CHAPITRE XVII
Nous avons laissé M. De Berg à Paris, vers le mois de juillet 4787; mais il netait pas un de ces hommes que les gouvernements voient avec indifférence s'éloigner des affaires. Aussi , à peine le comte de Murray eut-il pris les rênes de l'administration, qu'il voulut le rappeler et soumettre son zèle à une nouvelle épreuve. Nous avons retrouvé la minute d'une lettre que M. De Berg écrivit, à cette occasion , au gouverneur général. Cette lettre nous semble résumer parfaitement la pensée, le caractère et la position personnelle de son auteur, en même temps qu'elle jette un jour nouveau sur la situation du pays. C'est pourquoi
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nous avons pris le parti de la reproduire textuellement et sans en rien retrancher :
t A Son Excellence le comte de Murray, lieutenant gouverneur et capitaine général de Sa Majesté.
« Monseigneur,
c Par dépêche du 27 août, Votre Excellence m'a fait l'honneur de me signifier : « que Sa Majesté avait trouvé de sa dignité , « comme de son service, que je me rendisse à Bruxelles, pour « y reprendre, provisoirement et jusqu'à ce qu'il en soit auc treraent disposé, mon poste et mes fonctions d'amman de « Bruxelles. » A quoi Votre Excellence a daigné ajouter : c que c je ne devais avoir aucun sujet d'inquiétude pour ma sécurité à t Bruxelles, puisqu'elle ferait prendre à cet eûet les mesures c qui pourraient être nécessaires. »
« J'ai eu l'honneur de répondre à Votre Excellence, dès l'instant de la réception de cette dépêche ( le 30 août ) , comme il convenait que fît un sujet fidèle et respectueux : j'ai commencé par obéir , me réservant d'adresser à Votre Excellence et à Sa Majesté, en acquit de mon devoir, par l'entremise de Votre Excellence, mes respectueuses représentations sur ce qui fait l'objet de cette disposition souveraine. Il ne peut que me sembler juste, Monseigneur, que Sa Majesté ait trouvé de sa dignité de rétablir dans leurs anciens postes tous ceux qui , ayant cessé de les occuper par le fait de leur promotion à des intendances ou à d'autres places de création nouvelle , et qui , cessant aujourd'hui d'être pourvus de ces nouvelles charges, par le fait de leur suppression , désireraient rentrer dans leurs anciens postes ou en être remis en possession. Elle a trouvé de sa dignité surtout d'assurer de la sorte ce rétablissement à ceux qui , se trouvant dans la position mentionnée, pourraient, au défaut de l'appui de l'autorité royale, se voir injustement dépossédés de fait de leurs postes primitifs. Mais il ne peut, je pense, être permis de croire, et rien dans la dépêche de Votre Excellence ne pouvait m'auto-
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riser à présumer que Sa Majesté eût cru convenir à sa dignité de rétablir dans leurs anciens postes ceux qui , loin de désirer d'y rentrer, auraient formellement déclaré ne pas le désirer, et auraient renoncé à toute prétention à cet égard , dans le cas même de suppression des nouvelles charges, à cause desquelles ils avaient cessé d'occuper leurs anciens postes.
c Cette dernière position est la mienne, Monseigneur. Les devoirs, les fonctions, l'autorité légale appartenant au poste du chef justicier, de l'amman de Sa Majesté, pour la ville et l'ammanie ou cercle de Bruxelles, sont trop généralement méconnus, pour qu'un sujet fidèle et zélé pour le service du prince et pour le bien de la chose publique , instruit, au point où je le suis, de la nature de cette charge et de l'impossibilité d'en remplir les devoirs les plus essentiels, puisse promettre à son prince, au gouverneur général et au public d'en remplir les devoirs véritables et de mériter, par des services utiles, les émoluments, onéreux à l'État, qui sont attribués à l'exercice de cette charge. Il serait superflu et entièrement inutile, Monseigneur, que j'entrasse ici dans le développement de cette vérité. Les preuves en sont consignées dans un mémoire justificatif que, comme amman de Bruxelles , j'ai légalement adressé à la fois au gouverneur général de Sa Majesté et à sa chambre des comptes de Brabant , en novembre 1784.
