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APRÈS L'ABJURATION DE BORIS

Pressé de sauver sa dynastie qui venait de courir tant de dangers, mais ayant lieu de craindre que l'acte qu'il préparait le brouillât avec la Papauté, Ferdinand conçoit alors l'espoir de conjurer cette rupture en allant solliciter l'adhésion de Léon XIII. On croit rêver quand on le voit se mettre en route pour Rome et supposer que le pape autorisera l'abjuration de Boris. Il fait partir devant lui un dignitaire de sa cour qui annoncera à l'illustre pontife la visite princière, dont l'objet d'ailleurs n'a été confié à personne. Le lendemain, il part à son tour, avec un petit nombre d'intimes et en très modeste équipage, comme s'il tenait à pas attirer l'attention en chemin. Le 26 janvier, il est introduit devant le pape et lui demande « l'absolution du péché qu'il est résolu à commettre ».

« L'entrevue fut des plus orageuses. Léon XIII adressa au prince bulgare les plus vifs reproches sur sa conduite et les projets qu'il avait en vue concernant son fils, projets qu'il qualifia de « scan-

daleuse offense » faite par un prince catholique à la chrétienté. Il lui rappela la parole d'honneur, donnée lors de son mariage avec la fille aînée du duc de Parme, que les enfants qui en seraient issus n'auraient jamais d'autre religion que la catholique, promesse solennellement réitérée quelques mois après vis-à-vis de l'empereur François- Joseph. Il menaça Ferdinand des pénalités de l'Éghse, de l'excommunication. Le prince essaya de plaider les circonstances atténuantes, la force des choses, l'intérêt de sa dynastie. Léon XIII ne voulut rien entendre, le ton de la conversation s'exacerba et le pape, de sa voix un peu stridente, lui cria à plusieurs reprises : « Abdiquez, Monseigneur, abdiquez *. «

Il quitta Rome le même jour, surpris du refus qu'il venait d'essuyer, exaspéré de n'avoir pas été compris, mais résolu à passer outre. En traversant la Hongrie pour rentrer dans sa capitale, il expédie quatre télégrammes, l'un à l'exarque de l'Éghse bulgare pour le charger de l'éducation religieuse de son fils, l'autre au tsar Nicolas pour lui demander d'être parrain, le troisième à son premier ministre pour lui apprendre sa décision, et le quatrième à sa femme la princesse Marie-Louise. D'après le récit d'où nous tirons ce3 détaih:, elle partit aussitôt de Sofia, « atteinte dans ses senti-

1. Récit de la Revue hebdomadaire, en date du 22 juillet 1916, rédigé par un ancien secrétaire particulier du prince.

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nients les plus fervents » et se réfugia aux environs de Nice pour y pleurer en liberté.

Enfin, le 8 février, Ferdinand annonçait officiellement aux membres du Sobranié qu'il avait exaucé les vœux de son peuple. Le 14, le prince Boris recevait le baptême, en présence du général Kutusof et du diplomate Tcharikof, envoyés extraordinaires du tsar, « qui apportaient en son nom une ampoule du saint chrême du Kremlin de Moscou ».

Au cours de cette solennité, Ferdinand prit la parole. On l'entendit déclarer qu'il considérait le parrainage auquel l'empereur Nicolas avait bien voulu consentir comme créant entre la cour de Russie, sa dynastie et la principauté « des liens sacrés et indissolubles ». Il exprima les mêmes sentiments envers la France « à laquelle il se rattachait par le sang de sa mère, son éducation et ses tendances ». Des acclamations répondirent à ces déclarations d'amour, qu'il devait oublier à quelques années de là.

Sa couronne était sauvée, mais Léon XIII, qui ne voulut jamais lui pardonner, avait rendu contre lui une sentence d'excommunication dont il ne fut pas moins affligé que du refus qui lui avait été opposé.

