‹ Ferdinand GagnonChapitre 7 sur 17 · RESTONS CANADIENS. II · texte numérisé non relu

RESTONS CANADIENS. II

La plupart d'entre vous venez d'un pays où l'égalité est toute-puissante sur le forum et où l'aristocratie est arrogante dans la vie privée.

Corrigez ces deux défauts.

Soyez tous égaux, ici, mais en même temps respectueux les uns envers les autres, dans le droit comme dans le devoir. Professez un profond respect pour l'ordre et la justice.

Respect à ceux qui sont à votre tête ; respect au prêtre dévoué, au missionnaire courageux qui fait la desserte de vos chapelles avec tant d'abnégation et de bon cœur.

Respect à l'agent que le gouvernement a mis à votre service.

Pas un plus que lui ne désire le succès de cette colonie ; pas un plus que lui n'est dévoué à la colonisation et à son pays.

Respect à vos hommes de professions, à vos marchands, comme à tous ceux que vous avez élus à des postes de confiance.

Respect à votre foi, à votre droit, à vos moeurs et à vos coutumes !

Vous ferez la joie de votre pays, et la gloire de ceux que vous venez de quitter. Mes amis, j'arrive des Etats-Unis où vivent encore près de 700,000 de vos compatriotes, que je représente dans la Presse.

En leur nom, comme au nom du Canada tout entieir, je vous prie de recevoir l'expression des vœux ardents cjue tous Içs Canadiens forment pour vous,

Il6 RESTONS CANADIENS.

Continuez vos travaux avec courage, avec persévérance, votre patriotisme le demande, vos intérêts le demandent, et votre dévouement pour vos familles vous en fait un devoir.

Ayez toujours cette belle pensée, cette belle devise de vos cercles amicaux: Dieu et Patrie.

Quand on aime Dieu et son pays, on prend place soit dans l'histoire ou dans la mémoire du peuple, à côté des héros.

Dieu et Patrie, cette devise est tout un enseignement. Soyez-y toujours fidèles.

En vous quittant, laissez-moi emporter la conviction que vous êtes heureux de votre position nouvelle. Je dirai à vos frères des Etats-Unis, avec une émotion bien vive, ce dont j'ai été ici l'heureux témoin. Je redirai partout qu'au sein des cantons du rapatriement, j'ai trouvé une foule d'hommes de cœur et de foi.

Je redirai partout que j'ai vu, ici, le patriotisme pur de tout alliage ; le défricheur célébrant la fête de son Dieu et de sa Patrie; la femme canadienne, dont la mission est toute d'abnégation et d'amour, aidant de ses conseils et de son énergie, de son dévouement, le courage de son mari.

Je sais encore que parmi vous, mes amis, régnent la concorde et la fraternité, et que si on veut vivre heureux, par un travail indépendant, il faut venir à La Patrie.

Courage, mes amis. Persévérez.

La St.-Jean-Baptiste

Discours prononcé le 24 juin, 1879, k WoRCESTER, Mass.

C/iers compaUiotes : —

L Y A dix ans, à pareil jour, j'accourais des montagnes du Nevv-Hampshire pour célébrer, à Worcester, notre fête nationale.

Un soleil éclatant, une procession imposante, une messe solennelle, un pain bénit, un éloquent sermon, une journée de plaisir, une soirée nationale, tel fut le 24 juin, 1869, à Worcester.

La population canadienne n'était pas aussi considérable qu'aujourd'hui ; mais l'ardeur patriotique suppléait au nombre, et la fête des Canadiens de Worcester fut, cette année-là, la plus belle de toutes les fêtes St-J.-Bte du Canada, comme aux Etats-Unis.

Vous tous, anciens membres de la société St.- J.-Bte, vous tous, citoyens de Worcester, qui prenez part à cette démonstration, vous avez raison de la rappeler avec orgueil à votre souvenir.

Il8 ST. -JEAN BAPTISTE.

Cette année-là, les Canadiens de Worcester se révélèrent a leurs compatriotes.

Ils méritaient les plus grands éloges ; leur conduite était d'autant plus remarquable qu'ils étaient seuls, sans appui. La religion n'avait pu alors leur procurer le missionnaire canadien qu'ils désiraient avec tant d'ardeur.

Personne pour diriger leurs nobles aspirations, et cependant ils venaient d'écrire la première page de la belle histoire de Notre-Dame.

Qui donc proclamera leurs mérites ? qui donc redira à leurs frères, ce que leur conduite peut inspirer ? Un pauvre petit journal canadien : La Voix du Petiple,

C'est ainsi que la Presse commençait à jouer son rôle parmi vous, Canadiens des Etats-Unis. Elle apprenait à vos frères du Canada et aux groupes canadiens de la République Américaine, votre patriotisme et les actions d'éclat qu'il enfantait.

Elle inspirait à tous l'amour du pays, l'attachement à la nationalité et à la religion de nos pères.

Depuis 1869, elle n'a pas failli à sa mission.

Quand Notre-Dame fut fondée ; quand le 24 juin, 1870, fut célébré au Music Hall, le journal de Worcester porta bien haut le nom des Canadiens de cette ville.

En 1874, qui donne l'idée de la grande démonstration de Montréal } Le journal de Worcester est le succès de l'organisation, qui fut l'œuvre des journalistes canadiens de Worcester, assistés du Révd Pas-

teur de Notre Dame, et de l'un des propriétaires de ce vaste édifice. Messieurs, si je mentionne ces faits, ce n'est pas pour en tirer des titres de gloire, non, loin de moi cette idée.

La gloriole et la vantardise me sont étrangères, mes amis peuvent me rendre, je crois, ce témoignage.

Les circonstances ont voulu que, membre de la Presse, je prisse part à ces grands triomphes religieux et patriotiques, et l'honorable Société St-J.-Bte de Worcester m'ayant fait l'honneur de m'appeler à faire quelques considérations sur la presse canadienne, je devais mentionner les titres que peut avoir cette presse à votre estime, à votre respect, si vous croyez qu'elle n'en a pas à votre patronage. Au reste, messieurs, la presse canadienne n'a fait que son devoir, et il eût été à souhaiter que tous nos journaux eussent fait le leur.

Mais qu'est-ce donc que la Presse ?

J'entendis, l'autre jour, une explication assez rationnelle de ce mot : La Presse ?

Deux Canadiens parlaient des journaux canadiens et de leurs rédacteurs.

L'un dit tout à coup :

— ^Excuse-moi donc. Sais-tu pourquoi ils appellent les journaux la Presse.

— Ah bah ! répond son compagnon, c'est parce ! qu'il faut une presse pour les imprimer.

— Ravale ça, dit l'autre, tu n'y es pas, caraucun de nos journaux canadiens des Etats-Unis n'a une presse ; ils sont trop quêteux. On les appelle la

120 ST.-JEAN BAPtIStfi.

Presse, parce qu'ils pressent continuellement leurs abonnés de payer d'avance.

Ce brave homme avait dû avoir maille à partir avec l'un de nos agents.

La Presse est une invention merveilleuse qui a fait progresser la civilisation, les sciences, les arts, le commerce et l'industrie.

La Presse est dans l'édifice des idées temporelles ce que la table sainte est dans le domaine religieux.

La Presse, c'est la tribune populaire où les questions se rattachant au progrès, au salut de la nation, au bien-être des particuliers sont discutées devant un public qui mûrira les différentes mesures proposées dans le silence de la réflexion.

Un bon journal, ce n'est pas la gazette à sensation.

Ce n'est pas le compendium des meurtres, des accidents.

Prenez la presse européenne, et vous verrez les journaux remplis d'articles sur des questions d'intérêt public.

Un journal ne doit pas être le sac à tout mettre, des scandales, des niaiseries de la foule ; il doit changer le courant de l'opinion publique suivant les principes du vrai et du juste.

Malheureusement, un grand nombre de nos compatriotes ne veulent pas comprendre cela.

On n'aime pas d'ordinaire à voir un journal.

Stygmatiser nos défauts, c'est un tort. Celuiqui aime bien, châtie bien ! Et les journalistes qui ontren-

ST. -JEAN ÈAPtrSTÈ. 121

du le plus de services à leurs concitoyens ne sont pas ceux qui les ont flattés.

