CHAPITRE XXXV
Un jour peut-être verra-t-on surgir une histoire complète des maladies sociales. Doué nécessairement d'une faculté d'observation transcendante, l'auteur de cet important ouvrage nous fera assister au développement de toutes les grandes épidémies de l'esprit humain. Les commotions successives qui amenèrent la chute des empires et des nations, les guerres de conquêtes, les grandes migrations d'hommes, les fièvres religieuses, le christianisme, l'islamisme, les croisades, la réforme, les troubles du seizième siècle , la révolution d'Angleterre , les fureurs de la
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liberté française, les gloires napoléoniennes, il recherchera les causes de toutes ces crises, de ces convulsions du corps social, et il nous les montrera sans doute dans quelque infirmité du cerveau , dont l'homme jusqu'à présent n'a pu se guérir. Il sera curieux de le voir, tâtant le pouls à l'espèce humaine, dans des siècles divers, interroger attentivement tous les symptômes du mal , en suivre les progrès, les vicissitudes et assister à chaque catastrophe , sans plus s'émouvoir qu'un spectateur à un dénouaient prévu.
Mais le sujet est immense et les matériaux sont loin d'être prêts. Us ne pourront l'être que quand un grand nombre d'auteurs, se plaçant au même point de vue , auront écrit des monographies de tous les accès fébriles que l'humanité a successivement éprouvés. 11 faudra, pour arriver 3 ce point, qu'il se forme d'abord une école austère, exclusive de toute passion, de toute exagération, de tout système politique ou religieux; il faudra que cette école se recrute dans tous les pays qui produisent des penseurs, et sur- tout en Allemagne, où les têtes sont froides. C'est peut-être un vœu chimérique que nous formons; peut-être n'est-il pas réservé au monde de le voir se réaliser. Les hommes, en effet, et les nations aiment à être flattés ; ils voudraient que leurs infirmités mêmes fussent l'objet d'une constante admiration. Par une conséquence naturelle, les ouvrages qui ne contiennent l'apologie de personne, trouvent peu de lecteurs, moins encore de proneurs; et comme ceux qui écrivent sont aussi sensibles à l'impopularité que ceux auxquels leurs écrits sont destinés , il s'ensuit que la vérité, dans les livres, quand il s'agit de quelque aberration populaire, est ordinairement ce qu'on cherche en vain.
Quel que soit le sort réservé à toute entreprise de cette nature, puisque nous avons levé le voile qui couvrait un corps malade, puisque, sans ménager la pudeur du patient, nous avons mis à nu des plaies dont il pouvait rougir, nous poursuivrons courageusement le cours de nos observations cliniques, en faisant abstraction de tout intérêt étranger à la science.
Nous avons montré déjà les causes et la marche progressive
de cette inflammation sociale qui amena la révolution brabançonne; il ne nous reste plus qu'à tracer le tableau de la catastrophe. Les dix jours de trêve, auxquels le comité de Bréda ne voulait pas consentir, et dont Van der Mersch avait fait la proposition dans la seule vue de donner aux décrets d'amnistie le temps de produire leur effet, les dix jours de trêve que le gouvernement de Bruxelles n'avait consenti à étendre aux villes de la Flandre que parce qu'il en attendait des résultats décisifs, furent, contrairement aux prévisions de tous les partis, la cause déterminante de la révolution. Après l'événement, les défenseurs de Van der Mersch ont prétendu que ce général habile en avait prévu toutes les chances, et que sa proposition d'armistice n'était qu'un piège tendu aux Autrichiens. Cette assertion mérite à peine l'honneur d'être relevée, tant elle est démentie par les faits historiques. M. de TrauttmansdorfT, de son côté, a cru devoir se défendre de toute participation à l'armistice, et a voulu en rejeter la responsabilité sur d'Alton. Mais il est évident que cet acte était plus conforme à la politique du ministre plénipotentiaire qu'à celle du général commandant. L'armistice vient se placer si naturellement dans la série des actes gouvernementaux du moment, qu'il serait impossible d'y voir autre chose qu'une suite du système adopté par M. de TrauttmansdorfT, lors même que les démarches du baron Van der Borch, et ensuite deM.de Kulberg, à Bréda , de MM. de Mullcr et de Pistrik, à Léau , du conseiller vicomte de Pattin, à Gund, ne viendraient pas attester la part active du gouvernement général à la conclusion de ce traité, et les efforts du ministre plénipotentiaire, pour en prolonger le terme. Ce qui arriva, par suite de l'armistice, n'était d'ailleurs prévu par personne, puisque ceux qui voulaient la révolution considérèrent cet acte comme une preuve de félonie de la part de Van der Mersch, et que ceux qui voulaient le rétablissement de l'ordre se réunirent dans un commun effort pour obtenir l'adhésion du comité de Bréda.
