‹ Ferments et maladiesChapitre 15 sur 43 · MALADIES C H A H D 0 N .N K L S E S · texte numérisé non relu

MALADIES C H A H D 0 N .N K L S E S

Nous avons déjà vu de nombreux exemples du même fait. Nous savons que, chez ces espèces inférieures, plus encore que chez les animaux supérieurs, la vie empêche la vie. Un liquide déjà envahi par un ferment organisé ne permet que difficilement le développement d’un autre organisme ayant les mêmes besoins d'existence. Deux êtres différents, ensemencés dans un même milieu, s’y développent très inégalement et, à la suite de cultures répétées, l'un finit toujours par étouffer l’autre. Nous avons meme utilisé cette propriété pour obtenir des cultures pures. Toutefois, il est toujours possible, en cultivant à part, dans un milieu mieux approprié, l’espèce la plus faible, et en la ramenant ensuite dans le premier liquide, •de lui faire à son tour écraser l’autre. N’est-ce pas là une image fidèle de ce que nous venons de voir dans la maladie charbonneuse?

Mais nous pouvons établir nos analogies de plus près. Nous avons vu l’urine neutre ou légèrement alcaline être pour la bactéridie un excellent terrain de culture. En quelques heures le liquide est rempli de ses filaments. Ensemençons-y , en même temps qu’elle, des microbes ayant aussi besoin d’oxygène, par exemple des bactéries communes. La bactéridie charbonneuse ne s'y développe pas, ou très peu, et elle périt entièrement après un temps plus ou moins long. Elle ne peut absorber d’oxygène, sa voisine le prend et rend en échange de l’acide carbonique. Répétons maintenant, sur un organisme vivant, l’expérience double que nous venons de faire sur l’urine. Semée seule, la bactéridie se développe et l’animal meurt. Semée avec des bactéries communes, elle périt avant d’avoir pu s’implanter solidement, les bactéries qui raccompagnaient au point d’inoculation ne pénètrent pas dans l’organisme, et l’animal résiste. Où trouver un plus remarquable exemple de ce que peut la concurrence vitale sur le terrain bien défini où nous venons de la mettre en action ?

Nous traduirons maintenant, si on veut, sans embarras

ce fait d’immunité en disant que la résistance organique de l’animal a augmenté. Ce mot si fréquemment employé en médecine, sans qu’il soit toujours possible de lui donner un sens précis, en revêt un dans le cas qui nous occupe. Nous avons mis en présence deux espèces de cellules vivantes, le globule et la bactéridie, ayant à des degrés divers les mêmes besoins d’oxygène, et se le disputant. L’animal guérit lorsqu’une cause quelconque, intérieure ou extérieure, assure la victoire du globule sanguin, il périt lorsque la bactéridie l’emporte, parce que le sang, devenu asphyxique, ne peut plus nourrir les tissus. A cette asphyxie vient s’ajouter un ralentissement dans la circulation, produit, soit par des embolies capillaires dans certains organes, comme l’a montré M. Toussaint, soit en général par la diminution que nous avons signalée dans la fluidité du sang. Les globules du sang charbonneux ont en effet un caractère agglutinatif marqué, et il est curieux de voir que c’est encore à la bactéridie qu’ils le doivent. Elle sécrète, pour cela, un ferment soluble qui, mêlé à du sang non charbonneux, lui donne la viscosité du sang malade. Mais, dans toutes ces causes, celle qui l’emporte manifestement est l’asphyxie des globules par les filaments bactéridiens.

Examinons maintenant à cette lumière certains faits de l’histoire du charbon. Nous savons qu’un grand nombre d’espèces sont réfractaires à cette maladie. M. Chauveau a. de plus, montré que, dans la même espèce, certaines races étaient résistantes et d’autres non, en prouvant que les moutons d’Algérie survivaient en grande majorité aux inoculations qui tuaient sûrement tous les moutons de France. Enfin, dans les espèces ou les races les plus réfractaires, les très jeunes sujets ne le sont pas. Comment ne pas songer, en présence de ces faits, aux causes minime s qui, dans la lutte entre deux espèces vivantes, suffisent quelquefois à assurer la prépondérance à l’une ou à l’autre? Tous les sangs ne se ressemblent pas, les opérations de transfusion sont là pour le prouver. Tous les organismes ne sont

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pas pareils au point de vue de l’absorption d’oxygène. Une grenouille respire, vit dans un air où un lapin périt asphyxié, et peut même aller prendre à cet air les dernières traces d’oxygène. Quoi de plus naturel, puisque la lutte est silongtemps indécise entre le globule et la bactéridie, de voir que si celle-ci l’emporte quelquefois, c’est aussi quelquefois et même, le plus souvent, au globule que revient la victoire.

