‹ Ferdinand Ier, tsar de BulgarieChapitre 4 sur 7 · LES DÉBUTS D'UN RÈGNE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS D'UN RÈGNE

Tandis que s'organisait ainsi le gouvernement princier, l'Europe assistait indifférente en apparence à ces incidents, conservant l'attitude qu'elle avait prise dès le début contre Ferdinand, mais sans rien y ajouter de plus menaçant pour son gouvernement. C'était une attitude boudeuse et de mauvaise humeur qui n'empêcherait pas ce gouvernement de durer, tant qu'il garderait sa forme actuelle, et il semblait bien que les puisances ne fussent pas disposées à lui en imprimer une autre. La Russie, résolue à ne pas agir ellemême, adjurait la Porte d'exiger le départ du jeune prince. Mais, outre que la Porte était hors d'état de vaincre et de punir la rébellion d'une province vassale, elle ne souhaitait pas le renvoi d'un homme qui, en ceignant la couronne, s'était déclaré son tributaire, et il ne lui déplaisait pas de laisser dans l'embarras ceux qui l'avaient dépouillée.

Partout, on criait bien haut que Ferdinand de Cobourg ne pouvait rester en Bulgarie, qu'il devait s'éloigner, mais personne n'indiquait le

moyen de 1'}' contraindre, et lui-même, convaincu 1 qu'aucune puissance ne prendrait les armes contre lui, laissait couler ce torrent de paroles, assuré de n'être pas emporté tant qu'il pourrait s'appuyer sur le peuple bulgare, dont la présence de Stamboulof à la tête de son gouvernement lui garantissait la soumission, et parmi lequel les manifestations hostiles dont il était l'objet de la part de l'Europe augmenteraient sa popularité.

Loin de s'inquiéter de ces manifestations, il les utilisait comme un moyen de défense, laissant entendre que la croisade qui le menaçait, dirigée contre la Bulgarie, visait derrière elle tous les États balkaniques. Aussi fait-il appel à leur solidarité. Au commencement du mois de janvier 1888, tandis qu'jl prodigue ses avances à la Roumanie, il convoque l'agent serbe et l'agent hellénique. Il confie au premier qu'il est prêt à conclure un traité d'alliance avec la Serbie, et qu'il tend la main au roi Milan. Il dit au second :

« Je vous parle dans un moment solennel. J'attends d'un moment à l'autre une note collective des i uissances m'engageant à me retirer. Je suis résolu à résister, et je suis assuré du dévouement absolu de mes ministres et de mon armée.

— Votre Altesse royale m'étonne beaucoup, monseigneur, en attribuant un tel dessein aux puissances, objecte le ministre hellène. Je ne crois pas qu'eUes aient cette intention.

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Mais Ferdinand persiste dans son dire.

— Je suis bien informé, déclare-t-il. En tout cas, je compte sur la Grèce. »

Il sait bien que le péril qu'il signale n'existe pas. D'Autriche, d'Italie, de Belgique, d'Angleterre même, il est averti secrètement que l'Europe n'entreprendra rien contre lui. Mais il trouve bon d'exciter le chauvinisme bulgare pour s'assurer dans le Sobranié une majorité favorable aux propositions de ses ministres.

Sur ces entrefaites, la princesse Clémentine de Cobourg arrivait à Sofia, afin d'y passer quelques semaines auprès de son fils et de lui apporter l'appui de sa présence. Elle préludait ainsi aux nombreux séjours qu'elle devait faire par la suite dans la principauté, ayant à cœur de prouver aux sujets de ce fils chéri qu'elle ne se lasserait jamais de l'assister de ses conseils et de son expérience- Les ministres allèrent la recevoir à la frontièrel tandis que Ferdinand l'attendait à Slivnitza. Elle fit à Sofia une entrée solennelle, les troupes formant la haie de la gare au palais.

Le spectacle de cette fille de roi, issue de la plus illustre race du monde, assise à côté du souverain, souriant à la foule qui les acclamait, valut peut-être au prince ce jour-là un regain de popularité. Mais il ne le réconcilia pas avec l'Europe. Les membres du corps diplomatique étranger ayant été prévenus que la princesse avait exprimé le désir de les recevoir, les uns refusèrent de se rendre à cet appel

dans la crainte d'être blâmés par leur gouvernement ; ceux qui s'y rendirent le firent à titre privé et en redingote, bien qu'on leur eût formellement demandé de se présenter en uniforme.

Quelque pénibles que fussent des incidents de cette nature, Ferdinand ne s'en inquiétait pas. Il se savait secrètement soutenu par l'Autriche. Le Ballplatz ne se prononçait pas en sa faveur, mais, avec son astuce accoutumée, il paralysait les tentatives russes et encourageait sous main l'inaction de la Turquie.

« Nous ne repoussons pas en principe, disait Kalnocky, l'idée d'une démarche collective des puissances en vue de proclamer l'illégalité du pouvoir du prince de Cobourg. Mais avant de nous y associer, nous demandons qu'il soit répondu aux deux questions suivantes : Que fera-t-on si, comme c'est probable, il refuse de se soumettre? S'il se soumet, que fera-t-on pour gouverner la principauté? »

Aucun gouvernement ne voulant prendre les armes pour détrôner le successeur d'Alexandre de Battenberg, les deux questions étaient condamnées à rester insolubles. Ferdinand de Cobourg pouvait dormir tranquille : il n'avait rien à redouter des puissances.

La gravité des questions intérieures ne lui permettait pas de les envisager avec la même sérénité. Son éducation, ses goûts le portaient du côté des conservateurs, parmi lesquels figuraient des

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hommes tels que Stoïlof et Giiécof appartenant à l'élite sociale bulgare ; c'est sur eux qu'il eût voulu s'appuyer. Mais, toutes ses tentatives pour s'assurer leur concours étaient contre-carrées et déjouées par Stamboulof, résolu à ne laisser arriver au pouvoir que des hommes à sa dévotion. Les efforts de Ferdinand pour se gagner la faveur de l'armée où il comptait déjà quelques amis, subissaient le même sort. Le dictateur repoussait systématiquement les projets de réorganisation militaire, dont il n'avait pas eu l'initiative.

Cinq mois de règne et un voyage dans la principauté en compagnie de la princesse-mère ayant donné à Ferdinand l'illusion d'une popularité qui n'existait pas, il se crut un jour assez fort pour manifester une volonté et formuler des exigences. Il invita le dictateur à procéder dans les étatsmajors de l'armée à des changements de personnes qui lui auraient permis d'exercer sur les soldats un pouvoir sans contrôle. Stamboulof lui répondit par un refus formel, ne voulant pas le laisser devenir le maître tout-puissant de l'armée. Comme le prince insistait, le dictateur répliqua :

« Si vous passez outre à l'avis de vos ministres, Monseigneur, le cabinet tout entier se retirera, et si vous appelez vos amis pour le remplacer, ce sera fini pour vous à la prochaine session. N'oubliez pas que j'ai la majorité dais le Sobranié. »

A la même époque, Stamboulof, ayant soumis à l'agrément du prince un projet d'amnistie en

faveur des auteurs de la révolution du 21 avril 1886 qui avait renversé Alexandre de Battenberg, Ferdinand lui demanda d'y comprendre un certain major Popof, précédemment condamné pour concussion, et auquel néanmoins il s'intéressait. Le dictateur commença par déclarer que la mesure était impossible. Mais, sur les instances du prince, il finit par céder.

« Je ne veux pas vous refuser, Monseigneur, fit-il sèchement ; mais il ne faudrait pas recommencer. »

Le lendemain, dans un cercle intime, il se vantait d'avoir donné cette leçon à son souverain, et il ajoutait railleusement :

« C'est un enfant capricieux. »

La presse ministérielle aggravait ces faits en les soulignant par ses remontrances et ses avertissements. Elle faisait remarquer que les conservateurs n'étaient qu'un état-major sans soldats dans le pays et que le droit de changer les ministres n'appartenait qu'à la Chambre : là, Stamboulof était le maître.