Dans le fait, l'armistice jeta le découragement dans l'armée autrichienne, en même temps qu'il redoubla l'insolence des pa-
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triotcs. En reconnaissant à Van der Mersch un caractère officiel, il donna aux insurges un air de puissance. Les soldais de l'Empereur commencèrent à croire à leur infériorité ; celte armée patriotique qu'ils avaient méprisée jusqu'alors , devint une force à leurs yeux; quelques-uns se crurent trahis, et ce qui accrédita cette idée, c'est que, immédiatement après la conclusion de l'armistice , les troupes qui se trouvaient sous Louvain et Tirlemont, furent renvoyées dans les garnisons de l'intérieur. Il arriva , en même temps, de l'armée de Van der Mersch dans le pays encore occupé par les Autrichiens, un grand nombre de patriotes munis de passe-ports qui leur avaient été délivrés par ce général (i). Ceci est un fait unique dans les annales de la guerre. Van der Mersch autorisait ses soldats à aller passer les jours de trêve dans les villes et les cantonnements de l'ennemi, et celui-ci était obligé de les recevoir. Ce fut ainsi qu'une partie de l'armée de Van der Mersch vint s'établir à Bruxelles, où elle travailla bien plus efficacement à l'expulsion des impériaux qu'elle n'eût pu le faire dans la Campine.
Cet excès de tolérance fut attribué à la faiblesse du gouvernement, et l'on en conclut qu'il ne devait plus y avoir de bornes à ses concessions. Bruxelles avait été mis à l'abri d'un coup de main; d'Alton avait fait creuser des fossés dans un grand nombre de rues; celles surtout qui aboutissaient à la ville haute étaient presque toutes coupées. 11 avait fait élever des barricades, tendre des chaînes, placer des chevaux de frise. Les eaux de la Senne étaient tenues à une certaine hauteur, pour pouvoir inonder, au besoin, la partie basse de la ville. Les remparts avaient été hérissés de batteries; on y avait placé des mortiers, des canons, des grils pour rougir des boulets; enfin, la même
(l) Voici la formule de ces passeport* :
« Le soussigné certiGe d'autoriser H , pour vaquer a tes affaires, de se rendre dans les
différentes parties des Pays-Bas, ainsi qu'il le jugera a propos ; et en cas qu'il passe dans les territoires occupés par les troupes de Sa Majesté impériale, il sera obligé do produire ce présent certificat, qui, en vertu de l'armistice signé le 3 de ce mois, sera contre signé des officiers commandant en chef les troupes de Sadite Majesté.
• Fait à Léau, le I décembre 1789.
• Signé \\y dkr Mermji, Ucutcnaiil-gciiéral. •
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exagération avait été déployée dans cet appareil de guerre, que dans tout ce que d'Alton avait fait depuis le commencement des troubles. Le magistrat de Bruxelles, encouragé par les avances de M. de TraultmansdorlT, demanda la libre circulation dans les rues, et pour ne pas borner sa demande à si peu de chose, il témoigna en même temps le désir de voir restituer les armes aux habitants, convoquer les Serments et rétablir les gardes bourgeoises. Le ministre plénipotentiaire s'empressa d'accéder à la partie principale de ces vœux ; il répondit au magistral :
€ Messieurs,
t J'ai examiné la représentation que vous m'avez adressée hier, et en attendant que les circonstances me permettent de disposer sur ce que vous demandez à l'égard des Serments et gardes bourgeoises, je vous fais la présente pour vous dire, messieurs, que, cédant à vos instances et saisissant d'ailleurs avec autant de plaisir que d'empressement toutes les occasions qui peuvent prouver ma confiance dans les magistrats et dans la nation, il va être pourvu à la restitution des armes , et qu'on va faire cesser également et successivement les barricades, chevaux de frise, etc. Je me promets que les habitants de cette ville reconnaîtront le prix de cette confiance et se feront un devoir de prévenir euxmêmes tout ce qui pourrait le inoins du monde troubler la tranquillité publique.
