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CHAPITRE XII

VIRUS ET VACCINS.

On désigne depuis longtemps sous le nom de maladies virulentes, des affections particulières, consistant en général en fièvres éruptives plus ou moins bénignes, et qu’on reconnaît surtout à leur double caractère d’être contagieuses par inoculation, et de ne pas récidiver. Une parcelle infiniment petite de virus portée sur un individu sain y fait apparaître, après un temps d’incubation variable, une maladie toujours la même pendant laquelle le virus se régénère, et l’organisme qui Ta nourri devient en général incapable de le nourrir une seconde fois.

Ces faits sont déjà singuliers, voici qui l’est plus encore.

Ce virus, germe fatal de maladie et quelquefois de mort, on ne sait ni d’où il vient ni ce qu'il est. Nous ne le voyons jamais qu’en transit, et circulant par des voies à la fois si multiples et si mystérieuses, qu’il y a toujours à se demander, lorsqu’une de ses apparitions nous semble spontanée, s’il n’y apas eu en réalité un faitde contagion passé inaperçu. Mais ce n’est pas seulement son origine qui est obscure, sa nature nous est inconnue. M. Chauveau nous a bien appris que c’est un corps solide, et que dans un liquide virulent, les particules figurées sont seules actives. Voilà évidemment un renseignement intéressant, mais connaître l'état physique du virus n’est pas savoir sa nature. Ces particules figurées sont-elles mortes? et faut-il alors assimi-

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ni

1er leur multiplication dans l’organisme au fait d’un cristal qui grossit et se nourrit dans une dissolution convenable. Sont-elles au contraire vivantes? et, dans cette dernière hypothèse, sont-elles nécessairement inféodées à l'organisme, ou peuvent-elles vivre et se développer en dehors de lui? C’est là un point sur lequel, il n’y a pas longtemps, on ne savait encore rien, et sur lequel il ne pouvait y avoir que des opinions. Celle deM. Chauveau, qui devait compter plus qu’aucune autre, se résumait en ceci, que les maladies virulentes étaient des maladies contagieuses qui n’avaient pas le parasitisme pour cause et pour moyen de transmission.

A la suite des travaux de M. Davaine sur le charbon, cette définition dut paraître étroite, et l’idée de l’intervention possible des infiniment petits dut gagner du terrain. Où trouver en effet quelque chose qui rappelle mieux l'évolution d’un microbe que l’inoculation, l’incubation, l’explosion d’une maladie virulente, et la reproduction du virus qui en est la suite nécessaire. Ces analogies étaient séduisantes et avaient entraîné un grand nombre de savants. Vainement le microscope disait que dans beaucoup de liquides virulents, il n’y avait rien qu’on pût affirmer être organisé et vivant. Ce qu’il ne montrait pas, on le vit par les yeux de l’esprit, et pour beaucoup de médecins, les maladies virulentes ne furent plus que des maladies parasitaires contagieuses, qui ne récidivaient pas.

Le mystère avait-il disparu pour cela? Loin de là. Il semblait au contraire que cette conception le rendît plus épais. Comment, avec elle, expliquer le fait de la non-récidive? Sous quelle étrange influence ce virus, ce microbe, si on veut, qui, à la première attaque, a trouvé dans l’organisme un terrain si évidemment favorable, devient-il ensuite incapablede s’y implanter de nouveau? Où trouver une explication plausible à ce fait, et à cet autre du même ordre, mais encore plus surprenant, qu’une femelle inocu-

lée en état de gestation communique l’immunité aux enfants qui naîtront d’elle.

D’autres raisons encore. Cultivée dans le même terrain, une plante est toujours à peu près la même plante. Un virus n'est pas toujours le même virus. Dansunemème épidémie, il y a des cas graves et il y en a de bénins. Deux épidémies d’une même maladie peuvent être, l’une légère, l’autre terrible. L’expérience a pourtant appris que, si faible qu'elle fût, une première atteinte était une protection. On sait qu’autrefois, pour préserver de la variole, on variolisait, c'est-à-dire qu’on inoculait le pus varioleux emprunté à un cas bénin, et qu’on donnait ainsi une variole en général légère, jouant un rôle protecteur vis à vis des épidémies meurtrières qui éclataient quelquefois. Mais de cruelles expériences avaient montré aussi que dans ce transport, la virulence ne se conservait pas toujours au même degré. Si en général elle diminuait, ce qui était douteux et peu marqué, elle pouvait quelquefois augmenter brusquement et la mort devenir la conséquence d’une inoculation prétendue préservative.