« Ferdinand, écrivait-on de Sofia, a besoin de Stamboulof dont la chute rendrait sa position plus précaire. Il est sans attaches et sans sympathies dans le pays. Son genre de vie efféminé, le cérémonial d'un autre âge dont il s'entoure tranchent avec la simplicité et les goûts essentiellenent militaires qui distinguaient son prédécesseur le prince Alexandre et sont en opposition avec les mœurs

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encore rudes et démocratiques des Bulgares. » Il régnait depuis deux ans lorsque était formulé ce jugement. En se soumettant à Stamboulof, il avait gagné du temps, tourné bien des difficultés, familiarisé les puissances avec l'idée qu'il resterait en Bulgarie et qu'elles seraient obligées tôt ou tard de le reconnaître. Recourir à des prodiges de ruse pour vivre en harmonie avec le dictateur, était-ce payer trop cher les résultats qu'il pouvait considérer comme acquis au moment où s'achevait l'année 1889?

Une course en Autriche venait de lui assurer de sérieux avantages. La Bulgarie avait pu contracter un emprunt, le faire coter aux bourses de Vienne et de Pesth et faire accepter par les usines autrichiennes une commande de 60,000 fusils. Enfin, devant les Délégations, l'empereur François- Joseph avait parlé de la nation bulgare en termes si bienveillants que, malgré leur brièveté, on pouvait les interpréter comme une promesse. Aussi Ferdinand de Cobourg se montrait-il de plus en plus confiant. Lorsque dans son entourage intime quelques pessimistes agitaient devant lui le spectre des exigences que, d'après eux, les puissances formuleraient bientôt pour l'obliger à déposer sa couronne, il levait les épaules et s'écriait :

« Allons donc ! je suis à moitié reconnu. » C'était vrai, mais personne n'osait encore le lui dire officiellement. Au mois de janvier 1891, on constate que les représentants de l'Autriche, de

l'Angleterre et de la Turquie sont entrés peu à peu en relations intimes avec la cour, mais à titre privé. Ils demandent qu'il ne soit pas fait dans les journaux mention de leurs visites. Toutes les puissajices sont d'accord pour éviter de froisser la Russie, alors surtout que, à tort ou à raison, elle accuse la Bulgarie, par l'intermédiaire du consul d'Allemagne, de donner asile à des nihilistes et des emplois comme professeurs à quelques-uns d'entre eux.

Entre temps, la politique de Stamboulof, son despotisme, ses procédés de gouvernement, ses rigueurs implacables contre les artisans de désordres, la haine de ses ennemis et enfin la nécessité qui s'imposait à lui de se défendre contre leurs entreprises avaient ouvert en Bulgarie une période sombre et tragique. Sous le règne d'Alexandre de Battenberg, bien que la paix publique eût été parfois troublée par les dissentiments des partis, et qu'il se fût dénoué par une révolution, le sang des sujets bulgares n'avait pas été répandu par la main du bourreau ; ce n'est que sur les champs de bataille qu'il avait coulé. Depuis que Stamboulof était devenu le maître, il en était autrement. Le souvenir des sentences de mort prononcées contre les conspirateurs de 1887 entretenait parmi les agitateurs une soif de vengeances dont la multiplicité des complots, des rumeurs alarmantes et des menaces anonymes adressées au ministre révélait l'intensité.

Il ne se méprenait pas quant à la gravité des

périls auxquels il était exposé. Pour les conjurer, il ne négligeait aucune précaution.

« Je suis allé le voir, écrit un membre du corps consulaire, mais, pour arriver jusqu'à lui, j'ai dû franchir un cordon de gendarmes et de policiers- Il était assis à sa table de travail, un revolver devant lui et une carabine à portée de sa main. »

Dans une autre lettre datée de l'été de 1891, on raconte qu'en partant pour Tirnovo où il se propose de passer la belle saison, il a annoncé qu'il ne rentrera pas avant janvier.

« A Sofia, il vit dans la crainte des assassins» enfermé dans sa maison, entouré de gardes du corps, le revolver au poing ; il sort rarement et toujours escorté de huit gendarmes, tandis qu'à Tirnovo, il se sent moins haï ; loin de toute grande Kgne de communication, il est plus en sûreté. »

Vers le même temps, on l'entend déclarer qu'il ne peut se garder du poignard des assassins qu'en se maintenant au pouvoir ; il ajoute :

,1 Quand je tomberai, si je réussis à fuir sain et sauf à l'étranger, j'y serai poursuivi par mes ennemis et je n'échapperai pas à leur vengeance. »

Il ne se faisait donc pas illusion sur le sort qui l'attendait. Mais plus se fortifiait sa conviction à cet égard, plus il devenait impitoyable envers ses adversaires, envers quiconque était soupçonné de vouloir le renverser. C'est ainsi que, dans la nuit du 2 au 3 février 1890, averti par une dénondation des allées et venues du major Panitza, inspecteur

de la justice militaire, tendant à faire croire que ce personnage préparait un mauvais coup, il l'avait fait arrêter à son domicile. Il s'y était ensuite transporté, afin d'y perquisitionner, ne voulant laisser à personne le soin d'instruire cette affaire.

Les papiers saisis chez Panitza, et ses aveux ne laissaient aucun doute sur ses menées révolutionnaires. Le prince alors en voyage devait être appréhendé en rentrant à Solia et les ministres avec lui. Comme l'accusé reconnaissait qu'il avait compté sur le concours d'une partie de la garnison et de plusieurs civils, vingt personnes, soupçonnées de s'être engagées à le seconder étaient arrêtées quelques heures après lui, parmi lesquelles plusieurs officiers, et le préfet de police lui-même qu'on relâchait ensuite, faute de preuves, mais en ne lui laissant qu'une apparence d'autorité.

Nature de brigand et d'aventurier, perdu de dettes et chargé de crimes, Panitza ne méritait guère qu'on s'apitoyât sur son sort ; on ne peut donc blâmer Stamboulof d'avoir voulu faire un exemple dans sa personne, en le traduisant en cour martiale ainsi que ses complices, afin de terroriser ceux qui seraient tentés de l'imiter. Mais toujours fougueux, emporté, intraitable dans ses résolutions, il commit la faute, après avoir livré le coupable à ses juges, de ne pas l'abandonner à son sort et de prétendre leur dicter la sentence. Par peur ou par conviction, ils étaient disposés à une indulgence relative, alléguant la fragilité des preuves qu'il

invoquait pour établir que Panitza, soudoyé par un gouveniement étranger, avait voulu la mort du ministre ; mais cette modération indignait Stamboulof.

« Dans un procès tel que celui-ci, disait-il, on ne doit pas juger d'après les faits et d'après les preuves matérielles, mais d'après les considérations politiques et la conviction morale. »

Influencée par l'activité et le caractère impérieux de l'intervention de Stamboulof, la cour martiale ne résista pas ; Panitza fut condamné à subir la peine capitale. Il se pourvut en cassation, mais la Cour confirma l'arrêt des premiers juges. Alors les démarches en sa faveur, commencées par sa famille, se multiplièrent pour obtenir de Ferdinand qu'il usât de son droit de grâce. Le prince s'y refusa et, pour se soustraire aux sollicitations, il quitta Sofia à la veille du jour fixé pour l'exécution. Stamboulof partit derrière lui, après avoir fermé sa porte à divers membres du corps diplomatique qui, cédant aux supplications de la femme du condamné , avaient tenté de sauver sa tête. Le 28 juin, Panitza périssait fusillé, sans qu'on lui eût permis d'embrasser sa famille, témoignage d'inhumanité qui acheva de faire de Stamboulof un objet d'horreur pour la majeure partie de la population de Sofia.

Cet acte de cruauté eut une autre conséquence, et celle-là bien autrement grave pour le dictateur. Le nombre s'accrut des révolutionnaires qui déjà s'étaient promis de venger les morts ; leur exaspé-

ration ne connut plus de bornes, et les plus violents d'entre eux se jurèrent que le tyran tomberait sous leurs coups.

Plus redouté qu'aimé, il ne comptait d'appuis dévoués que parmi les courtisans qui avaient associé leur fortune à la sienne et attendaient tout de lui; vis-à-vis de la majorité de ses concitoyens, il était plus puissant par la terreur qu'il inspirait que par des services qui ne pouvaient être contestés. Ce n'était pas assez pour tenir en échec ses ennemis et les paralyser. Le 27 mars 1891, on eut la preuve que, loin de désarmer, ils étaient plus que jamais résolus à recourir au crime pour assouvir la haine dont ils étaient animés.

