LE COMPILATEUR
ol HONNEUR de la presse canadienne- ANS] française aux Etats-Unis se résume dans ce nom. Il appartient à ceux qui ont vécu en communauté de sentiment avec le cher défunt de parier de lui, afin de fixer dans la mémoire de tous, sa figure à la fois inspirée et attrayante. La pénible tâche de vous entretenir d’une amitié disparue, je l’accomplis, lecteurs, en vous priant de pardonner à l'insuffisance de ma description. Je voudrais être dans la mesure du sujet. Vos souvenirs m'aideront.
Né le.8 juin, 1849, à St-Hyacinthe, au milieu d'une population où le pur sentiment canadien règne dans toute sa plénitude, M. Gagnon n'eut qu’à ouvrir son cœur aux nobles inspirations du patriotisme qui se faisaient sentir partout autour de lui. Il étudia au Séminaire de sa ville natale; et, dit un de ses biographes, “il s’y fit remarquer par ses talents transcendants et son assiduité au travail. Doué d'un
caractère jovial et aimable, il ne se connaissait point d’ennemis parmi ses confrères de collège.”
Le moment vint où il lui fallut en appeler à son courage et à son industrie pour vivre.
En 1868, les Canadiens se dirigeaient par masses vers les Etats-Unis. M. Gagnon alla demeurer à Concord, dans le New-Hampshire. T ut d’abord, il y fit connaissance avec les sommités politiques. En ce moment, il pensait que nos compatriotes se dégoûteraient du séjour de la république américaine et que cet exorde aurait une fin prompte et décisive. Ne soupçonnant pas ce que personne, en effet, n'avait su prévoir, il ne considérait la situation qu’à un point de vue momentané. Je crois aisément qu'il parla et écrivit alors sans penser qu'un jour les Canadiens pèseraient dans la balance des Etats de l'Est.
Lorsqu'il partit pour Manchester, en 1860, il s’apercevait que l’émigration canadienne était sérieuse. En cela, il nous devançait. Nous en étions encore à croire que nos gens reviendraient du jour au lendemain. M. Gagnon creusa le problème et se convainquit que le Canada français allait recommencer de l'autre côté de la frontière. Il fonda la Voix du Peuple, dans laquelle il commença de parler comme un écrivain qui pense, mais qui n'a pas adopté un programme défini.
L’habitude de réfléchir lui faisait rechercher les Canadiens susceptibles d'étudier la grande question du moment. Déjà, il était comme le centre des émigrants notables.
Le 16 octobre, 1860, il épousa mademoiselle Malvina Lalime. De cette union naquirent dix enfants, «dont sept vivent encore.
J'ai connu, à Worcester, cette aimable famille Lalime, y compris madame Gagnon, et jamais je ne l'oublierai. Sa généreuse hospitalité, son accueil si français lui ont procuré de nombreuses relations. Les Messieurs Lalime sont des Canadiens prospères dont l'amitié est toujours désirable parce qu'ils employent leur influence à faire le bien.
Dans le malheur qui vient de l’atteindre, Madame Gagnon a pu voir que la douleur publique était d'accord avec la sienne.
Les journaux canadiens-français ne prospéraient guère aux Etats-Unis. Pour entretenir des feuilles publiques, il faut qu’une population se sente chez elle. Or, il y a dix-sept ans, tous nos cris signifiaient : ‘revenez au plus vite! vous n’avez que faire dans les autres pays!”
M. Gagnon vit plus clair que nous. Il était sur les lieux. Son but se dessina distinctement. Il choisit Worcester, la ville centre du Massachusetts, et le 3 novembre, 1860, il y fonda l’Ærendard National. Ce fut un événement. Le journalisme canadien-français prenait racine dans la Nouvelle-Angleterre.