Poursuivons notre idée. Au lieu de laisser un animal seul aux prises avec la bactéridie, intervenons et faisons agir des causes extérieures. On peut penser, à priori, que ces causes n’agiront pas de la même façon sur les deux êtres en présence, qu’elles pourront exalter les propriétés de l’un, en même temps que déprimer celles de l’autre, et qu’elles seront, funestes ou bienfaisantes suivant celui des deux qu’elles favoriseront. L’anémie du sujet inoculé, une maladie antérieure, un état de misère physiologique, travailleront en faveur de la bactéridie. Une bonne santé, des remèdes convenables employés à temps, plaideront en faveur de l’organisme. Un fait extrêmement curieux nous permet de préciser davantage.

On sait depuis longtemps que les oiseaux, les gallinacés, par exemple, sont réfractaires au charbon. On sait aussi que la température moyenne du corps de ces animaux est très notablement supérieure à celle des mammifères, et atteint 42° chez la poule. D’un autre côté, l’expérience montre que, à cette température, la bactéridie se développe beaucoup plus péniblement qu’à 37°, température ordinaire du corps humain. Ne serait-ce pas pour cela qu’elle ne réussit pas à s’implanter chez les oiseaux ?

Si cette conjecture est fondée, on doit pouvoir donner le charbon aux poules en abaissant la température de leur corps. Cette expérience, en effet, réussit toujours, et il suffit de plonger dans l’eau à 25° les pattes d’une poule inoculée, ce qui la ramène au bout de peu de temps à 37° ou 38°, pour la voir mourir en 24 ou 3G heures, tout son

corps envahi parla bactéridie charbonneuse. U y a plus. Qu’on prenne une de ces poules , inoculée et refroidie, avant que son sang ne soit envahi, et qu’on la retire de l’eau pour la réchauffer, on la voit se rétablir après une période plus ou moins longue. Y a-t-il rien de plus frappant que cette double expérience , et de plus propre à éclairer ces obscures questions que la médecine cache sous le nom de réceptivité, de prédisposition organique, d’aptitude physiologique? A la place de tous ces mots et pour expliquer la résistance des oiseaux au charbon, nous pouvons mettre un fait. Leur température élevée nuit à la bactéridie et convient au. globule. .

Si on les refroidit, on change les conditions de la lutte, la bactéridie l’emporte et l’animal meurt. Si, avant que le parasite ait pris possession de la place, on laisse l’animal se réchauffer, on exalte h nouveau les propriétés du globule et l’animal se rétablit. Mais il faut que l’atteinte à sa. santé n’ait pas été trop profonde, et il faut en outre que leréchauffement qu’on lui fait subir le ramène vers son état physiologique au lieu de l’en écarter. On n’est pas fondé, par exemple, par le succès de cette expérience, à espérer qu’on pourra de même sauver un mammifère malade ducharbon en élevant sa température de 3 à A degrés. On sait, en effet, qu’on affaiblit ainsi l’activité du globule, et qu’on ne peut aller très loin sans le tuer. Dès lors, pour le mouton par exemple, et contrairement à ce qui a lieu pour l’oiseau, réchauffement de l’animal inoculé nuit à la fois aux globules et aux bactéridies, et rien ne dit à l’avance lequel de ces éléments résiste le mieux. C’est un point sur lequel il y a encore de grandes découvertes à faire et dont l’importance au point de vue thérapeutique doit frapper les yeux.

Le caractère aérobie de Ja bactéridio, l’action que la chaleur exerce sur elle, viennent de nous permettre d’expliquer un grand nombre de faits curieux de l’histoire des maladies charbonneuses. Nous allons trouver toute leur

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étiologie dans l’étude des différences qui séparent, au point de vue physiologique, le bâtonnet des spores. iNous savons que ces dernières sont en général plus résistantes que l’animal adulte. Elles supportent mieux la dessiccation, la chaleur sèche ou humide, le contact do l’oxygène si elles proviennent d'un être anaérobie, le séjour dans i’acide carbonique si c’est au contraire un aérobie qui les a fournies. Tel est le cas pour la bactéridie charbonneuse, et voici comment nous allons utiliser ces notions.

