il n'avait pas exigé d'explication. Il en voulut une immédiate, et monta dans le cabinet de Séverin, lui exhiba la lettre. Elle était d'un style correct, mais d'une écriture féminine gauchement épaisse et d'une sauvage orthograpbe.
— Asseyez-vous, père, dit Séverin, froissant entre ses doigts Tépître ignoble.
Le commandant lui asséna un âpre coup d'œil, furieux et consterné. Séverin le dévisagea bien en face, réitéra :
— Veuillez vous asseoir, et écoutez-moi. Tout ce que vous apprend ce sale papier fut vrai, mais ce n'est plus vrai. Marie m'a pardonné, Eliza est loin; c'est fini. Vous, j'espérais que jamais vous ne sauriez. Il est meilleur, sans doute, pour moi d'être humilié devant vous. A vous aussi, je vous demande pardon. Si vous n'avez pas été faible, une fois dans votre jeunesse, je vous admire. Mais un vieux colonial doit savoir ce qu'est une tentation...
M. Burdéron, assis contre la table, le menton, à son ordinaire, dans la paume de sa main gauche, au lieu d'éclater en invectives cornéliennes, plissa les grosses rides de son front; il lit un mouvement d'im-
patience, comme si les derniers mots de Séverin avaient touché juste.
— C'est fini, me dis-tu? Non, mon cher, ces histoires-là ne finissent qu'avec nous. Et encore? Des générations en portent le contre-coup. Avais-je raison quand je voulais t'empêcher de quitter le service? Enfin, tu as senti ta houlette, tu t'es repris. Mais, pour une dégringolade, c'en est une. Je ne t'en aurais pas cru capable. Je te croyais des poteaux soHdes. Comment t'es-tu laissé prendre au filet?
Séverin dut réitérer l'essentiel de sa confession. Il la fit à traits succincts : les circonstances de ses torts, plus d'un an après, s'abrégeaient pour sa mémoire en quelques sommaires péripéties.
— Ah ! la coquine, reprit M. Burdéron avec une nuance qui, dans un autre moment, eût été comique, à moi aussi elle faisait les yeux doux; si je l'avais reluquée... Et l'enfant? Tu le prends à ton compte? Tu auras plus tard de gros ennuis.
— C'est probable, répondit Séverin, mais j'ai toutes les certitudes qu'il est mien. Vous avez vu, dans l'album, mon père sur les genoux de ma grand'mère, la ressemblance est criante... Je me résigne, pour l'avenir, aux châtiments que j'ai mérités.
— Oui, mais tu ne seras pas seul à être puni. Voilà le plus terrible, conclut le commandant. Sa joue se creusa d'une crispation amère et il se leva en tortillant sa moustache.
Séverin le supplia de taire à Marie la connaissance qu'il avait d'un orage domestique déjà lointain. Elle s'était si béroïquement contrainte afin de lui épargner cette tristesse ! Un mystère demeurait à éclaircir : qui avait écrit la lettre? Séverin supposa une mahce noire d'Aline ; Marie l'avait prévenue qu'elle n'emmè-
nerait en Bretagne, ni elle, ni Philomène. Aline manifestait de ce renvoi un dépit surprenant. Peutêtre éprouvait-elle à Tégard de Séverin un attachement passionné, c'était la jalousie qui Tavait rendue si perspicace et féroce pour Eliza. Maintenant, n'avant plus ombre d'espoir, elle avait cuisiné une basse vengeance en dictant cette ordure à une maritorne du quartier.
M. Burdéron garda auprès de sa fille le silence promis, et, pas une seule fois, depuis lors, la conversation qu'il avait eue avec Séverin ne fut reprise entre eux. Ils semblèrent l'un et l'autre avoir jeté dans un fleuve d'oubli "cette heure de confidences. Leurs façons d'être mutuelles restèrent ce qu'elles étaient auparavant. Mais Séverin percevait dans la pensée de son beau-père une peur de l'avenir excitée par son désenchantement sur lui. Malgré le dégoût, pour un malade et à son âge, d'une émigration, le commandant avait d'abord favorisé les projets pratiques de son gendre ; d'ailleurs, le climat de Brest conviendrait mieux à son foie que les durs étés de Toulon. A présent, il émettait des objections incessantes, il ne croyait plus au succès. Séverin se mortifia tacitement sous cette méfiance, sans quelle pût le décourager : il en savait la cause, et il portait dans ses espérances industrielles l'entêtement d'une passion mystique.