Dans la soirée de ce jour, vers huit heures, Stamboulof sortait de chez le prince et rentrait chez lui, accompagné de son collègue Beltchev, ministre des Finances, lorsque, arrivé devant le jardin municipal qui fait face au palais, il vit surgir quatre individus armés de revolvers. Beltchev était un homme inoffensif, à qui on ne connaissait pas d'ennemis et, certainement, ce n'est pas à lui que les agresseurs en voulaient. Mais la nuit était venue, l'obscurité voilait les visages, et les assassins se trompant tirèrent trois coups sur le malheureux Beltchev, qui tomba foudroyé, tandis que Stamboulof s'effaçait et prenait la fuite en appelant du secours. Du palais et des maisons voisines, on accourait ; on se pressait autour du ministre assassiné dont on ne pouvait que constater le

décès. Quand aux auteurs de ce forfait, ils avaient disparu, ils devaient rester introuvables. Personne ne mit en doute qu'ils étaient l'instrument des amis du major Panitza. Mais c'est un innocent qu'ils avaient frappé, et non celui qu'ils voulaient atteindre.

Dès le lendemain, on disait de toutes parts qu'ils recommenceraient. Ce meurtre en effet ouvrait la série des attentats qui furent commis, durant les années suivantes, contre les politiciens bulgares ; ils fauchèrent tour à tour le docteur Voulkovitch, ministre de Bulgarie à Constantinople, partisan farouche de Stamboulof, Stamboulof lui-même et après lui, son ami Petkof, ancien maire de Sofia, voire d'autres personnages plus obscurs, y compris un certain Tufekchief auquel on imputait la mort du dictateur. A travers ces souvenirs, la Bulgarie apparaît comme la terre classique de l'assassinat.

Cependant, le soir même de la mort de Beltchev, la police et la justice intervenaient sur l'ordre du premier ministre et commençaient une enquête en vue de découvrir les coupables. Mais comment les découvrir, alors que personne ne les avait aperçus et que sur le théâtre du crime rien n'était resté qui permît d'établir leur identité? On voit alors Stamboulof, qui se sent de plus en plus menacé, s'exaspérer de l'impuissance de ses agents, prendre luimême la direction de l'enquête judiciaire et aboutir à cette conclusion que les assassins ont été sou-

doyés par la Russie et la Serbie. Karavélof, l'ancien ministre auquel Stamboulof reproche ses opinions russophiles, est arrêté de nouveau, bien qu'il soit invraisemblable que, naguère victime de la cruauté de Panitza, il ait voulu venger sa ir.ort. Avec lui plusieurs députés de l'opposition sont incarcérés; on raconte qu'ils ont été soumis à la torture. Une surveillance rigoureuse est exercée autour du consul serbe, et une prime de vingt mille francs est offerte au bon citoyen qui dénoncera les coupables.

La rage du dictateur va si loin qu'ayant appris que les femmes des prisonniers ont adressé à l'agent d'Italie une requête dénonçant les traitements barbares dont leurs maris sont l'objet, il les traduit devant le tribunal criminel en donnant l'ordre à l'accusateur public de requérir contre elles la peine de mort pour avoir provoqué contre le gouvernement une intervention étrangère. A cette mesure odieuse, les juges répondirent en prononçant l'acquittement des trois femmes.

Les accusés renvoyés en cour martiale comme auteurs responsables de la mort de Beltchev furent moins heureux. Leur procès se dénoua par douze condamnations, dont quatre à mort, une par contumace. Karavélof, contre lequel aucune charge n'avait été relevée, fut néanmoins frappé de cinq années de prison pour s'être déclaré l'adversaire du gouvernement. Une fois de plus, Stamboulof affirmait son autorité. Mais les assas-

sins de Beltchev restaient impunis, et leur impunité ne pouvait qu'exciter leur audace.

Sollicités de s'entremettre pour obtenir des commutations de peine, les agents des puissances se divisèrent. Après avoir essayé d'un timide plaidoyer, le baron de Vainzenheim, consul d'Allemagne, chargé des intérêts de la Russie, reçut de sa cour l'ordre de ne pas insister. Derniq, consul de la Grande-Bretagne, et le baron de Burian, représentant de l'Autriche, refusèrent d'intervenir, en objectant qu'il fallait en finir avec les agitateurs. Le comte de Sonnaz, ministre d'Italie, émit l'avis qu'il n'avait pas été produit contre Karavélof de présomptions suffisant à justifier sa condamnation et conseilla la clémence, appuyé par le gérant du commissariat ottoman, et par les agents de Belgique, de Roumanie, de Grèce et de Serbie ; le consul de France n'avait pas été sollicité.

Ces démarches furent vaines. Stamboulof se flattait, en cette circonstance, d'être d'accord avec la majorité du pays, qu'avait justement indigné la mort de l'honnête homme qu'était Beltchev. Il convient d'ailleurs de reconnaître que le dénouement du procès, accueilli avec calme même dans l'armée, avait ramené au dictateur une partie de l'opinion, qui précédemment paraissait lui être hostile. Son patriotisme n'était ni contestable, ni contesté. On le savait possédé de la passion de l'indépendance nationale et s'il avait plus

d'ennemis que de partisans, tout un parti restait convaincu que le gouvernement, tel qu'il l'avait constitué, avec le prince sous son autorité, était le seul qui convînt à l'état actuel de la Bulgarie ; on n'osait le désapprouver de tenir pour criminel quiconque voulait y toucher.

Il ne semble pas que les menaces dont Stambouloî était l'objet eussent visé le prince Ferdinand. On lui reprochait de n'avoir pas commué la peine du condamné. Mais on lui tenait compte de son impuissance à secouer le joug sous lequel il était asservi et des difficultés au milieu desquelles il se débattait pour conserver une apparence de pouvoir, alors que, pour toutes les choses importantes où il eût voulu faire acte de souverain, sa volonté devait plier devant celle du dictateur. Cependant, dans son entourage intime, on regrettait qu'il se fût appuyé exclusivement sur cet homme contre qui grondaient tant de haines.

On le suppliait de l'éloigner.

« Il vous compromet, lui disait-on, et vous expose aux ressentiments dont il est l'objet. Renvoyez-le, et le pays vous bénira. >

Mais il dédaignait de répondre aux avertissements qui lui venaient de divers côtés et qui témoignaient, il est vrai, chez ceux qui les prodiguaient, d'une ignorance complète de l'état des

partis en Bulgarie ; il se taisait et se réservait, jugeant que son heure n'était pas venue.

La fidélité qu'il gardait à son ministre tenait encore à une autre cause. Les menaces de mort qu'à toute heure recevait celui-ci avaient impressionné le jeune souverain. La peur de l'assassinat est contagieuse. Elle l'était tout particuUèrement chez ce prince, dont la pusillanimité devant le danger avait été remarquée par la plupart des gens qui l'approchaient. Ne disait-on pas déjà de lui qu'il ne brillait pas par le courage? Enclin à un mysticisme maladif, mélangé de fatalisme, superstitieux comme Louis XI, il commençait à se révéler tel qu'il se montrera plus tard, dominé par la crainte de périr victime de quelque bandit. On l'entendra dire alors :

<( Vous verrez que je périrai massacré et que je n'aurai pas même un prêtre pour m'assister à mon dernier moment. »

En juin 1892, étant en Angleterre, il fait part de ses appréhensions à lord SaUsbury, qui s'en fait l'écho auprès de plusieurs membres du corps diplomatique. Il est donc certain qu'elles le hantent, et c'est sans doute depuis le jour où il a constaté combien était redoutable et grosse de périls l'atmosphère de supplices et de sang dans laquelle l'a entraîné Stamboulof. Il est alors convaincu que le souci de sa sûreté lui commande de ne pas se séparer du politicien qui gouverne la Bulgarie. En le conservant, il s'assure un défen-

seur, car Stamboulof le défendra en se défendant lui-même, tandis que, s'il le renvoyait, il s'en ferait un ennemi irréconciliable, irrité d'être disgracié et brûlant du désir de se venger. Il continue donc à porter sa chaîne, à se soumettre à toutes les décisions qu'il plaît à Stamboulof de lui signifier et à se laisser docilement conduire à travers les innombrables difficultés que suscite dans tout le pays la politique dictatoriale.

