PREUVE
Il arrive que des gens malicieux et ignorants, dénoncent, dans leurs villages, les Canadiens, parce que les cultivateurs qui arrivent aux Etats-Unis ne sont pas vêtus à la mode du pays et qu'ils n'ont pas l'apparence à^s petits a^evés, leurs délateurs ; mais l'ignorance ne devrait pas prévaloir. Et flageller les honnêtes gens, mettre au ban de l'opinion publique toute une nationalité, parce que, dans quelques villages, dix familles n'envoient pas leurs enfants aux écoles, que leurs habits n'ont pas une coupe élégante, et que leur nourriture est trop frugale, c'est là l'acte d'un homme rempli de préjugés.
Les renseignements qui ont été transmis à ce bureau sont des plus malicieux. En 1879, les Canadiens étaient aussi nombreux qu'en 1880, dans la Nouvelle- Angleterre. Le bureau des statistiques reçut 230 réponses à ses questions, de 230 personnes, manufacturiers ou employés. Nous avons lu le rapport de 1879 en entier, et il ne contient pas une seule allusion contre les Canadiens-français. Un an après nous arrive le rapport actuel avec ses infamants outrages.
Pourquoi t
Oui a donné le ton à ces dénonciations }
Les manufacturiers ?
Mais eux-mêmes envoient des embaucheurs dans nos campagnes de la Province de Québec, pour recruter des ouvriers. Nous avons ici une lettre de M. Joseph-T. Dupré, interprète pour la compagnie de chemin de fer Boston & Albany, à Worcester, nous informant qu'il est prêt à produire un affidavit. constatant que depuis deux ans, plus de loo chefs de fabriques et d'ateliers lui ont demandé des ouvriers canadiens ; — une fabrique du Connecticut lui demandait même 50 familles.
M. J.-E. L'Hérault, juge de paix, de Fall River, qui donnera son témoignage dans quelques instants, nous apprendra la même chose que M. Dupré.
Les manufacturiers, qui font tout pour erhbaucher des Canadiens, ne peuvent honnêtement prétendre que nos nationaux sont un obstacle à l'adoption du système de dix heures de travail. Non ! Car les manufacturiers ont été la pierre d'achoppement où sont venus se briser tous les efforts humanitaires en faveur des ouvriers.
Jamais, en aucun endroit, les travailleurs canadiens n'ont demandé d'augmenter les heures de travail, et jamais ils ne se sont opposés à une réduction des heures de travail.
Les Canadiens sont paisibles et respectent l'autorité; ils acceptent les salaires que la libéralité ou l'âpre cupidité du fabricant leur accorde.
Ne parlant pas la langue anglaise ; chargés de familles, comme le sont généralement les immigrants, les Canadiens, en arrivant en ce pays, ne peuvent trou-
ver d'autres emplois que le travail aux fabriques de tissus, et ils acceptent ce qui leur est offert.
Après quelques mois, les enfants parlent quelques mots d'anglais, la famille demande une augmentation de salaire, ce qui lui est refusé. Alors elle se dirige vers un autre village, dans l'espoir d'avoir un salaire plus rémunérateur.
Certains manufacturiers reprochent aux Canadiens ce mouvement de va et vient; mais n'est-ce pas là une preuve que les Canadiens sont loin de vouloir une réduction de salaires, puisque, au contraire, ils s'imposent des peines et des dépenses dans le but d'améliorer leur situation économique ?
Nous avons affirmé, il y a un instant, que jamais les Canadiens n'avaient demandé une augmentation des heures du travail, et que jamais ils ne s'étaient opposés à une diminution du nombre des heures de travail. Personne ne pourra contredire cette solennelle affirmation.
