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CHAPITRE XV

MALARIA OU FIEVRES PALUDÉENNES

Voici une des maladies qui jouent le plus grand rôle dans l’histoire de l’humanité. Les autres s’attachent à l’homme, le suivent en ses pérégrinations, ne sévissent, sauf des cas exceptionnels, que sur un petit nombre d’individus. Celle-ci reste attachée au sol, attaque presque en entier la population qui l’habite ou qui tente de s’y implanter. Elle défend contre la présence de l'homme de vastes territoires, et sera un des obstacles les plus redoutables à la colonisation du continent africain. Elle exclut le Blanc d’immenses surfaces cultivables qui n’ont guère été fécondées jusqu’ici que par la race nègre, la plus résistante de toutes à son action. Enfin, elle sévit à toutes les latitudes, et on la retrouve, avec les mêmes caractères, à l’équateur et sur les bords de la mer du Nord.

En Europe, elle a des sièges de prédilection depuis longtemps tristement célèbres, la Maremne toscane, les Marais-Pontins, la Sologne, etc. Mais elle ne se borne pas à ces grands centres, et c’est par milliers qu’il faudrait compter les colonies qu’elle a établies dans les prairies marécageuses, sur les côtes basses, dans les plaines à soussol imperméable, au voisinage des étangs à fond limoneux. Elle ne s’y manifeste pas toujours avec la même puissance, et même, elle n’amène pas toujours une grande mortalité. Mais les maladies les plus redoutables, au point

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de vue social ne sont pas les plus meurtrières. Celle-ci produit un abâtardissement progressif de la race qui s’expose longtemps à son action, et la quasi-immunité quelle lui confère à la longue est payée par un affaiblissement de forces et d’intelligence qu'aucune autre endémie ne produit au même degré.

Quand un peuple se trouve ainsi obligé de s’implanter sur un sol malarique, il faut qu’il triomphe ou qu’ilpérisse. Un bel exemple de cette lutte pour l’existence nous est offert par l’histoire de Rome ancienne, conduite à naître et à se développer dans une région qui ne devait pas être, M. T. Crudeli le prouve bien, très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Il semble même qu’une partie du caractère romain ait été faite de l’impérieuse nécessité où se sont trouvés, dès l’origine, les descendants de Romulus de lutter contre un sol ingrat et meurtrier. On retrouve, de nos jours, quelque chose d’analogue dans le Hollandais, condamné lui aussi, à un ennemi d’une autre sorte, qui, comme les fièvres paludéennes, est toujours menaçant et n’estjamaisvaincu.

En dehors des territoires où elle sévit d’ordinaire, où elle est endémique, la fièvre paludéenne est à peu près inconnue. Elle n’est pas contagieuse. Elle peut bien s’exporter, s’implanter dans des régions nouvelles, mais ce n’est jamais d’une façon durable, à moins qu’elle n’y trouve des conditions analogues à celles de son pays d’origine.

S'il y a donc un caractère fondamental dans son histoire, c’est d’être attachée au sol, et lorsqu’on a voulu en étudier l’étiologie, c’est cette circonstance qui a frappé tout d’abord. Tout naturellement, on a recherché si la constitution géologique du sol jouait un rôle. On a vu qu’il n’en était rien, et que dans les régions à sol et à sous-sol les plus divers, on trouvait des foyers de fièvres paludéennes.

Mais en revanche, tous ces foyers présentent des caractères communs; c’est que dans tous, pour des raisons

qui peuvent être très différentes, l’eau séjourne, s’amasse pendant l’hiver, et ne disparaît jamais complètement pendant l’été. Elle peut, dans cette dernière saison, quitter complètement la surface qui, alors, semble sèche, mais on la retrouve à une faible profondeur. La stagnation de l’eau semble donc être un facteur indispensable de la production de la malaria.

Mais ce n’est pas le seul. L’expérience montre que dans les lieux et pendant la saison où elle sévit avec le plus d’intensité, la malaria peut manquer ou disparaître, lorsque les terrains où elle règne ont été couverts, par suite de pluies abondantes, d’une couche d’eau un peu épaisse, ou ont été ensevelis, par suite d’un colmatage, sous une couche un peu profonde de terrain neuf venu d’ailleurs. Elle reparaît lorsqu’on laboure ce terrain colmaté, lorsque l’eau tombée ne forme plus qu’une couche mince à la surface du sol ou n’humecte plus que le soussol. 11 semble donc que la terre génératrice doive subir non seulement le contact de l’eau, mais aussi celui de Pair, et qu’il y ait en somme trois facteurs nécessaires, un sol convenable, de l’air et de l’eau.