c J'appelle ici ce mémoire justificatif, parce que son objet était de justifier le refus que j'avais fait, dès le mois d'août 4784, et que je renouvelai depuis lors, en novembre 1784, en novembre 178o et en novembre 1786, de prêter, à la chambre des comptes , le serment annuel , que doivent y prêter tous les chefs justiciers et justiciers de Sa Majesté, c de ne pas savoir qu'il se « serait rien fait, dans leur département, de contraire aux lois c et hauteurs de Sa Majesté, par ecclésiastiques, séculiers, corps, < communautés, etc. » J'eus été coupable, si j'eusse continué de prêter ce serment, après que je me ras convaincu, par neuf années d'étude et d'exercice de ma charge d'ammau, que dans mon département les lois constitutives de l'autorité du monarque ,
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constitutives aussi de l'ordre public, en fait d'administration de justice, de police et de finances, étaient essentiellement méconnues. J'ai dit, dans mon mémoire justificatif, comment, à quels égards , à quel point étaient méconnues les lois du souverain et les principes qui seuls pussent me servir de règle et de direction, à l'effet de maintenir les hauteurs du prince, de faire ren* dre droit , loi et justice à chacun, en matière d'administration de justice, de police et de deniers publics, conformément à mes patentes et dans le sens des lois émanées de l'autorité souveraine, renouvelées et confirmées par toutes les chartes consti* tutionnelles. Quelque méfiance que j'aie de mon jugement, Monseigneur , je dois croire que ce refus de prêter le serment susmentionné, et les motifs que j'en ai donnés, étaient et se sont trouvés fondés en raison et en justice. Je dois le croire, puisque, loin d'avoir vu ma conduite, à cet égard, désapprouvée par le gouvernement ou par Sa Majesté, je puis démontrer n'avoir jamais éprouvé plus de marques de bonté et de bienveillance de la part du gouvernement général , que depuis cette déclaration et cette explication de la conduite que j'avais tenue précédemment et de celle que je me proposais de tenir par la suite; et qu'enfin je me suis vu comblé de bienfaits et de marques dè bienveillance de Sa Majesté, de son gouvernement général et de ses ministres, depuis le mois d'octobre 1786 jusqu'à ce jour.
c Malgré de si justes motifs de ne pas désirer d'occuper encore, infructueusement pour le service et au détriment inutile de ma santé, un poste aussi pénible, je me suis offert, il y a trois mois environ (en mai dernier), d'en reprendre l'exercice. Mais un concours de circonstances particulières, qui n'existe plus aujourd'hui , m'avait déterminé alors à donner à Sa Majesté et h son gouvernement cette marque, la plus forte qu'il me fût possible de donner, de mon zèle et d'un dévouement absolu pour le royal service et pour le bien de la chose publique. En offrant alors de reprendre l'exercice de cette charge, je n'entendis pas offrir et n'offris pas d'en remplir les devoirs généraux les plus essentiels, ce qui , à mon sens, était aussi impossible alors que jamais ; mais
j'offris de remplir, dans ce poste, cette partie de ses devoirs que les circonstances du moment me semblaient indiquer comme pouvant être remplie utilement pour le service de Sa Majesté et pour la chose publique. Dans ce moment , les Nations de Bruxelles n'étaient pas assemblées et n'avaient , je pense, pas été convoquées encore. Je crus voir qu'il serait convenable de les convoquer , et qu'il serait utile que leur assemblée et leurs délibérations fussent présidées, surveillées et dirigées, autant que possible, par l'amman de Sa Majesté. Je crus alors encore que, malgré les préjugés injustes, que des bruits répandus sur la conscription, les quarante pour cent, les tortures à ordonner par les intendants, et la prétendue autorité juridictionnelle de ceux-ci , avaient fait naître .contre les principes et les sentiments de ceux qui, comme moi, avaient accepté des intendances, je crus, dis-je, que les Nations de Bruxelles, détrompées en partie de ces erreurs , verraient encore avec plaisir et avec confiance parmi elles un homme qui avait captivé leur estime et leur confiance dans le poste d'amman depuis 1775 jusqu'en octobre 17&6.
