CHAPITRE XVI
FIÈVRE TYPHOÏDE
La fièvre typhoïde mérite à des titres divers de trouver une place dans notre cadre. C’est d'abord à cause de son importance. Le nombre de ceux qu’elle atteint ne peut guère être évalué à moins de cent mille par an pour la France. Si on songe à la durée de la maladie, à la longue période d’anxiété qui l’accompagne, à la fréquence des cas où elle est mortelle, on admettra qu’il y a peu de maladies aiguës qui amènent avec elles un pareil cortège de tourments et de douleurs. Quant à son influence sociale, il suffit, pour s’en faire une idée, de savoir qu’elle anéantit annuellement, en France, de 10 à 15,000 existences en plein développement, en pleine floraison, toute la population de grande ville.
Elle se recommande en outre à nous par son caractère nosologique. Endémique dans les cités populeuses, elle est franchement épidémique dans les campagnes, et elle y devient, comme nous allons le voir, facilement contagieuse. Elle ne semble pas liée, comme la malaria, à de certaines conditions de milieu ou de climat, et éclate souvent, sans cause apparente, dans les contrées les plus salubres. On a donc le droit de l’appeler spontanée et infectieuse, de sorte qu’en somme, elle paraît échapper à tout moyen de- classification. Nous allons pouvoir, en l’étudiant de près, substituer à ces notions confuses une notion précise qui les con-
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tiendra toutes et les expliquera, en montrant que nous avons affaire ici, comme dans presque tous les cas qui précèdent, à une maladie uniquement contagieuse.
Toutefois, et c’est là la cause qui nous a fait rejeter à la fin cette étude, la démonstration de ce caractère contagieux est moins avancée pour la lièvre typhoïde que pour les maladies que nous avons étudiées jusqu’ici, et il pourrait même à ce sujet rester quelques incertitudes, si nous n'avions le droit, pour faire disparaître les difficullés que nous pourrons rencontrer, de nous reporter par voie d'analogie aux cas déjà étudiés, pour lesquels la démonstration est complète. Nous allons voir que, malgré ces petites imperfections, notre conclusion n’en sera pas moins établie sur des bases solides.
A vrai dire, l’idée que la fièvre typhoïde pen£,dans certainscas,ètre contagieuse, est assez généralement acceptée dans le monde médical, qui n’a pas oublié les belles preuves qu’ont données de ce fait Bretonneau en 1829, Gendron en 1834, Bricheteau en 1838, et depuis, une foule d’autres médecins. Parmi les cas dont la puissance démonstrative est la plus évidente, j’en choisirai deux, l’un emprunté à Gendron, l’autre au médecin anglais Budd. Pour les rendre plus clairs, je les représenterai par une figure schématique.
Un enfant (1, Fig. 9) meurt de laj fièvre typhoïde. Son
père 2) en est bientôt atteint. Ce dernier est soigné pendant quelques jours par sa fille (3), qui, louée dans le voisinage, a quitté ses maîtres pour venir près de lui. Revenue près d'eux, elle est prise le lendemain de son retour, entre
Fig. 9.
apiès quelques jours à l’hôpital et y transmet sa maladie, dont elle meurt, à la religieuse (4) qui la soigne.
Sa maîtresse (5), qui l’avait soignée au commencement de sa maladie, est prise à son tour et transmet la fièvre à son enfant (6) et à un jeune domestique (7), qui va mourir chez ses parents après un séjour d’une semaine. Ces paients et le village qu ils habitaient, jouissaient avant l’arrivée du malade d’une santé excellente. Peu de jours après, le père (8) et la mère (9) s’alitent, celle-ci succombe, laissant un fils et deux filles (10, 11, 12) en proie au fléau.
L autre exemple (fig. 10) est encore plus remarquable.
