‹ Ferments et maladiesChapitre 40 sur 43 · HYGIÈNE HOSPITALIÈRE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE HOSPITALIÈRE

J’arrive à l’hygiène des communautés que je ne crois pas pouvoir séparer de l’hygiène hospitalière, convaincu, comme je le suis, que toutes les fois qu’on réunit un grand nombre de personnes sur un espace trop étroit, que les lits

au dortoir sont trop rapprochés les uns des autres, que la nourriture est commune et par conséquent mal soignée, on crée un hôpital. Sans doute, la maladie ne domine pas toujours, sans doute de bonnes influences, les sorties journalières, la vie au grand air dans l’intervalle des réunions communes, sans doute encore la jeunesse des sujets, leur bonne constitution peuvent donner malgré tout un aspect florissant à l’ensemble. Mais qu’une épidémie éclate dans un pareil milieu, et on verra de suite par la rapidité avec laquelle elle gagne, et par la gravité des cas qu’elle produit, à quel point les constitutions étaient débilitées. Pour tout dire en un mot, toute communauté vit sur l’arête d’un talus. Au moindre soubresaut, il y a des victimes.

On améliorerait notablement cet état de choses en augmentant, dans tous les lieux de réunion, et surtout dans les dortoirs, le cube d’air affecté à chaque individu, mais il faudrait arriver à ce résultat en augmentant, non la hauteur, mais la surface et la ventilation. Il ne faut pas que les pièces soient trop basses, il est inutile qu’elles soient trop hautes, et l’idéal du dortoir, au point de vue de la sécurité mutuelle et de la préservation des germes, est cette série de cellules qu’on trouve dans certains couvents, éclairées d’un côté par une fenêtre, et s’ouvrant de l’autre sur un couloir commun dont l’autre face est largement aérée. Plus on se rapprochera de ce type, mieux cela vaudra. Qu’on réduise ou supprime si on veut, pour des nécessités quelconques, les cloisons qui donnent sur le couloir commun, mais que les autres cloisons montent jusqu’au plafond pour que la ventilation se fasse toujours dans le sens transversal, entre la fenêtre delà cellule et la fenêtre correspondante du couloir.

Une autre condition qu’il faudrait aussi chercher à réaliser serait la bonne tenue des cabinets d aisances. Il faudrait non seulement, cela va sans dire, que ceux de l’infirmerie soient totalement séparés des autres, mais que tous fussent tenus dans un état de propreté parfaite, large-

PROPHYLAXIE

ment pourvus d’eau et désinfectés chaque jour. Il faut en un mot, se rapprocher pour toutes les communautés des conditions que nous avons vu plus haut convenir aux appartements dans lesquels il y a des malades.

Pour les hôpitaux, il faudrait s’inspirer des mêmes nécessités et les serrer encore de plus près. Delà, naturellement, dans l’aménagement et les habitudes, des pratiques nouvelles, dont on voit les lignes générales, et sur lesquelles il serait trop long d’insister. Qu’on me permette pourtant de signaler l’importance du service des eaux. C’est ici que des eaux potables irréprochables pourraient rendre de grands services. Il n’en faudrait pas d'autres, même pour les lavages et les soins journaliers, dans les services de chirurgie. Il faudrait qu’il n’arrive au contact d’aucune plaie une parcelle d’eau qui ne soit sûrement pure de germes. Si on n’a pas d’eaux de sources, il faut faire chauffer à -120°, avec des machines à vapeur, toutes celles dont on veut se servir. Il faut que le linge à pansements, la ouate, les bandages, n’arrivent entre les mains du chirurgien qu’après avoir été portés dans des étuves à la température de ISO0, et encore enfermés dans la boîte métallique close où ils auront été chauffés. Il faut que tous les instruments, avant d’être appliqués sur le corps du patient, soient passés à la flamme, ou trempés dans une solution concentrée d’acide phénique. 11 faut enfin que les mains du chirurgien, comme celles du médecin, soient non seulement maintenues dans un état d’extrême propreté, les ongles coupés bien courts, mais soient encore lavées avant et après chaque opération, dans une dissolution tiède de savon d’abord, de borate de soude ensuite. Il faut, en un mot, éviter que le médecin, le chirurgien n’apportent eux-mêmes à leur malade le mal qui peut le tuer.

Sur ce point, on le sait, de grands progrès ont été réalisés. Les succès chirurgicaux du Dr A. Guérin, ceux du professeur Lister d’Édimbourg, qui se sont préoccupés,

ce dernier surtout, d’éviter toute pénétration de germes dans le corps de l’opéré, les succès qu’ont obtenus dans les maternités les médecins qui, comme le Dr Lucas Championnière, commencent avant l’accouchement les pansements antiseptiques, ne pratiquent, et ne laissent pratiquer aucune palpation sans avoir soumis la main de l’opérateur à une désinfection préalable, tous ces succès dis-je, ont atiré l’attention du monde médical et inspiré un certain nombre d’imitateurs. Dans un certain nombre d’hôpitaux de Paris, à Copenhague sous le professeur Saxtorph, à Munich, à l’hôpital général, à Leipzig avec le professeur Thiersch, à Halle, avec le professeur Wolkmann, à Berlin, à l’hôpital de la Charité, à Magdebourg; à Bonn, le traitement du professeur Lister a été essayé et a donné des résultats merveilleux. A Munich, l’infection purulente était très fréquente, et la gangrène d'hôpital saisissait 80p. 100 des opérés. Depuis que le professeur Nussbaum a introduit le pansement Listérien, il n’y a pas eu un seul cas de l’une de ces complications. A Halle, il n’y a pas eu un seul cas de pyohémie depuis 1873, la gangrène est inconnue, et il n’y a pas eu un seul cas d’érysipèle. Qu’on compare ces résultats à ceux de l’ambulance du Grand Hôtel, pendant le siège de Paris, où plus de 60 pour 100 des opérés sont morts d’infection purulente!

Le Dr Maisonneuve disait dans une vue profonde, et avant que la science n’eût atteint le point où elle est aujourd’hui, que la théorie de l’infection purulente était destinée à transformer la chirurgie. Ce qui s’est passé depuis lui donne raison, mais la transformation n’est pas encore assez complète, parce que les chirurgiens ne sont pas encore assez convaincus. Quand ils le seront, toutes les pratiques nouvelles de la chirurgie antiseptique leur deviendront faciles. Ils tiendront à honneur de s’astreindre aux précautions qu’elles exigent quand on veut les rendre efficaces. Leur intérêt s’accorde avec celui de leur malade pour les faire se préoccuper davantage de

PROPHYLAXIE

ces infiniment petits qui leur cachent si souvent leurs succès et leur gloire, en rendant vaine, quand elle ne la rend pas dangereuse par la tentation d’en abuser, leur admirable habileté comme opérateurs.

Page 1