PARIS
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PARIS- — lXPRKERie smos RAÇOT II CO»R. , RIT D’eRH HT», 1
Cette admirable baie de Cadix, ces villes semées autour, ces déserts de sable coupés de riches cultures, qui s’étendent derrière les villes, ces habitations i>olées au milieu des champs, ces pâturages sans limites, toute cette nature qui, dans sa fécondité exhubéranle et dans ses contrastes, a gardé je ne sais quoi de la grâce un peu sauvage du monde naissant, ces mœurs h la fois naïves et fortes, ces populations assez fidèles à leurs croyances et â leurs habitudes pour dédaigner longtemps encore celles des autres peuples, devaient finir par avoir leur peintre, leur conteur, leur moraliste, un écrivain, en un mot, qui prendrait la peine de s’emparer de ces beaux paysages avant qu’un chemin de fer les gâte, de recueillir ces chansons pour les sauver de l’oubli, ces légendes potiron conserver la saveur exquise, de faire revivre enfin dans un enchaînement de scènes tour à tour familières ou graves, avec toute la variété de ses usages, de ses caractères, de ses costumes, ce petit monde â part sur lequel les progrès de la civilisation et de l’industrie commencent déjà h répandre leur teinte uniforme. Ce peintre, ce conteur, ce moraliste, est venu. Depuis quelques années, l’Espagne se montre chaque jour plus attentive aux récits d’un romancier fécond et vrai, qui fait modestement de l’Andalousie ce que Walter Scott a lait avec tant d’éclat de l'Ecosse, h savoir son domaine littéraire. Fernan Caballero a arboré sa bannière sur les rivages de l'Andalousie, comme ces anciens navigateurs de sa patrie qui, en abordant quelque île inconnue de l’océan américain, y plantaient le drapeau de l'Espagne, etTri prenaient possession au nom de S. M. Catholique. Fernan Caballero aurait-il donc par hasard découvert les quatre royaumes de l'Andalousie? Non, Fernan Caballero, de tous les écrivains le moins prévenu en faveur de lui-même et de son œuvre, sait comme tout le monde, et mieux que tout le monde, que Cadix, Séville, Cordone, Malaga et Grenade ont achevé de jouer leur rôle particulier, et que l'histoire de l’Andalousie est désormais celle de l’Espagne. Mais a côté des grandes
4 UTTÉRATl'RE KSI'ACNOI.E.
roules qui mèucnl aux capitales, il y a les sentiers ombragés et parfumés qui mènent aux villages, et dans l'Andalous il y a l'homme. Sous ce beau ciel, au milieu de cette nature splendide, cet homme et cette nature (pii s’appartiennent si bien l’un a l’autre, voilà ce que Fernan Caballero a jugé digne d’être étudié de près: ou plutôt ayant eu toute sa vie ce spectacle sous les yeux, il s’est senti le goût, il s’est trouvé le talent de le reproduire, et c’est la vérité de ses tableaux qui en fait surtout le charme et l’heureuse nouveauté.
Fernan Caballero n’a écrit que des romans de mœurs, des nouvelles ou de simples scènes populaires. Ses diverses compositions ne diffèrent guère les unes des autres que par l’étendue, et il lui est arrivé plus d’une fois de mettre dans un trait raconté en vingt pages tonte l’étoffe d’un roman. Quoi de plus complet, par exemple, que le tout petit récit qui a pour titre : Se taire durant ia vie et pardonner en mourant ?
Le roman, depuis Cervantes, mais en exceptant ce grand écrivain, u’a jamais jeté un bien vif éclat dans la littérature espagnole. Je ne sais même s’il faut citer à partie roman picaresque, genre amusant, mais restreint, cl dont le chef-d’œuvre, Luzarillo de Tonnes, est demeuré inachevé. En général, cette épopée familière que nous appelons le roman ne paraissait pas faite jusqu’ici pour le génie espaguol, qui est surtout poétique, lyrique même, et porté au grand. Il se plaisait trop aux paroles héroïques, aux graves sentences, aux ardeurs de l’extase, aux généralités sonores, pour avoir pris goût de bonne heure à ces détails précis de la vie ordinaire, à ces fines analyses de la passion et des caractères dont se nourrit le roman ; et, sous ce rapport, le Don Quichotte n’est pas seulement la satire de la chevalerie errante et de ses poèmes extravagants, il est bien aussi un peu la critique détournée de ces grandes échasses où se hausse volontiers l’orgueil castillan, et voilà peut-être pourquoi les Espagnols, qui estiment infiniment leur Don Quichotte, l’aimeut je crois, dans le fond, un peu moins que nous ne l’aimons.