Une femme veuve (1), habitant un village où régnait la fièvre typhoïde, et déjà souffrante, vient visiter un frère, habitant un village à 12 kilomètres du premier. Elle s’alite trois jours après son arrivée et guérit. Elle était à peine convalescente, que sa belle-sœur (2) estatteinte gravement. Celle-ci meurt. Son mari (3), qui l’avait soignée, se met au lit après sa mort et transmet la maladie à un des employés de la ferme (4) et à une femme de charge (5), venue pour remplacer la maîtresse de maison que la maladie avait emportée. Puis vient le tour de deux autres valets de ferme (6 et 7), d’une jeune fille et d’une servante (8 et 9). Cette dernière retourne chez elle, à 7 kilomètres de là, et donne la maladie à son père (10).
Fig. 10.
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Celui-ci la communique à un ami (11) qui venait le voir souvent et qui porte la fièvre dans son hameau, où elle visita successivement presque toutes les maisons.
L'un des deux valets de ferme (6), rentré chez lui malade, vivait avec sa mère dans une maison contiguë à celle qu’habitait une de ses sœurs avec son mari et six enfants.
Il donne la maladie à sa mère (12), puisa sa sœur (13), qui meurt le 9e jour, transmettant le fléau à son mari et à ses enfants (14, 13, 16). Une autre sœur mariée (17), venue d’une certaine distance pour soigner ses parents malades, rapporte le mal chez elle et y crée un autre foyer de contagion dont il est inutile de suivre le développement.
En présence de ces exemples et d’autres moins complexes, mais tout aussi probants, qu’il serait facile de réunir par centaines, les médecins en sont arrivés peu à peu à admettre, comme chose possible, la contagion dans la fièvre typhoïde. Mais comme il y a des cas où on la voit apparaître, même avec le caractère épidémique, sans savoir d’où elle est venue, il en est qui admettent aussi qu’elle peut être quelquefois spontanée.
Tâchons d’abord de nous entendre sur ce mot, qui a des significations bien diverses. Pour les uns, il veut dire que la cause de la maladie peut être banale, le froid, l’humidité, la mauvaise hygiène, l’encombrement, etc. A ceux-là, ce livre tout entier répond. S’ils ne sont pas convaincus déjà, que dans leur affirmation ils confondent la cause occasionnelle avec la cause efficiente, que quelque chose ne peut naître de rien, toute preuve nouvelle serait inutile, et nous n'insisterons pas. Mais beaucoup de ceux qui croient à la fièvre typhoïde une cause unique et spécifique admettent que cette cause peut être répandue partout, comme le bacillus malariæ dans les régions à fièvres intermittentes, ou même comme le vibrion septique.
Ceci est possible, mais il reste à savoir si c’est vrai. L’existence d’un germe n’implique pas nécessairement sa dissémination, qui est combattue par tant de côtés, la con-
FERMENTS ET MALADIES, curronce des espèces voisines, l’action de l’air, les changements de milieux, etc. En fait, le charbon, contagieux comme la fièvre typhoïde, pouvait aussi, il n’y a pas bien longtemps, être tenu pour spontané, au sens que nous donnons plus haut à ce mot. On ne le tient plus pour tel aujourd’hui, où on voit que des causes de contagion, ignorées jusqu’à ce jour, peuvent expliquer tous les cas où la maladie avait éclaté sans cause apparente, et si quelqu’un voulait aujourd’hui soutenir que le charbon est spontané, il aurait le devoir rigoureux de prouver son dire, en montrant que la bactéridie entrée en action n’avait pas pour origine première le corps d’un animal antérieurement malade.
Sans être aussi avancés pour la fièvre typhoïde que pour le charbon, nous avons le droit de dire la même chose, parce que nous avons désormais le droit d'appeler vicieux un raisonnement qui revient à ceci : je ne vois pas la contagion, donc elle n’existe pas. Mauvaise à toute époque, cette façon de raisonner est devenue encore plus étrange depuis que nous savons quelles voies détournées peut avoir pris l’élément contagieux, depuis que nous savons aussi qu'il peut exister quelquefois sous une forme atténuée et passer inaperçu. La fièvre typhoïde, nous allons le montrer, n’est pas moins insidieuse dans sa marche que les autres maladies contagieuses que nous avons étudiées, et les faits s’accordent avec la logique pour condamner l’idée qu'elle puisse être spontanée en même temps que contagieuse.