Je ne veux pas parler dans cette étude étiologique de toutes les hypothèses qui ont été successivement émises sur les causes de la génération des fièvres paludéennes. Je laisse d’abord volontairement de côté toutes celles qui, au lieu de reposer sur une idée ou sur un fait, reposent sur un mot. Telle est la théorie miasmatique. Nul n’ajamais vu un miasme et ne sait ce que c’est. C’est une étiquette commune sous laquelle on range les faits auxquels on ne comprend rien, mais l’étiquette n’a que la valeur d’un mot, et ne recouvre que notre ignorance. Je sais bien que, depuis les travaux de M. Pasteur, quelques médecins cherchent à identifier les miasmes avec les germes. Tout est dans tout. Mais alors il faut adopter courageusement le mot de germe, qui signifie quelque chose, et laisser celui de miasme auquel il est impossible de donner un sens précis. La théorie des

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miasmes se confondra alors avec celle des germes. Il est vrai qu’elle perdra ainsi presque tous ses partisans.

Je laisse aussi de côté toutes les explications où l’on a trop évidemment confondu l’essence de la maladie avec une de ses causes occasionnelles, par exemple, celles ou Ton considère les fièvres paludéennes comme résultant d’un refroidissement. Il peut sans doute arriver que pour elles, comme pour le choléra, comme pour presque toutes les maladies épidémiques, une recrudescence de la maladie suive la chute d’une pluie, un abaissement de la température. Mais attribuer leur développement à la réfrigération cutanée, c’est ne voir dans un coup de fusil que le résultat de la pression de la gâchette, ou bien, pour prendre un exemple plus près du sujet de ces études, c’est faire la même confusion que si on attribuait à la vue d’un autre chien l’accès de rage que cette vue peut déterminer chez un chien enragé. Dans tous ‘les cas, la maladie existait auparavant. Elleapuêtre aidée, accélérée dans son évolution parles circonstances nouvelles, mais ces circonstances ne sont pas suffisantes pour la créer là où elle n’existait pas.

Enfin, il reste une dernière série de théories dans lesquelles on prend pour point de départ un fait vrai, mais qu’on généralise outre mesure. Ces théories. sont plus respectables que les autres, parce qu’elles renferment une part de vérité étiologique qui devra se trouver contenue, au moins en puissance, dans la connaissance de la véritable cause. Telle est celle qui attribue aux forêts une part dans la production de la malaria. On a vu, en effet, à plusieurs reprises, en Angleterre, en Amérique, dans l’Inde, en Italie, de vastes surfaces primitivement inhabitables, devenir abordables à la suite de déboisements. Mais il y a des régions où le déboisement n’a amené aucune amélioration dans les conditions sanitaires. De plus, il y a d’immenses surfaces, désolées par la malaria, où il n’y a pas de forêts, ni même d’arbres à proprement parler. Telle est,

par exemple, sur certains points, la campagne romaine. Remarquons d’ailleurs que cette influence des forêts, là ou elle s’est fait sentir, n’exige pas l’introduction d’un élément nouveau, et peut s’expliquer au moyen de ceux que nous connaissons déjà. Le propre de la forêt est, en effet, de maintenir l’humidité à la surface du sol, et de favoriser par suite ce contact des trois facteurs que nous signalions tout à l’heure, le sol, l’air et l’eau.

On pourrait supposer que les forêts agissent encore d’une autre façon, en accumulant sur le sol des masses de produits organiques en décomposition. C’est, en effet, une opinion assez généralement répandue que les fièvres intermittentes sont en relation avec les phénomènes de putréfaction survenant à la surface du sol. On a même accusé, à ce sujet, les routoirs à lin ou à chanvre, où s’accomplit, avec une odeur, en effet, très désagréable, la destruction d’une grande quantité de matière organique. De même, on a vu un danger dans les mélanges accidentels ou réguliers de l’eau salée de la mer avec l’eau douce des lacs côtiers, mélanges qui s’accompagnent de la mort et de la décomposition d’un nombre immense d’animaux et de végétaux. Mais, outre que les cas dont je viens de parler sont des cas très particuliers, l’opinion qui a conduit à les envisager est tout à fait inexacte. Non seulement il n’y a aucune relation entre les fièvres paludéennes et les putréfactions, mais dans les régions où la malaria sévit le plus, les terrains les plus odorants sont les moins dangereux. Il faut même renoncer à l’idée de la localisation exclusive des fièvres intermittentes dans les terrains marécageux proprement dits. Dans la campagne de Rome, on en trouve à toutes les hauteurs sur les collines qui la composent. Quelques-uns de leurs foyers les plus intenses se perpétuent sur un sol et un sous-sol très pauvres en détritus organiques, où l’odeur ne décèle aucun phénomène de putréfaction. Il faudrait supprimer ce mot de fièvres paludéennes qui induit en erreur, et adopter celui de malaria qui est plus ex-