Une année s’écoula, toute remplie par le travail “€t l’anxiété! N'était-il pas trop tôt pour espérer la réussite d’une entreprise permanente ? Les Canadiens-français comprendraient-ils l'utilité d’avoir un -organé absolument dévoué à leurs intérêts ? L'épreu-
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10 BIOGRAPHIE ve réussit néanmoins. La presse de Montréal fut la. première à le reconnaître, et salua cette sœur cadette qui se faisait entendre à l'étranger. L’imprimerie devenant une ressource aux mains de nos compatriotes émigrés, nous commençâmes à croire qu'il en ré-. sulterait des conséquences avantageuses. M. Gagnon devint à nos yeux comme un journaliste de la province de Québec. Il parlait et on l’écoutait. Worcester était maintenant le centre d’une idée neuve, forte, séduisante, un peu téméraire même, croyons-nous.
Vers ce temps, un autre Canadien surgit avec les qualités du patriote et du journaliste. Il se nommait Frédéric Houde. M. Gagnon et lui s’entendirent; mais avant que de contracter une union plus étroite, ils combattirent séparément pour la même cause. Le 8 novembre, 1870, la propriéré de l’Ætendard National passa à l’Opinion Publique, de Montréal,. tout en conservant une édition spéciale pour les Etats- Unis. Les gravures, le format plus large, un luxe d'impression bien entendu se combinaient avec les articles de M. Gagnon, pour donner à nos frères éloignés une tribune imposante, digne d'attirer l’attention.
Visant toujours à de plus grands résultats, M. Gagnon lançait, le 18 mars, 1873, en société avec M. Houde, Ze Foyer Canadien, qui se personnifia plutôt dans M. Houde; aussi ce dernier en devint-il l’uniquepropriétaire, après dix-huit mois d'existence.
Mais il y avait place désormais pour deux journaux. Le 16 octobre, 1874, M. Gagnon fondait le-
Travailleur, qui fut publié hebdomadairement jusqu’en octobre, 1870, alors qu'il commença de paraître deux fois la semaine. Depuis cette époque, il n’a fait que marcher de su : en succès,
Ceux qui oi ‘x ru entendu Ferdinand Gagnon ont distingué en lui avocat ; et plus d’une fois j'ai eu connaissanee de l’e anement de ses admirateurs, qui eussent préférer le voir briller au barreau. Ceci demande une courte digression.
Certes! le Droit est une belle profession. La défense d’une juste cause tentera toujours les hommes de caractère élevé. Celui qui entre dans cette carrière avec les sentiments requis est un noble individu. Si les circonstances le favorisent, c’est-à-dire s’il rencontre une clientèle qui exige de l’étude et les efforts du talent, il se livre et travaille en artiste, amoureux de la justice et de la gloire. Aux connaissances acquises, il joint l’art du raisonnement, et ce charme de la parole, dont nous subirons l’influence jusqu’à la fin des siècles, parce qu’il n’est rien de beau comme l’étude et la méditation se répandant sur les lèvres d’un mortel pour l’enseignement de ses semblables. Le juge, sur son tribunal, admire l’avocat savar: et honnête. Il reconnaît en lui le citoyen armé dans l’arsenal de la loi, qui représente en même temps la modération et l’honneur. J'ai connu de ces gens de robe dont la vie a été pure et que le peuple considère avec révérence, les prenant, dans sa poétique naïveté, pour des émanations de la justice et du sublime bon sens.
Mais il n’est pas donné à tous lés disciples de Thémis de choisir leur milieu et les situations qui lèur plaisent. La profession légale est presque synonime de gagne-pain.
Le terre-à-terre de la disputé n’a plus de prestige aux yeux des âmes d’une certaine valeur. Ferdinand Gagnon l’a senti dès les premiers pas. Ce n’était point la faculté de la parole qui lui manquait, ni la conscience, ni l'esprit du droit. Il était plutôt comme un poète revêtu de la toge.
Sa pensée jaillissait à des hauteurs que le Palais ne veut pas atteindre. Avocat pour avocat, il se dit que les causes nationales valaient bien les factums de la cour Supérieure, et que débattre chaque jour le grand procès des privilèges du peuple était aussi un rôle enviable. Pour cela, une plume solide est nécessaire. Il en possédait une, et de la meilleure trempe.
