CHAPITRE VIII
Pendant que Joseph II se préoccupait si vivement de la position politique des Pays-Bas autrichiens vis-à-vis de l'Europe, ses conseillers préparaient à Vienne et à Bruxelles une réforme totale du gouvernement de ces provinces. Toutefois la pensée, déjà connue, qui présidait à cette réforme, n'était pas encore suspectée comme elle le fut plus tard. Les actes les plus importants qui eussent été posés jusqu'à la fin de 1786, tendaient particulièrement à miner le pouvoir du clergé et à restreindre sa fortune territoriale. Joseph II était à peine monté sur le trône ( 17 juillet 1781 ), que des dépêches furent adressées aux magistrats, aux
as
RAPÊDIUS
tribunaux et à l'université de Louvain, pour leur faire connaître son intention de donner à ses sujets non catholiques la faculté de remplir les fonctions publiques, d'exercer librement leur culte et de bûlir des temples. Bientôt après vint l'ordonnance du 28 novembre 1781 , qui soumettait à la juridiction épiscopale les couvents, jusqu'alors dirigés par les supérieurs des ordres. Cette mesure fut suivie, le 5 décembre, d'une autre mesure dirigée vers le même but : des dépêches adressées aux évêques leur ordonnèrent d'accorder eux-mêmes les dispenses de mariage, sans recourir à la cour de Rome. Le 15 décembre et le 21 mai 1782, parurent des ordonnances relatives aux mariages mixtes, et enfin, le 17 mai 1785, vint le fameux édit impérial qui ordonnait la suppression des couvents inutiles.
On attribue assez généralement à celte dernière disposition la révolte de 1789, et quelques-uns en ont pris texte pour faire de Joseph II un martyr de la philosophie voltairienne. C'est une double erreur : les faits subséquents prouvent bien que la suppression des monastères se serait faite sans troubles sérieux, si elle n'avait été suivie d'autres mesures qui parurent attentatoires à la constitution politique du pays. Et quant à la philosophie, qui était de mode à cette époque, si elle eut quelque influence sur l'esprit de Joseph II , bien que ce prince fût essentiellement religieux , ce n'est pas elle du moins qui le détermina à cette réforme. Depuis longtemps on s'occupait, dans toute l'Europe catholique, d'arrêter les envahissements du clergé. Ce mouvement était général. On s'apercevait qu'une sorte de décrépitude affectait le corps social, et menaçait de le faire tomber sous le joug de la théocratie. Partout un besoin de régénération se faisait sentir. Or, la multiplicité des monastères, et par conséquent des mainsmortes, était un obstacle qu'on ne pouvait vaincre sans le briser. Les états de Brabant, dans leur représentation du 22 juin 1787, estimèrent à trois cents millions de florins la valeur des biens du clergé : c'était immense, eu égard à la valeur des propriétés foncières à cette époque. Si les couvents avaient continué à exister, ils auraient continué à étendre le cercle de leur domination territo-
râle, et bientôt en Belgique il n'y aurait eu de place au soleil que pour les moines.
Il es? vrai que déjà depuis plusieurs siècles on avait voulu mettre des bornes à l'amortissement, et que l'abus en avait été prévu par diverses lois. Entre autres, la deuxième addition de 1515, accordée à la supplication des députés des villes, franchises et plat-pays de Brabant, requérait le consentement du prince et des gens de loi des chefs-villes (*). Mais cette règle était évidemment insuffisante, puisqu'en 1658, le 3 décembre, il fallut faire défense à tous justiciers et officiers de Sa Majesté, ainsi qu'à ceux de ses vassaux, de recevoir ou passer aucuns transports, adhéritances ou autres actes légaux de biens meubles, au profit d'églises, monastères, couvents, collèges, hôpitaux, confréries ou autres gens de mainmorte ('*). Cette défense fut elle-même éludée, si l'on en croit Depape, qui écrivait vers 1678, sous le règne de Philippe IV, roi d'Espagne : c Ces articles et placarts conformes « à iceux, dit-il, ne semblent assés suffisants pour empêcher aux « mainsmortes l'acquisition des fonds, or, on n'en peut tirer que
< nullité des acquits au regard des mains mortes, et amendes; et « nonobstant telle défense , ne laissent pas d'acquérir, achètent à
< grands prix , et font passer aux aliénants ou à leurs héritiers « de répéter et se contentent de cession notarielle sans se faire « adhériter, se fiant à la restitution du prix en cas de querelle. « Il faudrait plus grande peine contre les acquérants, comme de « confiscation, ou plus grande amende pécuniaire, et la faire « exécuter » ("').
