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RAPÉD1LS
Ce rapport était celui d'un homme franc et loyal ( pour nous servir de ses propres expressions) , qui n'aimait pas les mesures équivoques, qui n'hésitait pas à mettre à nu les plaies de l'administration et qui ne craignait pas non plus de les cautériser , quels que fussent les cris que cette opération dût arracher au patient. Qu'importait-il, en effet, que quelques membres du conseil de Brabant résidassent à Anvers ou à Bruxelles, lorsque le conseil tout entier n'était d'aucune utilité à la chose publique, lorsque l'office fiscal , cet agent essentiel du pouvoir exécutif, était inerte au milieu des circonstances les plus graves? Cétait là qu'il aurait fallu appliquer son énergie; celait à ce rouage que le gouvernement aurait dû savoir donner une impulsion vigoureuse. Mais des ordonnances violentes, exécutées violemment par l'autorité militaire, n'étaient pas ce qui pouvait constituer un gouvernement fort. Il est bien vrai que le gouvernement autrichien n'était pas le maître d'organiser l'administration comme il l'aurait voulu; mais c'était pour cela même qu'il n'aurait dû négliger aucune occasion d'en améliorer les parties dont il était l'arbitre. Les faits signalés dans le rapport de M. De Berg étaient de la plus haute gravité; il dépendait du gouvernement d'y porter remède , et ce ne fut qu'au mois de janvier suivant qu'on nomma un procureur général.
M. De Trauttmansdorff, sortant d'une crise violente, était entré dans une période de timidité. On peut juger de sa situation morale par une lettre qu'il adressa , sous la date du 23 septembre 1788, au prince de Cobenzel, et dans laquelle il exprima ses craintes sur l'avenir qui semblait se préparer (î). Le refus du subside par la prochaine assemblée des états lui paraissait imminent; il faudrait prendre alors des mesures qui porteraient l'irritation du peuple jusqu'au désespoir. Tel est à peu près le résumé de ce curieux document, dans lequel la situation des esprits était peinte sous les couleurs les plus sombres : c La méfiance, l'ai-
(i) Ce document , publié d'abord par M. Gicbard , dans le journal l'Émancipation , a Ht reproduit en partie par M. Borgnct, dam m* UUre$ sur la Révolution brabançonne, 1. 1, p. 163 et suiv.
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greur, l'esprit de vengeance, y était-il dit, sont an plus haut degré Une sombre tristesse a succédé à la folle résistance Les
provinces belges sont prêtes à se jeter dans les bras d'une puissance quelconque, qui leur assurerait leur constitution; elles renonceraient même à celle-ci , pour être gouvernées par les voies légales, sans être toujours menacées et subjugées par la force militaire. »
On aurait peine à croire à 1 authenticité de cette lettre , si le doute était permis à l'occasion d'un document publié par l'archiviste de l'État. Que voulait donc M. De Trauttmansdorir? Il avait été envoyé à Bruxelles, pour y faire exécuter les préalables, c'està-dire pour fermer les séminaires épiscopaux et pour y substituer le séminaire général. Les premières mesures, qu'il avait prises à cet effet , avaient soulevé une opposition violente, tant de la part de l'université que de la part du clergé en général. Il y avait répondu en faisant diriger des poursuites criminelles contre les professeurs de Louvain et en faisant expulser par la force les élèves des séminaires épiscopaux. L'indignation des patriotes s'étant alors manifestée par des clameurs qui mettaient en danger la tranquillité publique, il était entré dans la voie des coups d'État, avait fait arrêter plusieurs personnes, sans aucune forme de procès, et en avait forcé un plus grand nombre à prendre la fuite.... Et, lorsque la perpétration de tous ces actes, émanés de son autorité, commence à lui inspirer des craintes pour l'avenir, il écrit à un des conseillers de la couronne, pour imputer à l'autorité militaire tous les embarras qu'il s'est créés. Il veut qu'on rappelle le général d'Alton; il demande qu'on destitue les fonctionnaires dévoués au gouvernement, mais qui n'ont pas le bonheur de posséder un pouce de terre dans te pays, et qu'on les remplace par des personnes possessionnées de la noblesse.
Encore une fois : que voulait donc M. De Trauttmansdorff? Voulait-il que le gouvernement renonçât à ses projets relativement au séminaire général? Mais alors pourquoi n'avait-il pas donné ce bon conseil, dès son arrivée aux Pays-Bas? Et à quoi bon la débâcle des professeurs de Louvain, le déplacement d'une
HAPÉDIUS
fraction du conseil de Brabant, et enfin les fusillades de Mali nés et d'Anvers ? Car tous ces faits subséquents n'étaient que les conséquences d'un fait primitif. Si , au contraire, il ne voulait pas abandonner l'institution du séminaire général, en d'autres termes, s'il entendait toujours faire exécuter les préalables, comment pouvait-il espérer d'y parvenir sans l'assistance de la force armée, lorsqu'il avait l'expérience des excès auxquels la moindre tentative de ce genre devait nécessairement donner lien? Comment pouvait-il espérer d'y parvenir en remplaçant les fonctionnaires dévoués, déjà si rares, par des personnes possessionnées de la noblesse, lorsqu'il savait que généralement la noblesse était de connivence avec le clergé, et lorsque lui-même avait cru devoir introduire des créatures du gouvernement dans le conseil souverain de justice?