c Alors et jusqu'au moment de mon départ de Bruxelles , le 48 juin dernier, je pouvais me flatter d'avoir conservé cette estime et cette confiance des Nations, et je pouvais espérer de tirer un parti avantageux, pour le service et pour la chose publique , de ces sentiments mérités de leur part : sentiments sur la réalité desquels j'eusse désiré les voir consultés, sans crainte d'éprouver un désaveu , tant que ma persévérance à rester dans Bruxelles était, aux yeux du public , une sorte de démonstration de mon irréproebabilité et du calme de ma conscience. Mais depuis que des motifs quelconques, dont j'ignore la nature, m'ont lait , d'après des réquisitions d'une nature également inconnue, adresser de la part du gouvernement la signification verbale de la convenance de m'expatrier, depuis que cet exil apparent, soutenu durant plus de deux mois, a dû contracter inévitablement, aux yeux du public, le caractère d'une fuite et celui d'une crainte de ma part , il est devenu impossible d'empêcher qu'une partie considérable du corps des Nations de Bruxelles
n'ait pas attribué cette fuite apparente aux mouvements d'une conscience coupable; ii est devenu impossible encore d'empêcher que les ennemis que je dois avoir, puisque je oie suis vu comblé de grâces et de laveurs de la part du souverain et de ses ministres, ne fissent efficacement germer parmi les Nations cette opinion contraire à la bonne réputation que j'ose croire avoir conservée jusque-là. jusqu'à mon dernier départ de Bruxelles, parmi cette classe de représentants de la nation (i).
c Ne voyant donc plus aujourd'hui, ne pouvant plus voir, comme en mai dernier, d'utilité réelle pour le service du prince et pour la chose publique, à ce que je me trouve, comme jadis, à la tète des assemblées du magistrat et des Nations, je trahirais ma conscience et mon devoir si, dans ces circonstances, je témoignais pouvoir désirer d'occuper encore ce poste d'amman ou de le vouloir accepter autrement qne par obéissance absolue. Le gouvernement n'ayant pas jugé, commè moi, en mai dernier, qu'il y eût convenance alors de me replacer dans le poste d'amman, je me soumis à ce jugement, comme il convenait, avec une parfaite abnégation et une résignation entière et bien naturelle, puisque ce n'était rien moins que mon intérêt privé que f avais eu en vue en faisant alors cette offre non acceptée. Les circonstances ayant paru exiger, vers le commencement de juin, qu'à n'y eût plus de doute sur la réalité de la vacance de la charge d'amman, réalité dont le gouvernement et le public pouvaient douter tant qu'on pouvait me supposer le désir d'occuper encore ce poste, je remis, vers le 10 ou le 12 dernier, à Leurs Altesses Royales, la déclaration formelle de mon désistement de l'ortre que j'avais faite de reprendre l'exercice de cette charge. Cette déclaration formelle de ma part, réitérée ici, ne me laisse plus dans la classe de ceux qui, ayant dû cesser d'occuper leur poste
( i ) En lisant cette lettre, on est tenté de considérer copine apocryphe , au moins quant aux termes dans lesquels elle est conçue , la demande de démission que nous avons reproduite 4 11 page 1*7 de ce volume. Mous avons trouve ce dernier document, (bj prime sur feuille votante, comme le sont une multitude de pièce* de cette époque, et nous l'avons donnée avec d'autant moins de défiance qu'elle se trouve citée par M. Borgnet , dans ses Lettres sur ta révolution brabançonne, tomei", psgefM. \ ' - « \
primitif par suite de promotion, désireraient aujourd'hui en
récupérer la possession paisible, et au désir desquels Sa Majesté a, jugé être de sa dignité d'accéder.
« Les considérations qui viennent d'être développées semblent non moins évidemment démontrer que le service de Sa Majesté et la chose publique ne sauraient plus être intéresses aujourd'hui à ce que le poste d'amman de Bruxelles fût occupé par moi, Je crois, conséquemment, Monseigneur, ne pouvoir mieux prouver aujourd'hui mon zèle et mon dévouement absolu pour le service et pour le bien public, comme serviteur, comme sujet et comme citoyen , qu'en suppliant Votre Excellence de faire parvenir aux pieds de Sa Majesté mes très-humbles représentations, sur la convenance réelle qu'il me semble y avoir que je ne sois plus replacé dans le poste d'amman; déclarant néanmoins que, si, nonobstant la force de mes motiis ci-dessus allégués et contre mon vœu, Sa Majesté persistait à me juger utile à son service dans ce même poste» je m'y dévouerais au prix de ma santé et, s'il le fallait, au prix de ma. vie et de ma fortune , heureux si , par ces sacrifices , je puis convaincre un jour mon prince et ma patrie des sentiments avec lesquels je me suis engagé au service de l'un et de l'autre.