A tout es les obscurités qui naissaient de ces variations dans le degré de virulence, Jenner en avait ajouté une autre. Il avait variolisé dans sa jeunesse. Puis, ayant entendu dire que les vachers qui accidentellement s’étaient inoculé le cowpox n’avaient jamais la variole, il eut le mérite de faire attention à ce bruit. Ce cotvpox était une éruption spontanée qui apparaissait quelquefois sur les mamelles de la vache. Jenner croyait, et les expériences de Mi Chauveau parlent dans le même sens, que cette maladie lui venait du cheval, chez lequel elle est en effet plus fréquente. Mais la question d’origine estsecondaire, l’essentiel était de vérifier que l’inoculation du cowpox préservait de la variole. C’est sur cette vérification cent fois répétée que Jenner a fondé son admirable procédé de la vaccine, qui, moyennant une fièvre légère et toujours bénigne, préserve l'humanité d’un de ses plus redoutables fléaux.

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Mais, au point de vue théorique, quel phénomène étrange ! Voilà deux virus produisant deux maladies que tout distingue, au moins en apparence, deux virus qui individuellement ont résisté à toutes les tentatives d’assimilation, et non seulement ils communiquent l’immunité visà-vis d’eux-mêmes, mais l’un la donne vis-à-vis de l’autre. De quelque façon qu’on envisage les virus, qu’on en fasse des corps inertes, des êtres vivants non autonomes, ou bien des parasites, il faut bien avouer que cela est inexplicable avec ce que nous savons, et que si nous arrivons à le comprendre, c’est à l'aide de quelque fait nouveau, n’existant pas encore dans la science.

Ce sont ces faits nouveaux que vont nous fournir les travaux sur le charbon, dont n’avons pas encore terminé l’analyse. Maisnousavons une question préliminaire à nous poser. Le charbon est-il une maladie virulente? nous savons déjà qu’il est transmissible par inoculation. Est-il aussi incapable de récidiver?

M. Chauveau a montré à ce sujet que, sur le mouton d’Algérie, qui, comme nous le savons, est réfractaire au charbon, une seconde inoculation passe encore plus inaperçue que la première, qui, elle même, en provoque guère que des désordres fugitifs et peu accusés. Il a fait voir aussi que l’agneau d’une mère inoculée était devenu indemne. Mais ce n’est pas là, à proprement parler, une réponse à la question que nous nous sommes posée. Nous devons nous adresser à une espèce authentiquement capable de contracter le charbon, le lui laisser prendre, ou bien, ce que l’expérience montre revenir à peu près au même, le lui donner, et quand elle en est guérie, essayer de le lui donner de nouveau. Faite dans ces conditions sur des bœufs, qui résistent assez bien aux inoculations charbonneuses, l’expérience a montré à MM. Pasteur et Charaberland que le charbon ne récidive pas.

Voilà, avec les maladies virulentes, une analogie précieuse, parce qu’avec le charbon, le virus n’est pas ce quel-

que chose d’inconnu et d’insaisissable qu'il est encore ailleurs, c’est un être vivant, un parasite autonome, que nous pouvons cultiver en-dehors de l’organisme et étudier à l’égal d’une plante quelconque. Tâchons de profiter de cet avantage pour rendre plus étroite l’assimilation que nous avons déjà le droit de faire. Les virus jouent un tel rôle dans notre existence qu’aucun progrès fait dans cette voie ne peut nous laisser indifférents.

La question ainsi posée présente d’ailleurs un intérêt pratique indéniable. Si le charbon est produit par un virus, nous avons chance de trouver son vaccin. Nous savons, par l'expérience de la variole, qu’un virus peut être plus ou moins actif, et que lorsqu’il est bénin, il se reproduit en général avec ce caractère. Rien ne nous empêche de chercher de même des virus charbonneux atténués, et, puisque nous avons affaire à des êtres vivants, de tâcher de les atténuer nous-mêmes. Il s’agit seulement, si les idées que nous avons développées dans le chapitre précédent sont exactes, de diminuer, par un traitement convenable, l’activité ou la puissance de prolifération de l’être vivant, de façon à ce que, dans l’organisme, la lutte se décide toujours contre lui.