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pressif, car il implique l’idée d’un air vicié, c’est-à-dire d'un des éléments les plus caractéristiques de la maladie qui nous occupe.

Pourtant il est trop évident que ce n’est pas dans Pair que nous devons chercher notre point de départ. C’est dans le sol. C’est là qu’est la source du mal, et l’expérience nous donne à ce sujet diverses notions d’une certaine importance.

Eu premier lieu, bien que les fièvres intermittentes puissent se produire en toutes saisons et à toutes les latitudes, leur intensité et leur extension s’accroissent d’une façon évidente avec la température. De pius, la cause qui les produit perd son efficacité à une certaine distance de la surface du sol. Une petite colline protège le village qu'elle porte, en plein pays malarique. Dans la campagne de Rome, on gagne à peu près sûrement la fièvre en passant une nuit couché sur la terre ; on l’évite à peu près sûrement en dormant dans un hamac ou dans une couchette soulevée par des piliers de bois à quelques pieds au-dessus du sol. Enfin, toutes les heures du jour ne semblent pas également dangereuses, et contrairement à ce qu’on pourrait conclure de ce que nous disions tout à l’heure à propos de l’influence de la température, ce ne sont pas les heures de midi que les habitants des pays à fièvre redoutent le plus, c’est le matin ou le soir, le moment de la disparition de la rosée, celui de l’apparition du brouillard ou de l’humidité vespérale, c’est-à-dire, les moments oû l’atmosphère se réchauffe ou se refroidit, et où les courants verticaux que déterminent les variations de température sont plus actifs, au moins dans les couches voisines du sol.

Le quelque chose qui amène la fièvre peut donc quitter le sol, et arriver jusqu’à une certaine hauteur au delà de laquelle il ne se manifeste plus, soit qu’il ne puisse s’élever plus haut, soit que la dilution qu’il subit nécessairement au fur et à mesure qu’il s’éloigne de son foyer d’origine lui enlève toute nocuité. Ce quelque chose doit donc être

très léger, et comme aucun moyen ni physique ni chimique n’a encore réussi à déceler sa présence, il doit pouvoir agir en quantité impondérable. Ceci exclut tout toxique, solide, liquide ou gazeux, dont l’action ne pourrait du reste qu’être instantanée ou du moins très rapide, tandis qu’on a vu très souvent des cas de fièvre éclater chez des malades rentrés chez eux, en pays sain, après un court séjour en pays malarique. 11 y a en effet toujours ici une période d’incubation, comme s’il fallait à la cause quelque temps pour envahir tout l’organisme.

Nous retrouvons là des faits que nous connaissons bien, et nous allons tout de suite nous expliquer l’intervention des trois facteurs que je signalais tout à l’heure, si nous admettons que les fièvres intermittentes sont dues à la pénétration dans l’organisme d’êtres microscopiques pouvant vivre dans le sol, lorsque sa température est convenable et qu’il est humide, pouvant, lorsqu’il se dessèche un peu, être enlevés à distance, sous forme de poussière vivante, par les courants d’air, mais retombant d’euxmêmes lorsque la force qui les retenait cesse d’agir. Remarquons bien que nous ne dotons pas nos êtres microscopiques de toutes ces propriétés pour les besoins de la cause, nous leur attribuons celles dont jouissent tous ceux que nous connaissons. Nous ne faisons pas plusieurs hypothèses superposées, nous n’en faisons qu’une seule, l’intervention possible des infiniment petits.

Cette hypothèse est déjà ancienne, et nous avons à examiner maintenant jusqu’à quel point elle est justifiée, par l’expérience. Il ne sera pas inutile pour cela de passer en revue les travaux divers faits dans cette direction, surtout si nous pouvons voir pour chacun d’eux, et jusqu'au dernier en date, celui de MM. Tommasi Crudeli et Klebs, où il a pris le problème, et où il en a laissé la solution.