Quand le vénérable Horace Greeley disait aux jeunes gens, Go westy youngmenyOn le traita d'utopiste, de rêveur. Et cependant, c'est vers l'Ouest que se dirige aujourd'hui le trop-plein des populations des villes de la Nouvelle-Angleterre.

Un journal, surtout un journal canadien aux Etats- Unis, doit être le porte-drapeau de toutes les grandes idées patriotiques et religieuses ; ce doit être un véritable soldat, portant des coups à ceux qui semblent vouloir apostasier la nationalité, croyant être dignes de respect, lorsqu'ils apostasient leur titre de Canadien, pour celui d'Américain.

Le journal canadien doit toujours chercher à proclamer bien haut la noblesse de notre origine.

Quelle tâche facile, et combien coupables sont ceux qui savent la grandeur de notre noble patrie, et qui voudraient que nous fussions des Français ou des Américains.

Au lieu d'être des Canadiens qui affectent de ne jamais mentionner le mot canadien, qui seraient prêts à laisser dans l'oubli notre fête nationale, pour la noyer, élément national, dans un 4 juillet.

Certes, je respecte la grandeur passée de la France, autant que je méprise son abaissement moral, depuis près d'un siècle !

Je n'oublie pas qu'elle a fondé le Canada, alors que son cœur était catholique ; mais je n'oublie pas non plus qu'elle a abandonné sa foi et les Canadiens

qui aiment son drapeau. Mais tout en aimant la France, malgré ses fautes, tout en respectant le peuple américain, pour ses qualités, s'ensuit-il que je doive apostasier ma nationalité }

Mes ancêtres sont-ils donc si peu respectables, que je doive rougir de leur origine ! Non, messieurs, non, Canadiennes-françaises représentant ici ce que le Canada a produit de plus généreux, de plus pieux, de plus dévoué, la femme canadienne, non, non, avant tout, je suis Canadien.

Quand je rappelle à mon souvenir ce qu'étaient mes compatriotes, il y a dix ans, j'admire l'apostolat bienfaisant de notre clergé. Gardez votre foi religieuse, messieurs, et jetons un regard sur la croix de Notre-Dame des Bois, orgueilleux de pouvoir dire : Avant tout, vous êtes Canadiens.

Quand j'ouvre les pages de notre glorieuse histoire, hélas ! trop peu connue, et que j'y vois écrits en traits de flamme l'héroïsme de l'apôtre, du soldat et du laboureur ; quand j'y vois à chaque page resplendir d'un éclat sans tache, la foi, l'espérance et la charité, mon front se relève plus fier, mon regard est plus superbe, et je répète avec toute l'effusion de mon cœur : Avant tout, restons Canadiens.

Quand je jette un regard sur notre passé politique, j'admire le patriotisme et l'honnêteté de nos hommes d'Etat, leur désintéressement et leur dévouement, mais en même temps, je déplore le peu de fermeté de nos hommes politiques actuels, et je déplore notre désunion, nosluttesintestines, et je répèteen

français le bel adage anglais : unis, nous régnons, divisés, nous tombons. Je me dis en même temps qu'en suivant l'exemple de nos ancêtres, en étant aussi éner- 4 giques, aussi fermes qu'ils l'ont été, nous pouvons toujours dire en face des étrangers : Avant tout, nous sommes Canadiens.

En ce moment même, quand je vois les braves travailleurs qui m'entourent, et leurs compagnes fidèles et dévouées, célébrer la fête de leur nationalité d'une manière aussi brillante et aussi admirable, avec bonheur je m'écrie : Avant tout, vous êtes Canadiens.

Bien loin de s'affaiblir, votre sentiment national ne fait que se raviver.

Soyons toujours fiers de notre origine, et n'allons jamais courber la tête devant l'étranger. Nous appartenons à cette race des plus hardis pionniers, des plus courageux, des plus dévoués colonisateurs de l'Amérique; nous sommes de cette race qui ; suivant l'énergique expression d'une de nos gloires nationales, marche tête levée au milieu des nations d'Amérique.

Nos ancêtres nous ont légué un passé sans tache, admirable et héroïque, par leur esprit religieux et civilisateur ; ils nous ont acquis un droit de cité sur tout le continent américain.

Prêtre, soldat, coureur de bois, laboureur, ils ont pénétré partout le crucifix d'une main, la hache du colon de l'autre. Jetez vos regards sur la carte géographique de ce continent, et vous trouverez dans les noms des établissements, les vestiges des premiers explorateurs français.

Mais à cette œuvre de civilisation ne se borne pas la gloire de nos ancêtres.

De 1763 à 1841, ils ont combattu dans les parlements et partout, contre les empiétements de l'oligarchie anglaise.

Ils n'ont cessé de lutter pour la conservation et le libre exercice de notre foi, de notre langue et de nos droits.

Les seuls noms des Viger, des Papin, des Lafontaine, des Morin et des Papineau, ne sont-ils pas en eux-mêmes l'expression du plus noble et du plus pur patriotisme }

Compatriotes, imitons ces glorieux exemples.

Si nous n'avons pas les empiétements de vainqueurs puissants à combattre, nous avons les circonstances contre nous.

Le fait d'être au milieu d'une population protestante et de langue anglaise constitue des obstacles véritables à l'expansion de notre foi, à l'exercice journalier de notre idiome.

Nous devons faire face à ces obstacles et demeurer malgré tout et en dépit de tout : Canadiensfrançais.

Compatriotes, nous n'irons pas dire aux générations qui dorment dans la tombe : Votre sang a été répandu en vain, il n'a fécondé que l'erreur; vos labeurs ont été vains, ils n'ont fondé que sur le sable. Vous avez lutté et combattu, pour rester Français, vous avez eu tort ; sans vous, sans vos luttes, la France serait

oubliée, nous serions prospères, car nous serions assimilés aux Anglais et aux Américains.

Pouvons-nous dire : Oublions notre origine Si elle fut française, c'est la faute du sort ; changeons de langue, celle que nous parlons n'est bonne que pour la poésie, l'éloquence et l'amour, et il nous faut parler affaires, n'aimer en un mot que ce qui constitue le bonheur matériel ?

Non, non, non !

Compatriotes, nous ne pouvons dire ces abominations, ce serait forfaire à l'honneur ; ce serait jeter dans la boue de l'égoût du matérialisme, tout un passé de gloire pour s'acheminer vers un avenir de mépris et d'opprobre.

Compatriotes, puisse cette belle fête profiter à nous tous ; elle devra servir à affirmer notre patriotisme.

J'ai lu sur quelques insignes la belle devise : Se chercher et s'unir. Oui, soyons honorables. Avant tout, ne faisons rien qui donnerait à nos compatriotes le droit de rougir de nous ; respectons notre patrie, notre titre de catholiques et de Français.

Soyons plus unis, fraternisons davantage, et prenons pour résolution de nous aider les uns les autres.

Rendons hommage à nos associations nationales, à ces belles sociétés St.-J.-Bte, qui ont dressé les autels les premières, les autels du patriotisme. Succès à ces groupes de compatriotes généreux.

Qu'ils fassent de nombreux prosélytes ; que tous les Canadiens émigrés fassent partie de leur nombre.

Honneur à la Société qui a préparé la solennité d'aujourd'hui. La religion et la Patrie ne sauraient oublier ces actes de patriotisme.

Merci à vous, messieurs de la Société, pour l'honneur que vous m'avez fait en m'invitant à venir mêler mon humble voix à vos patriotiques concerts. Travaillons tous ensemble, dans nos sphères d'action respectives, à toujours faire honneur à notre origine.

Soyons loyaux ; respectons le drapeau qui nous protège ; aimons-le, défendons-le de notre bras ; répandons notre sang pour son intégrité ; soyons loyaux, mais en même temps, restons Canadiens-français. Conservons précieusement notre langue et notre foi, c'est-à-dire respectons le signe que la religion a mis sur notre front, et celui que la Patrie a mis sur nos lèvres.

Loyaux, oui ; Français, toujours !

Portons bien haut le Drapeau sublime de notre nationalité. Insérez-y Union, Respect, Amour. Un peuple ne vit pas, il n'est pas possible, sans l'amour qui groupe toutes les forces, sans le respect qui donne la confiance, sans l'amour qui contribue la puissance morale de l'homme de cœur.

Honneur au drapeau blanc, honneur au drapeau de nos pères, respectons-le.