Quand Marie-Thérèse vint après cela mettre de nouveaux obstacles à l'accroissement des mainsmortes, il était trop tard : le clergé possédait la plus grande partie des terres du pays. 11 en était à peu près de même partout, et partout aussi l'on sentait que le moment était venu d'entrer sérieusement dans la voie des réformes. En Franco, dès l'année 1766, le conseil d'État
( * ) Article 1*. Placcaerten van Brabant, 1. 1", p. 207. (") Plat&urltn mn Brabmt , t. 1", p. 89.
("") Traité de la joyeuse entrée, par messfre H. Depape , du conseil d'Ktat , cl chef président du coiweil privé de S. M. I. et C. ; imprimé à Malines. chez Haaicq , en 1787 , p. 19».
HAPÉDILS
avait déclaré, par arrêt du 25 mai , qu'il serait nommé des commissaires pour rechercher les abus qui avaient pu s'introduire dans les différents ordres religieux , et proposer au roi les moyens propres à les faire disparaître. Par suite d'un autre arrêt, du 31 juillet 1766, les commissaires ayant procédé à l'enquête dont ils étaient chargés, représentèrent, dans le compte qu'ils rendirent de leur mission , que les mémoires et éclaircissements remis par la plupart des différents ordres religieux ne pouvaient procurer que des notions imparfaites sur les règles et constitutions des ordres, dont la connaissance était néanmoins nécessaire pour découvrir les abus qui pouvaient s'y être introduits. Le roi n'hésita point à faire droit à cette réclamation, et il ordonna, par arrêt du conseil d'État du 3 avril 1767 , aux supérieurs majeurs des différents ordres religieux, de fournir dans trois mois, pour tout délai , tous mémoires et éclaircissements qui seraient jugés nécessaires.
D'autre part, un arrêt du même conseil d'État, du 6 juillet
1766, avait ordonné que la résidence des religieux de la congrégation de S'-Maur serait déterminée et arrêtée par le définitoire du chapitre général, qui devait s'assembler, de manière qu'il y eût dans chaque monastère un nombre de religieux suffisant pour y entretenir une conventualilé de dix religieux au moins, sauf au supérieur général à se pourvoir ainsi qu'il appartiendrait pour la réunion des maisons qui ne pourraient pas soutenir ladite conventualilé. Le chapitre général se tint en conséquence au mois de septembre de la même année , et il fut reconnu que la conventualilé de dix religieux ne pouvait être établie dans les monastères de cette congrégation, sans réunir ensemble un certain nombre de monastères. Par arrêt du conseil d'État du 3 avril
1767, le roi ordonna que provisoirement, et jusqu'à ce qu'il pût être procédé par les voies de droit à l'extinction, suppression et union des vingt-six monastères y dénommés, tous les religieux desdits monastères seraient tenus de s'en retirer, et de se rendre incessamment dans ceux où leur résidence avait été fixée par le chapitre général.
DE BEHG.
Enfin, pour mettre ordre aux discussions des religieux trinitaires, et prévenir des troubles qui eussent pu nuire aux vues que l'on se proposait t il était ordonné, par arrêt du même conseil du 20 mars 1767 , que le chapitre général de la congrégation de ces religieux s'assemblerait aux jour et lieu indiqués, en présence d'un commissaire de Sa Majesté.
Ces faits, que nous citons de préférence à tous autres, parce qu'ils attirèrent l'attention de M. de Berg pendant son séjour à Paris, ces laits eussent été sans gravité peut-être, s'ils avaient pu s'accomplir sans résistance. Mais il n'en était pas ainsi : le clergé ne comprenait pas les nécessités de l'époque, et Rome, au lieu de lui inspirer l'humilité et la résignation , lui donnait l'exemple d'une irritante présomption. Le portrait que nous avons donné du cardinal Torrigiani, chef du gouvernement pontifical , résume à peu près toute la conduite du cabinet romain dans ces circonstances difficiles. M. de Berg cite encore quelques faits particuliers qui achèvent de caractériser la politique de cette cour.