Le premier médecin qui, à notre connaissance, ait soutenu, avec une conviction raisonnée, le caractère purement contagieux de la fièvre typhoïde, est le Dr Budd. Son livre, publié à Londres en 1873, renferme à ce sujet une série de preuves dont l’ensemble constitue une véritable démonstration. Chose singulière, cette démonstration est établie sans que le D1' Budd ait rien découvert sur le virus spécifique de la fièvre typhoïde, ni ait tenté aucune expé-
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rience ou fait aucune inoculation. Les laits qu’il apporte sont tous ce qu’on est convenu d’appeler des faits cliniques. Mais il les choisit avec tant de perfection, il les unit par des arguments si étroits et si rigoureux, qu’il en forme une chaîne presque indestructible. Analyser son livre est donner le plus bel exemple que je connaisse de l'emploi de la clinique pour établir, en quelque sorte, un théorème nosologique. C’est ce que je vais faire, sans m’astreindre pourtant à suivre le même ordre que Budd, à ne pas puiser en dehors de sou œuvre, ni surtout à passer en revue tous les arguments de l’auteur, obligé de s’évertuer, en 1873, pour appuyer des hypothèses que nous sommes autorisés à accepter aujourd’hui comme des vérités.
Le raisonnement du Dr Budd consiste à comparer la fièvre typhoïde à la petite vérole. Ce sont deux maladies qui ont beaucoup de caractères étiologiques communs, et qui toutes deux sont virulentes, c’est-à-dire qu’elles ne récidivent pas.
Or, dans la petite vérole, nous voyons de la façon la plus nette un virus, vivant dans le corps humain comme sur un sol naturel, y amener comme conséquence de son développement la fièvre et les désordres qui l’accompagnent, et partir de là pour s'implanter sur un être nouveau, en apportant avec lui la maladie qu’il provoque. Quoi de plus naturel que d’admettre le même fait pour la fièvre typhoïde, surtout quand on songe qu’elle se manifeste par une éruption tout aussi caractéristique que celle de la petite vérole. Je veux parler des lésions intestinales.
Lorsqu’on ouvre l’intestin d'un malade mort de la fièvre typhoïde après une courte maladie, on y voit les plaques de Peyer ou les follicules de Brunner épaissis et faisant saillie sur la surface. En ces points, l’intestin renferme entre ses tuniques une matière solide et élastique, blanc jaunâtre, ayant la couleur et la consistance du fromage mûr. La muqueuse qui la recouvre est encore intacte à ce moment, si la mort a été rapide, et ce fait a de l’impor-
tance, car il prouve que le mal ne vient pas de l’intérieur de l’intestin, mais au contraire qu’il y aboutit. Peu à peu en effet, la muqueuse se rompt, et chacune des plaques indurées qu’elle portait devient un ulcère par lequel s’élimine la matière jaunâtre.
« Ce fait important une fois clairement compris, la vraie signification du procès morbide ne peut rester longtemps douteuse. Si nous songeons qu’il occupe une partie du corps qui, au point de vue physiologique, est aussi superficielle que la peau; que les changements morbides qui le constituent sont disséminés sur cette surface, séparés par des intervalles parfaitement sains; que ces changements, à l’origine, sont bornés à un seul élément anatomique; qu’ils sont caractérisés par la formation d’un produit spécial, qui y mûrit et s'en élimine; que ces désordres sont spécifiques, et enfin que le mal est contagieux, il est impossible de ne pas voir que l’analogie que nous cherchons à établir entre cette affection et l’éruption de la petite vérole s’applique à des points d’un caractère essentiel et indiscutable, et que cette affection des follicules intestinaux est, en fait, un véritable exanthème. »
C'est ainsi que Budd établit solidement, sans avoir besoin de connaître les virus de ces deux maladies, un raisonnement dont les progrès que nous avons faits depuis confirment la justesse. Nous pouvons même ajouter quelque chose de plus. 11 est probable que le virus de la fièvre typhoïde est un être animé. Klebs a en effet rencontré, dans la couche sous-muqueuse intestinale, des bâtonnets immobiles, qu’il considère comme caractéristiques de la fièvre typhoïde, et qu’il a retrouvés dans d’autres organes, par exemple dans la pie-mère quand il y avait des complications cérébrales et que la maladie était mortelle, ou bien encore dans les alvéoles du poumon quand il y avait pneumonie typhoïque. Mais les relations de cause à effet entre ce bâtonnet et la fièvre ne sont pas encore bien établies. Si nous en parlons ici, c’est pour faire voir que la fièvre ty-
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phoïde se rapproche probablement, par la nature animée de son virus, des maladies que nous avons étudiées. Quant à son caractère de fièvre uniquement contagieuse, il résulte du seul raisonnement de Budd, auquel nous revenons maintenant.