« Je suis très-parfaitement, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
, « Sigtlé TllAITTMANSDORFF.
« Bruxelles, le 6 décembre 1780. »
Cette gracieuseté de M. le ministre plénipotentiaire ne s étant pas assez promptement traduite en fait, le peuple de Bruxelles lui épargua la peine de l'exécution. Le 8 décembre, on vit des femmes, des enfants, et puis des jeunes gens, des hommes se mettre à combler les fossés, à briser les chevaux de frise, à en faire des feux de joie dans les rues; quelques militaires voulurent s'opposer à cette opération, ils furent hués par la populace;
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le capitaine Tragcr, du génie, fut frappé d'un coup de fer , par un perruquier, dans la rue de la Magdelaine. Ce nouveau triomphe des patriotes acheva de démoraliser le soldat. La désertion qui , jusqu'alors, ne s'était faite que par petites troupes de quatre ou cinq hommes à la fois, commença à se pratiquer en grand, par pelotons , par compagnies entières. Le général d'Alton , toujours mal inspiré, avait logé dans les couvents les troupes qui étaient récemment revenues de Louvain. Ce fut une occasion de les séduire : on les fit boire, on les enivra, on leur distribua de l'argent. Dans la journée du 9 , cent cinquante grenadiers sortirent à la fois du couvent des dominicains, avec armes et bagages, criant dans les rues qu'ils allaient à l'armée patriotique et emmenant avec eux les gardes des portes de la ville. Dans la nuit du 9 au 40, (Jeux cents autres suivirent cet exemple.
Pendant que ces scènes se passaient, arriva à Bruxelles la lettre de Yan der Merscb , par laquelle il annonçait au colonel De Brou que le comité de Bréda n'avait consenti qu'à une suspension d'armes de dix jours, et Ton apprit en même temps, dans le public, que le comité n'avait raliGé l'armistice en aucun point. Le gouvernement se trouva frappé comme par un coup imprévu. Il avait besoin de toutes ses forces pour contenir Bruxelles, et il se voyait menacé d'une attaque au dehors. Ce fut alors que le ministre plénipotentiaire envoya M. de Kulberg au quartier-général de Van der Mersch, et de là jusqu'à Bréda, où se trouvait déjà M. de Muller. On venait de recevoir de Vienne des nouvelles importantes : immédiatement après avoir été informé de l'affaire de Gand, l'Empereur, effrayé de la tournure que prenaient les troubles, avait résolu d'envoyer aux Pays-Bas son vice-chancelier de cour et d'État, comte de Cobenzl, avec les pouvoirs les plus étendus ; de lui subordonner le gouvernement civil et le commandement supérieur des armes , et de cesser toute correspondance directe, soit avec M. le comte de Trauttmansdorff, soit avec le général d'Alton. M. de Cobenzl, en annonçant sa prochaine arrivée, écrivit, sous la date du 28 novembre, qu'il ne venait pas pour combattre des ennemis , mais uniquement pour
arrêter de grands désordres et pour rétablir le repos et la sûreté publique. 11 recommanda à d'Alton de ne rien faire au delà de ce qui serait indispensablement nécessaire pour mettre en sûreté le trésor et les archives, pour maintenir la police et surtout pour ménager aux troupes, en cas de besoin, la retraite de Luxem- Iwui'g, avec les moyens nécessaires à la défense de cette place. Au ministre plénipotentiaire il prescrivit de s'accommoder aux circonstances, décéder de bon gré là où toute résistance serait vaine ou seulement dangereuse, de n'exposer ni lui-même, ni d'autres, sans nécessité absolue, à des accidents fâcheux, et de ne s'occuper essentiellement que du soin d'apaiser les esprits, en se prêtant à tout ce qui pourrait diminuer l'effervescence populaire.