Suivons ce qui se passe lorsqu’un animal meurt spontanément du charbon, dans un département où la maladie est endémique. On l’enfouit d’ordinaire sur place, dans une fosse plus ou moins profonde. Tout son corps est à ce moment rempli de bactéridies sous formes de bâtonnets que la putréfaction, en général très rapide, du cadavre, plonge rapidement dans une atmosphère d’acide carbonique, où elles se résolvent, comme nous l’avons vu, en granulations inoffensives. Toute virulence charbonneuse doit donc disparaître dans le sang et les tissus de l’animal putréfié. C’est là un point qui a été bien démontré par M. Davaine, et il semble au premier abord que l’on supprime ainsi toute cause d’extension de la maladie.

Mais il serait merveilleuxqu’aucune bactéridie n’échappe au contact de l’acide carbonique et que ladestructionde ces parasites, que nous n’accomplissons dans nos laboratoires qu’avec difficulté, se lit couramment dans une si grosse et si grossière opération que l’enfouissement d’un mouton et d’une vache. C'est précisément un des caractères habituels de la maladie qu’au moment de la mort le sang sort parles narines, par la bouche, et que les urines sont souvent sanguinolentes. En conséquence, et dans tous les cas, pour ainsi dire, la terre, autour de la fosse et du cadavre, sera souillée de sang. D’ailleurs, il faut quelques jours pour que la bactéridie se résolve en granulations inoffénsives sous 1’ir.fluence des gaz de la putréfaction, et pendant ce temps le cadavre ballonné laisse échapper ses li-

quides par toutes les ouvertures naturelles ou les déchirures de la peau. Tout ce sang, tous ces liquides imprégnant ainsi la terre environnante, y rencontrent un peu d’air, et se trouvent dès lors, non dans les conditions de la putréfaction, mais dans celles d’une culture ordinaire. Pour peu que les bactéridies réussissent à s’y transformer en spores, celles-ci vont pouvoir supporter, comme le Dr Koch de Breslau l’a montré le premier, le contact des gaz putrides, la dessiccation, et on trouvera des germes vivants là où notre vue incomplète de tout à l’heure nous faisait espérer une totale disparition de la virulence.

Tout ceci, il est vrai, est encore une vue de l’esprit, mais consultons à ce sujet l’expérience. C’est assurément une idée hardie que d’aller rechercher dans une terre végétale des germes charbonneux de un à deux millièmes de millimètre de diamètre, parmi des milliers de germes vivants que nous savons y exister en tout temps et en tous lieux. Comment espérer trouver un milieu gazeux, un liquide, une température de culture qui ne convienne pas à la fois à plusieurs espèces et n’échoue pas, par suite, comme moyen de séparation. C’est pourtant ce problème que M. Pasteur s’est posé, et qu’il a résolu. Il lévige la terre suspecte, et en laissant dans un repos absolu les eaux de lévigation, il réussit à recueillir au fond du vase un dépôt pulvérulent renfermant tous les germes vivants. Il en tue un très grand nombre en soumettant ce dépôt pendant quelques minutes à la température de 90°. Ce qui reste ne renferme, de capable de se développer dans les tissus vivants, qu’un petit organisme que nous retrouverons dans l’étude de la septicémie et la bactéridie charbonneuse. C’est le premier qui se développe dans certaines inoculations, la seconde dans d’autres. Une fois qu’on a obtenu un animal charbonneux, son sang peut servir à donner de la semence de bactéridie pure.

Ce procédé, appliqué à l’étude des terres des fosses d’enfouissement, a toujours permis d’y déceler des germes

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charbonneux, tandis qu’on n’e'n trouvait pas dans les terres voisines de la fosse. La durée des germes est même remarquable, car M. Pasteur en a trouvé de vivants après douze ans. Bien plus, et cette circonstance mérite de fixer l’attention, on a recherché avec succès les germes sur la terre recouvrant la surface de fosses déjà anciennes, alors pourtantque depuis l’enfouissement, cette terre n’avait pas été remuée. On en a trouvé aussi à la surface d’autres fosses où la terre avait été soumise à toutes les opérations de la culture et des moissons.

Ce dernier fait montre qu’il faut renoncer à trouver dans l'assimilation végétale le moyen universel d’épuration et de combustion organique qu’on a trop de tendance à y chercher. Les grandes plantes peuvent utiliser les principes immédiats que fabriquent au-dessous d’elles, dans le terreau et la terre végétale, les infiniment petits qui y vivent aux dépens des matières organiques avec lesquelles ils sont en contact, mais ces êtres eux-mêmes, et surtout leurs germes, résistent à toute assimilation. Le grand végétal ne détruit pas ce sans quoi il ne saurait vivre.