Si, comme nous l’avons vu, les déjections des typhoïques contiennent en réalité le virus de la fièvre typhoïde, il suffit de songer, d’un côté, à la puissance de reproduction des virus, de l’autre aux 100,000 intestins humains qui, en France seulement, en vomissent des quantités notables, pour comprendre à la fois la stabilité et la dissémination de la fièvre typhoïde dans un pays qu’elle a une fois envahi. Maison peut aller plus loin et rattacher par leur communauté d'origine tous les faits généraux, même les plus inexplicables et les plus contradictoires en apparence, qu’ait enregistré l’histoire de cette maladie. Suivons pour cela la chaîne dJun raisonnement déductif en en prenant comme point de départ le caractère contagieux et virulent des matières éliminées par l’intestin, et montrons que toutes les déductions logiques que nous tirerons de ce fait sont confirmées par l’expérience.
Que les déjections des typhoïques puissent être par ellesmêmes une source de contagion, c’est ce qui est prouvé par une foule de faits. Voici quelques-uns des plus probants. Un homme, ayant contracté à Ulm le germe de la fièvre typhoïde, revient dans son village où la maladie n’avait pas paru depuis longues années. Il s’y alite. Ses déjections sont, suivant un usage trop commun dans les campagnes, jetées sur un fumier. Au bout de quelque temps, 5 hommes sont employés à enlever ce fumier. Sur les 5, 4 sont atteints de fièvre typhoïde. Les déjections de ces nouveaux malades sont à leur tour jetées sur un autre fumier qui n’est enlevé qu’au bout de 9 mois, par deux hommes dont l'un contracte la fièvre typhoïde et en meurt.
Un autre exemple va ajouter à ce que nous venons d’apprendre la notion du transport possible à distance de l’agent
contagieux. Il a été observé à KingSAVOod en 1866 par le Dr Budd. Un tout petit ruisseau, après avoir servi d’égoût a 30 ou 40 maisons situées sur son parcours, arrive entre deux cottages auxquels nous donnerons les numéros 1 et 2, et traverse un cabinet d'aisances commun placé entre les deux maisons. A un demi-kilomètre de là, et après avoir circulé tantôt à couvert, tantôt à découvert, il passe de la même façon entre deux autres cottages nos 3 et 4, et sert aux mêmes usages, après avoir traversé une cour.
Un homme est atteint de fièvre typhoïde dans le cottage n° 1. C’est le seul dans les 4 maisons signalées qui eût quelques relations avec la ville voisine de Bristol, et ses affaires l’appelaient souvent dans un quartier où existait à ce moment la fièvre typhoïde. Sa maladie s’accompagne d’une diarihée abondante, qui dure une quinzaine de jours. Pendant ce temps, rien ne se produit. La santé reste parfaite dans toute la vallée. Au bout de 3 ou 4 semaines, ce qui est, comme on l'a souvent remarqué, l’intervalle de temps qui sépare souvent un premier cas de fièvre de ses nouvelles apparitions dans le même lieu, la maladie éclate, non seulement dans le cottage n° 2, mais encore dans les cottages nos 3 et 4, dont les habitants n’avaient aucune relation avec les premiers. Au bout de quelques jours, la moitié de ces malheureux était au lit. Il n’y eut aucun cas dans les maisons en amont des cotta’ges n03 4 et 2, ni ailleurs dans la région.
Ces faits parlent d’eux-mêmes, et nous pourrions en ajouter un grand nombre d’autres, si la doctrine de la contamination possible parles excréments des malades n’était pas généralement acceptée. 11 n’en va pas de même pour les autres points que nous allons être amenés à mettre en lumière.