Si vous avez tenté de vous faire journaliste, vous avez dû entendre vos amis selamenter et vous plaindre. La chose ne rapporte rien, dit-on partout. Sans doute, la fortune n’est pas au bout de vos articles; mais, est-il rien de plus beau que d’être écouté par des milliers de lecteurs, lorsque la Providence vous a doué au point de pouvoir combattre pour les vôtres? Et quelle cause portée devant un tribunal de justice ordinaire est comparable au plaidoyer d'un bon journaliste, exposant ses idées devant la masse intellectuelle de tout un pays! Est-il plus vaste champ pour l'étude, le patriotisme, le dévouement, la pensée agissante? Ce n’est plus ici l'intérêt d’une personne qui
est en jeu, mais le sort d’un principe national. L’horizon est plus ouvert ; les observations de l'écrivain s'étendent sans cesse. Sur cent lieues de pays en ligne droite, ses articles sont compris par plusieurs centaines de personnes. Un auditoire de ce genre dépasse tout ce que le simple avocat peut désirer. Ainsi, visant au plus grand, M Gagnon quitta le barreau et se fit journaliste.
Ah ! ce n’était pas pour lui. La mission de l’écrivain lui apparaissait comme un acte de sacrifice. Il est mort au milieu de cette tâche dans laquelle il mettait toute sa force et toute son âme. Les déboires. inévitables d’une telle profession ne le décourageaient nullement. On peut dire qu'il les connaissait avant que de les avoir subis. : C'était pour les autres qu'il travaillait ;—et les autres, ce sont nos compatriotes— en bon français, les siens, car ils sont les siens ceux qu’il a guidés et inspirés.
Je dis : énspirés. Il avait ce puissant ressort du patriote plein de cœur qui vit dans l'étude et qui observe autour de lui. La moindre commotion opérait une secousse dans sa pensée, Il me semble encore voir sa figure épanouie devançant la parole de ses interlocuteurs et complétant par son expression ce que nous ne savions pas dire. Le point tournant d’une question se montrait dans un pli de ses lèvres, dans un éclair de l'œil, dans un geste, un sourire, un rien
qui passait sur sa physionomie comme un léger zéphir sur l’eau.
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Où donc ai-je lu ces lignes étranges : “Le journalisme canadien n’a pas de grandes questions à débattre. Il se borne à des propos de village.”
Quoi ! nous créons un monde, et cela ne comporte pas une situation val:nt au moins les vieilles affaires de l’Europe? Il n’y a pas chez nous la pensée d'un grand peuple? Les choses qui nous occupent sont de minces proportions ? Vous n’y songez pas! C'est que, au contraire, toutes nos aspirations se calculent par de gros chiffres—et que nous avons les moyens de les soutenir. M. Gagnon ne voyait pas autrement, lui qui poussait les Canadiens à regarder l'avenir comme leur appartenant.
Dans l’£tendard National, M. Gagnon n'avait pas écrit dix articles que la presse française de la province de Québec le signalait à notre attention. Il se passait quelque chose ‘au-delà des lignes, ” comme nous disions en parlant des Etats-Unis. Un vent nouveau y soufflait. C'était tout uniment la voix du bon sens qui parlait d'organiser nos groupes de là-bas, au lieu de chercher à les rappeler parmi nous. Ceci parut dépasser nos conceptions. La tentative semblait folie. Etablir un nouveau Canada, alors que l’ancien se maintenait à peine! Mais M. Gagnon parla, écrivit, organisa—et il fallut nous rendre à l'évidence.
Il était, de sa nature, organisateur. Homme
d’affaires, si vous voulez, maïs avant tout,organisateur.
Les éléments d'un ordre de choses lui venaient pour ainsi dire dans la main, il les façonnait et leur communiquait son esprit de direction. À chacune de
‘ses visites dans un centre canadien, il laissait les germes de quelque association utile. A l'instar de Titus, il ne perdait jamais sa journée.
C'était un travailleur intrépide qui se reposait en changeant de sujet. Je l’ai vu écrire au milieu de nos conversations, ne perdant pas un mot de ce qui se disait autour de lui et donnant la réplique à haute voix, tout en conduisant sa plume.
