‹ Ferdinand Gagnon, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 5 sur 32 · BENJAMIN SULTE · texte numérisé non relu

BENJAMIN SULTE

DRAISON FUNERRE.

PRONONCÉE PAR M. LE CHANOINE J.-R. OUELLETTE, \ DANS L'ÉGLISE NOTRE-DAME DES CANADIENS, À WOokRCESTER, MASS., LE 18 AVRIL, 1886.

Bonum certamen ce'tavi, fidem servavi.

J'ai combattu le bon combat; j’ai conservé la foi. (2 Tim. C. 4 V. 7.)

MEs FRÈRES,

AE CATAFALQUE où repose la dépouille

À mortelle d’un homme que vous avez aimé;

ces chants solennels, ces prières que vos

— cœurs adressent au ciel ; ce cadavre où l'âme, partie pour le grand voyage, a laissé pourtant l'empreinte de sa vie, mais que la tombe réclame dé- jà comme une proie à dévorer; cette foule émue et recueillie, qui mêle ses soupirs et ses prières aux -Chants et aux prières de l'Eglise ; toute cette cérémonie funèbre, hélas ! qui se répète sans cesse parmi nous, renouvelle aussi d'une manière bien frappante, en ce jour, la leçon du grand apôtre: “il est

statué que tous les hommes doivent mourir une fois, et qu'après la mort vient le jugement.”

Mais, mes frères, cette leçon retentira aux oreilles de votre âme plus grave et plus salutaire encore si vous reportez vos souvenirs à une époque peu reculée, alors que, dans cette même ville, celui que vous pleurez recevait de vous, de ses compatriotes des Etats-Unis, de ses amis et admirateurs du Canada, des hommages publics comme peu de #ravailleurs dans son état en ont jamais reru. Ces hommages. étaient mérités ; les sentiments qui réunissaient dans les murs de cette cité tant d'amis et admirateurs du travailleur chrétien, étaient sincères, et l'expression de ces sentiments était vraiment magnifique, digne de vous et digne de lui.

Mais les échos de ces fêtes se sont à peine éteints, et déjà la scène a changé. La mort a étendu sa main glaciale sur l’homme que ses travaux avaient élevé à une position éminente parmi ses compatriotes vivant comme lui sur la terre étrangère ; elle a lancé son âme, jeune encore et pleine de chaleur et de force, dans les mystères de l'éternité, pendant qu'elle entraînait son corps jusqu'aux pieds de l'Eglise, la mè-. re des vivants et des morts, qui prie avec vous et pleure sur cette dépouille que vos mains fraternelles vont dans un instant confier à la terre.

Dites-moi, mortels, à quoi bon lui servirait-il aujourd'hui d'avoir de haute lutte conquis estime. renommée, influence, si ses œuvres n'avaient pas été telles qu’en somme elles pussent être présentées par lui au

souverain juge, avec ces paroles du bon serviteur : “ Seigneur, vous m'aviez confié cinq talents, en voici cinq autres que j'ai gagnés en travaillant selon votre volonté.” Ah ! chrétiens, comme c’est bien en présence de la mort que l’on comprend la “vanité de toutes choses ici-bas, excepté servir Dieu.”

Voilà, mes frères, la grande leçon que l'Eglise permet à ses ministres de déduire, d'une manière en quelque sorte plus solennelle, aux sombres lueurs des torches funéraires, en considérant ce que fut la vie de ceux qui nous ont précédés dans le grand voyage que tous il faudra faire, le voyage vers ces régions éternelles d'où l’on ne revient pas.

Heureusement, mes frères,et je ne crains pas de le dire, Ferdinand Gagnon a été, dans la faiblesse d'une chair mortelle et sujette aux infirmités de notre nature déchue, un serviteur fidèle, économe, consciencieux des talents que le grand maître lui avait confiés. Quoique loin, sans aucun doute, des mérites du grand apôtre des nations, il a pu dire: ‘* J'ai combattu le bon combat; j'ai conservé la foi.” Dans sa vie privée il a été un homme de foi, #dem servavi; dans sa vie publique, il a tenu haut et ferme le drapeau de la foi qui était en lui, il a défendu avec le glaive ue ‘la parole le précieux dépôt sans lequel ‘nulle de nos œuvres ne saurait plaire à Dieu.” (Ad Heb. X.)