Elles se multiplient, surgissent à l'improviste.

Un jour, c'est le Saint-Synode qui, réuni à Sofia» refuse de porter ses hommages au prince, qu'il accuse d'être hostile à la religion orthodoxe, acte de rébellion que Stamboulof punit en ordonnant l'arrestation des évêques et en les faisant reconduire dans leur diocèse. Un autre jour, c'est l'expulsion d'un journaliste français, ancien secrétaire de la chancellerie du prince Alexandre, devenu correspondant de l'agence Havas : accusé à tort d'être l'auteur d'un article malveillant pour Ferdinand, publié par un journal de Paris, il est conduit à la frontière, malgré les protestations du consul de France. Le souverain ayant exigé cette mesure, Stamboulof s'est empressé de lui donner satisfaction en une circonstance où il peut céder sans qu'il en coûte rien à son orgueil. Si difficiles que soient encore les relations du gouvernement bulgare avec la légation de France, l'événement les rend plus difficiles.

On lit à ce propos dans un rapport confidentiel :

« D'un caractère très vindicatif, Ferdinand poursuit de sa haine tous ceux, grands et petits, qui ne veulent pas faire acte de courtisan vis-à-vis de lui. Il a enjoint à Stamboulof d'expulser le publiciste qui ne le tient pas pour un homme de génie, et Stamboulof a obéi avec plus d'empressement qu'il n'en a manifesté en d'autres cas. » Mais il fait expier au prince cette concession en

e livrant aux commentaires désobligeants de la presse et en laissant dire que « l'incommensurable vanité de Ferdinand, ses allures prétentieuses et hautaines ont fait de lui un personnage ridicule. » A cette époque, le pouvoir du dictateur s'exerce sans retenue. Un de ses collaborateurs lui résistet-il, il est brisé. Tel est le cas du ministre de la Justice Tontchef qui, se trouvant en désaccord avec Stamboulof sur une question de compétence judiciaire, est obligé de se retirer. Comme il est difficile de lui trouver un successeur, le président du Conseil bombarde ministre un fabricant d'essence de roses, malgré les objections du prince qui conteste la spécialité.

Humilié par une nomination qu'il avait déconseillée, Ferdinand fait contre mauvaise fortune bon cœur. Le désaccord s'accentue entre le ministre et lui. Mais comme chacun d'eux a un journal à ses gages, ils laissent ces feuilles guerroyer. Des polémiques s'engagent. L'organe ministériel écrit :

« Lorsque les étalons ruent, il ne faut pas que les ânes se mettent au milieu, car ils pourraient

en souffrir. » Ferdinand prend l'offense pour lui ; il mande Stamboulof qui ne vient que sur un second appel et sa démission en poche. Il a compris que la patience du prince est à bout. Avec un imperturbable sang-froid, il laisse passer le flot des reproches qui lui sont adressés.

« Vos allures autoritaires, déclare le souverain, me rendent impossible l'exercice du pouvoir et intolérable le séjour de Sofia. J'en ai assez d'être tyrannisé.

— Je me retirerai si Votre Altesse le désire, réplique Stamboulof. »

Le prince n'ose le prendre au mot et le laisse s'éloigner, réservant sa décision. Mais, une heure après, le ministre d'Angleterre se présente au palais et fait entendre des conseils de patience et de sagesse. Stamboulof renversé, à qui le prince pourrat-il confier la direction des affaires de l'État?

Ferdinand se résigne de nouveau à courber la tête, et le même soir, il part pour Varna, laissant le champ libre au premier ministre. Peut-être est-ce à ce moment qu'en un entretien dont nous trouvons la trace dans nos documents sans pouvoir en préciser la date, il avoue à l'un de ses famiUers qu'il n'est pas sur un lit de roses. L'Europe s'obstine à ne pas le reconnaître, et, impuissant à se délivrer de la tutelle qui pèse sur lui, il est réduit à jouer un rôle de roi fainéant, sous peine d'être ramené dans la réalité des choses par son maire du palais.

On se tromperait toutefois en interprétant cette plainte comme une preuve de découragement, ou comme le signe avant-coureur d'une al dication que lui conseillerait son impopularité. Impopulaire, il l'est, et il ne l'ignore pas, et d'autres, moins tenaces que lui, jetteraient peut-être le manche après la cognée, lassés de l'inutilité de leur effort pour remonter le courant qui barre la route à leurs ambitions. Mais, même lorsque tant d'obstacles se dressent devant lui, même lorsque, à l'improviste, au moment de se rendre à un bal donné en son honneur au cercle militaire, il apprend que la fête a été contremandée par Stamboulof qui, redoutant une sédition des officiers de l'artillerie, désire qu'il ne sorte pas ce soir-là et le fait garder durant toute la nuit après avoir consigné dans leurs casernes les troupes de la garnison, même en des circonstances aussi critiques, il est convaincu que, dût-il un jour succomber victime d'un attentat révolutionnaire, il atteindra le but qu'il se proposait en acceptant la couronne de Bulgarie; qu'au moins pour un temps, il jouira de la joie d'avoir pris sa place parmi les souverains d'Europe et d'être reconnu par eux comme leur égal. Quel que soit le caractère alarmant des mauvais jours qu'il traverse, l'enjeu de la partie qu'il joue est assez attrayant pour l'emplir de confiance, lui donner un semblant de courage et dominer les terreurs dont il est parfois obsédé.

Il faut dire aussi que, vaniteux et efîéminé à

l'excès, les formes extérieures de la. royauté et les apparences du pouvoir, le luxe dont il s'est entouré, le cérémonial de cour qu'il a créé pour son usage et poussé jusqu'au raffinement sont un heureux contrepoids à ses inquiétudes, dont la gravité s'efface souvent sous l'excentricité de ses habitudes et la futilité de ses préoccupations. Son goût passionné pour les fleurs et pour les joyaux, pour les décorations et les brillants uniformes, ses démarches incessantes à Vienne pour se faire octroyer la Toison d'or, qu'il n'obtiendra qu'après avoir essuyé maints refus, les sébiles pleines de pierres précieuses qui s'espacent sur son bureau et dans lesquelles il aime, tout en causant, à tremper ses doigts chargés de bagues, sa manière de s'habiller, de parler, sa disposition naturelle à ne permettre à personne de lire dans sa pensée, autant de signes caractéristiques d'une nature en qui l'ambition est restée égoïste, personnelle, peu scrupuleuse, bien qu'effrénée dans ses manifestations. Tel que nous essayons de le décrire, tel il se montrera aux heures solennelles où il devra décider de son sort et de celui de son royaume.

On remarquera qu'au cours des événements que nous venons de résumer, il est à peine question de Ferdinand. « On dirait qu'il ne règne pas, observait un témoin, et qu'il s'est désintéressé des affaires de sa principauté, » Il ne s'en désintéressait pas, mais il jugeait bon de laisser le champ libre à Stamboulof , plus habile que lui pour écraser la clique révolutionnaire. En 1892, il part dès le mois de mai, non pour se distraire, mais pour intéresser à sa situation quelques-unes des grandes cours, celles de Londres et de Vienne notamment, et leur demander de l'aider à se marier en prenant l'initiative de la reconnaissance qui lui avait été refusée jusque là.

En Russie, ou s'inquiète de ce voyage et des démarches qu'il entreprend pour trouver une femme. Le bruit court que la cour impériale provoquera son renversement plutôt que de lui permettre de s'allier à une famille régnante.

En Angleterre, où il avait été reçu à Balmoral, non comme prince de Bulgarie, mais comme cousin de la reine Victoria, il est, au mois de juin.

le lion de la saison. Le lord-maire de Londres donne en son honneur un lunch auquel sont invités lord Salisbury, premier ministre, et les ambassadeurs. Ceux de France, de Russie et de Turquie n'acceptent pas l'invitation. Lord Salisbury reste à la campagne et ne se déplace que le lendemain pour venir recevoir le visiteur. Celui-ci confie au ministre anglais qu'il ne veut plus tarder à donner une reine à la Bulgarie. Mais il quitte Londres sans avoir trouvé ce qu'il cherche.