c Pans le cas où Ja volonté absolue de Sa Majesté serait que je reprisse ce poste, malgré les motifs qui me font désirer d'en obtenir la démission définitive, dans ce cas, dis-je, après avoir marqué à Votre Excellence Ja plus vive et la plus respectueuse reconnaissance, pour l'intérêt qu'elle a daigné témoigner prendre à m'ôter tout sujet d'inquiétude pour ma sécurité, je dois représenter très-humblement encore : , tl
c Que la place d'amman ayant du paraître vacante d'après ma déclaration susmentionnée du mois de juin , et plusieurs requêtes ayant été présentées depuis lors et avant cela môme par des aspirants à cette place réputée vacante, y ayant lieu de croire même, d'après une sorte de notoriété publique, que les Nations auraient ^ consultées sur le choix qui serait Le pins agréable au peuple „ il semble, d'anuès ces considérations, que quand même
cette charge ne devrait pas rigoureusement et en termes de droit être déclarée vacante , elle pourrait néanmoins être réputée telle, avec assez de raison pour donner lieu à des contestations sur la légalité des actes d'autorité que jaurais à exercer dans ce poste , à moins que, par une déclaration formelle de Sa Majesté, expédiée dans sa chancellerie de Brabant , il fût notifié à tous ceux qu*il pourrait appartenir , que la volonté royale serait que je reprisse les fonctions de cette charge et que j'exerçasse l'autorité qui y appartient, avec ordre à chacun de s'y conformer et avec injonction au conseil de Brabant, à la chambre des comptes et au magistrat, d'enregistrer cette déclaration dans leurs greffes respectifs.
c Je ne puis qu'inhérer dans mes respectueuses instances pour qu'ilplaise à Votre Excellence de faire parvenir cette très-humble représentation aux pieds du trône, le plus tôt possible /[et qu'elle daigne l'agréer comme une preuve de mon zèle pour le service de Sa Majesté et pour le bien de la chose publique; zèle en considération duquel et de mes services passés/ j'osejsupplier Sa Majesté, très-humblement et par l'entremise de Votre Excellence, de daigner, en me conservant le titre déconseiller du gouvernement et les attributions honorifiques qui y sont attachées, et en me dispensant des devoirs de la charge d'amman, m'accorder telle pension modique qu'elle trouvera équitablement convenir, soit par forme de retraite ou par intérim et en attendant que les circonstances puissent permettre de m'employer utilement , à son service , dans une place et à des affaires quelconques tenant au gouvernement général.
« Je compte être à Bruxelles avant le 46 du mois et de m'y soumettre en personne aux ordres qu'il plaira à Votre Excellence de me donner , ainsi que j'ai eu l'honneur de lui annoncer par ma lettre du 30.
« J'ai celui d'être, avec le plus profond respect, etc.