Le premier qui ait poussé la question dans la voie expérimentale où elle ne semble plus devoir s’arrêter maintenant, est un médecin distingué de l’Ohio, le D1' Sa-

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lisbury. Sa découverte importante a consisté à faire voir qu'une terre malarique transportait avec elle, loin du pays d'origine, la cause de la production des fièvres, et pouvait les communiquer à des personnes vivant de leur vie ordinaire en pays non infecté. On se trouvait ainsi conduit à renoncer à toutes les anciennes idées sur les miasmes, les effluves palustres, etc., et à accepter l’idée d’un contage solide, apporté av.ec la terre et y conservant ses propriétés. Salisbury, convaincu que ce contage était vivant, crut le trouver dans une sorte de palmellacée, très fréquente en effet dans les terrains mouilleux ou marécageux, mais ne donna de ce fait aucune preuve certaine. Comme on a depuis retrouvé cette plante dans des contrées très salubres et jusque sur les Alpes, comme d’un autre côté c’est une plante à chlorophylle, qu’il peut paraître surprenant de voir se développer dans un organisme humain, la théorie de Salisbury fut peu à peu abandonnée. Chose singulière, on enveloppa dans le même discrédit, et ses expériences qui étaient probantes, et son interprétation qui était contestable, et on a depuis repoussé, par des raisons analogues à celles qu'on lui opposait, les conclusions d’autres savants qui, sans plus de preuves que lui, recherchaient dans d’autres plantes banales la cause de la production des fièvres.

L’insuccès de ces divers travaux procède d’un défaut de logique expérimentale qu’il importe de mettre en lumière. Dans la pensée des divers savants auxquels je viens de faire allusion, la fièvre intermittente dérivait du développement, en un point de l’organisme, d’un être vivant, qu’ils ont en effet recherché et trouvé en plus ou moins grande abondance dans les cavités ouvertes à l’air. Mais cette constatation est banale, et pour lui donner du poids, il aurait fallu montrer comment cet envahissement superficiel pouvait amener chez l’individu atteint des modifications aussi profondes que celles qui résultent de la maladie. Aucune des plantes accusées ne secrète de poison, ceci

no permet guère une action purement extérieure. Elles devaient donc pouvoir pénétrer dans la profondeur des organes. Pourquoi dès lors ne pas les y chercher, sur les malheureux qui viennent mourir, dans les hôpitaux, de lièvres pernicieuses. Pourquoi, dans une autre direction, ne pas chercher à produire, avec ces végétaux suspects, des fièvres intermittentes sur des animaux convenablement choisis. Tous ces desiderata, corollaires obligés des faits mis en avant, ont été négligés. Dans ces conditions, c'eût été un hasard de tomber juste, et, comme nous allons le voir, ce hasard ne s'est pas produit.

Les considérations qui précèdent nous conduisent, au contraire, à attribuer de l’importance au travail des Drs Lanzi et Terrigi, qui ont réussi à tuer des lapins en leur injectant de l’eau du limon d’Ostie, région où la fièvre sévit avec intensité, et qui ont retrouvé à l’autopsie, dans l’animal mort, des désordres analogues à ceux que produisent chez l’homme les fièvres intermittentes. De même, il leur a suffi de faire respirer pendant quelques heures par jour, à des cobayes, les effluves d’un sol malarique, pour amener chez eux des maladies graves et quelquefois la mort, alors que d’autres cobayes, respirant pendant le même temps les effluves de terres saines, ne subissaient aucune altération dans leur santé, et ne présentaient à l’autopsie aucun des caractères qu’on trouvait chez les animaux ayant respiré un air infecté. Il résultait de cette expérience, faite dans des conditions qui la rendaient très probante, qu’on pouvait déterminer dans le lapin des affections graves ou mortelles au moyen des terres à fièvre. Dès lors, on pouvait espérer de trouver dans cet animal un terrain de culture, une matière à expériences, et arriver à se faire une conviction en appliquant à l’étude de la malaria les procédés d’investigation qui avaient réussi ailleurs.