En dépit de ces heurts, une grande paix réglait, comme un balancier bien trempé, les rouages de sa vie plus exacte. Il approchait d'un équilibre où la prière, l'activité du technicien, le temps qu'il donnait à ses fils et à Marie, le délassement d'observer et d'admirer s'enchaînaient en un rythme de sagesse recueillie.
Prêt à quitter Toulon et sachant qu'il n'y revien-
drail plus, il voulut incruster au fond do sa mémoire la figure d'une ville où il laissait ensevelies ses années vaines. S<',ulemenl, il se proposa d'en épurer l'impression pour la retenir à jamais. Au temps de ses fringales juvéniles, ce qu'il aimait dans Toulon, comme dans Alger, c'était l'odeur de volupté, le palais d'illusion offert au marin qui débarque. Les soirs d'hiver, au long des rue* sinueuses, jusqu'au Champ de bataille et à la place de la Liberté, la foule ivre de son tapage, les boutiques étincelanles, les bars flambants de glaces, les év^entaires de fruits coloniaux, tout ce Midi vulgaire, mais énergique, abreuvait ses sens d'une liesse facile et large qu'il accueillait, justement parce qu'il était un raffiné.
Par les matins languides d'avril ou de septembre, que de fois il avait suivi le marché du cours La Fayette, montant et redescendant entre les étalages ! Sous les bannes fauves et les branches des hauts platanes, la campagne de Toulon dégorgeait là son abondance. A l'automne surtout, une montjoie de fruits et de légumes roulait sur les dalles : les raisins noirs suant le sucre, les figues dans des corbeilles au-dessus desquelles des guêpes voraces bourdonnaient, les pastèques semblables à des mappemondes, les concombres fuselés comme de petits obus, les patates charnues et les pommes d'amour si brillantes que leur éclat faisait un teint plus clair aux marchandes qui les déballaient. Des matelots en blanc passaient avec leur filoche; des enfants guenilleux se disputaient des côtes de melon jetées à terre; des bourgeoises, amples comme des pastèques, fardées et décolletées, chargées de chaînes d'or et de pendeloques à la manière de M'^" Pormieu, circulaient pompeusement plus pour se montrer que pour ache-
ter. Au milieu de cette cohue jacassante, Séverin, étranger et distant, ressentait un bien-être. La pétulance affairée de la populace s'atténuait de ce nonchaloir méridional qui plaisait à sa paresse. Les gens se laissaient vivre au soleil, dans les molles haleines de la rade, et il badaudait de leur badauderie.
D'autres jours, il pénétrait sous l'étroite halle au poisson, emplie d'un vacarme de tempête. 11 se divertissait à entendre les vendeuses, le poing sur la hanche, lui crier au passage : « Une bouillabaisse, mon joli monsieur. » Sur les tables de pierre ruisselantes, les rougets tatoués de rubis, les rascasses pourpres et roses comme du sang, les mulets nacrés, les dorades à la gueule barrée de deux bandes d'or, lui commémoraient les reflets du ciel dans la mer, les merveilles secrètes des algues et des coraux; elles sombres poulpes visqueux, les petits crabes verts, les araignées aux pattes crochues suggéraient à sa vision le grouillement des profondeurs dans la vase chaude oii bouillonne la vie primordiale.
Tout cela, c'était les flâneries du Séverin dilettante qui fut l'amant d'Eliza. Désormais, il visait à considérer les êtres selon leur sens utile et divin. Toulon n'existait plus comme un lieu de folie sensuelle et de frivoles émerveillements. Il se rappelait qu'une prédestination manifeste a constitué en ce port le boulevard de l'empire français sur la Méditerranée. De toute éternité ce pays a été fait pour la guerre. Entre les parois brûlées de l'âpre couloir d'Ollioules oii le mistral se rue comme une horde conquérante et la citadelle observatrice du Goudon qui commande les routes de la mer et la descente des Alpes, Toulon comprimé ne pouvait être qu'un arsenal militaire et un nid de marins.
