‹ Ferments et fermentationsChapitre 2 sur 88 · OCT · texte numérisé non relu

OCT

A quelque degré de l'échelle qu'ils appartiennent^ tous les êtres vivants ont besoin, pour vivre, se développer et se reproduire, ^'une certaine quantité de matière dans laquelle ils puisent les élé« ments nutritifs qui leur sont nécessaires ; ils oc- .cupent également chacun une place à la surface du globe terrestre. Et comme place et matière sont limitées, il en résulte, entre les différents êtres qui doivent se les partager, une lutte incessante, dans laquelle l'emportent fatalement les plus forts et aussi les plus intelligents. A ce point de vue, le premier rang dans Péchelle est certainement occupé par l'homme ; c'est lui qui, dans cette lutte pour Texistence, dans ce combat de la vie, doit à son intelligence, à la puissance et au perfectionnement des procédés qu'il a inventés, d'avoir asservi à ses besoins les êtres les plus élevés, qu'ils appartiennent au règne animal ou au règne végétal.

Attiré par certains phénomènes dont la cause lui a paru occulte, Thomme a détourné son attention des espèces supérieures et tangibles, et plongeant le regard dans les profondeurs de ce monde invisible à l'œil nu, dont le microscope seul nous révèle Timmensité, à sa grande stupéfaction, souvent même à sa terreur, il y a découvert un nombre considérable d'espèces^ vivantes nouvelles, représentées chacune par des multitudes dMndividus, dont les uns, vivant sur la matière organique inanimée, en provoquent la rétrogradation et le retour aux éléments minéraux dont elle a été formée, tandis que les [autres^ pénétrant dans les corps vivants, s'y développent et manifestent leur présence par des symptômes spéciaux pour chacun, et dont l'ensemble revêt la forme d'une maladie déterminée. Le développement de ces mfiniment petits, disséminés partout, en quantités innombrables, dans Teau, dans Pair, dans le sol, à la surface et dans la profondeur des êtres vivants et des corps inanimés, ne peut en effet s'effectuer sans une modification profonde du milieu dans lequel ils vivent.

Si nous laissons de côté Tétude des modifications que les microbes font éprouver aux êtres vivants, ce qui serait empiéter sur le domaine de la pathologie, il nous reste encore un vaste champ d'obser-

valions sur les êtres microscopiques, animaux ou végétaux, qui vivent aux dépens de la matière non organisée, minérale ou organique, sur les ferments^ dont les manifestations biologiques, marquées par des modifications plus ou moins profondes de la matière fermentescible aux dépens de laquelle ils vivent, avec production de produits de fermentation nouveaux, constituent l'acte de la fermentation.

Dans Tordre des faits, nous remarquerons que l'attention de Thomme a d'abord été attirée par le résultat final de la vie des ferments, c*est-à-dire par les modifications d'apparence inexplicables subies par les corps fermentescibles ; ce n'est qu'ensuite que, remontant de l'effet à la cause, il a cherché sous quelle influence se produisent ces modifications, quelle en était la cause réelle et quelle modification de cette cause pouvaient introduire les agents extérieurs. Ces recherches n'ont pas toujours été entreprises dans un but purement spéculatif, et c'est la plus grande gloire des Pasteurs, d'avoir voulu et su tirer de leurs découvertes des résultats d'une application pratique aussi immédiate que féconde.

L'étude des conditions vitales des ferments organisés, et en particulier des conditions de leur nutrition^ a révélé, chez un grand nombre d'entre eux,

la sécrétion de principes solubles^ susceptibles d'agir sur une quantité relativement considérable de matière fermentescible, pour la transformer au préalable en substance assimilable. Ces principes, réunis aujourd'hui sous le nom de diastases, et au^'-efois de ferments solubles^ à cause de la grandeur du rapport de Teflet à la cause dans leur action, nous les retrouverons analogues, sinon absolument identiques dans l'organisme des anim aux et des végétaux les plus élevés, jouant le même rôle préparatoire et transformant en produits assimilables des composés incapables de pénétrer sous leur forme primitive dans cet organisme et de concourir à la formation des tissus et au maintien de l'équilibre normal.

Faire un exposé complet de l'histoire des fermentations nous eût entraîné à redire les ardentes controverses des Dumas, des Gay-Lussac, des Liebig et des Pasteur, sur le rôle et le mode d'action des ferments, discussions fécondes par leurs résultats et qui ont été le point de départ des découvertes les plus importantes dans leur application à rhygiène et à Tindustrie. Les limites du cadre de la Bibliothèque scientifique contemporaine ne nous le permettaient pas plus que le but de ce livre, destiné surtout à ce grand public de lecteurs que toutes les questions scientifiques

attirent, mais qui s'intéresse plutôt aux résultats acquis qu^aux recherches aussi longues que déli~ cates qui les ont précédés. Nous nous sommes donc restreint à Ténumération de ces résultats, à un exposé des faits aussi complet que possible. Pour cela, nous n'avons eu qu'à puiser à pleines mains aux sources originales, et à emprunter aux travaux de MM. Pasteur, Schutzenberger, Wurtz, Duclaux, Miquel et tant d'autres les matériaux qui nous étaient nécessaires.

Nos lecteurs verront qu'en ce siècle de microbes, à côté de ces parasites qui pullulent dans le corps humain et causent des ravages souvent irrémédiables, il est d'autres organismes microscopiques plus modestes d'allures, quoique aussi puissants dans leur action, dont l'homme a su tirer parti au même titre que des animaux et des végétaux supérieurs, en les faisant les agents inconscients d'opérations industrielles, ou en les asservissant à ses divers besoins.

Nancy, février 1888.

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