‹ Ferdinand Gagnon, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 8 sur 32 · ŒUVRES DE FERDINAND GAGNON · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE FERDINAND GAGNON

NAPOLEON 1er À STE.-HELÈNE

DISCOURS PRONONCÉ EN 1866, DEVANT L'UNION CATHOLIQUE, DANS LES SALLES DE L'INSTITUT CANADIEN, À SAINT-HYACINTHE, P. Q.

Sa mort sera la honte éternelle de l’Angleterre.. Sa gloire vivra autant que le monde.

M. le Directeur, M. le Président, MESSIEURS :—

Dimanche dernier on m'annonçait comme devant soutenir devant vous l'honneur d’un bureau, dont le patron, j'aime à le constater ici publiquement, pour la satisfaction de mon cœur, a plus d’un titre à ma reconnaissance. Eh! bien, aujourd’hui me voici à mon poste, non pas pour soutenir la renommée littéraire si bien méritée qui s'attache au nom de M. Mercier, non, oh! non, bien loin de moi. cette prétention, mais bien pour soutenir l'honneur de la parole donnée, et vous prouver, messieurs, que:

sous la doucedirection de M. le Président, on ne peut

‘que travailler et s'attacher de plus en plus au noble

drapeau de l’Union Catholique. Mais, avant d’entrer en matière, j'oserai vous demander votre indulgence, en m'écoutant, et de regarder plutôt la grandeur et la beauté du sujet que les défauts du style et

de la composition.

Napoléon Bonaparte, général, consul, empereur, a déjà eu bien des louanges, des approbations, on a beaucoup cé'ébré sa gloire et ses mérites dans ces trois différentes phases de sa carrière, c'est pourquoi je me bornerai aujourd’hui à vous parier de Napoléon malheureux, de Napoléon exilé.

En second lieu, je m’efforcerai de vous persuader qu'il eût mieux valu, pour la gloire du grand Empereur, que ses cendres fussent demeurées à Ste.- Hélène, plutôt que d'être sous le dôme des Invalides de Paris.

En même temps que la trahison enlevait la victoire à Napoléon, dans les plaines de Waterloo, les petites menées du traître Fouché, duc d’Otrante, lui suscitaient des ennemis dans le sein même du Parlement français à Paris. Cette assemblée toute nationale fut le jouet d’un des plus fougueux révolutionnaires de 1793, il y organisa la trahison. Napoléon arrive de Belgique, la Chambre semble ne redouter que lui, n'avoir de confiance que dans l'ennemi; elle s’insurge contre celui que la France venait d’élire, dès lors le parti national est divisé, il a deux représentants : Napoléon et la Chambre. Cette position

donnait trop d'avantage à l'étranger et à son parti, à la. guerre étrangère se serait jointe la guerre civile. Si la chambre s'était réunis à l'Empereur, rien n'était désespéré ; mais cette chambre aveugle, agissant sous l'influence de Fouché, demande avec plus que de l'instance son abdication. La France fut livrée par ses représentants. L'Empereur se sacrifia encore à la patrie, et abdiqua le 22 juin, 1815, trois jours après. la journée de Waterloo et du Mont St-Jean.

Il dut éprouver, dit un de ses biographes, le comte de Las Cases,les sentiments de l’homme qui voit commettre des fautes mortelles sans pouvoir y remédier, qui voit peu à peu s'éteindre l'espérance sans pouvoir la ranimer, qui voit paralyser sous ses yeux trente millions d'hommes naguère pleins de vigueur et de vie.

Quoiqu'il en soit, Napoléon s’éloigna,

Ce grand homme se rendit à Rochefort, pour passer en Amérique ; mais, ne songeant point à sa sûreté personnelle, l'œil fixé sur les destinées de la patrie, il espère que la Chambre comprendra enfin sa position et se ralliera à lui, pour de concert sauver la patrie. Il perd le plus de temps possible, pour prolonger son séjour sur le sol français. Paris est occupé, la chambre est anéantie (8 juillet 1815), les destins sont fixés, la mer est fermée à Napoléon. Ce n’est qu'alors qu’il pense à sa personne. Le comte de Las Cases se rendit à la croisière anglaise pour traiter. Le commandant assura que si l'Empereur voulait s'embarquer pour l'Angleterre, il avait autorité

pour le recevoir et l’y conduire. L'Empereur se transporta à bord du Bellérophon (15 juillet 1815). Il écrivit au prince régent: ‘“ Altesse royale. En butte aux factions qui divisent mon pays, et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, je viens comme Thémistocle m'asseoir au foyer du peuple britannique, Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre Altesse royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.” Au lieu d'uneétincelle de feu sacré, il ne trouva que des cendres funéraires. Oubliant la gloire du prince noir, le gouvernement anglais du dixneuvième siècle préféra flétrir son pavillon et son honneur.