A Vienne, il n'est pas plus heureux. L'audience que lui accorde l'empereur est courte, banale, ne différant en rien de celles que François-Joseph réserve aux étrangers de distinction. C'est tout à fait par hasard que le comte Kalnocky se trouve au Ballplatz lorsque Ferdinand s'y présente.

« Nous avons failli ne pas nous rencontrer », racontera-t-il le soir.

L'entretien ne sort pas du domaine des lieux communs, et s'il est fait allusion à la question mariage, elle n'est pas résolue quand les deux interlocuteurs se séparent, bien que le nom de la jeune princesse Marie-Louise de Bourbon-Parme ait été prononcé, et qu'ils aient été d'accord pour reconnaître que le mariage du prince aurait pour résultat de consolider son gouvernement, en lui créant des protections nouvelles en Europe parmi les grandes cours.

C'était aussi l'opinion de Stamboulof. Docile à ses conseils, Ferdinand, au début de l'année sui-

vante, se rendait en Bavière avec l'espoir d'être admis à faire un choix dans la famille des Wittelbach où deux jeunes princesses attendaient un mari : Sophie, fille du duc Théodore, et Clara, sœur des princes Ferdinand et Alphonse. Mais les princesses sont aujourd'hui plus indépendantes qu'autrefois et ne se laissent plus sacrifier à la raison d'État. Le prince de Bulgarie ne fut pas agréé, on lui fit entendre qu'il n'était qu'un roitelet, dont le trône était encore trop fragile pour inspirer confiance. Il n'insista pas et reprit le chemin de sa capitale.

Au moment où il quittait Munich, le bruit se répandit que c'était sur un ordre venu de Berlin par lequel on lui signifiait qu'on ne lui permettrait pas d'épouser une princesse allemande. L'exactitude de cette information n'a pu être établie. Si elle l'était, on y pourrait voir la preuve qu'à Berlin, on avait eu à cœur de ne pas froisser la Russie en facilitant l'entrée de Ferdinand dans une famille régnante.

Il est certain que l'intransigeance de la Russie à son égard s'accusait de plus en plus. Au mois de mars 1893, Stamboulof s'étant rendu à Vienne fut reçu par l'empereur François-Joseph. Les journaux russes s'en montrèrent très irrités et se livrèrent contre l'Autriche à de violentes attaques. Le ministre impérial de Giers ne fut pas moins* indigné bien que, durant un séjour qu'il venait de faire dans la capitale autrichienne, le souverain

fût allé le voir. Rentré à Saint-Pétersbourg, il disait :

« On a voulu me faire croire que c'est pour calmer l'exaltation trop grande du ministre bulgare que l'empereur l'a reçu comme si cette faveur publique ne devait pas augmenter l'ambition et l'outrecuidance de ce personnage dont les mains sont encore teintes du sang des exécutions qu'il a ordonnées. Mais cette explication et le témoignage de sympathie que m'a donné l'empereur en me venant voir ne changent rien au manque d'égards dont l'empereur s'est rendu coupable envers nous en accordant une audience à Stamboulof. »

On sait que, le 20 avril 1893, Ferdinand épousait à la villa Pianore, résidence de la famille de Bourbon-Parme, dans la province de Lucques, la femme qu'il s'était choisie. Cette princesse, morte prématurément après six années d'union, au cours desquelles le foyer conjugal fut embelli par quatre berceaux, n'a fait que traverser l'histoire de la Bulgarie. Mais elle y a tracé un sillon lumineux qui reste encore tout embaumé du parfum de sa grâce et de son charme. Elle a trop peu vécu pour être mêlée à ceux des événements du règne de son mari où il a donné toute sa mesure et trompé les espérances de ses thuriféraires, qui s'étaient trop pressés de voir en lui un être de sagesse, de droiture et de loyauté. Nous parlerons plus loin de sa mort.

Une fois marié, et surtout lorsqu'il peut annon-

cer la grossesse de sa femme, Ferdinand de Cobourg semble se transformer ; il relève la tête et devient moins docile envers Stamboulof, comme si la popularité qu'il cherche à conquérir, la certitude de conserver sa couronne le rendaient plus fort et plus énergique pour briser sa chaîne. En 1894, après la naissance <1'2 son premier enfant, la partie qui se joue entre lui et le dictateur rappelle ce qui s'était passé à Berlin quatre ans avant, c'est-àdire la chute retentissante de Bismarck par la volonté de Guillaume IL Ferdinand I^^ veut, comme le jeune empereur, se délivrer de la mainmise qui pèse sur lui. Jusque là, il n'a pas trouvé l'occasion de suivre l'exemple qui lui est venu de Berlin, ou n'a pas pu en profiter. Maintenant, quand elle se présentera, il la saisira.

Au printemps de 1894, étant venu à Vienne où la princesse s'était installée et recevait des soins médicaux, il va voir le comte Kalnoky, ministre des Affaires étrangères, et lui fait part de son intention de congédier Stamboulof. Pris au dépourvu par cette confidence inattendue, Kalnoky se récrie, objecte la difficulté de remplacer le chef du ministère bulgare par un homme d'État d'égale valeur.

(( Sa présence aux affaires, dit-il, est considérée partout comme la garantie de la stabilité de l'ordre de choses existant en Bulgarie. Sa disparition aura pour résultat d'émouvoir l'opinion en Europe.

— Elle se rassurera lorsqu'elle aura constaté qu'il ne m'était pas indispensable, répond Ferdinand. En tout cas, il s'est rendu insupportable à moi et au pays par son arrogance, sa dureté, son manque de ménagements ; je suis décidé à me séparer de lui.

— Du moins, ménagez-le, conseille le ministre autrichien, ne brusquez pas les choses, ne vous brouillez pas avec lui. ;>

Ferdinand promet de suivre ces conseils et comprenant que sa résolution ne lui créera pas de difficultés avec l'Autriche, il rentre à Sofia décidé à mettre, sans tarder, son projet à exécution. C'est le 28 mai qu'il agit.

Quelques jours avant, un conflit avait éclaté entre le président du Conseil et le colonel Savof, ministre de la Guerre, celui-ci s'étant refusé à des mesures qui auraient eu pour efïet de le déposséder, au profit de Stamboulof, d'une partie de son autorité de chef suprême de l'armée. Non seulement il n'avait pas obéi, mais il déclarait bientôt que si le président du Conseil restait à son poste, lui-même démissionnerait, en entraînant à sa suite soixante officiers qui ne voulaient obéir . qu'à lui.

Le prince Ferdinand commença par désavouer Savof en exigeant son départ et en le remplaçant par l'aide de camp Pétrof, grand favori du palais, ce qui eût été une victoire pour Stamboulof, si le nouveau ministre n'avait été connu comme étant

un de ses ennemis et ne s'était empressé, dès son arrivée au pouvoir, de déclarer bonnes et valables les dispositions prises par son prédécesseur.

Stamboulof s'étant plaint en séance du Conseil, Pétrof répliqua qu'il n'avait agi que sur les instructions écrites du prince. Après s'être assuré que telle était la vérité, comprenant que son remplacement était décidé, le ministre envoya sa démission, tandis que ses amis, pour obliger le prince à la refuser, s'efforçaient de provoquer des soulèvements dans la rue. Mais la rue restait calme, la tranquillité publique ne fut pas plus troublée à Sofia qu'elle ne l'avait été à Berlin lors de la chute de Bismarck. Peut-être pensait-on que la dictature de Stamboulof, très utile pour fonder et constituer le nouveau régime, avait fait son temps et que maintenant elle n'était plus nécessaire. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que, durant quelques jours il y eut des doutes sur la réalité de la démission. Mais la formation d'un nouveau ministère sous la présidence de Stoïlof vint bientôt prouver que cette démission était définitive et rassurer l'opinion. Le nouveau président du Conseil inspirait confiance. Il ne s'était pas compromis dans les luttes antérieures des partis ; il se disait assuré de maintenir l'ordre, il promettait une administration équitable et se faisait applaudir en déclarant dans ses entretiens « qu'il fallait en finir avec le règne de la gendarmerie et de la prison. »

En ces circonstances, la conduite de Ferdinand avait été correcte et légale. Mais il se donna des torts en manœuvrant pour faire croire que Stamboulof était tombé sous l'animadversion publique. N'y avait-il pas quelque ingratitude de sa part à lui imputer à grief le régime de compression qu'il avait pratiqué? N'est-ce pas pour garantir la vie du prince qu'il y avait recouru, et le prince n'avaitil pas tout approuvé et donné son adhésion à tous les actes de son ministre?