La littérature espagnole a produit d’ingénieuses satires, par exemple, le Fray Gerundio du père de la Isla et le Gran Tacafio de Quevedo, d’agréables pastorales comme la Diane et la Galatée. quelques nouvelles intéressantes; mais un écrivain qui, après avoir longtemps observé les hommes, éprouvât le besoin de les peindre, et réussit à retracer la vie humaine dans des tableaux où tout le monde, y compris la nature, aime à se reconnaître, c’est là, si je ne me trompe, ce que l’Espagne n’avait pas encore eu. et ce que Fernan Caballero est parvenu à lui donner.
Seulement, et à l’exemple de tous les peintres vrais, il circonscrit avec soin son paysage, son drame, ses personnages, le milieu, en un
FERNAN CAliAU.ERü.
mot, où s'anime sa pensée. J I aime, comme nu autre, les horizons lointains, mais il se contente de les marquer d'un trait, réservant ses couleurs pour donner plus de relief il ce qu’il sait pour l’avoir vu de près. Je l’ai dit et le répète, Fernan Caballero est surtout le peintre de l’Andalousie.
J’ai nommé Walter Scott, non pour dire qu’il lui soit né un rival dans un coin de l’Espagne, mais parce que j’ai cru trouver entre ces deux écrivains de frappantes analogies.
Waller Scott, en écrivant IVaverley et souvent depuis, se plaignait déjà que les mœurs anciennes fissent place aux habitudes nouvelles, que l'Écosse abandonnât jusques au costume de ses pères, et il ajoutait qu'avant un demi-siècle, dans les rues d'Edimbourg, le plaid et la claymore seraient des antiquailles qui attireraient l'attention, il n’osait dire la raillerie. Fernan Caballero a précisément affaire à une époque toute pareille, époque aussi de transition, où l’Andalousie travaille à dépouiller son vieux costume avec une partie de ses croyances et de ses mœurs séculaires, et il peint celte époque avec une sympathie où l’on sent la crainte secrète de voir s’effacer les modèles qui posent eucore devant ses yeu\, mais qui demain peut-être auront disparu. Et, comme c’est d’ordinaire par la tête que la transformation commence, il s'attache surtout à peindre le peuple demeuré plus fidèle à ses traditions et à ses habitudes. C’est dans ce sens qu’il a pu écrire avec une parfaite justesse :
« Depuis que je suis ici en contant si intime avec le |veuple, je me suis convaincu que c'est chez lui que réside toute la poésie de l’antique Espagne et de ses chroniques, l.es croyances du peuple, son caractère, ses sentiments, tout porte le sceau de l’originalité et de la poésie. Son langage surtout (tout se comparer à une guirlande de fleurs. Des comparaisons trés-lines, des proverbes vifs et d'une vérité profonde, des contes sublimes quand ils touchent à la religion, ou pétillants de sel, des couplets et des chants de la plus délicate poésie: voilà les fleurs dont se compose presque toujours cette guirlande. I.e peuple andalous est élégant dans sa démarche, dans sa manière de se vêtir, dans son langage, dans ses sentiments*. »
Mais, si Fernan Caballero éprouve pour le peuple andalous une si vive sympathie, il n’est pas de ces écrivains hargneux qui n’aiment les petits que de la haine qu’ils ont pour les grands. Nul n'est entré plus avant dans les misères du riche, nul ne sent avec plus de délicatesse les richesses de la pauvreté. Mais ce peuple qu’il aime parce qu’il le comprend, il voudrait surtout le préserver des enseignements pervers.
' l.'iiiu rlnns l'antre.
UTTÉRATI'IIK liSl'AGNOLE.
Il l’invite a garder sa pauvreté comme un trésor qui lui garantit la longue possession de tous les autres. Il a écrit quelque part :
« Cette digression pourrait ressemeler à l’un des plaidoyers modernes en faveur des criminels et de In classe pauvre, et qui ne sont qu'une arme nouvelle, ou une semence révolutionnaire qui portera ses fruits comme tant d'autres! Je préfère do beaucoup le denier de la veuve à cette philanthropie bruyante qui, au lieu de semer de bons sentiments de modération, de paix et de résignation dans le peuple, n'y répand qu'un mauvais levain qui révolte le pauvre contre sa situation sans l'améliorer 1 . »
Si on regarde maintenant a la manière des deux romanciers, les ressemblances frapperont plus encore.