Un nid de marins ! L'oncle Lhostis, le capitaine de vaisseau, tout enfant, avait vu le prodigieux départ de Tescadre pour l'expédition d'Alger : l'étendue blanche de voiles jusqu'à l'horizon. Séverin songeait aussi à ces navires d'autrefois dont Puget sculpta les tableaux d'arrière, et semblables à des chars de triomphe promenés sur les vagues.
Le passé de Toulon, comme son avenir, le grand Puget l'a fixé dans ses deux cariatides, ses portefaix raidis sous la charge du balcon et s'évertuant à une impossible délivrance.
Depuis des années qu'en longeant la rade il retrouvait, contre la porte close de l'hôtel de ville, les immuables cariatides, il n'y prêtait plus attention. Les derniers mois pourtant, il prit congé de ces deux survivants séculaires, et s'arrêtait pour se pénétrer de leur inconscient témoignage. Il n'avait d'abord aperçu en eux que des hommes de peine, surpris par le sculpteur dans la vérité de leurs mouvements, sous un quintal de savon ou une masse d'étain, deux de ces gueux immémoriaux qui, des navires aux quais et des quais aux navires, courent en débarquant et en embarquant les richesses des peuples. L'un, celui de droite, entr'ouvre la bouche, haletant, presque agonisant; une ombre couvre ses yeux, un gonflement de chair déforme son menton. Il replie son bras gauche sur sa tête pour abriter ses prunelles contre les reflets de l'eau aveuglante. L'autre ferme ses lèvres serrées par une obstination inflexible, ses yeux résistent au soleil, sa large mâchoire, garnie d'une touffe de poils hirsutes, énonce une énergie brutale ; de sa main gauche il empoigne, comme afin de le soulever, l'angle du soubassement. Son poing droit soutient sa joue dont la peau remonte;
geste inouï de force et de désespoir ! Séverin, en les contemplant, songeait :
« Qu'ils sont bien l'image de cette ville turbulente, amoureuse de fêtes et de farandoles, contrainte au travail inexorable pour battre sur son enclume le glaive que la France, comme disait Bordes, « ne rouillera pas au fourreau! » Et la France elle-même ressemble à ces deux atblëtes sublimes. Elle a sur les épaules la terrible pesée des ennemis du deliors et du dedans, le poids d'une gloire de quinze siècles, de ses fautes et de ses démences ; et elle sent qu'une minute de faiblesse suffirait pour que tout s'abattît sur elle et l'écrasât sans merci. A nous de nous raidir sous le faix trop lourd, jusqu'à ce qu'un élan l'ait dégagée. »
Mais quand il voyait défiler dans les rues les ouvriers du port, indolents et gouailleurs, braillant des refrains d'émeute, petits bourgeois en bourgeron bleu, anarchistes fonctionnaires, sûrs de manger jusqu'à la fin au râtelier de l'Etat qu'ils vilipendaient, une inquiétude lui venait sur la bonne trempe de l'outil national que forgeaient ces révoltés. Il concevait l'urgence, pour les prolétaires, d'une discipline qui restituât en eux le saint amour de la tâche et du métier. Bientôt, dans son œuvre patronale, il essaierait cette éducation par Fessentielle vertu de l'exemple.
Son dégoût de lui-même, qui avait suivi sa chute, s'était dissipé. La confiance d'être un homme nouveau le réhabilitait: sur le fond triste des choses ineffaçables croissait, au bout des épreuves pressenties, la pleine clarté d'une rédemption.
Autour de lui le calme était revenu ; Marie paraissait avoir oublié ; sans reprendre son insouciance de
jadis, elle s'orientait vers la joie. En quittant Toulon, elle allait secouer au loin la cendre des heures mauvaises ; et cependant, tout ce qu'elle avait souffert en cette ville l'y attachait d'une affection déjà rétrospective, à la veille de lui dire adieu.
