INTRODUCTION
Dans les temps de troubles et de révolution , ce ne sont pas les hommes les plus distingués par leur mérite, les plus recommandables par leurs actions , dont les noms passent avec éclat à la postérité. La gloire ou plutôt la célébrité est pour les agitateurs, les tribuns, pour ceux qui flattent et excitent les passions populaires. Mais l'homme consciencieux, l'homme qui, dévoué aux véritables intérêts du pays , sait faire abstraction de sa personne, et dédaigne les applaudissements de la multitude , eût-il rendu les plus éminents services à sa patrie, eût-il ouvert la voie à toutes les améliorations, à toutes les réformes utiles, laisse à peine quelques traces dans le souvenir de ses contemporains.
La révolution dite brabançonne eut cela de particulier sous ce rapport, que les véritables révolutionnaires étaient les hommes du gouvernement , et que ceux qui excitèrent les troubles ne voulaient pas de révolution. Il en résulta cette conséquence non moins phénoménale, que les conservateurs, et surtout ceux qu'on appellerait aujourd'hui les arriérés, les rétrogrades, furent les tribuns , les émeutiers de l'époque, et que ce sont, pour ainsi
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dire , les seuls dont les noms nous aient été transmis par la tradition; tandis que tous les partisans des réformes, ceux même qui de nos jours seraient décorés dn titre d'hommes du progrès, ne parlant pas le langage des passions, ne furent pas compris du vulgaire, et partant n'eurent aucune célébrité.
Il était du nombre de ces derniers, quoique appartenant à une nuance bien distincte , celui dont nous avons entrepris de tirer le nom du profond oubli où d'importants services, une haute capacité, un noble caractère ne l'empêchèrent point de tomber. M. de Berg fut successivement substitut procureur général au conseil souverain de Brabant, amman de la ville et de l'ammanie de Bruxelles, intendant du cercle de Brabant et directeur général de la police des Pays-Bas, conseiller au conseil général du gouvernement des Pays-Bas , et enfin membre du conseil privé. 11 prit, en ces diverses qualités, une part obligée à la révolution tentée par Joseph II , et ses nombreux travaux sur l'administration publique ne durent pas être sans influence sur certaines déterminations du gouvernement impérial.
Un mémoire sur l'administration financière de la ville de Unrvrih ; et un second mémoire sur l'administration de Bruxelles et sur les moyens de remédier aux abus qui s'y étaient introduits, le firent nommer amman de cette dernière ville. Ce fut alors surtout qu'il s'appliqua à rechercher les vices du système d'administration établi ou plutôt usité. Il les signala au gouvernement dans plusieurs rapports, qui, ainsi que les mémoires piuiau», duul jtMi» lueuus.
Que les travaux de cet homme laborieux aient contribué aux changements que plus tard Joseph II introduisit dans la forme du gouvernement, et surtout à l'établissement des intendances de cercle, c'est ce dont on ne saurait douter ; mais il est à remarquer cependant que ces changements , tels qu'Us furent opérés , étaient loin delà pensée et «les intentions de M. de Bsrg. On verra eu effet <#ue son système de réforme durerait essentiellement de celui qui fet adopté : il Voulait corriger les abus et rétablir la forma primitive et «onstituttoanelle du gouvernement; tandis
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que Joseph II trouva plus expédient de saper l'arbre de la constitution dans sa racine.
II arriva néanmoins que M. de Berg fut nommé intendant do cercle de Brabant. Les troubles de 1787 le trouvèrent dans ces fonctions. Il se vit alors placé entre les naines aveugles de l'esprit de parti et les intrigues de la rivalité et de l'envie. Il se sentait la force de résister à cette double agression; mais un ordre du gouvernement général le contraignit à se soustraire à une animadversion qu'on avait exagérée. Joseph II, auprès duquel la même cabale n'avait pas le même crédit, ne tarda point à le rappeler en Belgique, et ce lut pour le placer dans le conseil général du gouvernement des Pays-Bas.
Forcé de s'expatrier de nouveau en 1789, il rentra dans son pays, avec les Autrichiens, en 1791, et siégea dans le conseil privé jusqu'en 1794. Lors de l'invasion française, il se retira à Vienne, où il mourut en 1800, à l'âge de soixante ans (*).
Peut-être nous sommes-nous trompé , l'avenir nous l'apprendra du reste ; mais nous avons cru que la vie politique de cet homme devait offrir un puissant intérêt. Les événements qui émurent la Belgique vers la fin du XVUI* siècle sont encore peu connus, et généralement ils sont mal appréciés. Les écrivains belges qui s'en sont occupés, les ont presque tous envisagés du point de vue populaire ; c'est aussi aux sources populaires qu'ils ont puisé leurs renseignements. Nous trouvons ici l'occasion d'envisager ces événements du point de vue de l'ordre public. Les écrits de M. de Berg, en nous permettant de le suivre dans toute sa carrière administrative, nous fournissent les moyens de jeter, en passant, un coup d'œil sur l'action du pouvoir, et de soulever un coin du rideau derrière lequel se murent les rouages de la machine gouvernementale.
Ce n'est pas que nous ayons pris d'avance la résolution de louer tous les actes émanés de l'autorité impériale : loin de là,
(') La plupart de ces renseignements sont extraits des archives de noire ««lient ami M. Th. de Jongbe. CM aussi à PoMigeanre de ce tarant bibliophile que nous detons l'indication exacte des écrits de M. de Berg.
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nous voulons plutôt les exposer que les juger, notre but étant de rechercher la vérité, et non de faire triompher une opinion quelconque. Or, s'il est vrai qu'on puisse juger un gouvernement par les hommes qu'il emploie, il n'est point d'hommes qu'il importe plus à l'histoire de faire connaître que les conseils et les instruments de Joseph II : car il n'en est point qui soient restés plus ignores jusqu'à ce jour. Il semble qu'un voile tissu de préventions ait été jeté sur eux , pour les tenir indistinctement ensevelis dans une même obscurité.
M. de Berg n'était pas seulement un homme remarquable comme administrateur et comme publiciste : il l'était encore comme savant et comme littérateur. La variété de ses connaissances ne peut être comparée qu'à la variété de ses succès académiques. En 1778, le 27 janvier, la Société royale de Médecine de Paris lui décernait le prix proposé par M. le duc de Charost, pair de France, lieutenant-général des provinces de Picardie et du Boulonnais, pour un mémoire sur l'épizootie qui avait régné en 1776, dans la Flandre et l'Artois (*). Deux ans plus tard, ce n'était plus une question de médecine, mais une question d'histoire et de droit, qui l'occupait et qui devait lui valoir de nouvelles palmes. L'académie impériale et royale de Bruxelles ayant mis au concours cette question : « Depuis quand le droit' romain est-il connu dans les Pays-Bas autrichiens ? » ce fut encore M. de Berg qui obtint le premier prix, décerné en 1782. Enfin il fut appelé lui-môme aux honneurs du fauteuil [académique, en 1784.
C'est particulièrement dans sa correspondance écrite de[France et d'Italie, que se manifesta le talent littéraire de M. de Berg. Nous nous sommes plu à en citer plusieurs fragments, qui feraient honneur aux écrivains français les plus estimés. Nous regrettons que le cadre de cet ouvrage nous force à restreindre l'étendue de ces citations.
( ' ) Histoire de U Société royafe de Médecine , I , pp. 4 ei «, el II , pp. 616.