Dans les cas qui précèdent, si la cause de la contagion n’est pas douteuse, le mode de contagion n’est pas apparent. Mais nous n’avons à cet égard aucun embarras. Si les déjections typhoïques amènent le virus à l’extérieur, toutes les
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voies lui sont ouvertes. L’air tout d’abord. Il suffira pour cela qu’il y ait une parcelle de matière solide projetée, se desséchant et s’effritant ensuite en poussière. Les gaz qui se dégagent de la matière en putréfaction emportent toujours avec eux de fines particules qui restent en suspension comme toutes les poussières atmosphériques. Une eau tenant le virus en suspension et passant au voisinage des habitations, est projetée par les pieds des animaux ou des hommes. Elle abandonne sur ses rives des dépôts que le vent met en suspension. Les matières excrémentitielles peuvent elles-mêmes se dessécher en masse lorsquelles sont à l’air ou sur un fumier. Les mouches, dont le rôle dans ces transports de virus, passe trop souvent inaperçu, peuvent se poser sur ces matières, de là se porter sur un aliment, sur du pain, sur de la viande, sur une portion de peau excoriée, etc. Bref, cent raisons, toutes appuyées sur les faits précis que nous connaissons, peuvent expliquer la dissémination aérienne d’un virus. Ce sont les mêmes qui expliquent la présence constatée des êtres vivants dans les poussières atmosphériques.
Il y a même ceci à remarquer, à propos de la fièvre typhoïde. C’est que les déjections ne semblent pas immédiatement offensives, et qu’elles le deviennent d’autant plus qu'elles sont plus anciennes. On a attribué ce fait à la nécessité d’une élaboration préalable du virus dans le sol imprégné de ces matières excrémentitielles, à une sorte de génération alternante qui ferait d’un milieu putride et de l'intestin humain deux stades nécessairesaudéveloppement de la virulence. Nous n’avons pas trouvé d’exemples de phénomènes pareils, et il est prudent de ne pas y croire. Nous avons d’ailleurs pour expliquer l’innocuité des premiers jours, si elle est réelle, cette nécessité d’une dessiccation préalable, pour que le virus puisse entrer en suspension dans l’air.
Quoi qu’il en soit, et d’une manière tout à fait générale, s’il y a un virus quelque part, l’air doit en renfermer, et
d’autant plus qu’il est plus voisin de la source où il le puise. A une certaine distance, la dissémination, peut-être l’action de l’oxygène, tempéreront ou même feront disparaître son rôle d’agent contagieux, mais près du malade et de ses déjections, nul doute qu’il ne puisse devenir un véhicule très actif de la maladie. Il en est évidemment de même des agrès de la chambre du malade, de ses draps et de ses vêtements. On a en effet des exemples de fièvres typhoïdes éclatant chez les nouveaux locataires d’une maison que la fièvre typhoïde avait vidée de ses habitants, chez des blanchisseusesqui avaient eu à laver leslinges d’un malade, chez de pauvres gens qui s’étaient partagé, ou même avaient acheté chez le revendeur les vêtements d’un mort. Budd cite même le fait curieux d’une couturière communiquant une fièvre typhoïde grave à deux demoiselles pour lesquelles elle avait fait des robes de bal, parce qu’elle y avait travaillé auprès du lit de son enfant malade de cette fièvre.
Comme conclusion de tous ces faits, le séjour, surtout le séjour continu dans la chambre d’un typhoïque est particulièrement dangereux. J.à-dessus, les exemples cités plus haut ne laissent aucun doute. On y voit un malade, venant souvent de loin, contagionner ceux qui le soignent ou habitent près de lui, presque en proportion de la durée du contact qu’il a avec eux. Pour savoir avec quelle énergie peut se produire cette contagion immédiate, il fautse rapporter à ces cas si surprenants de fièvre éclatant dans un village où les maisons serrées les unes contre les autres et l’absence totale d’égouts rendent la dissémination du virus si facile. Dans une épidémie de fièvre, à Kingston Deverill, en 1859-1860, 66 personnes sur 400 avaient été atteintes et il y avait eu six morts. Si une ville comme Paris était frappée à un degré égal, il y aurait 350,000 malades et 30,000 morts dans l’espace de quelques semaines.