Redisons de grand cœur, avec notre poète national :

O noble et vieux drapeau, dans ce grand jour de fête, En marchant avec toi, tout un peuple s'apprête A célébrer la France. A nos cœurs attendris, Quand tu viens raconter les vertus de nos pères, Nos regards savent lire en brillants caractères, L'héroïque poème enfermé dans tes plis.

Ah I bient t puissions-nous, ô drapeau de nos pères, Voir tous les Canadiens unis comme des frères, Comme au jour du combat se serrer près de toi. Puisse des souvenirs la tradition sainte, En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte. Et leur langue et leur foi.

I(estons Fr/ncjiis

Discours prononce à Cohoes, N.-Y., le 22 JUIN, 1882.

Mgr. des Tt ois-Rivières, M. le Cojisul de France, MM. les Présidents des Sociétés St.Jeaîi-Baptiste de Montréal , St. -Jean et Farnham, compatriotes des Etats-Unis :

[OURQUOI ce rassemblement de nationauxsous les drapeaux glorieux de France et d'Amérique ? Pourquoi le vaste et magnifique sanctuaire des Canadiens de cette ville était-il rempli, il y a quelques instants, d'une foule émue ?

Pourquoi le vénérable évêque des Trois-Rivières, ce dévoué ami des Canadiens émigrés, a-t-il déployé toutes les richesses de la langue française et de l'éloquence, en apparaissant à la tribune sainte ?

Pourquoi, enfin ce, concours de tant de représentants d'une même origine venus de tous les horizons du Canada et des Etats-Unis ?

Ah ! messieurs, il n'y a que deux sentiments capables d'une manifestation de cette importance, ce sont la religion et le patriotisme.

Permettez-moi donc, frères des Etats-Unis, qui êtes venus vous unir à nos compatriotes de cette ville pour célébrer le grand jour de la patrie canadienne, permettez-moi de remercier, en votre nom, les Canadiens de Cohoes et leurs comités d'organisation pour la belle et touchante manifestation qu'ils ont préparée avec tant de soin et qui leur fait tant d'honneur.

Leur succès est notre succès, puisqu'il honore, dans cette partie du pays, le nom du Canada français.

Aussi je ne doute pas que l'honorable et distingué consul de France, qui a bien voulu rehausser de sa présence, au nom de la vieille mère-patrie, l'éclat de cette fête ; je ne doute pas que les Présidents des sociétés canadiennes de Montréal, St -Jean et Farnham, que Thon. M. Mercier, représentant du peuple, que tous nos hôtes distingués vous témoignent leur satisfaction en constatant que, loin du sol natal, vous avez conservé pieusement le culte des traditions nationales et des ardeurs patriotiques.

Et si le Gouverneur de l'Empire State, ce fils distingué d'un illustre père, était au milieu de nous, il vous manifesterait, je n'en doute point, la joie qu'il éprouve, à l'instar de son collègue le généreux et populaire Gouverneur Long, du Massachusetts, en voyant les Français-Canadiens si loyaux citoyens américains, tout en restant attachés à leur foi religieuse et à leurs traditions nationales.

La France a pris une trop large part dans l'établissement de la République américaine pour que sa langue et ses enfants n'aient droit de cité en ce pays.

Le peuple américain, heureusement, a conservé intacte la mémoire du passé. Les célébrations pacifiques et commémoratives de Yorktovvn prouvent jusqu'à quel point le souvenir des services de la France est encore vivace en Amérique.

Eh! bien, messieurs, c'est en cette double qualité de descendants de Français et de citoyens des Etats- Unis, que nous avons le droit de parader dans les villes de cette république, à la suite du drapeau de l'ancienne et toujours vénérée mère-patrie.

Et c'est parce que nous comprenons et pratiquons la loyale fidélité à notre passé glorieux que nous sommes de loyaux citoyens américains.

Noblesse et passé obligent. Or, toute l'histoire de la nation canadienne est une page immaculée de loyauté envers la France et l'Angleterre ; envers la France, qui, malgré son abandon et son oubli, pendant plus d'un siècle, n'a pas d'enfants plus dévoués, plus aimants et plus désintéressés que les Canadiens-français ; envers l'Angleterre, qui, si elle n'a pas notre cœur, a notre foi civique qui ne s'est pas démentie depuis la conquête.

L'épisode de 1837 n'est qu'une ombre légère qui fait refléter davantage la loyale conduite de la grande masse de la population, pendant qu'elle met en lumière le dévouement et l'esprit de fière indépendance dçg patriotes de l'époque.

Malgré tout son pouvoir, la main de l'Angleterre A pu nous opprimer ; nous asservir, jamais.!

Nos nationaux de ce pays ne sont pas moins loyaux envers le drapeau étoile.

Quand la rébellion chercha à déchirer drapeau et constitution, les Canadiens émigrés, comme tous leurs concitoyens américains, irlandais et allemands, se jetèrent au-devant des balles et des baïonnettes de l'ennemi, et contribuèrent de leur bravoure et de leur sang au maintien de l'intégrité de l'Union américaine.

Or, messieurs, ces Canadiens, tout en combattant pour défendre le drapeau étoile, restaient Français ; et leurs enfants pourront raconter en langue française, leglorieux trépas ou le retour triomphant de ces héros du devoir.

Ne trouvez pas étrange que je parle ainsi. Invité par le comité général de cette fête à porter la parole au nom des Canadiens des Etats-Unis, j'ai cru l'occasion favorable de protester contre le programme d'assimilation qu'un fonctionnaire d'un Etat voisin a cru devoir lancer dans le public.

En présence du Consul de France et de nos amis de la Province de Québec, cette question d'assimilation a une importance qui ne saurait échapper à leur esprit d'observation.

Pendant que certains Canadiens, apostasiant croyances et sentiments, cherchent à flatter les utopistes de l'assimilation et disent à nos compatriotes : comme nationalité distincte, il vous faut mourir ;

en cette circonstance solennelle, au nom de notre passé glorieux et de nos saintes espérances, je dis avec force : Frères, il ne faut pas mourir !

La Providence qui régit toutes choses a décrété l'existence de nationalités différentes. Elle l'a voulu à ce point que les peuples ont non-seulement des idiomes particuliers, mais aussi des caractères tout à fait distinctifs. Et ce n'est que par une cohabitation de générations successives que deux races parviennent à ne former qu'une seule nationalité, et encore faut-il, pour en arriver à ce résultat, que leur croyance religieuse soit la même.

Je comprends, messieurs, que les immigrants aux Etats-Unis doivent, afin d'être utiles et loyaux à leur patrie d'adoption, devenir citoyens américains, chercher à promouvoir les intérêts généraux du pays par leur travail, leur honnêteté, leur respect aux lois, et défendre, au besoin, le drapeau de la République.

Le civis tornaniis du temps de l'auteur des devoirs du citoyen était astreint aux mêmes obligations.

Mais au nom de ce civisme, et sous prétexte d'assimilation, on a voulu prescrire les droits de la conscience.

On a prétendu que nos écoles françaises et catholiques étaient vues d'un œil de méfiance, comme antiloyales.

Je ne reconnais pas dans cette accusation le civisme éclaifé, et je crois entendre la voix discordante du fanatisme religieux.

Des catholiques, de mauvais citoyens ! allonsdonc !

Allez compter, dans nos nombreux cimetières, les guirlandes qui ont été déposées, le 30 mai dernier, le jour du grand deuil national, sur les tombeaux de nos coreligionnaires morts au champ d'honneur, et vous nous direz ensuite, utopistes de l'assimilation, ce que vous pensez de la loyauté des catholiques !

Les descendants des Puritains qui ont fondé ce pays n'ont pu le rendre libre et l'agrandir sans le secours de la France et le travail des immigrants.

Ils ont appelé à l'exploitation des richesses naturelles du pays les peuples de l'Europe et de l'Amérique,

Et tous ces divers représentants de nationalités différentes forment le peuple américain, dont le principe de solidarité consiste à reconnaître toutes les nationalités qui habitent la République et dont le principe religieux est de permettre le libre exercice de toutes les religions.

Or, toutes ces agglomérations de nationalités distinctes, de croyances religieuses différentes, ont des intérêts communs et des devoirs identiques. Elles vont leur chemin à l'ombre du même drapeau, fidèles à la même Constitution.