c Paris, 5 septembre 1787. »
Certes, le style de cette lettre diffère beaucoup de celui des lettres écrites de France et d'Italie par le même homme, en 1767; mais vingt années de travaux administratifs, vingt années de
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lotte contre le mauvais vouloir étranger et le dégoût personnel , sont bien capables de changer l'homme et son style. Il y a, du reste, dans cette dernière lettre un ton de bonne foi , de dignité et de parfaite convenance, qui témoigne en faveur du fruit que son auteur avait su tirer de l'expérience des affaires. Ce qu'il dit de la proposition qu'il avait faite, au mois de mai 1787, de reprendre ses fonctions d'amman, mérite une attention toute particulière. On voit qu'à cette époque il nourrissait l'espoir d'exercer une certaine influence sur les Nations; qu'il voulait les réunir, présider à leur assemblée; qu'il espérait diriger leurs délibérations; qu'enfin, il comptait pouvoir les éclairer sur les impostures à l'aide desquelles on cherchait à égarer l'opinion publique, telles que la conscription militaire, l'impôt de 40 pour centra bastonnade administrée par les intendants, etc., etc. Il est difficile aujourd'hui de juger du résultai qu'auraient pu produire ses efforts, si, au lieu de l'expatrier, le gouvernement l'avait secondé ou seulement l'avait laissé agir; mais on ne peut se défendre d'un sentiment fâcheux, quand on considère qu'à cette époque le comité des volontaires n'existait point, que Yan der Noot ne s'était pas encore emparé des syndics des Nations pour en composer son comité, et que l'influence d'un homme éclairé et sage pouvait préserver cette partie de la population des effets de la séduction, du mensonge, de la calomnie, de tous les moyens qui sont ordinairement mis en œuvre par ceux qui veulent renverser un gouvernement pour se mettre à sa place. Car les hommes qui, de nos jours, se servent de semblables moyens, auraient tort de s'en croire les inventeurs : grâce au ciel, la Belgique n'en est pas à son apprentissage en fait d'impostures et de duperies. Nos pères étaient même plus avancés que nous, sous certains rapports, et c'est pour cela sans doute que les choses allèrent si bien : ils faisaient des journaux dans le sens qui leur convenait, et ne voulaient pas que d'autres en fissent dans un sens contraire. Un des premiers soins du conseil de Brabant avait été de prohiber le Courrierjde t Escaut, la Gazelle de (hlogne et le Journal de Hervé ou Journal général de t Europe. Ces feuilles , disait-on , étaient
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écrites par deuils mercenaires, des écrivains stipendiés, des Français à la solde de l'Empereur (i), et par conséquent elles ne pouvaient avoir raison. Cent été perdre son temps que de les réfuter; il était beaucoup plus simple de les exclure du pays.
La caricature et la poésie étaient également portées au plus haut degré de dévergondage. Les plus sales images et les plus méchants vers de nos petits journaux sont de timides essais, en comparaison de ce qui se publiait alors. Nous voudrions pouvoir en citer quelques exemples; mais le choix est difficile, pour peu que Ton craigne d'outrager la pudeur publique. Toutefois, la pièce suivante, plus anodine que les autres de son espèce, nous a semblé pouvoir être reproduite, pour donner une idée du goût et du style de l'époque.
• Louis de Barbiano , ministre aux Pays-Bas ,
Après avoir tenté un fait a h Judas ,
Ouvre les yeux enfin et dis avec raison :
Je crains, amis, je crains les braves Brabançons.
Comment! ta voulais donc, avec la fière audace,
Mettre aux travaux publics , à brouette , à besace ,
Des citoyens zélés, fidèles au souverain ?
Ab : méchant Milanais , tu es inhumain ;
Indigne chevalier d'un ordre respectable,
Tu es, à tous égards , un instrument du diable.
En amenant ici l'usage du blton,
Tu mérites vraiment qu'on brûle la maison.
Toi, infime soutien de la chère patrie,
Crumpipen , vil sujet, banane issu de la Ue,
De race de laquais , d'un maréchal ferrant ,
Indigne de ta charge au conseil de Brabant ,
Après serment piété , tu deviens imposteur,
Un fourbe , un traître , enfin un lâche suborneur.
Et toi , nnriheureax Reûss ( s ) , qui pour une plaquette
Portâtes, en polisson , d -devant ta cassette
De l'honnête Lceuillet , joueur de violon ,
Vous n'êtes reconnu que pour un vrai fripon.
Mais loi , brave vieillard , toi illustre Van Anche ,
Venez , bon citoyen , et remplissez la place
D'un lâche chancelier , d'un infime bolteofe ;
Vis et soutiens nos lois et rend* noua tous heureux.
Et vous , nobles états, incomparables pères ,
Qui résistés si bien , et qui vengés vos frère*,
Qui sont prêts à agir et vous tendent les bras ,
Défendes- Je», il est temps, sauvés les Pays-Bas! .
(i) Borgoet , UUru sur la révolution brabançonne, 1. 1 , p. 1*3. ( i ) Conseiller an conseil privé de Sa Majesté.
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Voici encore un petit échantillon des aménités du temps :
« Monsiew Leclercq (0 doit aller aux enfers, Le ministre paillard pendu avec les Aguilars ( t ),
Les Crumpipen brûlés.
Le pays sera purgé.
Règne tyraonk|ue.