Telle a été l’œuvre qu’ont tentée MM. Tommasi Crudeli et Klebs, œuvre qu’il nous reste. maintenant à résumer et

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à apprécier. Pour le faire eu toute connaissance de cause, rappelons les points principaux de la démonstration qu'il s’açrit d’établir ; il nous sera ensuite très facile de voir jusqu’où sont allés ces deux savants sur ces divers points. Je n’ai pas besoin de dire que si nous trouvons quelquefois place à la critique, elle ne sera, pas dictée parle désir de déprécier un travail consciencieux et habile. Personne n’est mieux au courant que ses auteurs des lacunes qu’il contient, auxquelles ils font même des allusions directes. Mais nous avons pour tous les problèmes analogues une méthode de travail, un type de démonstration. Il ne peut être sans intérêt de rechercher jusqu’à quel point ce type est réalisé, pour savoir exactement, dans le cas où il ne le serait pas totalement, ce qui reste à faire.

Nous avons, à propos des fièvres intermittentes, à voir d’abord si la maladie qu’on communique artificiellement au lapin est bien identique à celle dont on veut étudier l’étiologie. Cette première difficulté résolue, il faut trouver dans la terre suspecte l’élément actif, l’isoler par des cultures successives, l'inoculer seul dans le corps du lapin, et voir si on produit ainsi les désordres que l’on a été amené à regarder comme caractéristiques.

Sur le premier point, à propos duquel les expériences de MM. Lanzi et Terrigi pouvaient laisser des doutes, MM. T. Crudeli etKlebs démontrent avec clarté qu’on retrouve chez le lapin les plus typiques des caractères qui distinguent les fièvres intermittentes des autres espèces de fièvres.

D’abord le caractère intermittent des accès, qui peuvent d ailleurs être plus ou moins violents, plus ou moins réguliers. Pour être sûrs de les retrouver dans les lapins en expérience, MM. Çrudeli et Klebs soumettaient ces animaux à des mesures thermométriques régulières, de six heures du matin à dix heures du soir.

Un autre caractère de la maladie, très accusé lorsqu’elle est nettement intermittente, c’est que, au moins pendant

les premiers jours et à l’inverse des autres fièvres, elle n entraîne pas l’amaigrisseméiit du sujet. C’est seulement à la fin, lorsque la fièvre tend à devenir continue, que le poids du corps s’abaisse, et quelquefois très vite. Aussi faut-il peser très fréquemment l’animal en expérience.

Ces caractères sont les seuls que fournisse l’observation sur le vivant. L’autopsie de l’animal mort ou sacrifié peut en fournir d’autres. C’est d’abord le gonflement de la rate, fréquent il est vrai dans les autres fièvres, mais qui a ici un faciès particulier. Les bords et les angles ne s’arrondissent pas, la rate ne semble pas tuméfiée, elle est agrandie dans toutes les directions et reste semblable à ellemême.

Enfin, chez les sujets morts de fièvres intermittentes, on trouve dans la rate et même dans la moelle des os un pigment noir, d’autant plus abondant que la fièvre a été plus grave, et quelquefois répandu dans tous les organes. Ce pigment renferme du fer à l’état métallique. MM. T. Crudeli et Klebs ont prouvé qu'il provenait directement de l'hémoglobine, et se sont assurés qu’il n’avait été observé dans aucune autre maladie, sauf peut-être le mélanosarcome. Ils ont avec raison recherché sa présence ou son absence dans tous les animaux expérimentés.

Ces caractères une fois reconnus comme typiques dans les fièvres intermittentes, on peut dire que MM. T. Crudeli et Klebs ont communiqué ces fièvres aux lapins, à l’aide de matériaux recueillis dans l’air ou sur le sol des régions dangereuses. Ce n’est pas pourtant que toutes leurs expériences soient également probantes. Les auteurs ont eu le tort de n’essayer chaque inoculation que sur un seul lapin. Il eût été beaucoup plus concluant de retrouver à la fois chez plusieurs animaux les mêmes désordres, et on aurait eu l’avantage d’éviter les différences de réceptivité individuelles, très grandes chez le lapin, dont quelques individus traduisent par une fièvre continue ou même par la mort l’inoculation la plus inoffensive en apparence. Chose

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plus grave, les auteurs n’ont presque jamais songé, en essayant l’influence d’une eau sortant d’une terre marécageuse, à faire une expérience comparative en inoculant cette eau, débarrassée par un chauffage préalable de tout être vivant. Tout cela fait qu’il reste sur chaque expérience particulière une incertitude gênante, qui ne disparait que lorsqu’envisageant. en bloc l’ensemble des résultats, on constate une correspondance certaine entre les matières inoculées et les phénomènes morbides obtenus, phénomènes qui ont varié d’une fièvre passagère à une fièvre maligne, entraînant la mort en quelques heures.