En ce qui est du style en général, aussi peu de prétention d’un côté que de l'autre. Ce naturel courant et limpide qiiPenlraîne le récit de Walter Scott' a fait dire à quelques critiques que ce peintre admirable des mœurs et des caractères n’avait pas un style qui lui fût propre. Je ne serai nullement surpris le jour où l’on dira que Fernan Caballero, cet autre peintre si remarquable des caractères et des mœurs, n’a pas non (dus un style à lui.
Waller Scott a introduit dans le monde une foule de créatures vivantes, et les ligures qu’il imagine n’ont pas moins de réalité et parfois de grandeur que celles qu'il emprunte à l’histoire. Je ne sais si Fernan Caballero invente beaucoup. Il ne fait, dit-il, que se souvenir, et tous les personnages qu’il met en scène, il les a connus, pris sur le fait, vus à l’œuvre pour ainsi dire, et il ne fait que les rendre à la société qui les lui a prêtés. Mais Fernan Cabellero oublie, dans sa modestie, que l’invention n’est que la mémoire qui sait choisir, et que, en fait de caractères, inventer ou découvrir, c’est tout un. Je le tiens donc pour le père très-légitime de ses héros. Ils vivent comme ceux de Walter Scott, et j'entends en faire un grand éloge en aj< utant qu’ils dialoguent parfois comme ces derniers.
On a remarqué le soin minutieux que Walter Scott met a décrire le costume de ses personnages ; il porterait même dans ce genre de description une manie d’antiquaire. Fernan Caballero, qui a droit à la même louange, mériterait assurément le même reproche, si ses acteurs plus simples cl pris dans un milieu plus humble ne le sauvaient par la de la tentation de s’arrêter trop à les peindre dans les plus petits détails.
I.a passion de Walter Scott pour les vieilles traditions de son pays a rempli sa mémoire de fragments d’anciennes ballades, dont il aime à semer scs récits et les discours de ses héros. C’est où triomphe aussi
1 L'une dans l'autre.
Pernan Caballero. On se demande, en le lisant, où il est allé prendre ees traditions populaires, ces débris d'antiques romances, ces couplets d’un tour si original, ces proverbes rimésqui dessinent si bien le personnage, et donnent plus de vérité au dialogue en le marquant d’un trait plus vif. Walter Scott avait, dit-on, réuni de ces poésies naïves une collection précieuse. Fernan Caballero possède dans ce genre des archives non moins riches; a tout ce que son père, l'érudit passionné, don Juan Nicolas Bohl de Faber, avait amassé pendant sa vie, il a ajouté ses propres trouvailles, et il n’épargne rien pour les augmenter. S’il entend un aveugle chanter dans la rue quelque romance qu’il ne connaisse pas. il l’arrête aussitôt, et tout ce qu’il recueille ainsi à tout vent se classe dans sa mémoire, pour se retrouver, à l’occasion, sous sa plume.
Mais la meilleure analogie qu’il ait avec Walter Scott, c est ce parfum d'honnêteté, c’est ce goût des choses innocentes, c’est l’horreur pour le vice, même quand le vice a une certaine grandeur. On permet aux jeunes tilles la lecture des romans de Walter Scott : on leur conseillera celle des romans de Caballero. Elles y trouveront le crime partout réprouvé, partout la vertu en honneur, et les passions elles-mêmes, sans rien perdre de leur énergie dans le tableau qui en trace au lecteur la dramatique image, y sont toujours entourées de la terreur salutaire que les moins dangereuses doivent inspirer.
A côté de nombreuses analogies, les différences ne sont ni moins grandes, ni moins nombreuses. Je me bornerai à en signaler deux, la première toute littéraire et à l’avantage du romancier écossais. Les œuvres de Fernan Caballero n’ont pas les savantes proportions, les immenses perspectives de celles de Waller Scott. Il n’a pas le goût, peut-être n’a- 1 il pas le génie de ces puissantes machines au sein desquelles se meut h l’aise tout un monde. Les romans de Scott sont de vastes tableaux d’histoire; ceux de Caballero, souvent aussi vrais, parfois non moins dramatiques, ne sont guère que des tableaux de genre. C'est encore une assez belle gloire, puisque, dans leurs proportions réduites, ces tableaux ont un rare mérite. Mais, hàlons-nous de le dire, ils témoignent d’un essor moins large, d’un souille moins hardi, d’un art moins consommé.