Peuple Belgique Suivez l'exemple de l'Amérique. »
M. De Berg eut, comme on le pense bien, sa pari d'avanies à supporter. Nous avons déjà parlé, dans une note, d'une caricature représentant un homme fustigé par l'intendant du cercle. On en publia une autre encore, à peu près semblable, mais beaucoup plus significative. Nous ne pouvons en donner qu'une description imparfaite, à cause de l'indécence du sujet. Qu'il suffise de savoir que des tonneaux et des sacs d'or et d'argent, accumulés autour d'un patient qui succombe sous le poids du bâton , indiquaient l'idée d'une contribution arrachée par des tortures, et que l'intendant du cercle figurait sur cette scène, le corps et les membres ceints de tonneaux cerclés, et remplissant les (onctions d'exécuteur des hautes œuvres. Le but évident de cette infamie était de faire accroire au peuple *|ue les intendants avaient reçu mission d'extorquer son argent, et le sel consistait dans ces mots écrits sur celui des tonneaux qui enveloppait le corps de l'intendant : Tonneau général de la montagne, ce qui était une allusion au nom de M. De Berg (s). Afin qu'il ne fût pas passible de se méprendre sur le sens de ce chef-d'œuvre de l'art et de l'imagination, l'auteur l'avait enrichi de l'inscription suivante , dont nous conservons l'orthographe et la ponctuation :
< Machine dévinatoire. Ingénieuse invention pour trouver les « trésors sans descendre dans les entrailles de la terre , et con- « naître la valeur de toutes choses : Trouvé par un maître tonnet lier issu d'un cordier, cette admirable machin est d'autant « plus estimable, qu'elle est applicable à toutes les espèces, tant
( i ) Conseiller d'Etat de robe , membre du conseil privé.
(») L'an était du conseil privé et l'autre du conseil des domaines ét Gnancet.
(s) Le mot Uamasd berg signifie montagne.
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c mâles que femelles et sans distinction. Elle n'a qu'un deffaut, c c'est qu'elle n'a aucune vertu dans les Pays-Bas.
c Bienheureux les cercles; ils font parler les muets sans leur « couper le ûlet.
< Bienheureux les cercles; ils trouvent tout ce qui n'est pas c perdus.
< Bienheureux les cercles ; ils anéantissent les grands; élèvent c ceux qui sont nés dans l'ordure.
« Bienheureux les cercles; ils font des armées sans enroller « de soldats.
« Bienheureux les cercles; ils chassent les rhumatismes en < échauffant les reins.
« Bien heureux les cercles; ils bannisse l'avarice et font ché- « rir la pauvreté.
c Bienheureux les cercles; ils rétablissent l'ordre en cassant t tous les ordres.
« Bien heureux les cercles; ils ont réveillés tous les lions c endormis. >
On voit qu'il y avait à cette époque des pamphlétaires d'aussi bas étage que de nos jours. Ils savaient un peu moins de français, voilà toute la différence. Quand on considère cependant l'influence que ces misérables grossièretés exercèrent réellement sur l'esprit du peuple brabançon, on ne saurait trop blâmer l'imprévoyance du gouvernement , pour avoir rejeté l'oflre de M. De Berg, et pour avoir éloigné du pays le seul homme peut-être qui fût en position de rectifier les idées fausses répandues dans la bourgeoisie de Bruxelles. Si cette faute ne fut pas l'origine de la popularité de Van der Noot, elle en fut au moins une des causes indirectes : car elle livra les Nations à la merci du plus grand ennemi de Tordre, d'un homme qui organisa la révolution de sang-froid , en se servant de cette espèce de moyens qui produit tant d'effet sur l'esprit du vulgaire , quand il ne se présente pas de contradicteur, et qu'il est presque toujours possible de neutraliser, quand on ne dédaigne pas de prouver l'évidence. Or, partout où il existe des hommes de l'espèce de Van der Noot,
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et des lois qui laissent le champ libre à l'imposture et à l'exagération , il faut savoir descendre dans l'arène qu'ils se sont ouverte; il fout savoir riposter sérieusement aux attaques les plus absurdes» même les plus ridicules; il faut enfin ne jamais perdre de vue que les contes les plus invraisemblables trouvent créance dans le public, du moment qu'ils sont de nature à atteindre le pouvoir. Nous savons bien que c'est un triste rôle pour ceux qui ont l'âme un peu élevée; nous savons qu'il est parfois difficile de surmonter le dégoût qu'inspirent certaines attaques et certains adversaires; mais enfin, quand on veut gouverner les hommes, il faut les prendre tels qu'ils sont, et savoir se mettre à leur niveau.