Au sujet du développement dans le corps de l’animal de formes microscopiques toutes pareilles à celles qu’on rencontre dans les matières inoculées, nous trouvons encore dans le travail que nous étudions des preuves non douteuses. Dans l’eau des Marais-Pontins, dans l’air des contrées marécageuses, dans des solutions de gélatine ensemencées avec les matières en suspension dans ces airs ou dans ces eaux, dans la rate, la moelle des os et quelquefois dans tous les organes des animaux inoculés avec les matières ci-dessus, on retrouve une sorte de bâtonnet, ayant une largeur moyenne de un millième de millimètre et une longueur variable, présentant les allures générales des vibrions. Mais il y a ici quelques remarques à faire.

D'abord, chose singulière, que les auteurs mentionnent sans en paraître le moins du monde étonnés, les spores de ce bacillus sont mobileslorsqu’ellessont isolées par résorption de l’être qui les a produites. C’est le seul fait de ce genre qui ait été encore observé, et on se demande involontairement si quelquefois on n’aurait pas pris pour des spores des adultes d’une autre espèce, et si le bacillus auquel MM. T. Crudeli et Klebs ont donné le nom de bacillus malariæ a bien été obtenu dans une culture pure, et mérite vraiment un nom spécifique?

Ces doutes légitimes sont fortifiés par une autre circonstance. Dans les expériences faites avec des terres

marécageuses prises dans la campagne romaine, on voit apparaître des phénomènes morbides plus graves, des lièvres pernicieuses amenant la mort en quelques heures. Or, dans les produits de l’examen microscopique, les auteurs signalent, outre les filaments de leur bacillus, un autre filament plus ténu, ayant environ six dixièmes de millième de millimètre de largeur, et qu’ils confondent évidemment avec le premier, du double plus large. Ces deux microbes sont-ils identiques? Cela est possible. Nous avons vu, àpropos du choléra des poules et du vibrion septique, que les mêmes êtres pouvaient être plus ou moins larges, plus ou moins dodus. Mais si nous avons pu l’affirmer, c’est que nous avons montré dans des cultures pures le passage de l’un à l’autre. Il aurait fallu faire la même chose ici. Malheureusement les procédés de culture de MM. T. Crudeli et Klebs, quoique plus parfaits que ceux qui ont été employés dans des travaux de même ordre, ne nous paraissent pas de nature à leur avoir permis d'aborder utilement ce côté de la question.

Nous devons dire ici toute notre pensée. Nous ne croyons pas qu’il y ait eu, ni qu’il y ait encore un autre laboratoire que celui de M. Pasteur, où l’on ait obtenu, d’une manière régulière, des cultures pures des infiniment petits. Nous ne connaissons pas, au moins, de mémoire où se trouvent décrits des procédés donnant sûrement ce résultat. Sans doute il peut avoir été réalisé une fois par hasard, mais ce hasard ne se répète pas dans la série des opérations successives qu’il faudrait faire pour isoler le microbe suspect, et appliquer dans toute sa rigueur la méthode qui, jusqu’ici, est la seule capable de conduire à la vérité dans ces matières délicates.

Sans doute on lit souvent dans un travail que l’auteur a fait cinq, dix cultures d’un microbe. Mais si ces cultures ne sont pas pures, à quoi sert de les avoir tentées ? On ne récolte ainsi que des résultats incertains, et cette même méthode, si féconde quand elle est bien appliquée, devient

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stérile pour peu qu’on laisse une cause d’erreur s’y glisser. Jv ne veux pas dire pour cela que les procédés do M. Pasteur aient quelque chose de nécessaire ou plutôt de fatal, et qu’ils ne puissent être remplacés par d’autres équivalents. Mais ce que j’affirme, c’est qu’ils sont en ce moment, les seuls sûrs de ceux qui sont connus, et c’est pour cela que j’ai décrit avec soin leur pratique.