Dans les villes, heureusement, les causes de contamination ne sont pas aussi fréquentes ni aussi actives. La propreté est en moyenne plus grande, un système plus
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moins parfait d’égouts remplace les fosses fixes ou les fumiers des communes et des habitations rurales, les déjections du malade ne font qu’un court séjour dans son voisinage. Le service de l’eau potable, dont nous allons voir tout à l’heure l’importance, se fait en général à l’abri de toute contamination possible. Tout cela y rend les faits de contagion directe plus rares qu’ailleurs. Mais à cette situation favorable, il y a un revers. Les matières excrémentitielles jetées dans l’égout peuvent aller porter l’infection à grande distance, et la dissémination de la maladie se trouve favorisée. D'un autre côté, le frottement incessant et sans cesse renouvelé des habitants d’une grande ville les uns contre les autres les expose à des faits de contagion directe plus fréquents que dans les campagnes, de sorte que la fièvre typhoïde sera constamment présente au milieu d’eux. Au lieu de procéder par invasions subites, par épidémies qui éclatent, font leurs victimes et disparaissent pour longtemps, elle existera à l’état permanent, endémique, frappant tout le long de l’année des victimes nouvelles, qui, par des voies obscures, transmettront à leur tour la maladie à d’autres. Au lieu de manifester le caractère franchement contagieux qu’on leur trouve dans les campagnes, ses attaques auront de préférence un caractère insidieux, infectieux si on veut, et elles paraîtront spontanées, parce qu’on ne pourra en général découvrir d’où elles viennent.
Piernarquons en effet qu’au point de vue de l’information, la situation est bien différente à la ville et aux champs. A la campagne, c’est presque toujours le même médecin qui soigne les malades d’une même région : au moins sait-il toujours ce qui se passe autour de lui, et peut-il ainsi se rendre compte de la marche qu’a suivie la contagion. Dans les villes, les malades d’un même quartier sont en général partagés entre plusieurs médecins qui n’ont aucune espèce de moyens de se renseigner sur les relations qu’auraient pu avoir leurs malades les uns avec les autres. Pourraient-
ils les connaître, qu’ils seraient très souvent désorientés par les cas où l’origine de la maladie est impossible à fixer. Je me rappelle m’être trouvé un jour dans un omnibus dont le fond était occupé par une femme porteur d’un gros paquet, enveloppé dans un linge dont la blancheur était loin d’être irréprochable. Pendant qu’elle passait devant moi pour descendre, je jetai un coup d'œil curieux sur le contenu du paquet, et il me fut facile d’y reconnaître du linge souillé de matières excrémentitielles. Aurait-on dû empêcher cette femme de monter dans l’omnibus? Non, le paquet n’était incommodant ni par son volume ni par son odeur. Ce qu’il renfermait était sec, mais n’en était que plus dangereux, et si c’était le linge d’un typhoïque, il n’en fallait pas plus pour contagionner quelqu’un des voyageurs. A quoi ce voyageur aurait-il pu rapporter la contagion? A rien, ce paquet n’ayant attiré l’attention de personne. Son médecin, l’interrogeant à ce sujet, n’aurait pu soupçonner la vérité.
Sous le bénéfice des remarques qui précèdent, on comprend donc très bien que les médecins de campagne soient contagionnistes, et que ceux des villes, au contraire, ne croient guère à la contagion. O11 attribue même à Louis une opinion éclectique, qui, si elle a été émise, fait plus d’honneur h l’esprit qu’au jugement de son auteur; c’est, que la fièvre typhoïde est contagieuse seulement à la campagne. Si cette phrase n’est pas une plaisanterie, elle témoigne de quelle logique étrange peut s’accompagner quelquefois la plus brillante organisation médicale. Tous les faits précédents montrent que la fièvre typhoïde n’est pas moins contagieuse à la ville qu’à la campagne, mais que sa transmission y est seulement plus difficile à apercevoir.