Peut-être aussi aurait-il dû se rappeler ce qu'était la Bulgarie lorsque celui-ci avait pris le pouvoir. Tout alors était à créer, à fonder, à organiser. Routes vicinales, ponts, voies stratégiques, canalisation, voies ferrées, reboisement, lycées, écoles, casernes, hôpitaux, manquaient encore au pays, ou n'y existaient qu'à l'état rudimentaire. Maintenant ces créations se développaient, sans augmentation exagérée des impôts et sans qu'on eût abusé des emprunts. Les services rendus par Stamboulof à son pays étaient donc incontestables et méritaient quelque reconnaissance. Mais il est douteux qu'il y eût compté. En tout cas, elle allait lui faire défaut.

Le lendemain du jour où il a quitté le pouvoir, il ne serait plus rien, si l'on ne supposait que, rejeté dans l'opposition, il deviendra promptement redoutable. Quelques mois après sa chute, on le retrouve debout, ayant derrière lui un parti qui s'est constitué sous sa direction et menaçant

les forces gouvernementales coalisées pour l'empêcher de ressaisir son ancienne influence. A la date du 8 janvier 1895, il est dit dans un rapport diplomatique :

« Dans ce pays, où le sens moral, la générosité, la loyauté ne sont encore qu'à l'état embryonnaire, les partis, même ceux qui se drapent dans les plus beaux sentiments, n'ont qu'une préoccupation dès qu'ils détiennent le pouvoir : supprimer leurs adversaires. Tel est l'état vis-à-vis de Stamboulof . Mais l'audace manque ; il fait encore peur. »

Il faisait peur en effet et, dans le camp de ses ennemis, c'est par des procédés perfides qu'on s'efforçait de le perdre. A la même date, une plainte était déposée contre lui. Sur la foi d'un prétendu témoin, on l'accusait d'avoir été le complice des assassins de son ami Beltchev. L'accusation était calomnieuse autant qu'invraisemblable ; mais elle fut prise au sérieux par un juge d'instruction militaire. Il délivra contre l'ancien ministre un mandat d'arrêt qui eût été exécuté, si le colonel commandant la place n'eût refusé d'obéir sans un ordre écrit du chef de l'armée. Les agents d'Angleterre et d'Autriche ayant été avertis coururent chez le ministre de la Guerre et, sur leurs observations, le mandat fut annulé. Néanmoins, qu'un tel incident eût pu se produire était un fait singulièrement significatif et symptomatique. Amis et ennemis de Stamboulof furent

convaincus qu'à moins de disparaître, il ne resterait pas longtemps en liberté. A six mois de là, il était assassiné, et l'histoire de la longue période durant laquelle Ferdinand de Cobourg allait gouverner seul s'assombrissait, dès ses débuts, d'une page de sang.

Cependant, le ministère constitué après la chute du dictateur commençait à rallier autour du gouvernement les forces conservatrices de la nation en même temps que se dessinait, déplus en plus actif et contagieux, un désir de réconciliation avec la Russie. Les partisans de ce retour à la politique sacrifiée par le ministre déchu saluaient dans Stoïlof l'homme le plus capable de ramener à la principauté les sympathies et l'appui du tsar libérateur, que souhaitaient maintenant les patriotes, voire la plupart de ceux qui naguère avaient soutenu Stamboulof lorsqu'il recherchait l'amitié de l'Autriche pour ne pas laisser son pays retomber sous le joug moscovite. Le rétablissement des bons rapports avec Saint-Pétersbourg leur semblait nécessaire pour obtenir de l'Europe qu'elle reconnût le gouvernement bulgare et pour délivrer la Bulgarie de l'influence custro-hongroise dont, au même moment, des négociations engagées entre Vienne et Sofia, à propos d'un traité de commerce, mettaient en lumière le caractère égoïste et peu bienveillant.

D'autre part, des hommes proscrits par le dictateur en raison de leurs sentiments russo-

philes s'étaient hâtés de demander l'autorisation de rentrer dans leur patrie. Parmi eux se trouvait Zanko qu'on avait vu, sous le règne d'Alexandre de Battemberg, mêlé à toutes les entreprises révolutionnaires et travailler au renversement des ministères dont il ne faisait pas partie. Réfugié à Saint-Pétersbourg, ce dangereux agitateur en sollicitant sa grâce s'engageait à se rallier au gouvernement, à ne pas faire d'opposition au cabinet Stoïlof ; il déclarait en outre que, comme tous ses compatriotes, « il voulait la Bulgarie aux Bulgares ». Le prince et son ministre reconnurent que devant de tels engagements, il n'y avait plus lieu de lui tenir rigueur et il fut fait droit à sa requête. A peine de retour, il demanda au prince de le recevoir, il voulait lui exprimer sa reconnaissance, affirmait-il, et rien de plus. Cette première audience fut brève et se borna à des compliments. Mais dans la' seconde, que Zankof dut à ses instances, il devint agressif. Il accusa Stoïlof d'avoir, au cours des dernières opérations électorales, violé la Constitution par la manière dont il les avait conduites et favorisé la prépondérance autrichienne. Il fallait constituer un autre ministère, assurer par la conversion de l'héritier de la couronne à la religion orthodoxe la réconciliation avec la Russie. A ces conditions, elle oublierait le passé et reconnaîtrait le jeune souverain :

« Êtes -vous chargé de me le déclarer?

demanda froidement Ferdinand qui avait écouté Zankof sans l'interrompre.

— Non, sans doute, répondit celui-ci déconcerté par cette question. Mais, j'ai exprimé le sentiment du peuple russe et dans une audience ultérieure je le prouverai à Votre Altesse.

— Il n'est pas besoin d'une audience ultérieure; déclara Ferdinand, le sujet est épuisé. »

Et il congédia le visiteur. En se retirant, celui-ci lui annonça son prochain départ pour Saint- Pétersbourg et s'obstina à exprimer l'espoir d'être reçu encore une fois. Cet espoir ne se réalisa pas. Zankof dut se contenter de faire ses adieux à la princesse Clémentine, mère du prince ; c'est sans doute par elle qu'il sut que Ferdinand et son gouvernement souhaitaient de se réconcilier avec la Russie « mais ne sacrifieraient pas leur dignité à l'accomplissement de ce désir ».

On ne saurait les blâmer de cette déclaration et si dans la bouche de Ferdinand et de ceux qui parlaient en son nom, on n'en trouvait que d'analogues, nous n'aurions que des éloges à lui décerner. Mais, dès ce moment, il semble prendre plaisir à atténuer l'effet de son attitude irréprochable jusque là. Stamboulof renversé, il oubUe qu'il a été d'accord avec lui lorsque la politique bulgare s'inspirait de la volonté de gouverner la principauté dans un sens sympathique à l'Autriche et hostile à la Russie. Convaincu qu'il ne sauvera sa couronne que s'il reconquiert l'appui du tsar

Nkolas, il se plaît à répandre, contrairement à la vérité, que Stamboulof est seul responsable de la brouille survenue entre Sofia et Saint-Pétersbourg. Mais personne ne croit à cette affirmation mensongère et si, par ce langage, il offense l'Autriche, il ne gagne rien du côté de la Russie.

Le prince Lobanoff , qui était alors ambassadeur impérial à Vienne, ne dissimulait ni son incrédulité ni son antipathie pour Ferdinand.

« Il ne veut pas accepter l'idée d'une réélection par le grand Sobranié, disait-il à un de ses collègues du corps diplomatique; il a raison, car une réélection ne nous le rendrait pas plus sympathique. Quoiqu'il fasse, il est et restera à nos yeux, ainsi qu'aux yeux des populations bulgares, le représentant de l'Autriche. C'est un cathofique perdu au milieu d'une nation orthodoxe, dont il n'aura jamais les sentiments. Sa femme est cathofique et il a fait baptiser son fils; il ne garde même pas une neutralité refigieuse qui serait d'habile politique, car sous l'influence de la princesse Clémentine, sa mère, il fonde des établissements cathofiques, des écoles congréganistes ; il fait de la propagande refigieuse. Il y dépense sa fortune. Mais combien de temps cela durera -t-il? »

— Moins de temps que vous ne pensez, monsieur l'ambassadeur, aurait pu répondre le prince bulgare s'il eût laissé lire dans son cœur.