L'assimilation se fait lentement, et pourquoi ?

Ah ! messieurs, c'est que les sentiments de la nationalité et de la religion sont enracinés dans le cœur de l'homme plus profondément que certains utopistes ne le pensent.

En 1871, quand la Prusse, âpre à la curée, mettait son talon sur le corps ensanglanté de la France, alors que tous les cœurs français s'indignaient et agonisaient, une grande joie venait adoucir cette douleur.

Et d'où venait-elle, cette joie ?

C'étaient deux provinces de France, dont les habitants parlent l'allemand comme le français, qui, sommées par la Prusse de s'assimiler, jetaient aux quatre vents de la terre ce cri patriotique :

Vous avez pris l'Alstce et la Lorraine, Mais malgré vous nous resterons Français ! Vous avez pu germaniser la plaine, Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais !

Honneur à vous, chers et héroïques enfants d'Alsace-Lorraine ! Dans sa douleur navrante, vous avez donné à votre patrie le tribut de votre inviolable fidélité.

Une nationalité n'abdique pas, sur simple proposition, ses droits à l'existence.

Demandez à la Sibérie les ossements blanchis des fiers Polonais.

Demandez à l'Angleterre ce que l'Irlande persécutée lui coûte de déshonneur, d'inquiétude et d'argent, et vous nous direz ensuite, partisans de l'assimilation, ce qu'il en coûte pour dénationaliser une race courageuse.

Et toi, cher petit peuple acadien, notre frère aîné, premier colonisateur de ce continent ; toi, qui as souffert la plus cruelle des oppressions, parce que tu résistas à l'assimilation, tu es un frappant exemple de

la vivacité de ce . sentiment si admirable que Dieu a déposé dans le cœur de l'homme, l'amour du sol natal et des traditions paternelles.

Messieurs, j'admire les Anglais et les Américains dans leur fierté nationale ; je respecte leurs sentiments patriotiques ; mais j'ai droit aux mêmes égards.

Et comme je sais que les Anglais et les Américains.ont mille, et une bonnes raisons pour ne rien abdiquer de leurs traditions nationales, je les approuve de tout cœur, mais en même temps je réclame pour moi les mêmes droits.

Histoire pour histoire, traditions pour traditions, je préfère celles de mon pays natal, et comme je sers la République par mon travail, par mon obéissance aux lois fédérales, communales ou municipales, je suis heureux d'être citoyen loyal de ce pays, mais également je suis fier et orgueilleux d'être Canadien-français.

Quand sur les tombeaux de nos pères, La brise du soir, en passant, De leurs vertus calmes et flores Cueille le parfum odorant, Elle répand comme un dictame, Les souvenirs du temps ancien J^t chante, elle aussi, dans notre âme : Qu'il fait bon d'être Canadien.

Quand je vois plus de cent églises bâties parnos compatriotes émigrés, des couvents, des écoles, des associations nationales marchant en ce jour de fête, à la suite du drapeau de la France, j'ai le droit de dire à ceux de nos frères du Canada qui nous honorent de leur présence : Frères, pleurez le départ de ces milli.

ers de vos nationaux, mais en même temps, réjouissezvous, car ils sont restés dignes du pays qui les a produits, et aux Etats-Unis ils répètent avec la même fierté qu'au Canada: Qu'il fait bon d'être Canadien !

L'allégeance à un pouvoir ne change pas l'origine du sujet ou du citoyen ; elle ne change que sa condition politique.

Avec ma prestation du serment de fidélité à la constitution des Etats-Unis, rien ne change en moi, ni ma foi religieuse, ni mon amour des traditions nationales.

Que se passe-t-il donc alors ?

Il se passe un contrat politique qui m'ordonne d'observer les lois des différents gouvernements du pays que j'adopte pour patrie, de défendre son drapeau et de travailler à la prospérité générale de la nation. En retour, la constitution du pays me promet protection et me donne droit de délibération, de censure et d'approbation, et m'ouvre les portes à la représentation nationale, communale ou municipale.

Par l'acte de naturalisation, il ne s'est passé rien de plus entre ma conscience et mon serment d'allégeance.

Et je ne dois pas, moi. Canadien, pousser l'exaltation de mon nouveau titre de citoyen de la république jusqu'à renier mon origine française et catholique.

Il y a, cependant, de nos congénères, qui, la plupart par adulation et par intérêt, j^/^^w/ plus Américains que les Américains d'origine, Ils sont prêts à tout apostasier pour donner le change à nos conci-

toyens. Honte à ces faux frères dont l'ambition ou la cupidité sont des mobiles de trahison et d'apostasie nationale et souvent d'apostasie religieuse !

Nous voyons les familles américaines envoyer leurs enfants à des écoles particulières, payant de leurs richesses pour maintenir ces institutions et ne voulant pas des écoles publiques pour leurs fils et leurs filles.

C'est leur droit, et ces familles l'exercent sans que personne ne trouve matière à censure.

Et quand les Franco-Canadiens, citoyens de la République, établissent des écoles où l'anglais est enseigné comme le français, où l'on apprend à l'enfant qu'il a une âme immortelle, qu'il doit respecter le bien d'autrui et obéir aux lois établies, de prétendus Canadiens s'empressent de faire chorus avec le fanatisme et dénoncent nos écoles comme antiloyales. Injustes courtisans intéressés, serviles jusqu'à l'apostasie, ces faux frères nous font un tort considérable, à leur profit, naturellement. Le baiser et les trente deniers de Judas sont fréquents de nos jours.

Un Canadien s'est rencontré qui, dans les sphères élevées du pouvoir, a uni avec fermeté ces trois titres de Franco-Canadien d'origine, de catholique et de citoyen américain.

Dans les conseils de la nation, quand le fanatisme ou le préjugé cherchait à représenter faussement la foi religieuse du Canadien, ses collègues tournaient vers lui leurs regards et attendaient sa fière réponse qu'ils applaudissaient avec chaleur parce qu'elle était

Técho d'une âme convaincue et l'expression d'un noble cœur.

Sauvent il répétait : I am a French-Canadian by origin^ and I am proud of it ; lam a Catholic, and I thank God for it ; I am also a citizen of this Republic which I love and respect, and I am happy by it.

Cet homme qui fait honneur à notre race, sur la tombe duquel ses collègues ont déposé le plus beau tribut d'éloges qui ait été décerné à un représentant du peuple, c'est l'honorable Louis-Vital Bogy, mort en 1876, sénateur des Etats-Unis pour l'Etat de Missouri.

Bogy est un modèle du Canadien devenu citoyen américain ; et ce serait un acte patriotique et de reconnaissance que de donner son nom à quelques-unes de nos associations nationales.

Donc, messieurs, la naturalisation n'entraîne pas de rigueur l'assimilation des origines et des coutumes ; elle n'entraîne que l'assimilation des intérêts politiques.

Ce n'est pas après les efforts couronnés de succès de nos missionnaires ; ce n'est pas après avoir mis tout en action pour nous créer aux Etats-Unis l'image de la patrie canadienne, avec nos églises, nos écoles, nos sociétés, nos journaux, notre fête nationale ; ce n'est pas après tant d'efforts, de dévouement et de sacrifices, que nous devons abandonner l'arène et perdre courage.

Compatriotes, (comme le disait dans une circonstance solennelle l'hon. M. Mercier, je crois,) nous ne dirons pas aux générations qui dorment dans la tom-

be : votre sang a été répandu en vain, il n*a fécondé que l'erreur ; vos labeurs ont été vains, ils n'ont fondé que sur le sable.

Vous avez lutté et combattu pour rester Français, vous avez eu tort. Sans vous, sans vos luttes, la France serait oubliée, nous serions prospères en nous assimilant aux Anglais ou aux Américains.

Non, compatriotes, nous ne blasphémerons pas ainsi sur les tombeaux de nos ancêtres, car ce serait forfaire à l'honneur ; et c'est un roi de France, le parrain du Canada, qui se consolait delà perte d'une bataille, à la pensée que l'honneur français était sauf.

Luttons sans cesse, par tous les moyens, contre le suicide national ; et plus tard, si jamais le torrent des peuples nous engloutissait comme nationalité, que le dernier Canadien de cœur puisse -dire aux quatre vents du ciel : tout est perdu, sauf l'honneur !

Ce danger n'est pas à craindre, dit notre historien national, M. Garneau.