Depuis dix ans, les Etats de l'Est ont reçu la grande masse des Canadiens émigrés. l'^t déjà nous comptons 30 églises par eux bâties, un grand nombre d'écoles et des propriétés foncières innombrables qui leur appartiennent. Nous avons ici les statistiques de 3 1 villes et villages des Etats de l'Est, dans lesquels les Canadiens comptent pour un cinquième de la population générale. Et ces statistiques, que nous soumettons à l'examen des officiers de ce bureau, nous apprennent que dans ces 31 villes et villages, sur une population de 460,736 habitants, 86,828 sont Cana
diens-français. Nos familles se composent de plusieurs membres ; les 86 mille âmes représentent lo mille familles. De ces lo mille familles, 2,316 sont propriétaires d'une maison, dans les Etats-Unis.
Ces 2,3 16 propriétaires ne présentent-ils pas une preuve manifeste que les Canadiens sont loin d'être les Juifs-Errants dont le rapport fait mention, mais qu'au contraire, ils s'établissent en ce pays ?
Et remarquez, messieurs, que, dans certains villages, les compagnies manufacturières ne voulant pas concéder de lots à bâtir, obligent leurs employés d'habiter des logements dont elles retiennent le prix du loyer sur les salaires de la famille. Cela fait que dans ces endroits, les Canadiens ne peuvent devenir propriétaires. Comparons deux groupes comme démonstration.
Grosvenordale, Conn., a une population canadienne de 2,200 âmes ; il y a 20 propriétaires. A West Gardner, Mass , où il n'y a que 766 Canadiens, 73 sont propriétaires. A Spencer, Mass , 140 sont propriétaires. Ce nombre si considérable de tenanciers canadiens est d'autant plus étonnant que le plus grand nombre d'entre eux ne sont en ce pays que depuis douze ans.
Le rapport accuse la généralité des Canadiens de ne pas envoyer leurs enfants à l'école et de chercher à éluder les ordonnances de la loi scolaire. Voyons si nos statistiques corroborent l'accusation.
Constatons que, dans les 31 villes et villages susmentio nnés, 65,733 enfants vont aux écoles; or, de ce
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nombre, il y a 12,692 enfants canadiens, c'est-à-dire un cinquième. I^t de plus, ces Canadiens, ces Chinois des Etats de l'Est, ont assez de religion, de patriotisme et de dévouement pour soutenir 48 écoles où l'anglais et le français sont enseignés simultanément avec les principes de leur foi religieuse, et cela dans les 31 villes précitées. Est-ce assez probant contre les accusations du rapport ?
Nous admettons que quelques-uns des nouveaux venus, pauvres, ne parlant pas l'anglais, sont obligés d'envoyer les enfants au.\ fabriques de tissus en contravention avec les ordonnances scolaires ; mais qui doit-on blâmer le plus fortement ?
N'est-ce pas le fabricant qui donne de l'ouvrage à de jeunes enfants de 8 ou 9 ans pour un salaire de quelques sous ?
Ils profitent, ces manufacturiers, de la pauvreté des immigrants pour obtenir leur travail à prix réduits; et,non contents decela,ils employent des enfants pour un salaire nominal. Et ils viennent alors accuser les Canadiens en général de la faute de quelques familles qui sont tombées dans le piège qu'ils leur ont eu.\-mêmes tendu.
Si la cupidité rapace de certains fabricants n'était pas en jeu, nous ne verrions pas ces enfants s'étioler sous les chaudes buées d'une atmosphère empestée. Les fabricants ! si le sentiment de la charité chrétienne était plus développé dans leur cœur, ils refuseraient de l'ouvrage à l'enfance, donneraient un salaire plus élevé à l'adulte, et permettraient par là aux
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familles ouvrières de donner une instruction élémentaire à leurs enfants.
Mais, au nom de la justice, manufacturiers, cessez vos accusations contre les quelques Canadiens coupables, par votre faute, de refuser cette instruction à ceux qui leur sont chers. C'est votre âpreté au gain, par tous les moyens, qui a fait cette plaie, qui perpétue ce lent infanticide.