Le roi de France demandait à Rome, depuis quelques années, que Sa Sainteté voulût consentir à la sécularisation du petit ordre des religieux de S'-Ruff, et à l'application de leurs biens aux chevaliers de S'-Lazare. Le cardinal fit répondre que l'affaire ayant été examinée par une congrégation consistoriale , S. S. ne pouvait qu'exhorter Sa Majesté Très-Chrétienne à ne plus accorder sa protection à une demande opposée aux maximes de C Église et d'un grand dommage aux fidèles. Dans la même lettre, le pape disait : « que sa conscience l'obligeait à parler avec tant de franchise, c et qu'il n'y était engagé que pour l'honneur de Dieu, la conserc vation des biens à lui dédiés, le plus grand profit des âmes et
< le service même de Sa Majesté, dont il souhaiterait que les c actions fussent de toute manière agréables à Dieu , glorieuses « à Elle-même et avantageuses au bien spirituel de son règne
< très-florissant. > Après plusieurs réponses de part et d'autre , le roi de France , informé que l'entêtement du cardinal Torrigiani empêcherait toujours la conclusion de cette affaire , écrivit
RAPÊDIUS
au pape la lettre suivante, que M. de Berg rapporte dans sa correspondance de Rome , en assurant qu'il la tient d'un ministre et qu'il a toutes les preuves désirables de son authenticité :
t Très-Saint Père,
< Les demandes que je faisais à Votre Sainteté , relativement à l'ordre de S*-Ruff, étaient si raisonnables et si conformes aux sentiments qui m'animent toujours pour le bien de la religion dans mon royaume, que j'avoue à Votre Sainteté que j'ai été extrêmement surpris du retardement qu'a éprouvé depuis plusieurs années à Rome la conclusion de cette affaire. Je me suis fait rendre compte des motifs qui pouvaient engager Votre Sainteté à ne pas terminer par elle-même un arrangement pour lequel je lui marquais mon désir, et j'ai appris qu'elle recevait, par des personnes intéressées, en France, à la situation de l'ordre de S^Ruff , des mémoires qui suspendaient la justice que je croyais attendre de Votre Sainteté, le n'ai point voulu réprimer en France mes sujets qui ont osé agir et solliciter contre ma volonté. Je méprise l'esprit d'intérêt qui les guide, et leur âge et leur état excitent ma clémence. Je me suis aussi interdit pour le moment les plaintes fondées que je pouvais faire à Votre Sainteté contre ceux qui , à Rome , ont donné des conseils contraires à ma demande; mais sentant le peu de décence qu'il y avait pour ma personne et pour ma couronne de continuer plus longtemps des sollicitations sur un objet aussi simple et aussi utile en soi , j'ai usé de la puissance que je ne tiens que de Dieu , par rapport aux arrangements qui conviennent à mon État : en attendant que Votre Sainteté veuille bien séculariser de son autorité un ordre qui est plus qu'inutile dans mon royaume, et jusqu'à ce que j'éprouve cette marque d'amitié de Votre Sainteté , je ne l'importunerai plus avec des sollicitations à cet égard.
« Je suis avec un inviolable attachement et un respect filial , très-Saint Père, de Votre Sainteté le très-dévot fils.
« ( Signé) Loris. »
« De Versailles, le 27 juin 1707. »
DE BERC
La France n'était pas le seul pays où l'on s'occupât de réformer le clergé : il en était de même en Espagne. Charles III avait chassé de ses États la trop célèbre compagnie de Jésus, c Tu quoque, fUimî! > lui écrivit Clément XIII, sous la date du 16 avril 1767, « ce sera donc notre très-cher roi catholique qui achèvera de remplir le calice de nos afflictions, et mettra au tombeau notre misérable vieillesse abreuvée de larmes et de douleurs. Le très-religieux, le très-pieux roi d'Espagne, Charles III , prêtera donc son bras, ce bras très-puissant que Dieu lui a donné pour soutenir et promouvoir l'honneur divin , l'honneur de la sainte Église et le salutdesâmes; il le prêtera aux ennemis de Dieu et de son Eglise, pour détruire jusqu'aux fondements une religion si utile et si chère à la même Église, une religion qui doit son origine et sa splendeur à ces saints héros que Dieu choisit dans la nation espagnole pour accroître sa plus grande gloire par toute la terre ; c'est lui qui privera ses royaumes et ses peuples de tant d'assistances spirituelles que depuis plus de deux siècles ils ont heureusement tirées des sermons, missions, catéchismes, exercices, administration des sacrements , instruction de la jeunesse dans la piété et dans les études du culte et de l'ornement de l'Église : hélas ! sire, à la vue d'un tel désastre mon esprit m'abandonne... »
A cette homélie , qui est fort longue et dont nous ne donnons ici qu'un court extrait, le roi répondit avec dignité et fermeté tout à la fois :
c La clémence divine, dit-il, m'a assisté, afin que je n'oublie pas dans cette affaire le compte exact que je dois lui rendre du gouvernement de mes sujets , non-seulement pour leur bien et tranquillité temporelle, mais surtout pour leur félicité éternelle, et à cette fin j'ai pourvu à ce qu'il ne leur manque point { aux jésuites expulsés ) d'assistance dans les pays même les plus éloignés. Que Votre Sainteté mette son esprit en repos sur ce point , qui l'intéresse le plus, et conforte mon affection par son affection paternelle et sa bénédiction apostolique. >
Le roi d'Espagne avait en effet assuré des pensions à tous les jésuites expulsés. Le pape n'en refusa pas moins de les recevoir