''Il y a quelque chose de touchant et de noble ** à la foi à défendre la nationalité de ses pères, cet " héritage sacré qu'aucun peuple, quelque dégradé ** qu'il fût, n'a jamais osé répudier publiquement.

" Jamais cause, non plus, et plus grande et plus *' sainte, n'a inspiré un cœur haut placé et mérité la " sympathie des hommes généreux.

*' Il y en a qui craignent pour le maintien de la " nationalité canadienne ; mais il ne faut pas craindre.

" Ce qui caractérise la race française par-dessus " toutes les autres, c'est cette force secrète de cohé-

Ï40 Restons français.

" sion et de résistance qui maintient l'unité nationale " à travers les plus cruelles vicissitudes et la relève *' triomphante de tous les obstacles.

La nationalité, d'ailleurs, n'est pas un fruit artificiel ; c'est le don de Dieu, a dit M. Ferrari, personne ne peut l'acquérir et il est impossible de le perdre.

Je me hâte de terminer mes trop longues remarques, en vous demandant pardon d'avoir taxé votre bienveillante attention à ce degré si élevé d'héroïsme dont vous venez de faire preuve en m'écoutant. Mais je voudrais, puisque le comité m'en avait donné l'honorable occasion, énoncer une fois de plus mes convictions et mes espérances qui sont les vôtres.

Que cette démonstration soit féconde en résultats. Déclarons ici, en présence d'un évéque de notre pays natal ; en présence d'un enfant distingué de la vieille France, notre attachement à notre foi religieuse et notre ferme résolution de rester Français, tout en étant de loyaux citoyens des Etats-Unis.

Rallions-nous autour de nos missionnaires, à l'ombre des bannières de nos sociétés nationales.

Loyaux, mais Français, soyons-le toujours et nous serons respectés.

Conservons notre langue ; parlons-la dans nos réunions, dans nos écoles, dans la famille, afin que plus tard nos arrières-neveux puissent raconter, dans l'idiome des Lafayette et des Rochambeau, le récit de nos luttes et de nos triomphes.

Et, en ce moment, nous qui sommes nés sur les rives du St.-Laurent, quand nous célébrons notre pas- /

sé, quand nous formons des vœux pour l'avenir, nous avons tous les yeux fixés sur l'horizon qui dérobe à nos regards la terre canadienne.

Ah ! de tout cœur, chers frères d'exil, redisons avec notre poète-lauréat :

Loin Jà-bas, par-delà ce nuage qui passe,

Par-delà l'horizon, que cherche dans l'espace

Mon œil que si souvent les larmes ont terni ?

Ah I c'est qu'il est un lieu dont le nom vous enflamme

Et dont le souvenir est mieux gravé dans l'âme

Que dans le bronze ou le granit ;

Ce lieu, c'est le berceau, c'est la rive chérie,

Coin de terre oii chétif l'homme a reçu le jour.

Qu'on l'appelle Pologne, Irlande ou Sibérie,

Sabl»s, glaces, pampas, c'est toujours la Patrie,

Et ce nom-là veut dire amour.

Je t'aime, nom sacré, sublime symphonie.

Dont la mélancolique et suave harmonie

M'apporte en souvenir tant d'espoir envolé

Dans les grandes cités, dans les bois, sur les grèves.

Ton image toujours flottera dans mes rêves,

O mon Canada bien-aimé !

La Charité

Conférence donnée à Lowell, Mass., en 1883.

EST MUE par cet esprit de charité, que l'Union St.- Jean-Baptiste de Lowell a eu la^^généreusé pensée de vous appeler, mesdames et messieurs, dans cette salle spacieuse, pour vous faire participer à la bonne œuvre des pauvres soulagés. Elle ne pouvait faire rien de plus digne, rien de plus utile, pour célébrer le I2ème anniversaire de sa fondation.

Association patriotique de bienfaisance, l'Union St.-Jean-Baptiste, voulant marquer par une fête ce joyeux anniversaire, a dû être arrêtée par la pensée qu'il y aurait anomalie à se réjouir bruyamment, quand, par ce temps de gêne, il y a nombre de Canadiens qui ne sont pas heureux. Son comité d'organisation a alors combiné une réjouissance et une charité et dans le programme et dans le but de la fête; une réjouis-

sance pour cet auditoire nombreux en invitant ces artistes qui nous charment par leur chant et leur musique, si bien exécutée et si habilement dirigée.

Le comité a voulu aussi rappeler à l'auditoire que la soirée était bien au profit des pauvres et qu'il falfait être charitable, en invitant le conférencier qui a l'honneur de vous demander à son tour /^ charité à! di-^prédation pour ce travail sans suite et pauvremeftt écrit.

En me faisant, mes chers amis, votre interprète, je dis de tout cœur: Honneur à toi. Union St.-Jean- Baptiste, qui, non contente de soulager fraternellement tes membres affiliés, étends encore ta charité envers tous les Canadiens déshérités de cette ville.

Voici l'hiver et son triste cortège, Les malheureux souffrent beaucoup, l'hiver. Contre leurs maux il faut qu'on les protège ; Il fait si froid dans leur foyer désert. Accomplissons l'ordre de la nature ; Donnons, donnons pour les êtres souffrants, Comme aux oiseaux Dieu donne la pâture, Donnons surtout pour les petits enfants.

La charité, du pauvre entend la plainte,

Elle console et calme ses douleurs.

Et poursuivant sa tâche noble et sainte,

Du malheureux elle sèche les pleurs.

Imitons-la ! secourons la misère,

Tout est compté là-haut, rien n'est perdu ; .

Et ce qu'on donne aux malheureux sur terre,

Au ciel, un jour, par Dieu sera rendu.

O charité I vierge pure et féconde,

Va, cours porter tes bienfaits en tout lieu

Et que ta voix répète par le monde :

Qui donne aux pauvres, prête à Dieu 1

La philanthropie règne en souveraine dans la Nouvelle-Angleterre, j'en rends hommage à nos concitoyens d'origine puritaine. Peuple généreux, aimant le confort de l'existence, il n'aime pas à voir les grandes misères, les dénuements cruels. Aussi a-t-il organisé en plan régulier sa philanthropie.

La charité individuelle n'a plus l'occasion d'exercer son zèle, d'après ce système ; elle est taxée, voilà tout. La municipalité prend soin de l'indigence, l'Etat prend soin d-u dénuement.

Le système a son bon côté, il relègue le paupérisme loin de la vue des heureux, mais il a aussi son mauvais côté ; car en faisant disparaître de la société civile le pauvre et le déshérité, le cœur du riche ne s'ouvre plus à la générosité, et oubliant qu'il y a des pauvres, il vient à oublier que sa richesse ne lui a été donnée que comme à un intendant pour la répandre sur les nécessiteux.

Pour nous, ouvriers, bénissons les pauvres ; car, à la considération de leurs infortunes, nous devons nous estimer plus heureux de notre sort.

Quand dans un pays il n'y a pas de pauvres exhibant leur misère, il n'y a pas de consolation pour la médiocrité. Comparant son état avec celui des classes riches, l'ouvrier ne peut qu'être porté à se plaindre, à être dissatisfait, à envier ; mais quand il y a des pau. vres, tout en les plaignant, en les aidant d'aumônes, son sort de prolétaire lui est moins lourd, il ne se trouve plus le moins heureux.

Certaines gens, engouées de notre système d'assistance publique s'exaltent quand elles parlent des pays catholiques où la charité n'est pas érigée en philanthropie organisée. Des Canadiens répètent quelquefois le mot ironique d'un voyageur qui,en arrivant aux frontières canadiennes et en entendant le nom de St.-Alexandre dit à un ami ; "nous voici arrivés aux saints, les quêteux vont apparaître. Ce mot lancé avec ironie par un protestant, et répété sans réflexion par des Canadiens, est un hommage à notre foi religieuse.

Le catholicisme n'a pas peur des pauvres ; il les aime, il les instruit, il les protège. Leur vue ne lui est pas une peine ; car elle lui représente sans cesse une partie de sa mission divine. Son fondateur n'a-til pas vécu parmi les pauvres 1 n'a-t-il pas sanctifié la pauvreté t n'a-t-il pas condamné ceux qui avaient le coeur fermé à la pitié, dans sa parabole si touchante et si consolante de Lazare et du mauvais riche.'*

De tout temps le catholicisme a soulagé la pauvreté ; nos hospices, nos sœurs de charité, nos sociétés de St. -Vincent de Paul, nos petites soeurs des pauvres, nos asiles, nos ouvroirs, nos orphelinats, font l'admiration des sectes protestantes, qui n'ont rien à leur comparer.