Le premier fait introduit dans la science, dans cet ordre d’idées, l’a été par M. Pasteur, à propos du choléra des poules que nous étudierons bientôt. A propos du charbon, c’est M. Toussaint qui a obtenu le premier un liquide virulent, possédant d’une façon incontestable le caractère d’un vaccin, c’est-à-dire communiquant un charbon bénin protecteur. Mais M. Toussaint ne s’est pas rendu maître de le préparer à coup sûr, et de plus, son vaccin n’avait pas un effet certain. S’il préservait toujours, il tuait quelquefois, et on était obligé de faire intervenir, pour expliquer ses effets différents, une condition dont on n’était pas maître à l’avance, la plus ou moins grande sensibilité des sujets vis-à-vis du virus charbonneux.

On peut adresser une objection analogue aux expé-

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riences dans lesquelles M. Chauveau a essayé d’obtenir une maladie atténuée, en n’introduisant dans l’organisme que des quantités d’éléments virulents très restreintes. Il est clair qu’on doit, quelquefois, donner ainsi à l’animal du temps pour organiser la résistance, et de se vacciner, pour ainsi dire, avant d'être totalement envahi. Mais ici encore les aptitudes individuelles jouent un rôle impossible à prévoir d’avance. Nous apprenons ainsi qu’un vaccin est possible pour le charbon, mais, ni théoriquement ni pratiquement, le problème n’est résolu, à cause de l’existence de cette inconnue dont nous ne sommes pas maîtres.

Tout autres sont les résultats qu’il nous reste maintenant à signaler, et qui montrent, une fois de plus, toute la fécondité de la méthode des cultures multipliées en dehors de l’organisme.

Les deux facteurs principaux des modifications que nous avons pu faire subir jusqu’ici à la bactéridie, sont l’air et la chaleur. La bactéridie meurt dans l’acide carbonique. Elle vit bien dans l’air ordinaire. Les beaux travaux de M. Bert ont montré, d’un autre côté, que si on lui présente l’oxygène en excès, sous une pression de 10 atmosphères, par exemple, elle en souffre et périt. On peut même remarquer, à ce sujet, que tous les infiniment petits finissent par succomber sous l’action de l’oxygène. Il n’en faut que des traces pour les anaérobies purs. Il en faut davantage pour les aérobies. C’est une simple différence de degré.

Ceci nous autorise, à titre d’induction, à rechercher ce qui se passe quand on laisse la bactéridie indéfiniment exposée à l’air, dans un de nos flacons Pasteur, où aucune contamination n’e3t possible. Toutefois, une première difficulté se présente. Nous savons que la bactéridie donne des spores au bout d’un temps très court. Or la spore est une graine, une forme résistante de l’être, beaucoup moins sensible que lui à l’action des agents extérieurs. Le problème qui consiste à faire subir à la bactéridie l’action de

1 oxygène exige donc qu’on empêche la formation de» spores. Voici quel est le meilleur moyen pour y arriver.

On cultive et on maintient à 42°-43°, à l’air, la bactéridie dans du bouillon de poule. L’expérience montre que dans ces conditions les spores n’apparaissent pas, même au bout d’un temps très long. Les filaments seuls persistent, subissent en paix l'action de l’oxygène, et en prélevant à diverses époques, dans le matras, de la semence pour une culture nouvelle ou une inoculation, on peut voir ce qu’ils sont devenus.

Le premier fait à citer est qu’au bout d’un temps variable entre un et deux mois, la bactéridie est morte. Elle ne peut plus se développer, ni dans du bouillon récent, ni dans l’organisme. Ceci rappelle, si on veut, l’action de l’air comprimé dans les expériences de M. Paul Bert. Voici qui est tout à fait imprévu.

La veille de sa mort, la bactéridie se développe dans le bouillon sans difficulté apparente et avec ses formes ordinaires. Mais dans l’organisme, même celui des êtres les plus sensibles à son action, elle ne manifeste aucune virulence. Ellepasse aussi inaperçue que l’un quelconque de ces animaux microscopiques qui remplissent nos aliments, notre canal intestinal, et qui non seulement ne sont pas nos ennemis, mais deviennent même quelquefois, comme dans la digestion, de véritables auxiliaires.

Ce fait n’est pas isolé, et nous en retrouverons d’autres de tout pareils. Nous ne les attendrons pas pour généraliser l’enseignement qui en résulte, et pour faire observer que l’air nous apparaît ainsi comme un facteur important de l’extinction des grandes épidémies. Tant qu’il ne s’agit pas de germes, et il y a heureusement des cas nombreux où les microbes n’en donnent pas, l’air est un agent comburant d’une extrême puissance, pouvant, ou détruire l’être vivant ou lui enlever toute action sur nous. L’utilité de l’aération des hôpitaux, des chambres de malades, la rareté relative des germes vivants dans l’air, tout se trouve expliqué du

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même coup, et ainsi se t rouve j ustifiée cette vieille maxime, que l’air est le fondement de l’hygiène.