Son ressentiment contre le pape affecta longtemps une vivacité qui n'avait d'égale que la douleur qu'il exprimait lorsqu'il se plaignait d'avoir été rejeté du sein de l'Église cathoUque. A plu-

sieurs reprises, il s'efforça, sans pouvoir y parvenir, de se faire relever de la sentence qui pesait sur lui. Les familiers du palais de Sofia ont gardé le souvenir de ses confidences sur ce point et celui d'une petite chapelle, ménagée dans le palais, où il assistait à la messe catholique en y faisant assister le prince Boris. Lorsque, il y a peu d'années, celui-ci devint majeur, son père en profita pour plaider devant le Saint-Siège que sa responsabilité dans l'abjuration étant atténuée par ce fait que l'hérit'er de la couronne bulgare restait dans la rehgion orthodoxe par sa propre volonté, le père méritait dès lors d'être absous. Le pape Benoît XV, accueillit cette requête et se prêta à cette interprétation. La sentence d'excommunication fut annulée, à la grande joie du pénitent.

La nouvelle lui en fut donnée par un télégramme daté de Vienne, et, bien qu'il parût blessé qu'on ne la lui eût pas envoyée par un légat, il a rendu témoin tout son peuple de la satisfaction que lui causait la faveur dont il était l'objet. Une messe d'actions de grâces fut célébrée dans la cathédrale de Philippopoli, et il y communia. L'événement eut encore pour conséquence de le réconcilier avec la famille de Bourbon-Parme, qui lui tenait rigueur depuis vingt ans. Malheureusement, la reine Marie-Louise n'était plus là pour se réjouir de cette réconcihation de ses parents avec son époux ^•

1. Elle était morte en couches, le 31 janvier 1899, à l'âge de vingt-jieuf ans, cinq jours après la naissance de la prin-

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II n'appartient pas à l'historien de sonder les consciences ni de suspecter la sincérité des sentiments religieux des personnages que les événements mettent sur son chemin. Mais on ne peut s'empêcher d'être frappé de ce que présente de louche et de suspect, en ces circonstances, la conduite de Ferdinand. En la rapprochant de celle qu'il a tenue à d'autres époques, on est conduit à constater que les engagements les plus solennels, les serments les plus sacrés, la parole donnée, ne

cesse Nadeje. Restée inconsolable du changement de religion imposé à son fils et de savoir son mari excommunié, elle s'était néanmoins résignée à ce qu'elle savait avoir été indispensable pour sauver la dynastie, et il y a quelque exagération à prétendre comme on l'a fait, qu'elle avait succombé à son désespoir, alors qu'elle a survécu trois ans à l'événement. Dans la semaine qui précéda son accouchement, elle avait assisté à Sofia à la fête orthodoxe du baptême des eaux. C'était en plein hiver ; elle y prit froid et elle était de ce fait très souffrante quand sa fille vint au monde. Son état s'aggrava rapidement. Néanmoins, par égard pour les deux religieuses qui la soignaient, elle exigeait chaque soir qu'elles se retirassent dans leur chambre. Le matin du 31 janvier, elles trouvèrent morte la princesse ; il fut constaté qu'elle avait succombé à une hémorragie. Neuf années plus tard, en 1908, Ferdinand, alors qu'il n'était encore que prince de Bulgarie, épousait la princesse Éléonore de Reuss, d'une branche cadette de cette maison, née en 1860. En annonçant son mariage, qui avait été préparé par la grande-duchesse \Sladimir, il disait qu'il le contractait pour donner une mère à ses filles. Tous ceux qui ont approché la reine de Bulgarie la représentent comme s'étant enfermée dans le rôle auquel son mari la destinait et vouée on même temps à des œuvres charitables. La nouvelle de sa mort a été apprise à Paris pendant que je corrigeais les épreuves de ce livre.

comptent pas pour hii, et qu'il n'a jamais cessé de les sacrifier à ce qu'il considère comme un intérêt dynastique.

Il en sera ainsi pendant les vingt années qui vont suivre et qui constituent l'histoire de son règne. Durant cette longue période, trois grands faits seront, dans sa carrière royale, comme des sommets sur lesquels, porté par des bonds successifs, il évoluera avec souplesse, pour atteindre le but qu'ont visé ses ambitions. Sa réconciliation avec la Russie en 1896, son émancipation en 1908 et la mise en branle de l'Union balkanique en 1912, sont les actes principaux de son règne. C'est à ces étapes de sa marche vers l'idéal d'indépendance et de domination qui a toujours été le mobile de sa conduite qu'il faut le suivre et l'observer, si l'on veut le bien connaître et trouver dans son machiavélisme natif la justification des défiances dont il a toujours été l'objet.

