BR LU LITE
O vous qui demandez au moindre vent qui passe
Si de sa voix altière, il n’apporte aucun son;
Vous qui fixez toujours les yeux sur l'horizon
Pour voir s’il ne vient pas reprendre encor sa place :—
Rois, comme il vous ‘fut dit, sa tombe est sa prison.
Un autre poète, un Italien, Alexandre Mazoni, a aussi célébré par une ode, la mort de Napoléon. En voici quelques fragments :
“Il n'est plus! Et après le dernier soupir exhalé, sa dépouille est restée immobile et sans souvenir. Veuve d’une si grande âme, ainsi frappée de stupeur, la terre à cette nouvelle s'arrête muette, elle pense à la suprême heure de l’homme du destin et ne sait quand un pied mortel viendra sur sa poussière sanglante imprimer la même trace.”
Il a tout éprouvé, la gloire la plus grande après le péril, la fuite et la victoire, le palais et le tristé exil; deux fois dans la poussière, deux fois sur les autels.
Il se nomma; deux siècles l’un contre l'autre armés se tournèrent vers lui, soumis et comme attendant leur sort ; il leur imposa silence, et s’assit en arbitre au r d'eux.
Il . et s’en alla achever ses jours dans l'inact ar une île chétive, objet d’une envie sans bornes, a'une pitié profonde, d'une haine infatigable et d'un indomptable amour.
Comme les flots tourbillonnent et pèsent sur la tête du naufragé, dont le regard s'élevait naguère audessus d'eux, vainement, hélas ! cherchant encore à découvrir quelque plage éloignée, ainsi s’appesan-
LLA
er
NAPOLÉON À STE.-HÉLÈNE. si
tissait sur cette âme le poids des souvenirs. Ah ! que de fois il entreprit de se raconter lui-même à la postérité, et toujours sur les pages éternelles sa main lasse tombait.
Hélas ! peut-être devant ces sombres images, son âme succombait, et il désespérait. Mais une main puissante vint du ciel, et dans sa miséricorde le transporta au sein d’un air plus pur.
Par les sentiers fleuris de l’espérance, elle le conduisit aux champs éternels, à cette récompense qui dépasse tous les désirs, où silence et ténèbres est la gloire passée.
Maintenant, de ces cendres fatiguées, détournons toute parole amère, le Dieu qui précipite et relève, qui afflige ct console, ce Dieu est descendu près de lui, sur sa couche déserte.
Discutons maintenant ce point-ci. Il eut mieux valu, pour la gloire de Napoléon, que ces cendres fussent demeurées à Ste.-Hélène, plutôt qu'être transportées sous le dôme des Invalides de Paris.
Il eut mieux valu pour la gloire politique de Napoléon. Aujourd'hui sescendres sont là,en France, ne rappelant aucun souvenir si ce n’est de sa gloire. Mais là, à Ste.-Hélène, à la vue de son tombeau, comme on aurait pensé à l’infortuné, et l’on se dirait: Ce grand homme qui commandait toute l’Europe, ce grand général qui subjuguait les rois, n’est tombé et n’a fini sa belle carrière politique, que sous les
coups de la plus noire trahison. Et son tombeau
serait là, à Ste.-Hélène, le stigmate du déshonneur,
Re Rs
en même temps que la preuve de la plus grande in-
11 fortune.
fi! | En face de cette tombe du grand Empereur,
œuvre de la barbarie et de la lâcheté du peuple an-
glais, je ne puis m'empêcher de faire un bien frappant rapprochement ave’ ce tombeau de Napoléon et le
monument de nos braves de 1837.
Nous aussi, messieurs, Canadiens-français, quoique jeunes, bien jeunes encore parmi les nations, nous avons déjà été les victimes de la barbarie et de l'intérêt servile ; nous aussi nous avons été malheureusement les victimes de l’absolutisme et du despotisme anglais.
Et certes, si la tombe de Napoléon à Ste.-Hélène eût été un monument d’infortune, de gloire, en même temps que de déshonneur, la pierre tumulaire élevée en l'honneur et à la mémoire de nos braves Canadiens qui ont succombé en 1837 et 1838 sous les coups de Lord Colborne et des autres sicaires anglais, est en même temps, elle aussi, un monument de la barbarie et de l’infamie de l'Angleterre, durant cette époque. ;
Non pas que j'agisse ici sous l'influence de certain préjugé politique ou autre ; non, ce que j'avoue est prouvé par l’histoire, car il est un fait malheureusement trop véridique, c'est que partout où l'Angleterre s’est fait un chemin, elle a toujours laissé des traces sanglantes et avilissantes de son passage. . |
Jeanne d'Arc, Napoléon, nos braves de 37 et 38, l’'Acadie et l’Irlande sont là pour le prouver.
Mais il est temps de revenir à notre sujet.
Il eût mieux valu, non seulement sous le rapport de la gloire politique, maïs aussi sous le rapport de la gloire personnelle de Napoléon, que ses cendres fussent demeurées à Ste.-Hélène. Ici, je laisserai parler un historien français, Monsieur Amédée Gabourd :
‘“ L'Empereur repose sous le marbre des Invalides, non loin de la Seine, au millieu de ce peuple français qu’il avait tant aimé ; mais sice dernier vœu de Napoléon a été exaucé, nous osons dire que l’art statuaire et la prodigalité nationale de la France ne parviendront jamais à lui élever un tombeau aussi poétique et aussi grand que celui que lui avait infligé l’exil L'Ile de Ste.-Hélène, située au milieu de l'Océan, loin du passage des révolutions et loin des monuments vulgaires, était un immense sarcophage qui avait surgi des mains de Dieu Du haut de ce rocher le fantôme de Napoléon-le-grand semblait apparaître au monde, et les marins et les poètes le saluaient de loin avec un respect mystérieux, que le temps, les années, les siècles allaient redoubler. Ce rocher avait gardé intacte la dépouille de l'Empereur, et la mort n'avait point osé marquer de son empreinte ses traits héroïques ; le corps était là, en contact avec des cendres moins illustres, à l’abri des admirations de commande, hors de la sphère de toute curiosité qui se lasse, et si grand que l'imagination
ne pouvait le mesurer. Depuis lors, il a été couché près des sépulcres où dorment les maréchaux et les amiraux, ombres illustres sans doute, mais dont la renommée de second ordre ne devait pas être associée étroitement à la sienne.”
Osons exprimer ici le vœu que, tout en laissant dans le caveau des Invalides le cœur et l'épée de Napoléon, on donne à son corps la sépulture impériall le et royale de Saint-Denis, consacrée par la tradiill tion et la prière des siècles.
Il ne me reste plus qu'à parler des reproches que l'on fait à Napoléon ar certaines fautes de sa vie. Je me permettrai, pour y répondre, de citer ces vers de Reboul :
Le soleil quelquefois dans sa course éclatante, ou Peut offrir aux regards une tache sanglante ;
Mais il règne toujours au haut des cieux déserts. ali Par lui la vapeur monte et la foudre est fécunde, il La tempête, en sun vol, ravage un coin du monde, le Mais il n’en est pas moins l’âme de l'univers.
Ainsi sa main inexorable, A brisé les jours d’un héros, Mais pour un trépas déplorable, Qu'il a ranimé de tombeaux !
A sa volonté souveraine,
La Foi, s’échappant de l’arène, Relève son temple détruit.
Il rétablit le sacrifice,
Et tend la main à la justice, Qui disparaissait dans Ja nuit,
Discours PRONONCÉ À WORCESTER, MASS., LE 24 JUIN, 1871.