Mais revenons à notre bactéridie. Qu’arrive-t-il avant le moment où elle a perdu absolument toute virulence? L’expérience montre qu’elle passe par tous les degrés d’atténuation, entre la virulence originelle et la virulence nulle qu’elle possède à la fin. Au bout de quelques jours elle ne tue plus les cobayes adultes, mais tue encore les cobayes venant de naître ou Fs très jeunes souris. Quelques jours plus tard, elle ne tue plus que les cobayes d’un jour. Fait plus remarquable encore, et qui ne se confond pas, remarquons-le bien, avec le précédent, chacun de ces états de virulence atténuée peut être reproduit par la culture et conserve sa virulence propre. De sorte qu’en résumé, nous pouvons obtenir plusieurs générations de bactéridies, filles de la même mère, si semblables entre elles au point de vue morphologique, qu’aucun caractère bien précis ne permet de les distinguer, et dont les unes peuvent tuer un bœuf, tandis que les autres peuvent être inoculées impunément aux êtres les plus fragiles. Et ces bactéridies se conservent telles qu’elles, et chacune d’elles peut se résoudre en germes auxquels elle communique, et dans lesquels elle fixe, sans altération possible, sa virulence spéciale.

On a vraiment le droit de se demander, en envisageant ces résultats au point de vue théorique, si nous ne venons pas d’assister à une création d’espèces. Il y a certainement chez les animaux aquatiques, et surtout chez les infiniment petits, des espèces qui ne sont pas distinguées par des caractères plus essentiels que ceux que nous pourrions établir entre nos diverses générations de microbes, en mettant en jeu leurs actions diverses sur des organismes vivants. Rappelons-nous pourtant que dans ces actions, qui se résolvent de tant de façons diverses, la bactéridie n’est pas seule à jouer un rôle, et que, dans la lutte qu’elle engage avec l’organisme, il suffit d’une très faible varia-

tion dans ses propriétés physiologiques pour lui donner ou lui enlever la victoire. Le procédé de M. Pasteur donne, si on veut, des générations d’êtres affaiblis pouvant, sauf les cas que nous envisagerons tout à l’heure, se reproduire dans les mêmes conditions de faiblesse, comme chez tous les animaux ; il ne donne pas, à proprement parler, d’espèces distinctes. Mais cette manière d’interpréter ces phénomènes nous ouvre à son tour, sur les conditions dont dépendent les propriétés physiologiques des animaux supérieurs, des aperçus tout nouveaux, bien dignes d’être médités.

Voilà pour la théorie, voici pour la pratique. Comme le charbon ne récidive pas, chacun des microbes atténués constitue, pour le microbe supérieur, un vaccin, c’est-àdire un virus propre à donner une maladie bénigne, pouvant servir de protection contre une maladie plus grave. L’expérience justifie complètement cette conclusion. On peut, en vaccinant des moutons une première fois avec un virus très atténué, une seconde fois avec un virus plus actif, leur inoculer ensuite un charbon très virulent et affirmer leur résistance. Il n’y a plus d’inconnue dans ce problème, et la préparation à l’avance, la conservation facile de vaccins à tous les degrés est chose maintenant assurée. Dans une grande épreuve faite à Pouilly-le-Fort, près de Melun, sous les auspices de la Société d’agriculture de cette ville, on a vu, pour la première fois, après une inoculation de charbon très virulent à cinquante moutons, dont vingt-cinq vaccinés et vingt-cinq non vaccinés, ces derniers périr tous au bout de quarante-huit heures, tandis que les premiers sont restés en parfaite santé. C’est le résultat qu’avait prédit à l’avance M. Pasteur, dans un programme d’expériences dont la hardiesse de prophétie n’a eu d’égale que la précision avec laquelle il s’est réalisé.