Mais le fait de l’existence des germes à la surface du sol, resté intact, d’une fosse déjà ancienne, ouvre bien d’autres horizons. Comment ces germes y sont-ils venus? Com- . ment la terre, qui est un filtre si puissant, qui protège si aisément toutes les eaux de sources contre l’envahissement des microbes, peut-elle se laisser traverser de bas en haut par des germes ténus, mais solides, et que les pluies devraient, il semble, entraîner dans les profondeurs. M. Pasteur a découvert que c’étaient les vers de terre qui les ramenaient à la surface du sol. Sans doute il doit y avoir d'autres espèces qu’eux, les taupes, les courtilières, certaines espèces de fourmis, toutes les espèces animales qui, vivant dans le sous-sol, se trouvent de temps en temps venir à sa surface. Mais les vers sont évidemment des agents très actifs, car, ils vivent de préférence dans les détritus organiques, et les petits cylindres de terre qu’ils déposent à la

surface du sol après la pluie, ‘ont été absorbés par eux dans les profondeurs. C’est de la terre de fond qu’ils ramènent avec les germes charbonneux qu’elle recèle à l’occasion, et que la méthode de séparation de M. Pasteur y révèle.

Voilà donc les germes revenus à la surface du sol, et on devine les effets qu’ils vont y produire. Soulevés par les pieds des animaux, couvrant leur peau ou leur toison, salissant leurs fourrages, ils ont mille chances de s’introduire dans leurs tissus. Généralement, l’intérieur du corps, et les membranes qui tapissent les surfaces ouvertes à l’air comme le canal intestinal, comme les voies respiratoires, sont fermées à l’invasion, mais qu’il survienne une excoriation, que le canal digestif subisse en un point une petite déchirure de la part d'une barbe d’épi, d’un tronçon de chaume mal mâché, l’animal meurt d’un charbon en apparence spontané, avec des lésions dans l’arrière-gorge qui témoignent que la maladie a débuté par là, mais en vertu de causes sur lesquelles, il n’y a pas longtemps, la science restait muette. Elle les connaît maintenant, car toutes les déductions que nous venons d’établir ont été confirmées par l’expérience. M. Pasteur a vu, partout où il en a fait l’essai, des moutons mourir du charbon quand il faisait manger à un troupeau des fourrages contaminés par les germes de la bactéridie, ou qu’il le maintenait dans un enclos herbeux qui entourait l’emplacement d'une fosse. Il a vu la mortalité augmenter lorsqu’il mélangeait aux aliments des fragments de végétaux à arêtes piquantes ou coupantes. Chez tous ces animaux, les lésions observées à l’autopsie étaient pareilles à celles qu'on trouve chez les animaux morts spontanément dans les parcs ou dans les étables. Enfin, chose plus curieuse, il a vu deux moutons mourir charbonneux, en moins de six semaines, sur un lot de 7 animaux qu’on laissait seulement quelques heures par jour sur l’emplacement d'une fosse vieille de douze ans, où la terre était nue. Il n’y avait pas eu ici d'herbe mangée surlafosse^ et le germe de la maladie n’a pu pénétrer que par suite de

MA LA DIES CHARBON N EUS K S

l'habitude bien connue qu’ont les moutons de flairer sans cesse la terre sur laquelle ils sont parqués.

Tout s’explique maintenant, le caractère endémique et en quelque sorte tellurique delà maladie, ses sommeilsap-

! parents, ses réveils soudains, sa tendance à se confiner dans les lieux d’origine, où les germes sont plus fréquents qu’ailleurs, sa relation avec la nature du sol, qui rend la sortie des germes plus ou moins acile, bref, toute son étiologie. Sa prophylaxie n’apparaitpas moins claire. Il faut enfouir tout de suite les animaux, si on peut, dans des terrains sableux où les vers vivent mal, en tout cas le plus profondément possible. Il faut entourer la fosse d’une palissade plus large où on ne laisse pas entrer le bétail. Un cimetière pour les animaux charbonneux vaudrait encore mieux, une crémation mieux que tout le reste. Les causes de contagion écartées, la maladie deviendrait de moins en moins fréquente, de plus en plus facile à combattre, et s’éteindrait d’elle-même. Le résumé pratique de ce qui précède est qu’il est au pouvoir des éleveurs de supprimer une maladie qui n’atteint pas seulement leurs troupeaux, qui rejaillit de là sur eux-mêmes et sur toute une population de bouchers, d’équarrisseurs, de tanneurs, de bourreliers que leur métier expose quelquefois à la pustule maligne, par suite du contact de viandes ou de dépouilles charbonneuses.

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