Lorsque le gouverneur général comte de Murray jugea à propos de rappeler M. De Berg à Bruxelles, pour lui faire reprendre ses anciennes fonctions , il était trop tard : la calomnie avait produit tous ses effets; elle avait détruit en quelques mois la confiance et la considération que le ci-devant amman s'était acquises par douze années d'intégrité et de pénibles travaux. Aussi , non-seulement il demanda à être déchargé de fonctions dans lesquelles il ne pouvait plus rendre aucun service; mais il sollicita la faveur d'être expatrié pour toujours, et d'obtenir une autre destination. L'Empereur ne jugea pas convenable de se priver du secours de son expérience dans les affaires des Pays-Bas, et pour rendre ce secours plus efficace , il l'appela à siéger dans le conseil général du gouvernement. Cest à ces circonstances qu'il est fait allusion dans la lettre suivante, adressée à M. De Berg par le dépositaire des pensées intimes de Joseph II :
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c J'ai reçu successivement toutes les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Paris, et j'en ai rendu compte à notre auguste maître. Votre demande d'être employé à Vienne n'ayant eu pour motif que la crainte que vous aviez de reprendre la charge d'amman , Sa Majesté n'a pas cru nécessaire d'y faire répondre, vous ayant placé, dans l'intervalle, au gouver-
nement. Cette raison dort justifier mon silence. Il ne me reste donc qu'à vous renouveler mes vœux , que, réuni avec votre chère famille, vous soyez aussi content de votre nouvelle destination, que je serai toujours empressé à vous témoigner la çoflsidfération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
« Monsieur,
c Yotre très-humble et trèsobéissant serviteur, « Vienne, ce 6 octobre 1787. Ahthoh. i
C'est un des spectacles les plus affligeants pour l'humanité, que celui d'un peuple dont les sommités intelligentes cherchent à se soustraire, par l'exil, aux effets de la perversité et du mensonge. Quand la société en est arrivée à ce point, qu'il n'y ait plus de foi dans la moralité et 1 intégrité de ceux qui la gouvernent, et que sa lie en fermentation puisse impunément en souiller les parties les plus élevées, sans même être refoulée par l'indignation publique, on peut dire qu'il y a symptôme de décomposition. H en est à peu près de cela comme des idées religieuses : Otez à la société ce saint respect pour certaines idées, pour certains objets , autour desquels elle s'est groupée comme par instinct, et le groupe va se rompre, et chacun des individus qui le composent va se jeter à l'aventure dans le vague et l'isolement. Sous ce rapport, les empiétements temporels du clergé catholique ont fait le plus grand mal aux sociétés qui professent cette religion : ils ont donné crédit à cette erreur des philosophes du dix-huitième siècle, que ce sont les idées religieuses qui ont produit l'état de décadence dans lequel étaient tombés la plupart des pays catholiques. Si le clergé n'avait pas été riche et puissant, on n'aurait pas attribué à son influence ce qui n'était que le résultat des événements politiques. Pour ce qui concerne la Belgique, par exemple, il suffit de jeter un coup d'oeil sur le tableau, que nous avons tracé, au chapitre VU, des diverses phases de sa décadence, pour être convaincu, non-seulement que
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l'influence des idées religieuses y fut complètement étrangère, mais encore que la prospérité temporelle du clergé fut elle-même un effet, et non pas une cause.
Que l'on parcoure, du reste, les états protestants, on verra que ceux qui renferment le plus d'éléments de prospérité, ceux qui ont le plus d'avenir , sont ceux où les idées religieuses sont le plus répandues. Si Voltaire vivait encore, et s'il pouvait comparer à la situation de ces états, celle de la France athée, s'il pouvait contempler les effets du défaut de foi en toutes matières, il déplorerait sans doute son erreur, comme le font tous les hommes qui, après avoir été élevés dans les principes du philosophisme, ont été ramenés, par l'expérience et la réflexion, à des idées plus saines et plus mûres.