‹ Ferdinand Ier, tsar de BulgarieChapitre 3 sur 7 · L EUROPE LAISSE FAIRE · texte numérisé non relu

L EUROPE LAISSE FAIRE

Ce n'était pas tout d'avoir conquis une couronne, il fallait maintenant la conserver, non seulement la conserver, mais y ajouter de nouveaux fleurons. Peut-être Ferdinand appelait-il le jour où il pourrait la transformer en un diadème impérial. N'avait-il pas déjà confié à sa mère et à son oncle le duc d'Aumale que ses ambitions ne seraient satisfaites que lorsqu'il aurait été sacré, à Sainte-Sophie de Constantinople, empereur d'Orient? Toutefois, cette perspective n'était qu'un rêve, un rêve qui ne pouvait devenir une réalité qu'avec le temps, alors que la réalité qui s'imposait immédiatement à lui, le mettait aux prises avec les difficultés du gouververnement et avec la nécessité de les résoudre.

Elles étaient nombreuses et lourdes. Un pays déchiré par les factions, une population sans expérience de la politique, composée de moutons de Panurge, jouet de quelques hommes, qui se disputent le pouvoir au nom de doctrines vagues et confuses faites pour entretenir le désordre matériel et moral, chers sans soldats qui, pour se former

une armée parmi cette foule, l'ont asservie et exploitent sans vergogne son ignorance et sa crédulité ; ce pays, toujours menacé par l'ingérence étrangère, divisé en plusieurs partis sans qu'aucun d'eux puisse se flatter de posséder une majorité, ni même le pouvoir de vaincre l'anarchie qui, sous la régence, a fait de tous côtés de rapides progrès, tel est en résumé le tableau des écueils à travers lesquels le prince Ferdinand devra naviguer.

Mais ce qui est plus grave, c'est que, pour se diriger sur cette mer qui lui est encore inconnue, il a besoin d'un pilote, lequel ne peut être que ce Stamboulof, l'homme auquel il doit la couronne et qui, devenu, depuis le départ du prince Alexandre, le maître tout-puissant de la Bulgarie, y gouverne en dictateur. Investi de la confiance de Ferdinand, que celui-ci ne saurait lui refuser sous peine de s'en faire un ennemi mortel, Stamboulof, en cas de dissentiment avec le prince sur une question grave, voudra-t-il incliner son pouvoir, et, s'il s'}' refuse, si néanmoins le prince persiste, ne sera-ce pas le conflit, un conflit dont personne ne saurait prévoir les suites?

Cette question, Ferdinand avait dû se la poser dès ses premiers entretiens avec Stamboulof, lorsque, après avoir reçu la démission de la régence, il eut à conférer avec lui en vue de la formation d'un ministère. Comment aurait-il pu se dissimuler les périls de sa situation en entendant Stamboulof exposer ses idées, ses projets, ses volontés, en des

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termes dont la correction et la déférence n'affaiblissaient pas l'énergie, en y mettant l'accent d'un homme qui vient de gouverner son pays dans des circonstances critiques, et par la manière dont il l'a gouverné, s'est acquis des droits à sa reconnaissance ?

Mais Ferdinand n'est pas embarrassé pour si peu. S'il est contraint de subir la dictature ministérielle, il la subira aussi longtemps qu'il faudra, attendant l'heure où il pourra s'y soustraire, étudiant son terrain, se familiarisant avec la langue de ses sujets, se créant des relations parmi eux, et essayant de s'attacher l'armée sur laquelle il compte pour hâter sa délivrance.

Élu prince de Bulgarie, il est naturel qu'il veuille être le maître dans sa principauté et qu'il aspire à se débarrasser de Stamboulof au moment oà il lui sera démontré que la collaboration du personnage ne lui est plus nécessaire. Mais ce n'est pas encore le cas, et huit années s'écouleront avant qu'il puisse s'emparer de la totalité du pouvoir dont, jusque-là, Stamboulof ne lui abandonne que des lambeaux. Ce n'est qu'à partir de 1894 qu'il gouvernera seul et que sa personnalité s'affirmera, avec d'éminentes qualités de comédien, un don excessif de dissimulation, un extraordinaire raffinement de duplicité, une dureté envers les inférieurs, qui n'est égalée que par sa souplesse envers les puissants, signes révélateurs d'un caractère antipathique.

Le le' septembre, les régents et leurs ministres étaient démissionnaires et, à la demande du prince, Stamboulof formait un nouveau cabinet. II en avait pris la présidence et s'était adjugé le portefeuille de l'Intérieur. Son beau -frère Moutkourof était à la Guerre, Jetkof à l'Instruction publique, Stoïlof à la Justice, Natcho-vsdtz aux Finances et Stronski aux Affaires étrangères. Par la suite, il ne sera pas toujours aussi heureux dans ses choix, certains de ses collaborateurs ne lui seront pas aussi utiles que ceux-ci ; c'est que Ferdinand, s'efîorçant d'appliquer la formule : diviser pour régner, aura semé la division dans le groupe ministériel et y aura trouvé des armes pour se défendre contre les menées du dictateur.

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