Les préparatifs de l'énorme déménagement l'empêchèrent d'accompagner, ainsi que d'habitude, M. Burdéron à Yichy. Elle envoya les enfants dans la montagne aux soins d'un jeune vicaire studieux. Elle et Séverin demeurèrent donc en tete-à-tête, au Mourillon. Leur intimité s'y rénova, comme s'ils se découvraient l'un l'autre une seconde fois. Ils recommencèrent à s'aimer, mais d'un amour plus grave, allégé de ses impatiences charnelles, où la présence latente de Dieu illuminait tous les élans, et leurs âmes alors se connurent, se réfléchirent entre elles, dans le miroir paisible d'une tendresse purifiée.
Un soir de juillet, la chaleur était écrasante, Séverin dit après le souper :
— Veux-tu, Marie, que nous allions chercher au large un peu d'air?
Il avait sur la grève, près du fort Saint-Louis, une barque à voiles et un léger canot à rames dont Albert et Ferdinand apprenaient déjà la manœuvre. Pas une bouffée de vent ne se Ipvait pour gonller une voile ; il s'embarqua seul dans le canot et revint, en ramant, prendre Marie.
Elle le joignit par les marches taillées au flanc du talus, les mêmes oii elle s'était fait une entorse, juste à cette date, deux ans auparavant. La coïncidence traversa confusément sa mémoire, de même que, sous l'eau vermeille, elle voyait bouger des ombres glauques.
Le soleil était descendu derrière Six-Fours, en
hâte, comme un voyageur las et poudreux se plonge dans le bain qu'un hôte lui a préparé. Mais tout le brasier qu'avaient absorbé la terre et Tonde en ressortait dans une rutilance d'or brûlant. Les maisons de la côte, les sables des criques, les jetées de la passe, les coques grises des navires de guerre, les touffes même des verdures semblaient déborder d'une flamme glorieuse où leurs formes se béatifiaient. La mer, unie et dorée comme la peau d'un fruit mûr, étalait sa plénitude sous le ciel jaune comme le cœur d'un lys.
Marie, assise au gouvernail vis-à-vis de Séverin qui ramait, se retournait et regardait leur villa transfigurée. C'était l'instant de la voi?' pour s'en souvenir à jamais. Elle et Séverin saluèrent d'un regard affectueux l'ensemble de cette demeure où ils avaient connu, à tout prendre, plus de joies que dadversités : le jardin, par devant, et le pavillon clos s'enfonçaient dans une pénombre; le double escalier à large rampe au bas de la vérandah émergeait derrière les pins, dont les masses pendaient immobiles, si lourdement endormies qu'on les aurait crues mortes. Mais, sur le toit, entre les colonnettes, jadis rouges, du baiustre de la terrasse, l'éclat du couchant s'avivait tel qu'une aurore, et ce fut pour leurs yeux un présage d'espérance.
— Dire, pensa Marie à mi-voix, que, sans les évé7iements, nous aurions pu vieillir ici, en paix y mourir, et passer d'une existence parfaitement bonne aux splendeurs du- Paradis î
— Tu crois ? repartit Séverin, laissant tomber ses rames dans Feau miroitante ; mieux valait, il faut bien l'admettre, acquérir en souffrant la science du salut. Comprendrais-je ce qui me fut donné en toi si
je n'avais failli, par mon égarement, te perdre? Avant, nous étions comme deux enfants qui se laissent rouler dans les vagues de la plage et qui rient. J'aurais vieilli, c'est probable, en jouisseur paresseux et sceptique. Me serais-je converti ? Aurais-je fait quelque chose d'utile? Et, maintenant, je t'aime beaucoup moins pour moi-même, beaucoup plus, parce que nous sommes, toi et moi, deux âmes allant à Dieu, parce que nous avons une tâche commune, encore loin peut-être de son terme...
Elle sourit, quand il prononça ces derniers mots, car elle espérait, pour l'année qui allait venir, un autre fils. Mais elle se retourna encore du côté de la villa.