Pendant que, dans ce pays, les'municipalités paient des officiers, pour prendre un soin plus ou moins fraternel des pauvres, dans la Province de Québec; nos sœurs hospitalières dévouent leur vie au service des indigents et des malades. Leur foi religieuse leur indique comme un doux devoir ce service des pauvres,

qu'elles considèrent comme les enfants deJésus-Christ, comme ses frères les plus chéris.

Aussi nous ne voyons pas, dans les asiles de notre religion, dés scènes comme celles de Tewkesbury, découvertes par l'ex-gouverneur et votre concitoyen distingué, le général B.-F. Butler.

Quand un de vos estimables concitoyens m'a fait part de l'invitatioiî de l'Union St. -Jean- Baptiste, il m'a demandé de vous parler de la mission de nos associations de secours mutuel. J'ai bien jeté quelques notes sur le papier touchant ces observations ; mais j'ai cru qu'une conférence au profit des pauvres devait traiter un tant soit peu de la pauvreté, de la charité.

La population canadienne a été formée à la vie religieuse par la charité des missionnaires, charité apostolique, qui porte le prêtre de Dieu à renoncer à sa famille, aux joies les plus légitimes du cœur, pour se consacrer entièrement aux fidèles qu'il adopte pour ses enfants.

Et le zèle de ces bons pères Oblats, dont le vénérable Père Garin est le pilote avant-coureur, a reçu sa récompense, puisque, votre exemple, chers compatriotes de Lowell, a été, par toute la Nouvelle-Angleterre, la pierre angulaire d'un grand nombre de temples canadiens; catholiques.

Ainsi, messieurs, je lisais dans un journal le compte-rendu de la fête que vous aviez préparée au bon et vénérable Père Garin; j'étais attendri

aux larmes, parce que je voyais dans ce témoignage l'expression bien sincère de votre gratitude.

Et la fleur de la reconnaissance, cette fleur des coeurs bien nés, répand au loin de suaves et pénétrants parfums. Mais, vous le dirai-je, au milieu de l'allégresse que je ressentais en lisant vos adresses et la modeste mais si éloquente réponse du bon vieux père, il y avait dans mon cœur une goutte d'amertume. J'étais peiné de constater que le comité de la fête n'eût pas invité des représentants de toutes nos congrégations de la Nouvelle-Angleterre à se joindre à vous, en cette circonstance. Ils avaient droit d'y être pour témoigner au vieil Oblat de Marie et à tous ses collègues la reconnaissance de tous les Canadiens émigrés pour tous les services si précieux et si nombreux rendus par les enfants de Mgr. Mazenod à nos paroisses canadiennes.

Les Oblats, ils ont été les derniers à évangéliser nos campagnes et nos villes : ils sont venus après les Récollets, les Jésuites et les Sulpiciens ; mais quel travail gigantesque n'ont-ils pas accompli ! Travailleurs de la dernière heure, ils auront la récompense promise dans l'Evangile, comme tous ceux de la première heure, parce que leur travail aura été rempli de bénédictions et que leur immense charité aura fait décupler les heures de leur labeur.

Les sectes anticatholiques font miroiter aux yeux de ceux qui sont faibles, la prospérité matérielle des peuples protestants ; on leur fait croire que le

148 LA CHARITé.

bon Dieu bénit ces peuples parce qu'ils sont dans la voie du salut.

C'est-à-dire, mesdames et messieurs, que pour les sectes, le pauvre ne pourrait être sanctifié. C'est l'Evangile renversé, et c'est à cause de ce mépris de la pauvreté, qu'il y a un grand nombre d'indifférents en ce pays

Notre foi religieuse basée sur la parole et la promesse infaillible de Jésus-Christ, commentée infailliblement par l'Eglise infaillible de Dieu, ne dit pas que c'est celui qui aura le plus de terres, le plus de richesses, le plus de vaisselle d'or, le plus de bestiaux, le plus de luxe, qui entrera dans le royaume des cieux, mais que ce sera celui qui aura fait la volonté de notre Père au ciel.

Les peuples protestants sont riches ; les Juifs, le peuple déïcide, sont riches, et l'Irlande catholique est pauvre; l'Italie catholique est pauvre.

Devons-nous conclure de là que le catholicisme est la cause de leur pauvreté ?

Pour l'Irlande, n'est-ce pas le fanatisme protestant de l'Angleterie qui tient son peuple dans le servage ?

Et les Irlandais catholiques, aux Etats-Unis, ne commandent-ils pas l'influence, et ne s'élèvent-ils pas aux plus hautes charges administratives ?

Pour l'Italie, n'est-ce pas le climat qui amollit les habitants et qui les rend insouciants à l'accumulation des biens de la terre?

La France, l'Autriche, la Belgique catholiques n'ont-elles pas des richesses à opposer aux richesses des peuples protestants ? Et quelques-uns de ces peuples n'ont-ils pas enlevé, à force armée, ou par une politique tortueuse, ou des persécutions inouies, des trésors de richesse et d'art aux catholiques qui ne voulaient pas se joindre à leur apostasie ?

Au milieu d'un siècle où la volupté et la superbe de l'esprit croyaient avoir raison de la foi, Dieu a voulu donner aux impies, aux voluptueux et aux ennemis de son f^glise, un avertissement ; Il a suscité un saint, un jeune Français, un pauvre, saint Benoît Labre, né en 1748, mort en 1783, canonisé en 1881. Il vivait du temps de Voltaire, et les admirateurs du vieil Arouet ont voulu tourner en ridicule, soixante ans après, la pauvreté et les austérités de St. Benoît ; mais une plume éloquente a pris sa défense, la défense du pauvre, la défense du saint, la défense du catholique, contre l'impie, contre le traître à sa patrie, contre le voluptueux, contre l'adulateur.

Les admirateurs de Voltaire faisaient la moue, comme la font souvent nos frères séparés, contre la pauvreté de saint Benoît Labre ; ils faisaient des gorges-chaudes de sa malpropreté volontaire, et imputaient tout cela à la foi catholique.

Si notre position financière ne nous permet pas de suivre l'exemple de Nicodème, de donner beaucoup, n'oublions pas que le denier de la pauvre veuve fut l'objet de l'admiration du Sauveur lui-même ; donnons à nos frères nécessiteux ce que nous pouvons, et nous

ISO LA CHARIxé.

aurons un jour notre récompense. Qui donne aux pauvres, prête à Dieu !

Trouvons dans la sérénité du devoir accompli, notre force pour résister à l'envie, et notre espérance dans les promesses du premier des ouvriers, du Christ, l'ami des pauvres. Répétons le refrain du mineur belge :

Que mon labeur pénible amène son salaire ; Que l'amour de mes fils me console souvent ; Que je passe un seul jour près de leur tendre mère, Et je ne maudis pas mon sépulcre béant. La richesse jamais n'excita mon envie.

Frugal et r(?signé, je vis content de peu ; J'espère en l'avenir d'une meilleure vie : C'est ma manière h, moi d'honorer le bon Dieu.

J'ai voulu, par le panégyrique bien humble et bien incomplet que j'ai fait de la pauvreté, tout bonnement vous dire que votre bon cœur, que votre charité devaient être bénis des pauvres. Et les dames qui m'entendent voudront bien croire que mes confrères les hommes leur laissent ladispensation de toutes les charités.

Le cœur si tendre de la femme est la charité même ; et l'histoire nous apprend que Dieu fit des miracles en faveur des femmes charitables.

Soyez, mesdames, les avocates des pauvres auprès de vos époux, de vos fils, de vos amis, et nul ne saura refuser à votre cœur charitable, à votre amabilité de chrétiennes, à votre patriotisme de Canadiennes.

Après avoir parlé de la charité envers les pauvres, charité qui entre dans les attributions de la fem-

me chrétienne, discourons pendant quelques instants sur la charité envers soi-même, laquelle consiste à pourvoir à ses besoins, à économiser pour les jours difficiles, à se coaliser avec ses semblables pour faire face aux événements, où une force individuelle serait incapable de se protéger, et qu'une force coopérative pourrait surmonter.