L’Angleterre qui n’a pas craint d’attacher Jeanne d'Arc sur le bûcher où elle devait être brûlée comme sorcière, pour venger les désastres que Dieu lui avait fait subir par la faible main d’une femme ;

L'Angleterre qui a poussé la barbarie jusqu’à enlever de leur patrie et de leurs foyers les Acadiens. L’Angleterre qui, toujours rampante devant le bras de fer qui l’écrase, se relève enfin la tête, pour insulter au malheur du proscrit sans asile, qui venait lui demander un refuge, manquait à la foi jurée donnée au vaincu ;

L’Angleterre, j'lus soucieuse de ses intérêts que de son honneur, saisit avec empressement le rôle du bourreau, qui exécute l’inoffensive victime et attache encore une fois au nom anglais, ce stigmate d’ignominie indélébile que les siècles eux-mêmes n'auront

pas le pouvoir d'effacer. Nouvelle Carthage, l’Angleterre immolait Napoléon, cet autre Régulus.

Le traité fait avec le comte de Las Cases fut violé, Napoléon fut déclaré prisonnier de guerre. La veille d’Austerlitz, Napoléon disait: ‘Les rois de l'Europe se sont donné rendez-vous sur ma tombe.” Ces paroles s’accomplirent.

Le quatre août, 1815, le Bellérophon se remit à la mer, pour aller au-devant du Northumberland, qui devait conduire Napoléon à Ste.-Hélène ; on le rencontra le six. Avant de s’embarquer, Napoléon fit la protestation suivante, réclamant en vain les droits même des prisonniers de guerre, les lois de l’honneur <t de la bonne foi: “En présence de Dieu et des hommes, je proteste ici solennellement contre la violence qui m'a été faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés. Si le gouvernement anglais, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir moi et ma suite, a voulu me tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon.

“Si cet acte se consommait, ce serait en vain que l’Angleterre viendrait parler à l’Europe de sa sincérité, de ses lois, de sa liberté. La bonne foi britannique serait perdue dans l'hospitalité du Bellérophon. |

“J'en appelle à l'histoire ; elle dira : Un ennemi qui pendant vingt ans fit la guerre au peuple anglais, vint dans son malheur, chercher volontairement un asile sous l'empire de ses lois. Quelle preuve plus éclatante pourrait-il donc donner à ce peuple de son

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estime et de sa confiance ? Maïs comment réponditon en Angleterre, à tant de magnanimité? On feignit de lui tendre une main hospitalière ; et, quand il se fut livré avec confiance, on l'immola en mer, à bord du Bellérophon.

(signé)

4 août, 1815. NAPOLÉON.

On fut sourd à cette protestation énergique, le Northumberland transporta Napoléon à Ste.-Hélène, le 17 octobre, après soixante et dix jours de traverse. Ste.-Hélène est éloignée de 450 lieues environ de toute terre. Cette île est sans cesse battue des vents. alizés, et se trouve presque constamment dans les. nuages. Sous le climat de Ste.-Hélène, on est sujet à toutes les maladies des tropiques, au scorbut, au mal de foie aux hypertrophies du cœur. La garnison que: les Anglais y menèrent y perdit environ quatre cents. hommes les six premiers mois.

Eh ! bien, c’est là que Napoléon fut transporté, et pour comble de barbarie, le gouvernement anglais mit un bourreau dans cette île pour geôlier, sir Hudson Lowe. Comme le nom seul de ce gouverneur infâme rappelle bien toutes les infamies, tous les malheurs, que l’on a fait subir à Napoléon à Ste.-Hélène! Aussi l'illustre Empereur n'y vécut-il pas longtemps ; Napoléon succomba enfin, et sous les effets du climat, et sous le cruel traitement de son geôlier, sir Hudson Lowe. Le cinq mai, 1821, il rendit le dernier soupir, au même moment où le coup de canon du soir an-

nonçait le coucher du soleil. Sa mort sera la honte éternelle du roi d'Angleterre, Georges IV., et de son gouvernement. Sa gloire vivra autant que le monde, Voilà le fruit de la trahison, voilà le fruit de la barbarie. Ecoutons ici le grand Reboul, cet enfant du peuple ; voyez comment il s'exprime :

Que la honte en retombe au front de tous les traîtres Qui, puissant, lui baisaient l'empreinte de son pied, Et qui, lorsque le dieu fut tombé du trépied, Allèrent lâchement s'offrir à d’autres maîtres.

Surtout ceux que gorgeait son or impérial,

Qui, soupirant après le repos des satrapes, Maudissaient dans leur cœur ce juif errant fatal, Qui leur faisait subir d’éternelles étapes.

Nuages insensés, l'éclat de sa splendeur, N'était que le reflet de sa grande lumière.

,L’astre, selon vos vœux, a fini sa carrière, Mais son coucher vous rend à l’état de vapeur.

Sur la terre, longtemps par sa foudre domptée, Son aigle traîne enfin une aile ensanglantée. Aux livides lueurs de son bruyant canon,

Il tombe, mais sa chute a fait un vide immense. Les peuples ont repris leur nuit et leur silence : Sa gloire était leur jour, leur bruit était son nom.

L’Angleterre lui dit : S’il faut que tu t’exiles,

A tes pieds fatigués, j’offre mon escabeau ;

Puis elle dit tout bas aux rois : Soyez tranquilles ; Sa prison sera son tombeau.

Albion, Albion, nation assassine,

Tu te voudrais en vain blanchir de son trépas. Toute l’eau de ces mers où ton orgueil domine, Pour laver ton forfait ne te suffirait pas |

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