Or, mes frères, si l’on reste toujours, vis-à-vis de Dieu, serviteur inutile, puisqu'Il se suffit à Lui-même ei n'a pas besoin de nos biens, il n’en est pas moins

PS

vrai que, conserver la foi pure, intacte, pratique et agissante, c'est là un mérite excellent, aux jours que nous traversons, au milieu des circonstances par où notre ami a su passer en suivant la carrière que la mort vient d'interrompre. Jeté, jeune encore et avant d’avoir pu étudier à fond les grandes questions religieuses, dans un milieu dangereux pour sa foi, il sut se préserver de cette soif immodérée des jouissances matérielles, de cette recherche absorbante des biens de la terre, de cette insouciance religieuse où s'endorment tant d’âmes, de cette indépendance, ou plutôt de cette licence de l'esprit qui en jette tant d'autres hors des voies de la vérité. Presque tous les livres qu'il rencontre, le plus grand nombre des journaux, les lieux de réunion, prêchent au jeune homme, dans les grandes villes surtout, l'irréligion ouverte, ou l'indifférence, ou l’hérésie, ou le rationalisme ou le matérialisme plus ou moins déguisé ; et, presque partout, la satisfaction effrénée des sens, des passions, contrairement aux préceptes de la foi et de la morale chrétienne.

Eh ! bien, mes frères, notre ami fut jeté au milieu de tous ces dangers, dès les premiers jours de sa jeunesse, dans la fougue du premier âge souvent si prompt à briser tous les liens d’une discipline salutaire pour jouir avec passion de toutes les libertés, avec l'ambition de parvenir ; exposé, sans guide et sans appui, aux tempêtes de toutes les opinions, aux séductions de la vie sans contrainte. Il a résisté au torrent ; il a triomphé, conservant dans son âme et

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dans sa vie de tous les jours la foi catholique dans toute sa pureté et dans toute sa force : fdem servaui, Voilà pourquoi il a pu envisager avec confiance le moment terrible où il aurait à rencontrer le juste juge qui sonde les cœurs et les reins et qui demande un compte exact de notre administration.

Et remarquez bien, mes frères, que chez Ferdidand Gagnon, il ne s'agissait point de cette foi morte, qui n'ose pas se montrer et qui n’amène point de différence pratique, pour les choses de la vie, entre le croyant catholique et ceux qui n’ont pas la foi.

Il fallait à cette âme vigoureuse la foi dont parle l'Apôtre : justus meus ex fide vivit (Ad Heb. X.) Le juste selon le cœur de Dieu est celui qui vit de la foi, d'une foi qui s'exprime dans des œuvres, d’une foi qui opère par la charité. Ce juste, voici, mes frères, ce que la foi lui dit : “ Chrétien, tu es né dans le sang du Christ, par les sacrements, la vie de Dieu coule en toi; tu es membre de Jésus-Christ. Honoré d’une si grande dignité, souviens-toi qu’il t’en faudra rendre compte. Consacré par ton baptême, tu es élevé à l’ordre surnaturel ; tu dois, dans ta vie, suivre les lois de cet ordre qui prend un corps dans la religion chrétienne avec ses lois et ses dogmes. Donc, partout et toujours, tu dois suivre le Christ, et non pas Satan, à qui tu as renoncé. Donc, ta vie dans le siècle doit être celle d'un chrétien, pieuse, chaste et juste ; ut sobriè et justi et piè vivamus in hoc sæculo.” (Ad Tit. II, V. 12.)

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Le vrai chrétien, le juste qui a conservé la foi et qui vit de la foi, sera donc pieux ; il ne négligera point les pratiques de sa religion ; la prière, d’abord, notre devoir primordial et le plus nécessaire : la prière individuelle, comme la faisait le plus grand des jouinalistes catholiques, Louis Veuillot, qui, au sortir des bureaux de son journal, gagnait son logis, à minuit, en récitant le chapelet dans les rues de ce Paris qui prie si peu à cette heure ; la prière en famille, si douce, si édifiante, si forte et qui sera bientôt, si nous continuons à vivre d’une vie tout extérieure, une des traditions du passé. Ce chrétien sera fidèle à la fréquentation des sacrements, assidu aux offices de l’église ; il aimera sa religion et il la pratiquera : Ut piè vivamus.

I1 sera chaste; ut sobriè.….. Il fuira les lieux de perdition, les réunions licencieuses, les compagnies dangereuses. Ce n’est pas de sa bouche que seront vomies les paroles qui font rougir la pudeur. Il se respectera et il se fera respecter par sa sobriété ; sa modestie le distinguera de la jeunesse sans foi, des hommes qui ne croient pas aux jugements d’une vie future. Sa foi lui dit : Respecte ton corps qui a été sanctifié par l’eau du baptême, par l’onction de l’Esprit saint ; par la chair du Dieu fait homme.” ZÆ7 7usti : Il sera juste, rendant à chacun ce qui lui est dû. A l'Eglise, l’obéissance, la docilité de l'esprit, la générosité du cœur, le secours dans les œuvres pies, le respect et l’amour d’un fils dévoué. Au prochain, l'intégrité, l'observation de ses droits, le respect de

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