Il y a pourtant un argument des adversaires de la contagion dont nous devons dire un mot, c’est celui qui est tiré de ce qui se passe dans les salles d’hôpitaux. Il n’est pas douteux que les cas de contagion n’y soient rares,
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quelques-uns ajoutent même tout à fait rares. Le sont-ils autant qu’on veut bien le dire? D’après M. Laveran, les corps de troupe qui subissent la plus grande mortalité par la lièvre typhoïde sont précisément les infirmiers militaires. Notons en passant que, parmi les agents hospitaliers, ces infirmiers sont aussi ceux sur lesquels on a le plus de renseignements précis. Acceptons pourtant comme vrai le fait qu’on invoque, et voyons ce qu'il prouve. L'hôpital estil par excellence un lieu propre à la contagion de maladies comme la fièvre typhoïde ? Évidemment non. Il le deviendrait si les malades avaient des communications intimes les uns avec les autres, s’ils avaient un cabinet d’aisances commun, si l’eau n’était pas en général irréprochable, si la cuisine se faisait au dortoir, si les médecins et les aides devaient s’exposer au contact répété du patient, et n’étaient pas dispensés de tout examen approfondi par la nature même de la maladie et la connaissance qu’ils en ont, si les infirmiers n’allaient et venaient, couchaient dans la salle, y prenaient leurs repas. Nulle part on ne trouve dans les hôpitaux ces conditions de cohabitation continue, de vie en commun, d’encombrement, qui rendent la contagion si facile dans les campagnes, nulle part aussi, devons-nous ajouter, de cette fatigue physique, do cette anxiété morale, de ces tourments d'imagination qui s’imposent aux parents ou aux amis du malade, et rendent plus facile et plus active l'invasion d’un organisme qu’ils ont à l’avance débilité. Concluons, en résumé, que 1 argument tiré des hôpitaux est trop peu démonstratif pour nous faire renoncer à l'idée de la contagion normale de la fièvre typhoïde.
Si on veut voir cette maladie à l’œuvre dans les grandes agglomérations d’hommes, il faut aller, non dans les hôpitaux, mais dans les écoles, dans les pensionnats, dans les casernes, dans les prisons, où on voit se réaliser sur une échelle quelquefois formidable des faits tout pareils à ceux que nous avons constatés dans les campagnes : santé parfaite pendant longtemps, arrivée d’un cas isolé de fièvre
typhoïde dont l’origine extérieure est en général très facile à trouver, puis explosion d’une épidémie plus ou moins intense, par suite de l’entassement, du frottement incessant des divers membres de la communauté, de l’usage d’un privé commun, souvent en mauvais état d’entretien. Quelques-unes de ces épidémies sont restées dans la science. Telle est celle qui éclata en 1826 à la Flèche, et ne cessa qu’après avoir atteint 109 élèves. 26 d’entre eux furent envoyés chez eux déjà souffrants, dans l’espoir que cette dispersion sur divers points de la France les ferait échapper au fléau. Avant la fin de la quinzaine, ils étaient tous au lit. L’un d’eux, habitant Versailles, donna la fièvre typhoïde à sa sœur, celle-ci à une femme de chambre, cette dernière à une amie.
Telle est encore cette autre épidémie que Budd a vu éclater au couvent du Bon-Pasteur, à Bristol. La maladie, importée par une pensionnaire venue du dehors, frappa en deux mois, 56 de ses camarades sur 126 qui habitaient le même corps de bâtiment, et en tua 8. D’autres corps de logis, voisins du premier, mais sans rien de commun avec lui, sauf sans doute la nourriture, furent épargnés, ou du moins, il n’y eut de frappées que deux blanchisseuses, une sœur qui avait soigné les malades, et l’aumônier de la maison qui avait passé ses journées à leur chevet.
Voilà des faits qui parlent d’eux-mêmes et concluent hautement en faveur de la contagion. N’est-on pas surpris de voir combien sont vérifiées par l’expérience les déductions que nous avons tirées de ce fait fondamental, que les déjections du typhoïque sont la source principale de la transmission de la maladie Nous considérerons donc comme démontré que la fièvre typhoïde est contagieuse. Nous allons nous servir de cette notion pour établir l’étiologie de la maladie.
ÉTIOLOGIE DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE