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CHAPITRE XVII

ÉTIOLOGIE DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE

Arrêtons-nous un instant pour résumer les notions que nous venons d’acquérir. Nous pouvons le faire en une série d’énoncés d'une grande précision.

En admettant, par analogie avec la petite vérole, que les déjections d’un typhoïque contiennent le virus, et jouent par suite un rôle prédominant dans la dissémination du fléau, nous sommes arrivés aux déductions suivantes, toutes vérifiées par l’expérience :

1° La fièvre s’étend d’autant plus facilement qu’on prend moins de précautions pour empêcher les matières intestitinales des typhoïques d’infecter le sol et l’air des habitations.

2° Là où ces précautions sont prises, la contagion est rare ou absente.

3° La contagion est surtout facile dans la famille du malade, quand les lieux d’aisance sont mal aménagés, ce qui est le cas général dans les campagnes et l’exception dans les villes.

4° En général, la distribution de la maladie sera différente dans les campagnes et dans les villes. Dans les campagnes, où il n’y a pas d’égouts et où les déjections du malade s’accumulent autour de la maison, les cas de fièvre typhoïde apparaîtront en essaims rigoureusement limités. Dans les villes, où ces déjections sont envoyées souvent

très loin par les égouts, dont les ramifications mettent en communication des habitations nombreuses, les cas de maladie seront largement disséminés.

5° A la campagne, la nature contagieuse de la maladie sera évidente. Elle sera douteuse à la ville.

6° A la campagne, la maladie sera épidémique et concentrée. A la ville, elle sera endémique et procédera par cas isolés.

7° L’isolement du malade n’aura qu’un effet incertain, s’il n’est pas accompagné de l’isolement ou de la désinfection de ses déjections.

8° Pour cette raison, les épidémies les plus intenses se montreront dans les écoles, les casernes et autres grandes communautés, où il n’y a souvent qu’une seule fosse pour recevoir les déjections du malade et les visites journalières des autres membres de la communauté.

Ces notions nous ont permis d’affirmer le caractère contagieux de la fièvre typhoïde et de tracer en gros le cycle de l’évolution de son germe. Parti de l’intestin d’un malade, il revient par des voies diverses dans un corps sain qu’il infecte, et où il amène la maladie. Mais si nous avons ainsi montré que la maladie est contagieuse, nous n'avons pas fait voir qu’elle était purement contagieuse. Nous avons seulement rendu cette conclusion probable en montrant que les voies détournées que peut suivre le virus peuvent passer inaperçues et laisser croire à un cas spontané, lorsqu’il y a en réalité transmission directe ou indirecte. Il nous reste à insister sur cette conclusion et à la rendre aussi probable quelle peut l’être, tant qu’on ne connaît pas la nature et les propriétés du virus.

Nous avons pour cela à parler d’une voie de pénétration sur laquelle nous n’avons pas suffisamment insisté, et qui mérite une mention spéciale. C'est l’influence des eaux potables. L’observation apprend que dans certaines épidémies, la propagation de la maladie n’a pu se faire que par leur moyen, les malades atteints n’ayant autre chose de corn-

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mun que l’usage de ces eaux. Est-ce là un élément nouveau qui apparaît dans la question, ou la théorie générale qui nous a servi jusqu’ici continue-t-elle à se vérifier, et à nous donner une exacte interprétation du fait? Voyons ce que nous disent les relations d’épidémie que nous possédons sur ce sujet.

L'un des faits les plus probants s’est produit à Richmond Terrace, eusemble de 34 maisons conforlables, bâties sur une terrasse en forme de fer à cheval. A l’une des extrémités de cette terrasse se trouve une pompe à laquelle s’abreuvent les habitants de 13 des maisons. On s'aperçoit un jour que cette eau prend un goût et une odeur qui témoigne d’une communication avec les fosses d’aisances. Un mois après, une épidémie éclate à la fois dans les 13 maisons qui se servaient de cette eau, attaquant 2 ou 3 personnes par maison, et quelquefois davantage. Parmi ces maisons, se trouvait un pensionnat de jeunes filles dans lequel, en 10 jours, il y eut 11 malades sur 17 personnes que comptait la communauté. Un autre pensionnat voisin du premier resta indemne. 11 buvait d’une eau différente. Même cause et même résultat pour les autres maisons de la terrasse dont les habitants n’avaient aucune relation entre eux. La communication de l’eau avec les fosses d’aisance fut reconnue après coup. Nous sommes donc toujours en parfait accord avec les conclusions du chapitre précédent, et nous retrouvons toujours comme point de départ, la présence de matières excrémentitielles.

Essayons de faire un pas de plus, toujours à la suite du Dr Budd. A la suite d’un bal par souscription, donné pendant les courses de chevaux, à Cowbridge, et auquel avaient assisté 140 personnes venues de divers points, on vit éclater au bout de quelques jours des cas de fièvre typhoïde tombant uniquement sur les personnes qui avaient assisté à ce bal. 11 y eut 8 morts, ce qui, avec les proportions ordinaires d’un cas fatal pour 8 ou 0 cas, suppose de 70 à 80 malades. On s’émut naturellement de ce fait; une enquête

fut faite, et on ne put trouver autre chose pour expliquer une coïncidence si étrange que des causes banales, telles que l’installation du buffet dans une écurie déménagée pour cela, etc. A ce compte-là, les cochers devraient être souvent malades.

Le rapporteur de l’enquête avait appris pourtant qu’il y avait eu dans l’hôtel un typhoïque, parti à peine convalescent 3 ou 4 jours avant le bal, afin d’éviter le bruit. Aucun des danseurs n’avait eu de communication avec lui, mais ses déjections avaient été jetées dans un conduit qui, ainsi que le Dr Budd s’en assura plus tard, ne pouvait pas ne pas avoir communiqué avec le réservoir de la fontaine. Or, à ce bal, on avait beaucoup bu de boissons froides et surtout de limonades. Nous retrouvons donc ici sous une forme particulièrement saisissante, cette relation qui nous guide depuis le commencement entre la présence des matières intestinales d’un typhoïque et le développement d'une fièvre typhoïde nouvelle.

Nous pourrions à ces faits en ajouter un grand nombre d’autres. Ceux-ci suffisent à montrer que l’eau peut devenir le véhicule du germe de la fièvre typhoïde. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elle peut le communiquer à toutes les substances avec lesquelles on la mêle, ou aux solides avec lesquels elles vivent en contact. Cette remarque nous donne sans doute la clef des épidémies que l’on voit quelquefois éclater parmi les clients d’une même laiterie. Depuis que le Dr Ballard a appelé en 1870 l’attention sur ce fait, on trouve toujours un typhoïque parmi les gens de la ferme d’où provient le lait, et là-dessus quelques personnes ont pensé que, de ce malade, le mal avait pu passer aux animaux, et rendre leur lait dangereux. Il n’est pas besoin, croyonsnous de chercher aussi loin. Quand on songe à ce que comportent d’insouciance et de malpropreté les travaux de la plupart des fermes, à la contamination si facile des eaux superficielles par les déjections jetées sur les fumiers, à la promiscuité des vases, et surtout aux mélangés d eau trau-

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duleux, le transport du germe par le lait paraîtra chose tout à fait naturelle. Là encore, nous n’avons pas d’élément nouveau à faire intervenir. Notre explication suffit à tous les problèmes que nous rencontrons. Le germe une fois accepté pour réel, ses voies de transmission sont celles de tous les germes que nous connaissons mieux, et jusqu’ici au moins, nous n’en avons trouvé nulle part qu’on pût supposer dérivé d’autre chose que de l’intestin d’un typhoïque.

Nous avons pourtant une dernière objection à faire disparaître. Tant que le germe est dans l’air, comme il est très disséminé, on comprend qu’il ne pénètre pas partout, et qu’il ne se développe pas toujours 'là où il pénètre, par défaut d’un terrain convenable. Les cas d’immunité qui résultent de cette situation n’ont le droit de surprendre personne. Il n’en va pas tout à fait de même dès qu’il s’agit de l’eau. Là, la dissémination est moins grande, le terrain d’ensemencement toujours le même, et on a le droit de se demander pourquoi tous ceux qui consomment une eau contaminée ne sont pas atteints, ou du moins pourquoi ils ne le sont pas en plus forte proportion. Nous pourrions répondre que c’est précisément quand elle arrive par l'eau que la maladie multiplie le plus ses atteintes, a le temps d'incubation le plus court, sévit avec le plus d’intensité, et fait le plus grand nombre de victimes. Les deux exemples cités ci-dessus de Richmond Terrace et de Cowbridge le prouvent assez. Mais il est certain qu’il y a des personnes ayant bu de l’eau contaminée qui résistent, même sans qu’une première attaque de fièvre typhoïde leur ait conféré l’immunité. C’est là ce dont on a le droit de s’étonner tout d’abord, mais ce qu’un court instant de réflexion suffît à faire comprendre.

Nous pouvons même généraliser la question, et l'appliquer à tous les cas. Pourquoi, la fièvre typhoïde, pourquoi une maladie contagieuse quelconque, ayant la faculté de se transmettre par des voies banales telles que l’air et l’eau,

tombe-t-elle sur celui-ci et pas sur celui-là? Pourquoi, lorsqu’elle a pénétré dans une famille et y a créé un foyer contagieux, ne sévit-elle pas sur toutes les personnes qui la composent. Ces questions, nous nous les posons pour la première fois, parce que nous n’avons pas encore rencontré de maladie ayant à un degré plus éminent que la fièvre typhoïde ce double caractère contagieux et sporadique dont l’existence semble impliquer 'une sorte de contradiction. Nous n’en avons pas rencontré non plus pour lesquelles une réponse à ces questions soit plus intéressante pour l’espèce humaine. La plupart des affections que nous avons étudiées appartiennent aux animaux et c’est précisément cela qui en a facilité l’étude. Les fièvres paludéennes sont spéciales à certaines régions, et y attaquent à peu près tout le monde. La fièvre typhoïde est un des grands fléaux de l’humanité, et nous pouvons la prendre comme prototype des maladies contagieuses auxquelles nous sommes tous journellement exposés, la rougeole, la scarlatine; la petite vérole, les angines. Pourquoi ces épidémies respectent-elles certainesexistences pendantqu’ellesen anéantissent d’autres?

Pour ceux qui croient à un contage gazeux, la chose est en effet inexplicable. Pour nous qui croyons à un con-' tage animé, et en avons vu à l’œuvre, l’explication est facile. Nous avons d’abord à mettre de côté toutes les personnes chez lesquelles aucun germe ne pénètre. 11 yen a toujours, même avec l’eau, même avec de l'eau portant des germes typhoïques. Si elle en renfermait beaucoup, elle devrait, à raison du milieu où elle les puise, renfermer aussi des matières fécales, et alors son goût et son odeur avertiraient du danger. Nous avons d’ailleurs vu qu’en général, dans l’eau ordinaire, les germes sont rares, et se chiffrent par unités. Puis tous ceux qui pénètrent dans le corps n’entrent pas en activité. L’histoire du charbon nous a prouvé qu’il fallait quelquefois pour cela une circonstance de plus, un nouveau hasard greffé sur le premier, une lésion intesti-

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nale. L’existence probable du vibrion septique clans les intestins nous a montré aussi que, d’ordinaire, la muqueuse du caual digestif est fermée à l’invasion des germes mi-' croscopiques, et les détails dans lesquels je suis entré à propos des lésions intestinales de la fièvre typhoïde concluent dans le même sens. Puis, il ne suffit pas que ces germes qui ont traversé l’enveloppe protectrice trouvent un terrain favorable pour se développer. Ils rencontrent la résistance des cellules de l'organisme, plus ou moins grande suivant les germes, suivant les individus, aussi suivant les races.

Nous trouvons donc assez de chances superposées pour qu’il y ait toujours, quelle que soit la dissémination des germes, de nombreux cas de préservation. A ces notions, nos études sur la maladie charbonneuse sont venues en ajouter une autre, celle de l’immunité conférée par suite d’une attaque de la maladie atténuée. Pourquoi n’en seraitil pas de même pour la fièvre typhoïde? Est-elle toujours la : même? sûrement non. Les épidémies en sont plus ou moins graves. Dans les plus violentes, il y a des cas bénins, dans les plus faibles, des cas mortels. Celles dont nous avons relaté l’histoire doivent sans doute leur célébrité à ce qu’elles étaient dues à un virus conservant sa puissance pendant une longue suite de générations. Elles finissaient pourtant par s’éteindre, non pas faute d'aliment, non pas aussi par suite des précautions prises, car il n’y a pas longtemps que l’on croit au caractère contagieux de cette maladie, et il n’y a peut-être pas un cas sur cent où cette croyance se traduise en précautions dans la pratique. N-’a-t-on pas le droit d’admettre que leur disparition était le résultat de l'atténuation du virus? Il existe une très grande variété d’espèces de fièvres typhoïdes, depuis les plus violentes jusqu'à celles qu’il est difficile de caractériser comme telles, tant elles sont bénignes. Qui pourrait dire, dans cette marche décroissante, si la fièvre typhoïde finit bien où on le croit, et si son virus ne peut pas s'atténuer encore davan-

tage? Ne peut-elle pas, dès lors, avoir passé cent fois inaperçue, sous forme de fièvre à caractère bénin, ou avoir porte une autre étiquette que celle qui lui convenait, en conférant pourtant l’immunité à l’organisme qui l’avait une fois nourrie?

Tel est le cas, nous le savons, pour le charbon, le choléra des poules. Tel est aussi le cas pour le vaccin. M. Chauveau a montré que l'introduction de ce virus dans le sang d’un cheval ne provoque chez lui aucun symptôme extérieur appréciable, et pourtant le laisse vacciné.

Nous sommes là, sans doute, en présence d’une loi générale, et beaucoup de personnes doivent être incapables de contracter une maladie virulente, sans l’avoir jamais eue d’une façon apparente.

Qu’on ajoute maintenant à cela les phénomènes d’hérédité. Ils ne sont pas étudiés, à ma connaissance, pour la fièvre typhoïde et mériteraient de l’être. La maladie ne récidivant pas, une mère qui l’a eue doit transférer une immunité relative à son enfant. Mais quoi qu’il en soit, en voilà assez pour expliquer les cas de préservation qui nous embarrassaient tout à l’heure. On peut dire que pour toutes les maladies virulentes qui se sont fait droit de cité parmi nous, nous sommes tous plus ou moins vaccinés, ceux des villes plus que ceux des campagnes, par suite d’inoculations restées obscures ou de faits d’hérédité. Une maladie nouvelle s’implantant dans une région qu’elle n'a pas visitée, reste grave tant qu’elle n’est pas pour ainsi dire passée dans le sang des habitants ; un étranger abordant un pays où régnent des maladies qu’il ne connaît pas, un habitant de la campagne qui vient habiter une ville populeuse, se trouvent par le fait non seulement plus exposés à la contagion qu’ils ne l’étaient chez eux, mais aussi plus que ne le sont les personnes au milieu desquelles ils s’implantent. Ils ont à payer une acclimatation, c’est-à-dire une vaccination, qui tantôt passe inaperçue, tantôt leur donne une maladie grave, et qui quelquefois les emporte.

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On retrouve, condensés autour de cette hypothèse, un grand nombre de faits d’épidémiologie entre lesquels elle établit un lien commun. Gela ne suffit pas évidemment pour la justifier, mais si on remarque quelle n’es.t en somme qu’une généralisation de faits incontestables, on sera bien forcé de lui attribuer quelque crédit. Elle réalise, on le voit, la fable d’Achille devenu invulnérable pour avoir été une fois plongé dans le Styx.

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer nous ont conduit insensiblement au but que nous voulions atteindre. Si on veut bien réfléchir, en effet, à l’ensemble de ce que nous avons appris, on verra qu’avec notre hypothèse unique d'un virus contenu dans les déjections du malade, nous n'avons laissé aucun point obscur dans l’histoire de la fièvre typhoïde, que tous ses principaux caractères nosologiques ont reçu une explication simple, et que sa transmission, si obscure et si insidieuse qu’elle soit quelquefois, a toujours pu être interprétée facilement sans que nous ayons eu à faire intervenir une origine du virus différente de celle que nous acceptons. Nous pourrions dire maintenant que puisque notre hypothèse suffit à tout, il est inutile d’en chercher d’autres, Mais on pourrait nous accuser d’avoir caché les points faibles de notre théorie. Pour les découvrir, nous n’avons qu’à nous adresser aux théories rivales, qui ont toujours de bons yeux. Examinons rapidement ce que ces théories, nombreuses déjà, ont à nous reprocher, et ce qu’elles nous proposent en échange.

Comme nous l’avons dit plus haut, nous laisserons de côté celles qui recherchent dans l’influence de l’âge, du sexe, de l’alimentation, du séjour dans les villes, de l’encombrement, des saisons, des vents régnants, etc., etc., une cause banale à une maladie spécifique. Nous savons déjà ce qu’il faut penser de quelques-unes de ces causes prétendues actives. Nous savons qu’elles sont seulement modificatrices, qu’elles atteignent le mode et non l’essence, qui est placée en dehors d’elles. Nous avons le droit de ne

nous occuper que des théories qui, admettant l’existence de cette cause essentielle et spécifique, pensent qu’elle peut prendre naissance en dehors de l'organisme, dans des conditions bien définies. C’est sur ces conditions seulement que les théories diffèrent.

On peut remarquer d'abord qu’avec toutes ces théories, nous somme s en accord sur le fond. Elles ne soulèvent pas contre nous d’objections de principes. Elles admettent comme nous une cause spécifique. Elles admettent aussi, (comment faire autrement?) que cette cause se reproduit dans un organisme malade, mais elles veulent, en outre, en trouver la source ailleurs. Dès lors, la seule chose que nous ayons à leur demander, pour les comparer à la nôtre, c'est si elles justifient bien cette origine différente du virus, et si même elles peuvent, avec cette idée maîtresse, rendre •compte de tous les faits observés.

La théorie qui a fait le plus de bruit est celle qui va chercher dans le sol les germes de la maladie. Elle a son point de départ dans les recherches qu’ont faites Buhl en 1855, et Pettenkofer en 1857, sur les relations des épidémies de fièvre typhoïde avec la position de la nappe d’eau souterraine. L’abaissement du niveau a toujours coïncidé, dans les quelques cas observés, avec une recrudescence de la maladie. On en a conclu à l’existence d’un germe typliogène, vivant dans le sol, comme le bacillus de la malaria, pouvant se cultiver comme lui quand les eaux s’abaissent et qu’il a le contact de l’air, noyé quand les eaux remontent, mais dont le caractère essentiel est d’être tellurique, c’est-à-dire indépendant dans son origine de l’existence d’une fièvre antérieure. A priori, rien ne contredit cette idée qui se trouve vérifiée dans certains cas. Mais il faut avouer que rien non plus n’en démontre la vérité. Une concomitance entre deux phénomènes n’implique pas entre eux une relation de causalité. Cette liaison entre l’épidémie et le niveau des eaux, vraie pour Munich, n’a pas été retrouvée dans d’autres villes, et s’est produite à Berlin en sens

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inverse. La théorie n'a donc pas do base sérieuse. Elle a d'ailleurs contre elle certaines invraisemblances dont elle est responsable. Si le germe tellurique est répandu partout, on ne comprend pas qu’ici la maladie soit localisée sur un point unique, là disséminée sur une vaste surface. Il faut donc localiser le germe sur certains points, mais alors on ne s’expliquejpas pourquoi il n’agit pas toujours, on ne comprend pas les longs sommeils et les brusques réveils de l’épidémie, au travers d'un nombre considérable de variations de niveau des eaux souterraines. Il faut, pour cela, rendre le germe intermittent. Mais alors la théorie a le devoir impérieux d’en fixer l’origine, et elle ne peut le faire sans chercher hors du sol, et sans abandonner son nom de théorie tellurique. Remarquons d’ailleurs que le seul fait sur lequel elle s’appuie est tellement d’accord avec notre théorie qu’on aurait presque pu le prévoir d’avance. L’abaissement des eaux souterraines peut en effet, dans certains cas, pour certaines villes, favoriser l’infiltration des fosses et des égouts et amener la contamination des puits et du sol, tandis qu’au contraire l’élévation de ces mêmes eaux retient le contenu des égouts et peut même produire une filtration en sens inverse.

Une autre théorie déjà ancienne, rajeunie en 1857 par M. Murehison, sous le nom nouveau de théorie pythogénique, recherche l’origine du virus typhoïque dans les produits de la putréfaction animale ou végétale, où il se formerait en dehors de toute fièvre primitivement existante. Acceptons ce point de départ. On est en droit de nous le demander puisque nous ne nous sommes pas montrés plus sévères pour nous-mêmes. Mais soumettons, comme nous l’avons fait pour le nôtre, ses conséquences à l’épreuve des faits. Les explique-t-il? Cette dissemblance si profonde que nous avons constatée entre les campagnes et les villes devrait, dans la théorie de Murehison, se produire en sens inverse. A la campagne, la putréfaction est le fait général. Fumiers, fosses d’aisances banales, sol imprégné de détri-

tus organiques, tout est putride autour de l’habitation des paysans, et cependant, de longues années se passent sans que la fièvre y apparaisse. Seraient-ils devenus indemnes è raison de leur vie dans ce milieu? Non, car c’est là que la maladie, quand elle y apparaît, faitproportionnellement le plus de victimes. Dans les villes, au contraire, la propreté est plus grande, les égoûts mieux tenus, les phénomènes de putréfaction proprement dits sont réduits au minimum, et cependant la fièvre est constamment présente.