Arrêtons-nous un instant pour faire remarquer que dans cette expérience, pas plus que dans les milliers de vaccinations charbonneuses qui lui ont succédé, il ne reste

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trace de ces conditions variables de réceptivité chez les animaux inoculés, que nous étions obligés d’invoquer tout à l’heure, pour expliquer comment le même traitement, appliqué à des êtres identiques en apparence, pouvait conduire à des résultats quelquefois si opposés. Toutes les expériences réussissent maintenant, parce que nous sommes maîtres des conditions qui les font réussir. Aucun animal ne se comporte, au point de vue du résultat final, différemment des autres, parce que nous savons nous mettre dans des conditions telles que leurs différences physiologiques n’entrent plus en jeu. Dans cette lutte entre des cellules vivantes, nous retrouvons la sécurité expérimentale que nous admirions quelques pages plus haut, dans l'expérience de Cl. Bernard sur l’intoxication par l’oxyde de carbone. Mais combien ici le problème était plus délicat, et combien sa solution plus importante au point de vue théorique! Il ne s’agit pas ici d’amener la mort, résultat brutal, et qu’on ne peut dépasser, il s’agit de produire une maladie à un degré déterminé. Nous avons à faire intervenir pour cela, non un gaz inerte, toujours identique à lui-même, mais une cellule vivante qui peut, suivant les cas, tuer un bœuf ou respecter un cobaye d’un jour. Et pourtant, on le voit, nous savons préparer avec elle un vaccin assez puissant pour effacer, chez les animaux inoculés, les différences d’aptitudes physiologiques, assez régulièrement affaibli pour qu’il n’y ait pas eu encore un accident.

Ce n’est pas ici notre objet que d’insister sur les conséquences pratiques qui peuvent résulter de ces faits. On les saisit sans peine. Nous avons seulement à appeler l’attention sur le sens que prennent, lorsqu’on sait que le virus est un microbe, les phénomènes de la non récidive et de la vaccination. La bactéridie qui s’est développée dans un être vivant, quel que soit son degré de virulence, ne s’y développe plus. L’expérience montre d’un autre côté que si on la cultive dans un liquide artificiel, le milieu

qui l a nourrie une fois, est devenu impropre à nourrir do nouvelles générations. Comment ne pas établir une relation entre ces deux faits, et ne pas attribuer la stérilité d’un second ensemencement dans l’organisme à des causes pareilles à celles qui la produisent dans un liquide inerte.

Remarquons même qu’il doit être plus facile d’empêcher un deuxième développement dans l’organisme que dans un liquide artificiel. Celui-ci ne se défend pas. Il faut, pour qu’il soit stérile, qu’une des conditions de développement y manque totalement. Autre est l’organisme. L’idée que nous développions tout à l'heure, et qui s’appuie sur un si grand nombre de faits, montre qu'il n’aura besoin que d’augmenter très peu sa force de résistance pour triompher. Il lui suffira, par exemple, comme le prouvent les notions que nous a données l’étude de YAspergillus niger, qu’une première culture y ait enlevé une substance utile en très minimes quantités ou y ait produit, eu minime quantité aussi, une substance nuisible. Cette dernière hypothèse est contredite par l’expérience. Si on évapore un liquide où a vécu une première génération de bactéridies, et si on délaie ensuite le résidu dans du liquide neuf, la bactéridie se développe dans ce liquide complexe comme dans le liquide primitif. Il n’y a donc pas de poison produit. Il ne reste donc que la première hypothèse, de l’enlèvement d’une substance utile, et c’est celle à laquelle M. Pasteur s’est arrêté.

Il est d’ailleurs évident que si l’organisme est mis ainsi dans des conditions de lutte avantageuse, il pourra perdre ses avantages par un autre côté, si on augmente le nombre des microbes qui y pénètrent d’un coup, si on diminue par la misère physiologique sa force de résistance propre. En résumé, notre conception embrasse une foule de faits: l’immunité naturelle, l’immunité acquise, la non récidive, l’action des vaccins. La vaccination simultanée de la mère et du fœtus, dont nous parlions en commençant ce chapitre, n’exige pas d’hypothèse nouvelle, car les deux sangs sont

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identiques, quant à leurs matières solubles, et ce qui manque à l’un doit manquer à l’autre. Seule, la persistance de la protection conférée par le vaccin exige qu’on admette que la substance enlevée à l’organisme n'y revient pas ou y revient au bout d’un temps fort long, et c’est là, il faut l’avouer, une chose difficile à comprendre, surtout chez l’homme, dont l’alimentation est si variée.