Pour en avoir choisi de moins parfaits, MM. T. Crudeli et Klebs n’ont eu peut-être entre les mains qu’un mélange d'espèces, capables, mais à des degrés divers, d’amener dans le corps de l’animal où elles pénètrent des phénomènes fébriles plus ou moins intenses et pouvant devenir mortels. On les trouve dans tous les organes, dans la rate surtout. Elles pénètrent aussi dans l’humeur aqueuse de l’œil. Elles paraissent aérobies, comme la bactéridie charbonneuse, mais ne vivent pas moins facilement qu’elle dans les tissus les plus profonds. Elles paraissent s’attaquer aux globules du sang, provoquer leur destruction complète, et c’est ainsi qu’on peut expliquer la production du pigment noir dont elles s’accompagnent toujours.

Cette action sur le globule, s’exerçant directement ou par l’intermédiaire d’une diastase, me paraît ressortir avec une entière évidence, d’une récente communication de M. Laveran à l’Académie dea sciences. Dans le sang de malades atteints d’impaludisme, M. Laveran a observé des éléments sphériques, du diamètre des hématies en moyenne, renfermant du pigment rouge de feu, qui tantôt sont immobiles, tantôt sont animés d’un mouvement oscillatoire. Dans ces derniers, on trouve implantés des filaments très fins qui agitent vivement leur extrémité libre, et déplacent dans tous les sens les hématies voisines. Ces filaments se détachent quelquefois des corps sphériques pigmentés. Après cette séparation, ils continuent à •s agiter, et circulent librement au milieu des globules rouges.

M. Laveran suppose que ces sphérules sont les kystes

des filaments. Cela est bien invraisemblable. Il semble bien plus naturel de voir là le procès de destruction du globule s’accomplissant sous les yeux de l’observateur, par l’action des bacillus de la maladie. M. Laveran paraît n’avoir pas connu, et en tous cas, ne vise pas le travail de MM. Crudeli et Klebs. Peut-être aurait-il alors abandonné son interprétation des phénomènes, car il est difficile de trouver mieux que son observation, faite sans idée préconçue et sans parti pris, pour démontrer la réalité de cette attaque du globule.

Il trouve en effet, dans le sang des malades, toutes les formes que peut affecter le glubule dans son procès de destruction, depuis l’apparence décrite ci-dessus, et qui serait le commencement de l’attaque, jusqu’aux granulations pigmentaires, libres dans le liquide ou recueillies par les leucocytes, que MM. T. Crudeli et Klebs avaient déjà observées, et qui représenteraient le dernier terme de la décomposition. Comme termes intermédiaires, on trouve : des hématies qui paraissent trouées sur un ou plusieurs points et qui renferment des granulations pigmentai res,, des masses en croissant, effilées à leurs extrémités et portant, à leur partie moyenne, une tache noirâtre formée de grains de pigment, bref toutes les formes que peut présenter un globule mort qui se dissout ou est corrodé irrégulièrement sur son contour.

Il est peut-être imprudent ou même audacieux de tirer des observations d’autrui, lorsqu’on ne les a pas répétées, des conclusions contraires à celles auxquelles a été amené celui qui les a faites, mais dans les circonstances actuelles, le travail de M. Laveran nous semble si complètement en harmonie avec celui de MM. T. Crudeli et Klebs, quand on modifie l’interprétation adoptée, qu’on peut se hasarder à dire que, si M. Laveran a bien observé, il a moins bien compris la signification des faits qui lui passaient sous les yeux, et que, chez ses malades, c’est encore un bacillus qui est l’espèce active.

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U n dernier point doit fixer notre attention. Le cycle vital de ces êtres paraît pouvoir s’accomplir tout entier dans le corps, car ou trouve fréquemment les filaments remplis de spores. Or, la spore, nous le savons, ne se développe pas dans le milieu où elle s’est produite, sa vie est moins active. et, si le bacillus joue un rôle dans la fièvre, sa transformation en spores doit produire une période de rémission.

On s’explique ainsi jusqu’à un certain point le caractère intermittent des fièvres paludéennes, et il aurait été très souhaitable de trouver dans le travail que nous analysons une confirmation de cette idée. On est tout surpris de voir que les auteurs ne l’expriment même pas comme hypothèse.

Quoi qu’il en soit de cette particularité, il n’est pas douteux que l’être unique ou les espèces d’êtres étudiées par MM. T. Crudeli et Ivlebs ne soient très redoutables, et ainsi se trouve résolu par l’affirmative la question de la corrélation entre la production des fièvres intermittentes et le développement dans l’organisme d’une forme vivante d’infiniment petits.