Il se disposait en effet à donner à la Russie

toutes les satisfactions qu'elle exigerait pour lui rendre ses bonnes grâces et ce qui n'est pas moins piquant, c'est que Lobanofï devait être le premier à en recevoir l'assurance et devenir le négociateur de cette réconciliation.

La crise intérieure dont depuis seize ans souffrait le pays, loin d'avoir été dénouée par la chute du dictateur, s'était envenimée du déchaînement des passions haineuses suscitées par l'événement entre les factions aux prises. Un parti stambouloviste s'était formé qui prétendait ramener son chef au pouvoir et battait en brèche le ministre Stoïlof . Derrière le ministère, c'est le prince lui-même que Stamboulo. visait. De jour en jour, plus souvent calomnieuses que fondées, les attaques se multipliaient et affectaient une violence tragique.

A la faveur de ces polémiques passionnées et des embarras qu'elle créait au prince Ferdinand, on discutait dans le public et même dans la presse l'éventualité de son abdication. Elle apparaissait comme si probable que le représentant du gouvernement austro-hongrois- à Sofia, le baron de Burian, avait fait demander à l'empereur François-Joseph quelle situation le Cabinet de Vienne voudrait garantir au prince de Bulgarie si les circonstances le contraignaient à se retirer.

Le 13 juillet, la Svoboda, organe de Stamboulof,

s'exprimait en termes quasi féroces contre le gouvernement ; le lendemain, le Mir, organe du prince et du parti au pouvoir, ré^ liquait en ces termes : « Si la race bulgare avait du sang dans les veines, elle attaquerait les habitations de ces traîtres à la patrie et les ensevelirait sous leurs décombres. »

Dans la soirée du 15, vers huit heures, Stamboulof sortait de son cercle, « l'Union Club », où il avait l'habitude de passer quelques instants tous les jours avant de rentrer chez lui. Sa voiture l'attendait à la porte. Il y monta, suivi de Dmitri Petkof, son coreligionnaire politique et son partisan dévoué. L'équipage n'était en chemin que depuis quelques minutes lorsque, à l'improviste, trois individus surgirent devant lui, au tournant d'une rue qui se trouvait déserte en ce moment. Deux d'entre eux se jetèrent à la tête des chevaux pour les contenir, ce qui fut d'autant plus facile que le cocher, prenant peur, s'élançait de son siège et s'enfuyait. L'autre agresseur ouvrait la portière du côté où était assis Stamboulof et, debout sur le marchepied, il le frappa à coups de yatagan, lui tailladant le visage et les bras.

Resté manchot à la suite d'une blessure reçue pendant la guerre contre la Serbie, Dmitri Petkof était hors d'état de défendre son ami. Il se jeta hors de la voiture pour appeler du secours ; mais, trompé par son élan, il roula sur le sol et y resta inanimé pendant quelques instants.

Tout d'abord, personne n'était accouru aux cris poussés par Stamboulof, pas même un épicier devant la boutique duquel le crime s'accomplissait. Quant à la police, toujours assez nombreuse aux abords du cercle, elle brillait par son absence. Ce furent des passants qui donnèrent l'éveil ; ils s'arrêtèrent et, ayant reconnu Stamboulof ils conduisirent la voiture à son domicile, sans qu'aucun d'eux songeât à s'enquérir des assassins qui, du reste, avaient disparu.

Le corps de la victime n'était plus qu'une plaie. Le yatagan avait labouré le visage, d'où le sang coulait par vingt blessures ; les manches de la redingote avaient préservé les bras ; mais les mains, hachées de coups, ne tenaient plus aux poignets que par quelques lambeaux de peau. Les chirurgiens appelés au chevet du blessé durent procéder immédiatement à l'amputation, bien qu'ils le considérassent comme perdu. Néanmoins, malgré le délire qui s'était emparé de lui, il conservait encore quelque lucidité. Cherchant à consoler sa femme qui se lamentait à son chevet, il lui disait :

« C'est Ferdinand qui est coupable de ma mort. Ne l'oublie jamais et venge-moi. »

Il persista dans cette accusation jusqu'à ce qu'il eût perdu connaissance. Il croyait aussi avoir reconnu l'assassin et désignait comme tel un individu de basse condition, nommé Tufeckief, anarchiste avéré, compromis antérieurement dans les

agitations révolutionnaires*. Il ne survécut que quarante-huit heures à ses horribles blessures.^ Ses obsèques furent tumultueuses ; jusqu'au cimetière, elles eurent la physionomie d'une émeute. Entre les ennemis du défunt et ses partisans, il y eut des scènes de pugilat qui exigèrent l'intervention de la force armée. Le peuple semblait convaincu que l'assassin avait été soudoyé par la police.

C'était aussi l'opinion de la veuve; elle n'oubliait pas les confidences suprêmes de son mari et ne se faisait pas faute de les répéter, comme si elle eût souhaité que Ferdinand ne les ignorât pas. De Carlsbad où il se trouvait alors, il avait envoyé un télégramme de condoléances et donné l'ordre à sa cour de déposer une couronne sur le cercueil. Ces témoignages de regrets furent repoussés avec horreur. On a raconté que, saisissant par le bras l'aide de camp qui les apportait et lui montrant un bocal d'alcool dans lequel elle conservait les mains du mort, la veuve l'apostropha avec véhémence :

« Voilà les mains du grand patriote que ton maître a fait assassiner; tu pourras lui dire que tu les as vues. »

1. Il a péri plus tard sous le poignard d'un vengeur, sans que sa participation au meurtre de Stamboulof ait pu être aussi positivement établie que semblent justifiés les soupçons dont il était l'objet. Ajoutons, comme épilogue à cette histoire de brigands, que Dmitri Petlcof, dix ans plus tard, subit le même sort et fut assassiné comme l'avait été son ami.

A la suite de ces événements, d'amers ressentiments restèrent au fond des cœurs. Ils contribuèrent, durant quelque temps encore, à rendre de plus en plus fragile la situation du prince Ferdinand. Mais déjà il songeait aux moyens de sauver sa couronne en se conformant à l'article 38 de la Constitution de Tirnovo qui stipulait qu'à l'exception du premier prince régnant, tous les princes de Bulgarie devaient appartenir à la religion orthodoxe.

Au mois de mars 1893, à la veille de son mariage, Ferdinand s'était efforcé de se dérober à cette obligation en tentant, d'accord avec ses ministres qui tenaient à faciliter son union avec la princesse de Bourbon-Parme, de faire modifier cet article par la grande Assemblée nationale, ce qui était une atteinte à la foi religieuse des Bulgares et par voie de conséquence une violation du traité de Berlin.

Fidèle au principe de la non-immixtion dans les affaires de la Bulgarie, le Cabinet russe avait renoncé à intervenir et s'était contenté de protester par une note publiée dans le Messager officiel contre une mesure qui ébranlerait la religion dominante dans la principauté ; il en appelait aux croyances des populations pour conjurer le danger qui menaçait leur culte. « Le gouvernement impérial ne laissera pas les puissances occidentales sanctionner cette violation, écrivaient ses publicistcs. Décidé à observer le traité tant qu'elles

l'observeront, il le dénoncera s'il est violé, reprendra sa liberté d'action, et ne reconnaîtra plus les clauses qui lui sont défavorables, notamment en ce qui touche la Bosnie-Herzégovine. »

L'exarque Joseph de Bulgarie avait fait écho à cette protestation dont l'effet avait été considérable. Mais, deux ans plus tard, ces incidents étaient oubliés et pour hâter se réconciliation avec la Russie, Ferdinand se résignait à obéir à la loi de l'État.