Pour les justifier, il est utile de rassembler autour de sa personnalité quelques traits qui la caractérisent.

« Il est plus séduisant qu'attachant, disait-on ; il n'appelle pas la confiance, il n'est pas sûr. »

Cette opinion est unanime. On la constate dans les propos d'Edouard VII, alors qu'il était prince de Galles, et, quand il eut ceint la couronne, dans ceux du roi Carol de Roumanie, dans ceux même de Guillaume II, dans le langage des Français que leur dévouement au des-

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cendant des Bourbons avait réunis à la cour de Sofia.

Il n'est pas un seul de ceux-ci qui n'ait été maintes fois déconcerté par les allures du prince qu'il servait et qui n'en ait fait ultérieurement l'aveu. C'est en le voyant s'enorgueillir d'avoir dans les veines du sang de la maison de France et en l'entendant protester de son amour pour la patrie de sa famille maternelle qu'ils se sont laissé tromper. Il affirmait ce sentiment en toutes circonstances et sous toutes les formes, tantôt par l'abondance des trophées commémoratifs d'un passé de gloire dont il avait orné son palais et par la complaisance avec laquelle il les offrait à l'admiration de ses visiteurs, tantôt par les attitudes qu'il savait prendre lorsqu'il foulait le sol du noble et grand pays où ce passé s'est déroulé et qu'il affectait de considérer comme le sien.

Quand, pour la première fois, il vient officiellement à Paris, il descend de voiture avant de franchir le seuil de la résidence où le gouvernement de la République lui offre l'hospitalité, s'arrête entre les deux officiers de cuirassiers qui commandent son escorte, et, d'un accent dont son émotion réelle ou jouée veut attester la sincérité, il dit :

— Ici, je suis bien à ma place.

Ce qu'il ne dit pas, c'est que la conduite que devraient lui dicter de tels sentiments sera toujours subordonnée au but qu'il poursuit. Régner

sur l'Islam rendu à la chrétienté, tel est l'idéal qui le guide et le fait agir, mais bien moins dans un intérêt de civilisation que dans un intérêt dynastique. Cet idéal ne cessera pas de le hanter, il parvient même à y associer sa femme. Il existe une carte postale où la princesse Marie-Louise est représentée assise sur un trône dans le costume historique des impératrices de Byzance. Le mobile de sa conduite une fois précisé, U n'y a plus qu'à enregistrer pour l'histoire les prodiges de duplicité et les innombrables mensonges auxquels il a recouru afin d'assurer sa marche vers un avenir de grandeur tel qu'il le rêve et le souhaite pour lui et pour sa dynastie.

A côté de ces traits révélateurs d'une âme tortueuse, il en est d'autres d'un caractère presque puéril et plus inofïensiî qui perdent singulièrement de leur intérêt. Il importe peu, par exemple, qu'il ait toujours manifesté un goût excessif pour tous les raffinements du luxe le plus eiïréné sur sa personne et autour de lui. Les bijoux, les fleurs, les résidences royales construites à grands frais, ses mœurs efféminées, sa pusillanimité devant le péril, son aversion pour le métier des armes, tout ce qu'on a dit de lui à cet égard est de l'histoire ancienne, et si de tels faits sont parfois inquiétants et peuvent être critiqués, ils constituent surtout la preuve d'une frivolité qu'on lui pardonnerait aisément s'il la rachetât par d'autres mérites.

Sourions et haussons les épaules lorsqu'il pare

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de cabotinage la pratique de ses devoirs religieux, lorsque, au seuil de sa chapelle, l'eau bénite est offerte aux invités sur un bouquet de violettes transformé en goupillon ; mais soyons moins indulgents lorsque son mysticisme, fait de superstition et de crainte de l'enfer, ne l'empêche pas de transiger avec sa conscience et lorsque sa religiosité est impuissante à le rendre bon et franc, tolérant et humain. Humble et souple avec ce qui est audessus de lui, nous le voyons arrogant, dépourvu de bonté envers ce qui est au-dessous, comme lorsque, à sa cour, pendant un dîner qui réunit autour de sa table plusieurs convives, il interpelle durement un fonctionnaire de sa maison qui n'a pour vivre d'autres ressources que les maigres appointements qu'il lui sert et lui jette ces mots cruels :

« Décidément, mon cher Un tel, vous puez la misère. »

Son attitude n'est pas moins brutale envers sa famille et les personnes de son entourage qui dépendent uniquement de lui. Il avait eu des égards et des ménagements pour sa première femme, et quand il lui arrivait d'en manquer, elle lui tenait tête. Mais il n'en a pas été de même avec la seconde.