Il est vrai qu’on a ajouté depuis à cette théorie que la simple putréfaction ne suffit pas et qu’il y faut en outre quelque chose de spécifique. N'insistons pas sur le vague de ce mot et sur l’impossibilité où on est de lui donner un sens précis sans faire intervenir une fièvre préexistante. Montrons seulement des phénomènes de putréfaction accomplis sur une telle échelle qu’il serait déraisonnable d’admettre que ce quelque chose de spécifique y a manqué, et qui n’ont pourtant été accompagnés d’aucun développement anormal de fièvre typhoïde.

Tel est l’exemple fourni par les mois chauds des années 1858 et 1859, pendant lesquels la Tamise, descendue très bas, devint un vaste réservoir putride. « Ce fut la première fois depuis la création du monde, dit le DrBudd à ce sujet, que les produits d'égout provenant de près de trois millions d’hommes, se trouvèrent à fermenter sous un soleil ardent, dans un vaste cloaque ouvert au milieu d’eux. » Tout mouvement cessa sur la rivière. On faisait des détours pour ne pas passer sur les ponts, et le palais du Parlement, situé comme on sait sur le bord du fleuve, ne pût être rendu supportable qu’en suspendant devant chaque fenêtre des linges imbibés de chlorure de chaux. Encore fallut-il plusieurs fois battre en retraite devant l’invasion des odeurs putrides.

Pendant des mois, les journaux furent remplis de plaintes, de lettres prédisant les plus grands malheurs. L’événement acquit les proportions d’un fait historique. « L’Inde

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est en révolte et la Tamise en putréfaction, » voilà ce que disaient certains journaux pour marquer le niveau de l’humiliation nationale.

Et cependant les chaleurs passèrent, et les relevés de mortalité montrèrent, comme la particularité la plus remarquable de la saison qui venait de s’écouler, une diminution dans le nombre des fièvres, des diarrhées et des autres formes de maladie qu’on rapporte communément- aux émanations putrides. Bien mieux, cette diminution fut encore plus marquée chez les mariniers, et autres ouvriers qui avaient passé malgré tout leurs journées sur le fleuve. Comment concilier les résultats de cette immense expérience avec la théorie pythogénique de Murchison ?

Concluons qu’on n’a pas été heureux en recherchant en dehors de l’intestin d’un malade le virus de la fièvre typhoïde. Pourquoi d’ailleurs faire pour elle ce qu’on ne fait pas pour les autres maladies virulentes et contagieuses, ce que personne n’a jamais songé à faire pour le vaccin, ce que personne n’a plus le droit de faire pour le charbon. La fièvre typhoïde n’est pas moins spécifique que ces deux maladies, et sa reproduction dans l’organisme est une chose aussi immuable que la leur, aussi stable qu’un fait naturel quelconque. Elle était autrefois ce qu’elle est maintenant, et on la retrouve dans Hippocrate, décrite avec les caractères qu’elle présente maintenant. Elle est chez l’Indien, chez le Nègre, ce qu’elle est chez l’Européen. Pendant qu’elle sévit sur des populations nombreuses, les animaux semblent en être tout à fait exempts. Une fois produite, elle confère l’immunité à l’enfant pour sa vieillesse, peutêtre à la mère pour l’enfant. N’y a-t-il pas quelque étrangeté à vouloir faire sortir d’un simple phénomène de putréfaction, même en y mettant ce qu’on voudra de spécifique, un virus dont l’unité fondamentale et impérissable est aussi évidente?

Toute cette discussion n’est pas purement spéculative. Elle a des conséquences pratiques importantes. Si le virus

typhoïque se reproduit exclusivement dans l’organisme humain, il y a d’autres précautions à prendre pour s’en préserver, que si on est exposé à le rencontrer à chaque pas dans une masse putride. Il n’est donc pas indifférent de savoir de quel côté est la vérité. C’est pour cela que nous avons fait un choix, moins sûr que pour les maladies précédentes, on le reconnaît sans peine au ton et à la longueur de notre discussion, mais assez autorisé pour que nous ayons le droit de nous y tenir. Il ne nous reste plus qu’à établir une prophylaxie en rapport avec l’idée que nous nous sommes faite, et prenant, puisque cette idée est générale et s’applique à toutes les maladies que nous avons étudiées, un caractère général qui nous permet de la renvoyer au dernier chapitre.

maladies reconnues parasitaires.

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