Son premier-né, Boris, venait d'atteindre sa seconde année et quoiqu'il eût été élevé jusque là dans la religion catholique, l'heure était venue où son père devait remplir, en lui faisant embrasser la religion orthodoxe, le devoir auquel il était tenu envers l'État, et c'est à cette solution qu'il se résigne. Qu'au moment de vouer son fils au schisme, il ait été en proie à des scrupules de conscience, cela n'est pas douteux, et quand il les exprimera, on ne peut mettre en doute sa sincérité. Mais ils seront étouffés par la raison poUtique, par la perception très nette de la nécessité pour lui de choisir entre la conversion de son fils et la couronne princière, enfin par l'ambition de fonder une dynastie bulgare. Il hésitera ou feindra d'hésiter pour gagner du temps ; il lui faut conquérir à ses idées sa femme et sa mère. Cette dernière se résignera, elle exprimera des regrets, mais ajoutant qu'il y a des choses qu'il faut savoir accepter quand on ne peut les empêcher.

La princesse Marie-Louise ne se fait pas plus d'illusions sur l'avenir réservé à son fils. Elle dit à une de ses dames d'honneur, parlant de celui qu'elle porte dans soPx sein :

« Celui-là, du moins, n'aura rien à faire avec la Constitution. »

Le 20 août, à Roustchouk, d'où elle va rejoindre son mari à Eksenograd, près de Varna, elle est circonvenue par les ministres qui viennent la supplier de ne pas créer de difficultés et la convaincre que la conversion de son fils est le seul moyen de déjouer la coalition des partis.

Le refus des deux princesses de suivre Ferdinand jusqu'au schisme l'eût-il arrêté? On ne sait, mais il ne s'est pas produit. L'œuvre de réconciliation sera donc assurée. Il ne semble pas que rien puisse l'entraver. Ni les uns ni les autres n'ont intérêt à laisser s'échapper une occasion qui ne se représentera plus.

Il est juste de reconnaître qu'en ce moment tout conspirait pour tracer à Ferdinand la route en laquelle nous le voyons s'engager. Les désordres sanglants de Constantinople, les massacres d'Arménie, les atrocités commises par les Turcs en Asie-Mineure, tous ces incidents odieux qui se déroulaient en présence d'autorités impuissantes ou complices, semblaient annoncer le réveil de la question d'Orient. On s'agitait à Athènes, à Bucarest, à Belgrade, on s'insurgeait en Crète, on recrutait en Bulgarie des adhérents aux

comités qui avaient entrepris d'arracher la Macédoine au joug ottoman. Les pires calamités étaient à prévoir et même l'intervention ultérieure des protecteurs des diverses nationalités balkaniques.

« Le seul moyen de conjurer de si grands périls, disait un ambassadeur, représentant de la Russie auprès du sultan, c'est votre réconciliation avec la Bulgarie. Ferdinand et son gouvernement sont encore étrangers à des préparatifs qu'ils n'ignorent pas, mais qu'ils n'encouragent pas. S'ils donnent au peuple bulgare la satisfaction qu'il souhaite, ils acquerront assez d'autorité et de prestige pour faire accepter les mesures nécessaires au rétablissement de l'ordre, sinon ils seront obligés de marcher à la remorque du mouvement national et de se lancer dans une aventure menaçante pour la paix européenne. »

Le général Von der Goltz Pacha, chef de la mission militaire allemande en Turquie, tenait un langage analogue :

« Ou bien la Bulgarie se réconcihera avec la Russie et toutes les ambitions lui. seront permises, ou bien Ferdinand devra faire oublier à son peuple par des succès miUtaires l'insuccès si blessant de ses avances à Saiut-Pétersbourg. »

Nelidow répondait à ces incitations en laissant entendre « que les négociations étaient en bonne voie ». C'était vrai. Une députation présidée par Stoïlof, envoyée à Saint-Pétersbourg pour

déposer une couronne sur la tombe d'Alexandre III, y avait reçu l'accueil le plus bienveillant.

« L'Empereur a fait excellent accueil à notre députation, écrivait Stoïlof, et a émis l'espoir que, dans un court délai, les anciennes relations seraient rétablies entre la Russie et la Bulgarie. Dans une première audience, le prince Lobanolî a indiqué; non pas comme condition, mais comme conseil amical, que le prince Ferdinand devait spontanément prendre l'intiative de ramener son fils Boris dans le giron de l'Église orthodoxe et qu'en le faisant, il donnerait une preuve irrécusable de la nouvelle direction politique et de son attachement personnel pour la Russie et pour la famille impériale. A l'audience de congé, Lobanofî a ajouté qu'aussitôt le prince héritier rentré dans l'orthodoxie, les relations diplomatiques seraient reprises. »

L'empereur n'avait pas posé d'autres conditions. On ne saurait donc s'étonner que, rapportant de son voyage de si belles promesses, Stoïlof ait insisté auprès du prince pour obtenir qu'il cédât au désir de la cour impériale qui était aussi celui de son peuple. Mais il se heurte à la résistance de Ferdinand résolu à ne céder que lorsqu'il aura la main forcée. Le ministre bulgare se retourne alors vers la France ; il va trouver l'agent consulaire qui la représente à Sofia et le prie d'obtenir du gouvernement français qu'il fasse une démarche à Rome pour que le Saint-Père ne s'oppose pas à

l'entrée du jeune prince Boris dans la religion orthodoxe. L'étrangeté de cette requête est telle que le représentant de la France n'ose s'en faire l'organe à Paris, mais il la transmet à Paul Cambon, notre ambassadeur à Constantinople de qui il relève. Celui-ci prévoit que son gouvernement refusera de faire une démarche vouée à un échec certain et pour laquelle il est d'ailleurs si peu qualifié et les choses se passent en effet comme il l'a prévu. Il ne reste à Stoïlof d'autre ressource que de déclarer à son souverain que le ministère se retirera si satisfaction ne lui est pas donnée.

Cette fois, l'hésitation n'était plus possible, tt le 6 novembre, à l'ouverture du Sobranié, Ferdinand prenait l'engagement qui lui était demandé. Un message annonce sa décision à son Parlement. Après avoir reconnu que la Bulgarie devait sa renaissance et sa liberté à sa fidélité à la foi des ancêtres, il se déclare prêt à réaliser ce que le pays attend de lui, c'est-à-dire à faire abjurer son fils. Mais il avoue que ce sera au prix d'un sacrifice douloureux. Néanmoins, si cruel qu'il soit, si poignant que soit le combat qui se livre dans sa conscience de catholique, il n'hésiti pas à répondre par un engagement formel au « témoignage d'amour et de dévouement à sa personne et à sa dynastie » que lui ont donné les députés en apportant aux pieds du trône les désirs de la nation. Cet engagement, il l'accentue en promettant qu'il le mettra à exécution « aussitôt qu'il

aura réussi à aplanir les difficultés extraordinaires qui se dressent devant lui ». Maintenant il ne pourra plus se dérober.

En Russie, sa décision donna lieu aux appréciations les plus contradictoires dont quelques fragments de lettres donneront une idée. On lit dans l'une :

« La conversion du prince Boris est une brillante réparation des douleurs que le peuple bulgare a naguère causées à la Russie, à l'instigation des pires adversaires de celle-ci, et c'est en outre une brillante victoire pour le monde slave et l'orthodoxie. »

Un autre correspondant écrit :

« Quant à la personnalité du prince Ferdinand, je ne crois pas que la conversion de son fds la fasse gagner en prestige, ni qu'elle lui concilie la bienveillance de la Russie. Je crois même que les sentiments du monde officiel de ce pays continueront, comme par le passé, à lui être défavorables. »

Enfin on lit dans un journal luthérien :

« On est choqué à Pétersbourg de l'intrigue de mauvais goût menée autour de la conversion du prince Boris ; on ne veut accorder son entrée dans l'Église orthodoxe que si la Russie donne l'assurance que la dynastie de Cobourg restera sur le trône de Bulgarie. Cette assurance ne peut être donnée. La conversion sans conditions serait le moins que pourrait faire cette dynastie pour

témoigner de l'accord sincère de ses sentiments avec ceux de la nation bulgare. Mais la Russie n'a pas actuellement de raisons pour hâter le cours des événements en Bulgarie et toutes les nouvelles que l'on lancera pour la faire sortir de sa réserve seront en pure perte. »

Ces quelques lignes permettent de supposer que les négociations auxquelles donna lieu entre Saint-Pérersbourg et Sofia la conversion du prince Boris n'allèrent pas sans complications, ce qui, d'ailleurs, ne changea rien aux résolutions du prince de Bulgarie et au triomphe du gouvernement russe.

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