Le colonel Wright, dans son rapport, dit que les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre ne prennent aucun intérêt à la chose publique, ne deviennent pas 'Citoyens américains, ne votent pas, &c., &c., &c. Or, sur les 10,000 familles canadiennes dont il est parlé ci-dessus, 3,880 de leurs membres sont naturalisés citoyens américains. N'est-ce pas la meilleure réfutation des avancés mensongers du rapport ?
Il y a plus que cela. Ce nombre de 3,880 est assez éloquent par lui-même, surtout quand nous opérons sur les statistiques de 31 villes et yillages seulement ; mais il y a mieux encore. Ces 3,880 électeurs canadiens ont réussi à élire 58 de leurs compatriotes à des emplois publics, depuis un an.
Et cependant combien d'obstacles s'opposent à ;la naturalisation des Canadiens !
Car, Messieurs du bureau, n'oubliez pas que la grande majorité des émigrés canadiens ne sont en ce pays que depuis 10 ans ; or, la loi de naturalisation exige de l'âubain un séjour de cinq années avant de lui octroyer ses lettres de naturalisation. De plus, la Constitution du Massachusetts n'accorde le droit de
vote qu'à l'électeur qui peut lire en anglais la Constitution des Etats-Unis. De plus, la Constitution du Rhode-Island n'accorde le droit de suffrage qu'au naturalisé qui possède un bien-fonds d'une certaine valeur. De plus, la Constitution du New-Hampshire ferme aux eatlioliques l'entrée aux emplois publics.
Avec toutes ces libéralités constitutionnelles de trois Etats où les Canadiens comptent près de 200, 000 âmes, n'est-il pas étonnant que 3,880 Canadiens aient droit de suffrage.-*
Et nos journaux, nos conventions, nos tribuns populaires sont tous à l'œuvre pour augmenter le nombre des électeurs canadiens.
Cette accusation du rapport est donc mensongère comme toutes les autres.
Passons maintenant à la dernière et la plus ridicule assertion du fameux document, laquelle tend à faire croire que les Canadiens vivent en mendiants, afin d'accumuler des économies qu'ils portent au Canada.
Il est reconnu par nos pasteurs et par nos hommes politiques que les Canadiens pèchent par excès contraire. Nous n'avons pas hérité de la frugalité et des idées économiques du peuple français. Nos compatriotes, aux Etats-Unis comme au Canada, sont enclins à la braverie ; ils aiment les habits de gala, et leur nourriture est toujours des plus substantielles. Nos pasteurs et nos hommes d'affaires reprochent à bon droit aux Canadiens de dépenser tout ce qu'ils, gagnent, de ne pas faire d'économies. Mais voilà que
des manufacturiers, qui, probablement, ont des maga^ sins dans lesquels ils obligent les familles d'acheter, voyant que quelques-unes de ces familles n'absorbent pas tout leur salaire au profit de leur boutique, viennent accuser tous les Canadiens de vivre dans la mendicité. Infamie !
Si les Canadiens vivent comme vousle dites, manufacturiers cupides qui les avez accusés, pourquoi donc tant de leurs compatriotes s'engagent-ils dans, le commerce? Des 86,000 Canadiens des trente villes et villages précités,, il y a 800 marchands, la plupart épiciers, charcutiers et boulangers, faisant un commerce exclusivement canadien. Il y a aussi plus de 600 commis, employés chez des marchands américains de nouveautés, &c , &c., et spécialement enga^ gés pour répondre aux demandes de la clientèlecanadienne.
Oui, les Canadiens méprisent avec indignation l'expression malheureuse et outrageante du rapport pour décrire faussement leur manière de vivre.
Parce qu'ils préfèrent acheter des Canadiens ou d'autres personnes parlant leur langue,, quelques marchands américains, qui n'emploient pas de commis canadiens, peuvent croire que nos compatriotes vivent pauvrement parce qu'ils achètent fort peu à leurs magasins ; c'est une erreur grossière. Les nombreux commerçants et commis canadiens, et les marchands américains dans les villages où il n'y a pas de commerçant de notre origine, peuvent tous démentir les^ insultes du rapport à l'adresse de nos nationaux.
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