A la veille de l'épouser, il raille devant ses confidents son défaut de jeunesse et de beauté, manquant déjà de respect pour cette compagne qu'il va associer à sa vie. Montrant un pendentif qu'il veut lui offrir, il dit :

« Ceci conviendra à son austère poitrine. »

Plus tard, il la condamnera à manger seule dai sa chambre. Comme un jour, il constate qu'une" odeur de cuisine s'est répandue dans les couloirs du palais et comme on lui objecte que « c'est le dîner de la reine », il réplique durement :

« Désormais, quand la reine dînera dans son appartement, on lui servira des dîners froids. »

Ainsi, bien qu'elle se soit consacrée à l'éducation des enfants du premier lit et à de bonnes œuvres, elle n'a pas toujours trouvé grâce devant ce despote. Maintes fois les enfants eux-mêmes n'ont pas été mieux traités.

Ces souvenirs pourraient être multipliés, car parmi les souverains de nos jours, il n'en est pas qui aient donné lieu à un plus haut degré que lui à des appréciations, à des anecdotes dont quelquesunes n'ont pas contribué à le rendre sympathique. Mais ce qui vient d'être dit suffît pour qu'on puisse mieux juger Ferdinand de Cobourg à travers les événements qui forment la page la plus importante de son règne et de l'histoire bulgare.

Quoique libéré de la tutelle dictatoriale à laquelle il avait dû se résigner huit années durant, il vit s'écouler plusieurs mois avant de jouir complètement des douceurs de sa liberté reconquise. En dépit de son vouloir et de ses initiatives, il était encore en butte à des difficultés de gouvernement qu'avait aggravées la mort tragique de l'ex-dictateur. Il ne commence à nous apparaître dans toute la vérité de son caractère qu'après son rapprochement avec la Russie, qui débarrasse de tous les obstacles le terrain ouvert à son activité, et qu'après le baptême orthodoxe de l'héritier de la couronne.

Tout aussitôt s'apaisaient les dissentiments qui, sous le règne d'Alexandre II et d'Alexandre III, avaient provoqué entre leur gouvernement et le gouvernement bulgare une brouille qui semblait sans issue. Les relations diplomatiques interrompues depuis l'abdication du prince de Battenberg furent renouées. La Russie était maintenant représentée auprès du prince par un agent à qui ses instructions commandaient de ne pas inter-

venir dans la politique intérieure de la Bulgarie et de ne rien dire ni de ne rien faire qui pût être considéré comme une atteinte à l'indépendance de la principauté.

Successivement, toutes les chancelleries suivaient cet exemple, y compris l' Autriche-Hongrie, à qui cependant n'avait pu plaire la conduite du prince Ferdinand vis-à-vis du Vatican. La Turquie elle-même, suzeraine de la Bulgarie, se laissait entraîner dans le mouvement de sympathie dont le prince était l'objet de la part de cette même Europe qui, si longtemps, s'était abstenue de le reconnaître. Le sultan envoyait à son vassal le firman d'investiture qu'il lui avait refusé jusque-là. Le trône de Ferdinand, après tant d'années d'épreuves, était enfin consolidé, et le prince recevait sous les formes les plus flatteuses les témoignages de la bienveillance de tous le Cabinets.

C'est alors que, son royaume étant réconcilié avec la grande protectrice et se réorganisant rapidement à l'intérieur, il se rend coriipte qu'il a pris figure dans le monde et commence à envisager de plus près les moyens qui peuvent faciliter la réalisation de ses rêves ambitieux. Depuis longtemps, il s'était proposé deux buts : l'annexion de la Macédoine au royaume bulgare et l'indépendance de la Bulgarie qui, une fois proclamée par lui, acceptée par les puissances signataires du traité de Berlin, lui permettrait d'acquérir l'hégémonie dans

les Balkans et de jeter le pont par où il pourrait arriver à Constantinople.

Empêché de poursuivre les deux buts en même temps, il ajourne l'exécution des plans qui doivent le libérer du joug musulman et s'évertue à accentuer son action en Macédoine, entreprise de propagande commencée depuis longtemps sous les formes les plus insidieuses et dont le mouvement révolutionnaire de 1903 avait été la conséquence.

Cette propagande est plus habilement organisée que par le passé avec le concours de l'égUse et de l'école et l'encouragement de tous les partis politiques. Quand c'est nécessaire, il désavoue cette organisation macédonienne ; il promet aux puissances et à la Turquie de la dissoudre et de poursuivre ses membres. Mais elle n'en devient pas moins chaque jour plus active et plus dangereuse. Le mouvement de 1903, promptement réprimé, avait amené les grandes puissances à s'occuper de la situation de cette malheureuse province et à élaborer un programme de réformes. Elles s'efforçaient de le faire accepter par le gouvernement ottoman, mais se heurtaient sans cesse à sa mauvaise volonté, laquelle permettait au Cabinet de Sofia de prodiguer aux agitateurs, alors qu'il les désavouait publiquement, des encouragements secrets.

Au cours de ces événements, le prince de Bulgarie n'a pas perdu de vue l'indépendance de sa principauté, ni renoncé à l'espoir de la proclamer.

L'année 1908 lui apporte presque à l'improviste l'occasion qu'il cherchait de jeter le masque. C'est la révolution de Turquie, le renversement d' Abdul- Hamid et l'avènement du parti jeune-turc. Le sultan déchu s'était rendu tellement redoutable et haïssable, il avait si mal tenu les engagements pris par lui envers l'Europe, laissé s'accomplir ou même favorisé tant de forfaits contre ses sujets chrétiens que les gouvernements européens, se trompant sur les véritables dispositions des révolutionnaires qui l'avaient renversé, applaudissaient à leur victoire et à sa chute.

L'événement venait d'ailleurs à propos pour favoriser les desseins de l' Autriche-Hongrie, qui rêvait depuis longtemps de s'annexer d'une manière définitive la Bosnie et l'Herzégovine, dont le Congrès de Berlin lui avait confié l'administration. Révolution à Constantinople, coup de main à Vienne, c'en était assez pour surexciter les ambitions du prince Ferdinand. L'heure n'était-eUe pas venue pour lui de briser la chaîne qui le liait à la Turquie et, s'il proclamait l'indépendance de la Bulgarie, l'Europe lui serait-elle plus sévère qu'elle ne l'était pour les révolutionnaires turcs?

Sans doute, il pouvait craindre que l'Angleterre et la Russie n'approuvassent pas son initiative et ne le vissent avec regret s'émanciper sans leur consentement; mais le concours de l'Autriche lui était assuré, et, par elle, celui de l'Allemagne, dont l'intervention officieuse, mais significative.

imposerait silence aux oppositions que semblait devoir rencontrer la politique de Vienne.

Dans les derniers jours de septembre, il arrivait à Budapest pour rendre hommage à l'empereur François-Joseph qui faisait en Hongrie son séjour annuel. En cet instant, les décisions du vieux souverain étaient prises, quant à l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. Par ses ordres et sous ses yeux, ses secrétaires rédigeaient la circulaire qui, le 29, devait être adressée, signée de lui, à tous les chefs d'État pour leur faire part de sa décision qu'il avait voulu leur communiquer directement et non par la voie diplomatique. Le 23, à la Hofburg de Bude, il accueille Ferdinand avec une bienveillance marquée, il donne en son honneur un dîner de gala. Il y porte à son convive un toast, auquel applaudissent tous les Magyars présents et que celui-ci peut interpréter comme un encouragement à profiter des circonstances qui troublent l'Europe pour donner suite au plan qu'il a conçu pour assurer l'indépendance du pays sur lequel il règne.

Cependant, dans ses entretiens avec François- Joseph, il ne parle pas de ses projets d'émancipation. Il se plaint de l'injure que vient de lui «faire le gouvernement ottoman, en négligeant intentionnellement d'inviter à un dîner auquel est convié le corps diplomatique, Guéchof, l'agent bulgare à Constantinople ; il déclare qu'il le rappellera, si cette offense n'est pas réparée, déclara-

tion qui lui vaut de la part de l'empereur des conseils de modération et de prudence.

Il renouvelle aussi une demande qu'il a déjà formulée à plusieurs reprises, à l'effet d'obtenir la Toison d'or qui jusqu'à ce jour lui a été refusée. Une fois de plus, l'empereur se dérobe ; il allègue des scrupules de conscience ; il craint de déplaire au Saint-Siège en décorant du plus illustre de ses ordres un prince que la Cour de Rome a excommunié en 1896 et qui est toujours hors du giron de l'Église. Toutefois, le refus impérial est accompagné de tant de bonnes paroles et de promesses si flatteuses que Ferdinand se résigne à se contenter des assurances qui lui sont données pour l'avenir ; mais il évite de faire aucune allusion à la proclamation de l'indépendance bulgare.

Ceci se passait, nous le rappelons, à la, fin du mois de septembre. A Sofia, tout était prêt pour la manifestation décisive, voire un décret aux tennes duquel l'armée bulgare devait être mobilisée. Cependant le prince ne se hâtait pas de rentrer dans sa capitale. En quittant Budapest, il allait s'enfermer dans son domaine de Proprad, au fond de la Hongrie, et il y demeurait plusieurs jours perplexe, hésitant, pesant le pour et le contre, se disant malade, ne se décidant pas, faisant tout ajourner malgré les objurgations de ses ministres qui lui demandaient de mettre fin à cette période d'incertitude dont les chancelleries se préoccupaient, soupçonnant déjà ce qui se préparait et

l'Allemagne d'y prêter la main. Le l®' octobre, un agent consulaire écrivait de Budapest :

« L'Allemagne donnerait son tacite consentement aux revendications bulgares et les encouragerait même, désireuse de montrer ainsi aux Jeunes-Turcs ce qu'il leur en coûte de s'être détournés d'eUe. Ces indications expliquent assez bien l'accueil si cordial fait au prince Ferdinand par le souverain d'Autriche-Hongrie et les paroles encourageantes prononcées par François-Joseph au dîner de gala donné au palais royal de Bude en l'honneur du prince et de la princesse de Bulgarie.

« Privé de l'appui de la Russie dans un moment aussi critique pour sa principauté, il semble que le prince Ferdinand ait éprouvé la nécessité de se mettre en quête d'un autre appui. A Vienne on sera évidemment heureux de se concilier une puissance, petite il est vrai, mais qui pouvait à tout moment devenir un embarras dans les événements à venir des Balkans; quant à l'Allemagne, elle saisira avec empressement une occasion de s'implanter plus fortement encore qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent en Bulgarie, posant ainsi un jalon de plus dans sa marche vers l'Orient et où elle pourra préparer et attendre sa rentrée en faveur à Constantinople. » A la même date, l'un des principaux dirigeants de la Ballplatz, Dubna, dans un entretien avec un membre du corps diplomatique, confirmait ces prévisions et constatait l'impos-

sibilité pour la Turquie de s'opposer par les armes à l'exécution des projets de Ferdinand :

« Les Jeunes-Turcs ont tout intérêt à ne pas déclarer la guerre à la Bulgarie. Une guerre, en ce moment, déchaînerait à Gonstantinople un mouvement réactionnaire qui emporterait les projets de Constitution et ramènerait l'absolutisme au pouvoir. Je ne crois pas aux nouvelles pessimistes. Le prince Ferdinand a reçu de sages conseils et, par sa nature même, il répugne toujours aux décisions trop promptes.

« Le danger intérieur pour la Bulgarie réside dans la campagne, faite en vue d'une proclamation immédiate de l'indépendance.

« ...On dit à Gonstantinople que la Grèce, la Serbie et la Roumanie prendraient parti contre la Bulgarie en cas de conflit armé. Mais seule la Roumanie serait à redouter pour la Bulgarie. La Grèce aurait un rôle nul. Quant à la Serbie, il suffirait de la présence d'une seule division bulgare sur ses frontières pour mettre tout à mal chez eUe.

« L'Autriche, la Russie et l'Angleterre ont donné de sages conseils qui n'excluent pas les espérances légitimes, d'autant plus que l'offense faite par les Jeunes-Turcs à M. Guéchof ne rimait à rien, la Bulgarie occupant une situation de fait qui assure un traitement honorable à ses représentants. L'armée bulgare est prête depuis longtemps à toute éventualité, chacun le sait, alors

que l'armée turque est en plein désordre et ne saurait pas se servir de ses canons.

« Le prince est hésitant, gêné de la situation dans laquelle il se trouve vis-à-vis des divers partis. Mais M. Ghenadief, qui a pris la tête du mouvement stambouloviste depuis la mort de Petkof, est très remuant. Orateur de talent, ne se fatigant jamais, il est à même de forcer la main au prince et de le placer en face de difficultés d'ordre dynastique dans le cas où le prince ne partagerait pas les vues des stamboulovistes ou n'oserait pas leur laisser prendre forme. Si cette éventualité se produisait, il appartiendrait à la Russie, à l'Autriche et même à l'Angleterre de voir si certaines questions de forme ne devraient pas être sacrifiées en vue de la tranquillité balkanique et d'une volonté aussi nettement exprimée. »

C'est seulement le 4 octobre que, cédant aux instances de ses ministres, Ferdinand reparaissait à Sofia, résolu à franchir le Rubicon. Le 5, recevant un membre du corps consulaire, il lui dit :

« Demain, à onze heures, je proclamerai l'indépendance de la Bulgarie. »

Dans la matinée du 6, la proclamation est publiée. Elle transforme la principauté vassale en un royaume allégé de la suzeraineté qui pesait sur lui, et Ferdinand I^^', hier encore tributaire de la Turquie, devient roi avec le titre de tsar des Bulgares, qui lui sera désormais dévolu. C'est celui

que portèrent, du x^ au xiii^ siècle, les souverains nationaux, alors que l'empire bulgare s'étendait du Pont-Euxin à la mer Adriatique et du Danube à la mer Egée.

Les péripéties diplomatiques qui se sont déroulées alors sont encore présentes à toutes les mémoires. Mécontente de la conduite de Ferdinand et des résolutions de l'Autriche-Hongrie, la Russie n'admettait pas que la Bulgarie eût consulté ses seules convenances pour ouvrir une crise en Orient. « Nous voulons aussi prouver à l'Autriche qu'elle n'est pas encore maîtresse de la péninsule balkanique. » C'étaient là de graves paroles sur lesquelles venaient se greffer les vagues menaces de la Turquie refusant d'accepter les faits accomplis, mais dont le refus ne pouvait être que platonique alors qu'on la savait hors d'état de prendre les armes. Un grand trouble a régné alors dans toute l'Europe ; mais bientôt il se dissipera, la Russie, sous la pression allemande et dans un désir de paix, ayant adhéré à l'annexion des provinces acquises par les Autrichiens. Cette adhésion conjurait la guerre et, du même coup, assurait à Ferdinand l'absolution par les jjuissances de l'acte audacieux qu'il venait d'accomplir.

Au sujet du rôle de l'Allemagne, voici ce que dit un document diplomatique du 6 octobre :

« La proclamation de l'indépendance, lancée à Tirnovo par le prince de Bulgarie, a été accueillie avec calme par la Hongrie. On y était d'ailleurs

préparé, et on s'attendait à une déclaration prochaine. Ces pressentiments ont été pour ainsi dire confirmés par le toast de l'empereur et roi, au dîner de gala donné à la Hofburg de Bude en l'honneur du prince Ferdinand. Connaissant la prudence de François-Joseph, on en a conclu à Budapest que le vieux souverain n'avait prononcé des paroles contenant un pareil encouragement qu'après s'être assuré d'avance qu'elles seraient ratifiées par son alMé de Berlin.

« On continue d'ailleurs à croire que l'Allemagne a joué dans cet événement pohtique un rôle discret sans doute mais prépondérant. Elle aurait, de même, poussé Vienne à procéder, en même temps, à l'annexion des deux provinces occupées de Bosnie et d'Herzégovine, se réservant de jouer, le cas échéant, le rôle d'intermédiaire vis-à-vis de la Turquie; elle offrirait à cette dernière ses bons offices, tout en se promettant bien entendu d'en réclamer ensuite la récompense.

« On croit aussi que si le prince de Bulgarie n'a pas choisi le moyen qui lui avait été suggéré, de faire appel à une conférence des puissances signataires de l'acte de Berhn, c'est qu'il se sentait sûr de l'appui, non seulement de l'Autriche- Hongrie, mais aussi de l'Allemagne,

« Il est d'ailleurs assez curieux de constater dans la presse allemande de Budapest que, tandis que celle-ci parle avec abondance de l'attitude prise ou à prendre par les différentes puissances.

il n'y est pour ainsi dire pas question de celle de l'AUemagne. »

Le consentement tacite donné par les puissances à ce qui venait de se passer en Autriche et en Bulgarie, c'est-à-dire à une double violation du traité de Berlin, se précisait rapidement mais sans que la Russie y donnât son adhésion. Soupçonné et presque accusé d'avoir connu et approuvé le projet autrichien, Iswol ski, ministre des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, rectifiait et mettait au point cette imputation. Il reconnaissait que le baron d'.-Erenthal, qui dirigeait à Vienne les affaires de la monarchie, l'avait entretenu de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine comme d'une possibilité sans terme fixe de réalisation et qu'il avait répondu qu'une infraction pareille au traité de Berhn ne pouvait avoir lieu qu'avec l'assentiment des puissances signataires de c% traité.

Comme d'.lirenthal indiquait qu'à défaut de cet assentiment le Cabinet de Vienne n'hésiterait pas à passer outre, Iswolski avait répondu que, si pénible que fût pour la Russie une telle décision, elle ne constituerait pas un casus belli entre la Russie et l'Autriche, propos imprudent à la suite duquel le gouvernement autrichien avait donné suite à son projet, sans tenir compte de la remarque faite par son interlocuteur laissant entendre que si même ceux qui avaient bénéficié du traité de BerUn le remettaient en cause, chacune

des puissances intéressées aurait le droit d'exiger la révision des clauses de ce traité qui lui étaient onéreuses. Mais ce correctif dans la bouche de l'homme d'État russe ne réparait pas l'imprudence qu'il avait commise en déclarant que la Russie ne se battrait pas pour si peu.

Il s'était montré moins indulgent pour la proclamation de l'indépendance bulgare. Il s'étonnait que l'Europe parut disposée à tolérer la double atteinte portée par Ferdinand au traité de Berlin et au statu quo de l'Orient. Une telle tolérance équivalait à une abdication et la Russie pour sa part n'y souscrirait pas. L'Europe assemblée avait seule qualité pour défaire ce qu'avait fait l'Europe assemblée. Lorsque la Russie avait dénoncé, en 1871, la clause du traité de Paris qui restreignait sa liberté dans la mer Noire, c'est une conférence internationale qui avait tranché la question sur l'initiative prise par l'Autriche. Il ne pouvait en être autrement aujourd'hui et la révision du traité de Berlin s'imposait comme une mesure de justice et de sécurité.

On pouvait conclure de ce langage que la Russie interviendrait et au besoin par les armes; elle s'en tint à des réclamations diplomatiques qui n'aboutirent pas. Le fait accompli en Bulgarie laissait l'Europe calmé, sauf peut-être la Turquie. En apprenant l'événement, Kiamil-Pacha avait dit au marquis Imperiali que l'indépendance bulgare était inacceptable et il avait ajouté : « Si

cette éventualité se réalisait, mon pays tout] entier se soulèverait et moi-même je redeviendrais jeune. » Propos en l'air comme beaucoup d'autres que nous trouvons dans les documents de cette époque. Ferdinand ne s'en était pas ému ; il disait aux conseillers qui lui faisaient craindre des complications :

« J'ai tout calculé, tout mesuré; j'ai 110.000 hommes sous les armes et dans quelques jours ce chiffre se grossira de 58.000 réservistes. On me comprendra mieux à Constantinople. »

Il disait vrai, aucune puissance ne mobilisa ni contre lui ni contre l'Autriche : l'Europe passait l'éponge. En ces circonstances, la France apporta au souverain bulgare l'appui le plus efficace. Mais il avait la mémoire courte si ce n'est envers ses ennemis. On va voir comment il exprima sa gratitude.

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