L'épitre du ministre plénipotentiaire fut appréciée à sa juste valeur par Joseph II, qui écrivit son jugement dans l'apostille suivante, déjà publiée par M. Borgnet : « Il serait du plus pernicieux exemple, dit l'Empereur, de changer les généraux ou employés qui déplaisent.. Le ministre est seul le maître de gérer les affaires. Qu'il se fasse aimer et estimer, la crainte qu'on aura du militaire sera un moyen de plus, pour lui, de se faire obéir. Le militaire ne peut rien faire, dans aucune affaire, et n'entre comme exécuteur que quand le gouvernement l'exige. Ainsi tous ces contes sont des pauvretés au-dessus desquelles le comte De Trauttmansdorff doit se mettre et ne pas commencer , comme longtemps il s'en est défendu , à prêter l'oreille à des petitesses, ou à des propos d'intrigants qui veulent semer la zizanie. Vous lui ferez comprendre cela, et s'il ne sait aucun autre moyen de rétablir la confiance, il faudra y renoncer et se retourner sur l'obéissance, en faisant en même temps argent de tous les droits et possessions en régales qui existent aux Pays- Bas. »
Du reste, la lettre de M. De TrautlmansdorfT ne parait plus si extraordinaire, quand on connaît le mot de l'énigme, et ce mot n'est pas difficile à trouver : car le ministre plénipotentiaire a
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pris soin de l'écrire lui-même. < On ne sait plus, dit-il, où est l'autorité ; ceux qui ne réussissent point dans leurs demandes ont recours au général, qui ne se contente pas d'être l'espion, mais qui est le contrôleur et le juge en dernier appel du gouvernement. » Ceci explique suffisamment les instances du ministre plénipotentiaire pour faire rappeler le général d'Alton : il y avait là deux pouvoirs rivaux; d'Alton correspondait directement avec l'Empereur et en recevait des instructions. Cela no l'empêchait point d'agir suivant les réquisitions de l'autorité civile; mais, placé à la tête d'un corps d'armée par la confiance du chef de l'État , il voulait qne ses troupes fussent respectées. Lorsqu'on leur jetait des pierres, il répondait par des coups de fusil , et, quand M. De TrauttmansdorfT, par un de ces tours d'habileté qu'il affectionnait, après l'avoir lancé contre l'émeute, le retenait ou semblait le désavouer, il écrivait à Vienne et se plaignait des humiliations qu'on voulait lui faire subir.
Ajoutons, cependant, pour compléter le tableau de la vérité, que cette correspondance avait des inconvénients réels. Le général d'Alton ne se bornait pas à entretenir l'Empereur de ce qui avait rapport au bien-être de ses troupes et à la dignité de l'autorité militaire; il émettait aussi son opinion sur la marche du gouvernement, sur la situation des esprits et sur les moyens à mettre en œuvre pour vaincre l'opposition. Or, les rapports du général d'Alton sur toutes ces choses offrent un des exemples les plus remarquables de l'erreur dans laquelle peuvent tomber les hommes qui ne sortent pas d'un certain cercle de relations, et qui n'entendent que des voix amies, flatteuses, s'harnionisant avec la voix de celui auquel il s'agit de plaire. Dans le moment le plus critique, lorsque les masses, travaillées par le clergé régulier et séculier, étaient prêtes à se soulever, il écrivait que les mesures de précaution n'étaient plus nécessaires , que le peuple était entièrement revenu des fausses idées qu'on lui avait inculquées; et il attribuait ce merveilleux résultat à la publication de quelques brochures qu'il avait fait imprimer dans les deux langues, pour dessiller les yeux au tiers-état.
HAPÉDIUS DE BERG.
Il serait difficile de préciser jusqu'à quel point ces rapports influèrent sur les résolutions de Joseph II. Seulement on peut voir, par une des lettres de ce prince» qu'il jugeait très-sainement la position respective du général et du ministre; il écrivait à d'Alton, qu'il devait épauler en toutes occasions le ministre» en ne faisant ni trop ni trop peu et en se réglant, de concert avec lui, selon les circonstances qui exigeaient de la modération, mais aussi de la fermeté; il recommandait surtout un parfait accord entre le militaire et le gouvernement, entre le général et le ministre plénipotentiaire. Malheureusement, ces recommandations furent vaines ; la mésintelligence continua à régner. M. De Trauttmansdoriï aurait voulu commander les troupes, et parce qu'il ne les commandait pas, il trouvait détestable tout ce qu'elles faisaient pour assurer l'exécution de ses propres mesures. Dans ses moments de vigueur, il aurait voulu s'en servir comme d'un épouvantail; dans ses moments de faiblesse, il aurait voulu les voir disparaître sous terre. Dans aucun cas , elles n'auraient dû , pour se conformer à sa pensée et à son caractère, agir franchement : il valait mieux, selon lui, qu'elle se laissassent insulter et démoraliser, que de s'exposer à l'animadversion des cmeuliers, leurs ennemis naturels. En un mot, le mépris lui paraissait préférable à la haine, sans doute parce qu'il se sentait capable de supporter l'un et que l'autre lui faisait peur.