C'est ce besoin de coalition ; c'est cette charité envers soi-même, qui ont donné naissance à la belle Union St.-J.-Bte dont nous célébrons en ce jour le I2ème anniversaire de sa fondation.

Un publiciste français, M. Chs de Ribbé, a écrit avec justice : La famille est la première .et véritable unité organique de l'ordre social. Elle a fait la grandeur morale, intellectuelle et militaire de la France. Par elle la race française, douée autrefois d'une fécondité plus puissante que tous ses malheurs, a conservé son unité et sa nationalité, créé des colonies, conquis une gloire militaire incomparable, réalisé les types du vrai et du beau dans les r œuvres de l'esprit, suscité et consacré à la cause du bien tous les germes de dévouement dans la vie privée et dans la vie publique. "

L'homme a été créé pour la vie sociale, et la plus antique, la plus respectable, la plus parfaite des sociétés, après l'Eglise, c'est la famille, que Dieu lui-même a formée, qu'il a lui-même bénie dans le jardin des délices.

C'est cet esprit inné d'association, ce besoin de communiquer avec des personnes d'une même origine, d'un même langage, d'une même foi, d'une même fa-

mille, qui a donné naissance, il y a 12 ans, à l'Union .St.-J.-13te de cette ville.

Ayant pour père le patriotisme, pour mère la fraternité, elle eut pour marraine la foi catholique, et le nom du précurseur du Christ fut donné à la jeune association.

Les membres fondateurs avaient non-seulement le patriotisme, mais ils avaient encore la sagesse, le dévouement, la charité.

Enfants du peuple, loin du pays de leur jeunesse, ils formèrent une famille d'ouvriers ; ils s'enrôlèrent sous la bannière de la fraternité.

Travail, fraternité, prévoyance, patriotisme, telles sont les grandes idées qui ont donné naissance à l'Union St. -Jean -Baptiste.

Le travail, glorifions-le, aimons-le: soyons des travailleurs de toutes les heures du jour. Il fut un rude travailleur, l'éloquent Jean-Baptiste ; il prêcha sans relâche son Messie bien-aimé, et la mort seule put faire taire sa voix dont les potentats avaient peur. Il publia Jésus ; il prépara les sentiers du Seigneur. Laissez-moi croire qu'un grand nombie de nos sociétés St.-Jean-Baptiste ont préparé nos paroisses canadiennes, en ce pays, par un travail d'association bien dirigé.

Aimons le travail, artisans, comme le compagnon de notre vie ; c'est vraiment la vie de la famille, la vie de ceux que nous chérissons. Le travail, c'est le feu ardent qui s'échappe et réjouit le foyer domestique ;

c'est la joie et Pabondance de nos appartements ; les mets sains et succulents de nos tables ; c'est le père du doux et paisible repos ; la garantie de nos espérances.

Embrassons donc le travail ; qu'il soit au-dedans le protecteur de nos familles, le pourvoyeur du brasier qui réchauffe nos membres ranimés, la source qui jaillit à la rive du temps.

Travailleurs de l'Union St -Jean-Baptiste, honneur à vous ; vous avez écrit sur les drapeaux de votre association les grandes idées de l'union fraternelle, de la prévoyance et de la charité chrétienne.

Union et charité ; avec ces puissances on soulève le monde et on opère le bien au sein des classes les plus indifférentes.

Laissons, chers amis, aux âmes étroites, aux esprits avortés, comme il s'en rencontre souvent, la maxime si égoïste : chacun pour soi.

Chacun pour soi, dit l'égoïste.

Chacun pour tous, tous pour chacun, dit le secrétaire de l'Union St. -Jean-Baptiste. Oui, mes amis, vous avez inscrit cette belle devise fraternelle en tête de votre règlement, et aujourd'hui, tous ceux qui ont vécu aux heures d'épreuve de ses secours, sont venus s'asseoir, avec les mêmes droits, les mêmes joies au cœur, à côté de leur chapelain et de leurs confrères qui n'ont rien reçu de l'association. Et pourquoi } Parce que la fraternité organisée ne fait pas l'aumône, mais ne remplit envers le membre qui a besoin de secours qu'une des obligations du pacte fraternel.

C'est la récompense de sa prévoyance et de sa fraternité, que le membre reçoit dans les secours de l'Union.

Chacun pour tous, tous pour chacun, se dit le so ciétaire, l'ouvrier, en apportant sa cotisation qu'il prélève sur le salaire du mois.

Je puis bien ne pas être malade, mais d'autres le sont déjà ou le seront plus tard, et j'ai la certitude que mon argent leur profitera et qu'en m'imposant un léger sacrifice, je viendrai en-aide à un camarade, à un ami, à un compatriote.

Il n'est pas un de vous qui ne connaisse les angoisses de la maladie dans la maison de l'ouvrier, père de famille. Un jour, cet ouvrier rentre chez lui avant la fin de la journée : il est pâle, défaillant.

Sa femme effrayée lui fait mille questions auxquelles il répond par un soupir. Il faut se mettre au lit ; il faut appeler un médecin, et le médecin consulté, la maladie est reconnue grave et d'une guérison difficile. Quels tourments alors : d'un côté le malade se demande qui gagnera le pain pour sa femme et ses enfants, en attendant qu'il revienne à la santé ; de l'autre, la femme nç sait où elle trouvera l'argent nécessaire pour se procurer des remèdes.

Bientôt l'argent est épuisé, le crédit aussi ; que faire si l'on n'a pas le courage d'aller demander secours à la bienfaisance municipale.'* Le pauvre ménage n'a plus qu'un parti à prendre, c'est de vendre des meubles, des vêtements, article par article. Le père de famille n'est pas guéri encore, il a besoin d'un

•long repos ; n'importe, il ne tient plus sur son oreiller; il songe à reprendre son travail ; il se lève, il embrasse ses enfants, espérant qu'il retrouvera ses forces dans leurs caresses.

A l'atelier, dit-il, à l'atelier ! Et il se trouve à la porte qu'il veut ouvrir ; ses yeux se ferment et il retombe dans les bras de sa femme qui le ramène à son lit en pleurant.

Voilà ce qui ne se voit pas, femmes canadiennes, mères de famille, parmi les membres de nos sociétés de secours mutuel ; voilà ce qui ne se verrait nulle part chez nos compatriotes, si tous les travailleurs faisaient partie de nos sociétés de bienfaisance.

Mes chers amis, elles vivront, elles prospéreront, nos sociétés, si elles' sont basées sur la fraternité. Leurs membres se réjouissent et continueront à se réjouir ensemble à la pensée de s'aider les uns les autres, à l'espérance d'avoir leur part de consolations attachées à l'amour du prochain.

Et comme patriote canadien, comme enfant du Canada français, j'ajoute avec espérance : il faut qu'elles prospèrent, nos associations.

Mesdames, femmes de notre pays, filles de France, et vous, mes chers compatriotes, stirsum corda. Enfants de la patrie, les jours de combat sont venus.

Haut les cœurs! Nos enfants s'américanisent malgré nous ; c'est à peine s'ils répondent en français à nos questions. Ah ! messieurs, autrefois les Tuifs assis sur des rivages étrangers répondaient,

lorsqu'on leur demandait de chanter : comment pouvons-nous chanter dans une terre d'exil ?

Mesdames, oh ! mesdames, prenez garde, vous qui avez pour mission de conserver au sein de la famille le langage de la patrie, le langage de la France, ce signe que la glorieuse France a placé sur nos lèvres ; prenez garde que le langage de vos enfants ne soit plus le langage maternel, mais bien une langue étrangère ; prenez garde que plus tard vos enfants appelés à chanter la patrie de leurs pères, ne le puissent faire qu'en anglais.

Oui, l'heure des combats est venue. Nos pères ont lutté contre tous les empiétements suscités par les Anglais. Nous avons à lutter, frères expatriés, contre nous-mêmes, contre l'envahissement de nos demeures, contre la perte, par indifférence, de notre langue.

Et quand nous n'aurons plus ce lien, ce signe de ralliement, alors les erreurs religieuses auront beau jeu à se propager parmi nous. Par tous les moyens, luttons pour la conservation de notre langue.