— Je me demande, rêva-t-elle, si les lieux où nous avons eu des joies et des peines, nous en retrouverons ailleurs l'image, plus belle que dans les plus beaux soirs de la terre.
— Pourquoi pas? Pourquoi hors du temps et de l'espace, n'atteindrions-nous plus ce qui aura été nôtre en cette vie ? Notre monde est le vestibule de l'invisible, et celui-ci est sans limites.
Il reprit ses avirons, et à coups vigoureux, prolongés, s'avança vers la pleine mer, plus loin que Saint-Mandrier. Le crépuscule tomba très vite ; les pêcheurs d'une barque, se renversant pour tirer leurs filets, s'agitaient en noir sur l'Occident; entre leurs bras, le ciel mourant luisait encore d'une clarté d'opale. Les falaises porpiiyréennes do Sainte-Marguerite s'éteignaient au bas de la pinède brunie. Les villas du Mourillon n'avaient plus qu'une blancheur de roses fanées, et les grands monts sévères, au fond de la rade amplifiée par l'ombre, perdaient leur masse dans la buée des rocs fumants.
La nuit libératrice respira sur la mer d'oi^i montait une fraîcheur moite. Séverin s'arrêta, essuya sa face brillante de sueur, et s'assit contre le bordage, près de Marie. Ils tournaient le dos à la terre, devant eux le phare de Giens signait l'horizon d une croix fulgurante et douce ; la lune, déjà haute à leur gauche, était si pure que la candeur de son orbe ovale éblouissait leurs yeux. Elle faisait éclore de l'eau phosphorescente une immense fleur de lumière dont la lige ondulait en spirale jusqu'aux fonds incertains. Bientôt elle immergea dans son rayonnement la rondeur des plaines marines et les étoiles qu'elle effaçait. Séverin et Marie se voyaient flotter entre deux infinis silencieux. Ils se taisaient eux-mêmes, envahis par l'absolu d'une éternité oi^i succombait toute parole périssable.
Séverin énonça pourtant :
— Es-tu heureuse, Marie, en cette minute, heureuse comme je voudrais que tu le fusses perpétuellement ?
Il ne songeait plus qu'un jour ses lèvres avaient posé à Eliza la même question. Les mots proférés ce soir sonnaient avec un autre sens, c'étaient d'autres mots. Il avait enlacé Marie de son bras avec ferveur. Elle répondit par un baiser; leurs bouches s'unirent dans une simplicité presque religieuse.
— Et toi, demanda-t-elle, as-tu le vrai, le total bonheur?
11 baissa la tête avant de répondre :
— Oui, je redeviens heureux, tout en méritant de ne pas l'être. Mon bonheur est un scandale. Mais, si nous sommes venus dans cette solitude divine, n'estce pas Dieu qui nous y mène pour un cantique d'extase? Je me souviens d'une parok d'un psaume :
<c La nuil est moa illumination dans mes délices. » L'homme qui chanta ce verset de volupté sainte avait, comme moi, sur le cœur, des naufrages pesants. Eutil tort, quand même, de s'enivrer d'une nuit telle que cette nuit?
— Il y a trop d'âmes, objecta Marie, qui, à cette heure, se désespèrent, tandis que nous sommes en joie. Je voudrais les comprendre toutes dans notre pitié, les délivrer.
11 Tétreignit plus tendrement, sachant à qui elle faisait allusion.
— Nous aussi, répliqua-t-il au bout d'un silence, nous aurons à souffrir beaucoup.
Il replongea ses rames dans les mailles du filet tremblant que tressait la lune sous la mer éblouie. Le canot glissait parmi les liquides étincelles. Quand il tournait sa tête vers le large, il pouvait se donner l'illusion d'aller éperdument devant lui jusqu'au limbe où l'outre-mer touchait les espaces bleus et la voie lactée infléchie comme l'arc d'un jet d'eau sans fin.
Mais, tout d'un coup, il suspendit son élan, regarda sa montre et dit :
— Rentrons. Demain, avant huit heures, je dois être, pour un lancement de torpilles, à bord au Périscope.