M. de Trauttmansdorff espérait, par la communication de ces nouvelles au comité de Bréda , obtenir la prolongation de l'armistice au delà des dix jours; mais déjà il était trop tard. Avant même que la trêve de dix jours fut expirée, avant que Van der Mersch eut fait le moindre mouvement, l'insurrection avait triomphé dans Bruxelles et la débâcle du gouvernement était complète.
La première des glorieuses journées de ce temps fut le 10 décembre. C'était un jeudi , jour consacré par les catholiques à l'adoration du Saint-Sacrement. Dès le matin, au point du jour, une foule de fidèles, la plupart pieds nus, parcouraient les rues par où passe la procession annuelle de cet objet du culte. Bientôt après, toutes les églises furent envahies, surtout l'église de Sl*-Gudule, où l'on adore le Saint-Sacrement de Miracle. Un poète que nous soupçonnons d'être Français, d'après la structure de ses vers, témoin de cette tourmente religieuse, voulut en consacrer le souvenir dans le quatrain ci-après :
• Quel spectacle touchant que ce peuple en prière ! Quel spectacle étonnant que ce peuple aux combats ! Au temple humbles agneaux , fiers lions a la guerre, Le ciel cède à leurs vœux , les tyrans à leurs bras. »
La grand'messe du jeudi se célébra, comme de coutume, à dix heures et demie. La vaste église de Su-Gudule était comble. Au moment où l'on entonna le Credo in unum deum, une
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énorme cocarde tricolore, noire , jaune et rouge , se trouva tout à coup arborée au jubé, qui était couvert de musiciens. Des cocardes semblables, mais de moindre dimension, commencèrent dès lors à circuler dans l'église. Après l'élévation de l'hostie, on en distribua une grande quantité. La messe finit par la bénédiction du Saint-Sacrement de Miracle, pendant laquelle on chanta, suivant l'usage, le Tantttm ergo. Le peuple, profondément prosterné, unit sa voix à celles des prêtres, et un chœur immense fit retentir les voûtes du temple des accents de ce cantique.
Tous ceux qui avaient assisté à cette cérémonie en sortirent pleins d'enthousiasme. Les hommes avaient la cocarde au chapeau , les femmes la portaient sur la poitrine. Ils se répandirent ainsi dans la ville , où l'aspect de ce signe national acheva de tourner toutes les tètes. C'était à qui arborerait les couleurs brabançonnes ; les magasins de rubans furent bientôt épuisés. Le comble de la bravoure était de passer devant un poste autrichien , avec une cocarde ou des rubans tricolores bien apparents. 11 se produisit enfin une espèce d'agitation folle , qui devait nécessairement finir par des excès plus graves. Le gouvernement ne se fit pas illusion sur les dangers de ce mouvement. Entre midi et une heure, on entendit trois coups de canon tires du haut des remparts : c'était le signal donné aux troupes pour se réunir à leurs places d'alarme. Ce signal fut entendu , mais les troupes étaient extrêmement fatiguées et dégoûtées. Ce ne fut pas sans exciter des murmures dans leurs rangs qu'on les retint sous les armes jusqu'au soir , tandis que toute la ville avait un air de fête : les cabarets étaient aussi pleins que les églises l'avaient été dans la matinée. A quatre heures, cependant, les patriotes revinrent à S««-Gudule, avec leurs cocardes, pour assister au salut Us y chantèrent encore le Tantttm ergo, pendant la bénédiction : ce qui ne pouvait manquer de redoubler leur enthousiasme.
Les faits les plus graves qui se passèrent dans cette journée furent le désarmement de quelques sentinelles et la défection de quelques postes isolés. De ce nombre furent les gardes de la porte de Namur et de la porte de Flandre, qui ne laissèrent d'autre trace