11 nous reste à examiner une dernière série de phénomènes. Nous venons d’obtenir une bactéridie absolument inofiensive, une autre très affaiblie, tuant encore les cobayes d'un jour, mais pas les cobayes plus âgés ni les autres espèces animales, puis à partir de celle-ci, une série d’autres possédant tous les degrés de virulence. Pourraiton revenir des plus atténuées aux plus actives? L’expérience répond non, pour la bactéridie inoffensive, parce •qu’on ne peut plus la cultiver dans un organisme vivant. Elle est désormais fixée, et si jamais elle revenait à la virulence, on peut affirmer que ce ne serait qu’en passant au travers d'une espèce animale nouvelle, aujourd’hui inconnue comme inoculable, absolument différente de celles que nous savons présentement capables de contracter le charbon.

Mais il en est autrement de celles qui conservent encore une action sur une espèce vivante. Prenons par exemple la plus atténuée, celle qui tue seulement le cobaye d’un jour, inoculons le sang de celui-ci à un second cobaye du même âge, de celui-ci à un troisième et ainsi de suite, nous verrons se renforcer peu à peu la virulence de la bactéridie. Bientôt nous pourrons tuer des cobayes de trois ou quatre jours, d'une semaine, d’un mois, etc., et enfin des moutons. La bactéridie est revenue à sa virulence d’origine, et la conserve si on ne fait rien pour l’atténuer.

Ces variations de sens inverse dans la virulence sont du plus grand intérêt pour l’étiologie des maladies contagieuses. Elles rendent compte des différences qui peuvent exister entre diverses épidémies, ou divers cas d’une

même épidémie. Elles rendent croyables les plaintes dont retentit de temps en temps le monde médical sur une diminution dans l’activité du vaccin Jennérien. Il est certain qu’entre certaines mains il peut s’atténuer, tandis qu’ailleurs il se conserve. On est même en droit de se demander si nous connaissons et si nous avons jamais connu le vaccin à virulence maximum.

Nous pouvons enfin nous éleveràdes considérations d’un ordre plus général. Nous avons vu, tout à l’heure, que l’atténuation des virus par l’influence de l’air doit être un des facteurs de l’extinction des grandes épidémies. « Les faits qui précèdent, à leur tour, dit M. Pasteur à qui nous laissons la parole, peuvent servir à rendre compte de l’apparition dite spontanée de ces fléaux. Une épidémie, qu’un affaiblissement de son virus a éteinte, peut renaître par le renforcement de ce virus sous certaines influences. Les récits, que j’ai lus, d'apparition spontanée de la peste, me paraissent en offrir des exemples, témoin la peste de Benghazi en 1856-1858, dont l’éclosion n’a pu être rattachée à une contagion d’origine. La peste est une maladie virulente propre à certains pays. Dans tous ces pays, son virus atténué doit exister, prêt à y reprendre sa forme active quand des conditions de climat, de famine, de misère s’y montrent de nouveau. Il est d’autres maladies virulentes qui apparaissent spontanément en toutes contrées : tel est le typhus des camps. Sans nul doute, les germes des microbes, auteurs de ces dernières maladies sont partout répandus. L’homme les porte sur lui ou dans son canal intestinal, sans grand dommage, mais prêts également à devenir dangereux, lorsque par des conditions d’encombrement et de développements successifs à la surface des plaies, dans des corps affaiblis, ou autrement, leur virulence se trouve progressivement renforcée.

« Et voilà que la virulence nous apparaît sous un jour nouveau qui ne laisse pas d’être inquiétant pour l’huma-

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nité, à moins que la nature, clans son évolution à travers les siècles passés, n’ait déjà rencontré toutes les occasions de production des maladies virulentes ou contagieuses, ce qui est fort invraisemblable.

« Qu’est-ce qu’un organisme microscopique inoffensif pour l'homme ou pour tel animal déterminé? c’est un être qui ne peut se développer dans notre corps ou dans le corps de cet animal, mais rien ne prouve que si cet être microscopique venait à pénétrer dans une autre des mille et mille espèces de la création, il ne pourrait l’envahir et la rendre malade. Sa virulence renforcée alors par des passages successifs dans les représentants de cette espèce, il pourrait devenir en état d’atteindre tel ou tel animal de grande taille, l’homme ou certains animaux domestiques. Par cette méthode on peut créer des virulences ou des contagions nouvelles. Je suis très porté à croire que c’est ainsi qu’ont apparu, à travers les âges, la variole, la syphilis, la peste, la fièvre jaune, etc, et que c’est également par des phénomènes de ce genre qu’apparaissent de temps à autre certaines grandes épidémies. »

Si ces vues sont vraies, les maladies virulentes n’auraient donc pas une existence nécessaire, et le monde pourrait les ignorer. Quelle séduisante perspective, quand on songe qu'elles composent, à elles seules, toute la grande pathologie !

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