Comme il savait causer! Cent fois j'ai regretté de ne pas voir les talents de ce genre plus répandus dans nos cercles. Nous qui sommes si Français pourtant, comment se fait-il que nous négligions tant la conversation mesurée, suivie, intellig=nte, instructive et toute d'initiative? M. Gagnon n'avait qu’à prendre la parole pour être écouté. Il ne parlait pas, il causait. On en demandait encore, toujours, après qu'il s'était tu. Les Canadiennes ont le don de la parole ; je voudrais qu'elles prissent leur rôle du côté de l’agrément et que tous nos compatriotes fussent “obligés de leur parler selon la manière de M. Gagnon.
Lorsque la fête de la Saint-Jean-Baptiste fut célébrée avec un éclat inusité, à Montréal, en 1874, M. Gagnon s'y rendit et donna une conférence qui fut la plus admirée de tous les morceaux.oratoires dont nous avions été prodigues en cette rencontre. Il arrivait porteur d’une réputation déjà retentissante ; il repartit après avoir dépassé l'attente de ses plus fervents amis et soulevé un enthousiasme extraordinaire. La promptitude de sa pensée, l’'enchaînement de ses discours, le geste savant et simple de l'érudit, la pres-
tance de l’homme, la voix admirablement sympathi-que, tout cet ensemble avait créé une profonde sen-
sation dans notre monde. Il reparut à la Saint-Jean-
Baptiste de Québec, en 1880, et remporta le même
succès. Nous nous disions: ‘“ Les Canadiens des. Etats-Unis ont une tête!” Et en 1884, à la réunin
des anciens élèves du collège de Saint-Hyacinthe, il
brilla de nouveau au premier rang. Que de fois, dans
les conventions de nos compatriotes aux Etats-Unis,
n’a-t-il pas fait entendre sa parole vivante et instruc-
tive! Ce qu'il disait si bien avec sa plume, il savait
l’exprimer dignement par le langage parlé. Je l’ai
suivi quelque peu dans ces occasions, et j'ai cru m'’a-
percevoir qu’il possédait la rare faculté de préparer,
tout en parlant à l’auditoire, la phrase qu allait sui-
vre. Aussi était-il toujours correct et très français
dans son débit.
Le 15 avril, 1886, après une maladie de sept mois, soufferte avec un courage admirable et tout à fait chrétien, M. Gagnon mourut sans agonie, conservant jusqu’à la minute suprême ses facultés mentales. Depuis qu’on le savait frappé, la presse donnait jounellement de ses nouvelles et témoignait en même temps son admiration pour ses qualités, et les sympathies des Canadiens en général envers sa famille. Sa mort causa partout une sorte de deuil national.
Sa courageuse femme déclara qu’elle continuerait la publication du 7ravailleur, donnant par là un exemple unique de volonté patriotique et une entente des affaires qui montre jusqu’à quel point elle s’est
identifiée avec les idées de son mari, Il est malheureusement dans les habitudes des Canadiens-français de voir périr avec eux les entreprises qu'ils ont fondées. Le fils ne succède presque jamais à son père. A la mort de celui-ci, la famille recommence la lutte pour créer un autre établissement. J’admire cette passion de l’hérédité en affaires, que les Anglais poussent jusqu’à la répétition du succès. Une Canadienne nous enseigne en ce moment le chemin à suivre,
Un article ému, tout d’effusion, très juste dans ses vues, a été publié, au lendemain du décès de M. Gagnon, par M. Godfroy de Tonnancour, qui rédige à présent le Zravailleur. En voici les principaux passages :
‘ L'illustre défunt que nous pleurons en ce jour était une âme d'élite, un cœur noble et généreux. Nous avouons bien humblement que notre plume est impuissante à payer un juste tribut d’éloges à la mémoire de ce patriote distingué, qui fut pendant si longtemps l'honneur et la gloire des Canadiens aux Etats-Unis. Mais notre qualité de lieutenant de cet homme à l'esprit d'élite nous fait un devoir d'ouvrir notre cœur pour en laisser s'échapper les sentiments de douleur et d’admiration, que font naître en nous la vue du cercueil de notre maître hien-aimé, et la contemplation des œuvres dues à ses talents, à son patriotisme et à sa foi. Comme le flambeau qui s'éteint sous le souffle de l’aquilon, sa vaste intelligence s’est éteinte sous le souffle glacé de la Mort.
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