Y a-t-il maintenant une relation de cause à effet entre les deux phénomènes? On l’admettra facilement si on se reporte à tous les exemples pareils où cette relation a été démontrée. Est-on obligé d’y croire en vertu seulement des preuves qu’en donnent MM. T. Crudeli et Klebs? Malheureusement non. Le seul procédé connu qui permette de porter la conviction sur ce point est d’isoler le microbe suspect dans une culture pure, d’inoculer après filtration le liquide qui l’a nourri et de montrer qu’il est inactif. C’est aussi le procédé qui a été essayé ici. MM. T. Crudeli et Klebs ont inoculé simultanément à deux lapins un liquide de culture de leur bacillus, et le même liquide après filtration sur un diaphragme de plâtre. Mais les différences d’action qu’ils ont observées sont faibles, et ce qui empêche de les considérer comme probantes, c’est qu’elles sont à peu près également accusées, soit qu’on em-

ploie comme matière filtrante un diaphragme de plâtre, qui est excellent pour cet objet, ou un filtre double de papier Berzelius, qui, lui, est absolument incapable de retenir des spores aussi ténues que celles que renferme le liquide. Chose singulière, ce papier a pourtant suffi dans un cas pour enlever toute activité virulente à un liquide qui, inoculé à un lapin sous un volume de 6CC, 4, l’avait tué en 48 heures. Il est probable qu’il y avait eu enjeu, dans cette expérience, une réceptivité exagérée du lapin mort, mais voilà précisément des incertitudes que nous n’avons pas rencontrées dans les expériences de M. Pasteur, et qu’on aurait peut-être évitées ici en opérant à la fois sur plusieurs lapins avec le même liquide, comme nous le disions tout à l’heure.

En résumé, si le lien qui rattache le développement du bacillus à celui des fièvres intermittentes n’est pas un lien nécessaire, il est au moins très étroit. On en est aujourd’hui, à propos de cette maladie, au point où on en était à propos du charbon, avant le dernier travail do M. Pasteur qui a fait disparaître toutes les incertitudes. Mais ce travail est venu, d’autres lui ont succédé, parlant avec la même rigueur, et on peut aujourd'hui se montrer moins difficile qu’on n’avait le droit de l’être autrefois sur ces questions de cause. Si on fait bénéficier de ces observations le travail de MM. T. Crudeli et Klebs, on peut dire qu'il a montré que la malaria est due à une forme vivante empruntée au sol ou à l’air des pays infestés, vivant et se développant dans l’organisme. Cette conclusion, qu’est venue corroborer la découverte faite par le Dr Marchiafava, de l’existence de formes toutes pareilles dans le sang et les tissus des personnes mortes de fièvres pernicieuses, est évidemment très importante, et le travail qui l’a mise en lumière doit être considéré, malgré ses imperfections, comme ayant une grande valeur.

Ce qui reste à faire, c’est de savoir si l’espèce productrice des fièvres paludéennes, est unique, ou si elle n’estpas

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un mélange d’espèces différant entre elles par la nature, la puissance de leur développement et la gravité des désordres qu’elles amènent dans l’organisme. C’est vers cette conclusion que nous penchons.

Ce qui reste à faire encore pour supprimer toute incer* titude, c’est d’inoculer un liquide de culture, parfaitement filtré, et de chercher les effets qu’il produit. Peut être se montrera-t-il absolument inactif. Peut-être aussi contientil une diastase capable d’agir en dehors des êtres qui la produisent et d’amener par elle-même certains troubles organiques. Nous croyons, après avoir fait une lecture soigneuse du mémoire de MM. Crudeli et Klebs, qu’il en est réellement ainsi, et que la dissolution des globules du sang, la production de pigment noir qui accompagne les fièvres intermittentes, est due à ce que la matière albuminoïde du globule est attaquée par une diastase analogue à celles que nous avons vues à l’œuvre dans les ferments de la putréfaction.

Quand ces deux points seront acquis, l’étiologie de la fièvre intermittente sera faite. Il restera à étudier physiologiquement les êtres qui la produisent, les circonstances qui favorisent leur développement, celles qui peuvent leur nuire. On pourra alors aborder, avec chance de le résoudre, le problème social que soulève l’existence de la malaria en tant de points de la surface du gobe. Nous disions en commençant que nous avions devant nous une maladie d’une importance exceptionnelle. C’est assez louer le travail de MM. T. Crudeli et Klebs, que de dire qu’il a ouvert la voie qui conduira sans doute à combattre efficacement ce fl éau.

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