Oui ! patrie canadienne, tu fais battre les cœurs de ceux qui sont nés dans tes bras; mais il est une patrie morale qui se trouve de génération en génération, c'est le culte des souvenirs historiques, c'est la foi, c'est la langue des aïeux. Mes chers compatriotes, nos enfants nés en ce pays ne connaissent pas la patrie canadienne; ils n'ont pas les mêmes raisons, les mêmes motifs que nous, de répéter : O Canada, mon pays, mes amours. Mais nous devons, si nous aimons notre patrie d'un amour véritablement filial,

nous devons transmettre à nos enfants la raison pourquoi ils doivent rester Français, et pourquoi ils doivent être fiers d'être Français. S'ils ne connaissent pas ces raisons, à quoi bon pour eUx de rester Français ?

Mes amis, tout est là ; fondons des écoles, c'est bien ; enseignons le français, c'est bien ; mais si l'enfant ne sait pas pourquoi on lui fait apprendre le français, il ne parlera pas français.

Il faut donc, messieurs, que nous transmettions à nos enfants les traditions canadiennes ;'il faut qu'ils sachent ce qu'ont fait leurs pères, ce qu'ils ont accompli en Amérique, ce que la France a fait d'héroïque.

Oh ! alors, chers amis, l'enfant relèvera fièrement la tête ; il aura de l'orgueil dans la voi.x et dans le regard et il s'écriera : Oui, comme mon père, avant tout je suis Canadien.

Ne bâtissons pas sur le sable mouvant de l'intérêt, mais sur le roc du dévouement. Faisons des sacrifices pour parvenir au but que nous voulons atteindre, la conservation de notre nationalité aux Etats- Unis.

Pour y parvenir, il nous faut l'union de tous nos moyens d'action, l'église, l'école, les sociétés, le journal, les conventions.

Le prêtre doit seconder, autant qu'il lui est possible, ce mouvement national, et il doit diriger les écoles dans le sens de ce mouvement, faire étudier l'histoire du Canada, avec commentaires spéciaux ; les sociétés doivent développer, au moyen de soirées et de célébrations, le patriotisme et le goût des amusements

honnêtes chez leurs membres ; le journal doit diriger sagement l'opinion publique, la préparer quelquefois, l'inspirer même; les conventions doivent cimenter l'union des chefs et formuler des programmes généraux.

Tels sont, messieurs, nos moyens d'action, sans compter l'influence de la femme canadienne dans l'éducation, pour conserver nos traditions, pour rester catholiques et Français.

Nous ne parlerons ce soir que des sociétés de secours mutuel comme moyen de conservation de la nationalité." Messieurs, ces associations ont un passé qui impose l'admiration. Partout où elles sont établies, elles réunissent la majorité des Canadiens patriotes et elles rehaussent le nom des Canadiens, par l'éclat de leurs démonstrations ou par le nombre et la bonne tenue de leurs membres, dans les processions religieuses et civiques.

Oui, mesdames et messieurs, nos sociétés nationales de secours mutuel sont véritablement les renforts de la nationalité française. Dans leur enceinte, on y prépare des défenseurs de nos droits, des patriotes et des hommes d'action.

Tout ce bien et cette mission de nos sociétés nationales, je les vois mis en action au milieu de vous ; et au nom de mon pays, je vous en félicite.

Lowell a été réellement émerveillé à trois reprises par l'éclat de vos démonstrations nationales. 1873 a donné l'idée de 1874 à Montréal. Quand on a vu qu'il y avait possibilité de réunir comme vous l'aviez si bien fait, messieurs de l'Union St.-J.-Bte, en 1873,

autant de sociétés ; quand nous avons été à même d'admirer une organisation aussi complète que la vôtre ;, quand il nous a été donné de voir défiler, dans un ordre parfait, nos sociétés si brillantes avec leurs bannières aux devises éloquentes, leurs drapeaux symboliques, leurs insignes éclatants, alors nous avons senti notre cœur de Canadien se gonfler de fierté, et les larmes de la joie venir mouiller nos yeux; messieurs, c'est alors que, fiers de nos frères des Etats-Unis, et connaissant combien ils étaient peu connus et peu appréciés au pays de leur naissance, deux des invités de votre fête de 1873 CDnçurent le projet de faire inviter nos sociétés à Montréal afin de faire disparaître chez nos frères- du Canada les préjugés dont les Canadiens des Etats-Unis étaient les victimes. ;

Et vous y êtes allés, sociétaires, et vous avez fait courber les fronts d'admiration, sur votre passage, et depuis lors, la presse canadienne n'a que des éloges au heu d'insultes; on vous connaît mieux; on vous apprécie davantage.

Plus tard, à deux reprises, vous avez célébré la fête nationale avec un éclat qui a imposé le respect à vos concitoyens d'origine étrangère à la vôtre.

Et ici, l'Union St.-Jean-Baptiste avait l'honneur de voir à ses côtés d'autres associations locales, ses filles, nées de son exemple, profitant de son expérience.

Canadiens de Lowell, ralliez-vous à l'Union St.- Jean-Baptiste ou aux autres associations ; mais unis-

l6o LA CHARITE.

sez-vous avec les pasteurs si dévoués qui sont à votre tête, avec les patriotes qui vous dirigent. En étant plus unis, vous imposerez davantage le respect à vos concitoyens.

A Lowell, ces associations ne sont pas assez puissantes ; il faut qu'elles le deviennent. Comment ! votre population dépasse 8,000 Canadiens et vos sociétés ne comptent pas 800 membres ! Pères de famille, jeunes gens, les associations vous tendent des bras protecteurs, allez-y en toute confiance et vous rendrez par là service à vos familles, et vous ferez acte de patriotisme. Messieurs, je n'ai pas voulu, dans cette conférence, vous chanter la patrie, son histoire et ses institutions ; j'ai voulu parler des devoirs qui nous incombent, à nous. Canadiens émigrés.

Le sujet ne se prête pas à l'éloquence ; mais il s'impose au bon sens pratique, à l'esprit de famille.

Il ne me reste plus qu'à implorer votre charité d'appréciation et à vous remercier, mesdames et messieurs, de votre héroïque attention.

Honneur à l'Union St. -Jean-Baptiste pour sa charité envers les pauvres et pour ses oeuvres de patriotisme. Puissent les associations sœurs de la Nouvelle-Angleterre suivre cet exemple, et donner des soirées utiles et agréables à nos populations.

Et nous, messieurs, les enfants du travail, les fils du Canada à l'étranger, restons fidèles à nos traditions, à notre foi, à notre langue, à nos bonnes coutumes. Travaillons, économisons, soyons prévoyants. Pauvres, ne méprisons pas notre pauvreté, n'envions

pas les richesses, mais aimons le devoir et cherchons à améliorer notre condition et celle de nos enfants par des moyens légitimes et honorables. Dans notre lutte contre tout ce qui pourrait nous faire perdre de vue le but suprême de notre existence,chantons. Le chant,

c'est le baume de l'âme endolorie et on chante

bien, à Lowell. Chantons donc :

Humble soldat de l'industrie.

Je ne porte pas de blason ;

Gagner honnêtement ma vie

Est mon unique ambition.

Dès que le soleil illumine

La fenêtre de mon grenier,

Je marché gaîment vers l'usine,

Ce champ d'honneur de l'ouvrier.

Je n'ai que mes bras pour richesse ;

Ils servent à l'humanité.

Foi, espérance et charité,

Tels sont mes titres de noblesse.

J'élève avec beaucoup de peine De beaux enfants, anges des deux.

Ma maison de bonheur est pleine Lorsque je suis au milieu d'eux.

Ma table n'est souvent couverte Que d'un simple morceau de pain; Mais ma porte est toujours ouverte Au malheureux qui dit : J'ai faim.

Je n'ai que mes bras pour richesse ; Ils servent à l'humanité.

Travail, devoir, fraternité, Voilà, mes titres de noblesse.

Frères, plus de haines stériles, Les jours d'union sont arrivés ; Assez de discordes futiles.

l62 LA CHARITE.

Ayons l'accord dans nos foyers.

Que chacun garde sur la terre, Pour ]a patrie son sang vermeil.

Rangeas sous la sainte bannière, Marchons unis au grand soleil.

N'ayant que nos bras pour richesse,

Servons la nationalité.

Patriotisme, charité, Seront nos titres de noblesse.

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