La seconde différence est surtout morale, et Fernan Caballero serait le premier a la revendiquer, si je la passais sous silence. On a reproché a Waller Scott une sorte d'indifférence religieuse; elle n’atteint pas chez lui le moraliste, elle laisse à l’Anglais, à l’Ecossais surtout, sa vraie physionomie. L’écrivain espagnol, en devenant sceptique, perdrait, à coup sur, le trait le plus caractéristique de la sienne. Fernan Caballero catholique ardent, porte partout avec lui sa croyance; elle est de moitié dans toutes ses impressions, elle échaulfc la narration
8 tlTTKIUTlUE KSPAG.NOI.E.
sous sa plume, prèle un lointain sublime a ses moindres esquisses, une sorte de gravité évangélique à ses plus humbles personnages ; et quand je dis catholique, j'entends dire catholique espagnol, aimant tout de la foi de ses pères, ses grandeurs d’autrefois comme ses misères d’aujourd'hui. Il y a bien ici un peu d’exagération, mais celle exagération est sincère et naïve, et s’expliquerait, au besoin, par la réaction d’une âme honnête en faveur d’un passé brutalement méconnu. Qu’importe, d’ailleurs, si l’âme se sent élevée par cette exagération même, et si, en définitive, le récit s’en trouve bien?
Sur uu point cependant, Fernan Caballero est moins Espagnol qu’il ne l’est sur tout le reste, il n’aime pas les courses de taureaux. Ami passionné des animaux, il détourne les yeux avec horreur de ces boucheries odieuses où la vieillesse du cheval est livrée sans pitié, en récompense de ses anciens services, à la corne irrésistible du taureau, qui lui-même, au bout d’un quart d’heure, ira expier sous l’épée le meurtre auquel on l’a provoqué. Toutes ces cruautés si ingénieusement combinées remplissent Caballero d’une indignation partout répandue dans ses livres. Si Théophile Gautier se rencontre alors sous sa main, je le plains; on ne lui saura pas le moindre gré d’être, sous ce rapport, plus Espagnol que l'Espagne.
Cette répugnance instinctive de Fernan Caballero est partagée, en Espagne, par un certain nombre d’âmes sincères, qui commencent à craindre que le goût recrudescent des courses de taureaux ne lasse, à la longue, de leurs compatriotes, ce que le cirque avait fait des Romains, et ne les accoutume à regarder froidement le sang couler comme l’eau, mais, il faut l’avouer, ces âmes délicates sont en minorité, et dans l’autre camp se trouve 'a peu près tout le monde.
Le clergé lui-même est souvent de ces l'êtes. La plupart des prêtres s'abstiennent d'y paraître par un juste sentiment de la dignité de leur robe, mais d’autres ne croient manquer à aucun devoir en s’y montrant. J'ai connu un ancien augustin, bon prêtre et prédicateur distingué, si amoureux de ces jeux sanguinaires, qu’avant de prendre un engagement, il s’informait d'abord s’il n’y avait pas de course, et uu jour qu’il s'était trompé, ou qu’on l’avait trompé, ayant entendu de lu chaire même le bruit lointain de la place, il se sentit comme enivré de ces rumeurs connues, et perdant, hélas I le souvenir du doux crueilié, il précipita sa péroraison, et sortit tout ému, comme s’il courait au chevet d'un mourant. J'ai connu un autre prêtre, celui-là homme énergique, qui avait tiré l’épée dans la guerre civile, et qui ne pouvait sans s’attendrir parler d'un taureau égorgé par le matador. Depuis sa première jeunesse il n’allait plus au cirque, mais ce n’était pas l'horreur du sang qui le retenait. Propriétaire de vastes pâturages dans la Sierra-Morena. il aimait ses taureaux comme une bergère s’attache
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à ses brebis; il eùl trouvé fort bon que la bêle prit la vie de l’homme qui lui demandait le sienne, et riche laboureur, le sang versé pour amuser la foule lui semblait une folle et sotte prodigalité. Mais revenons il notre romancier.
Fernan Cabellero décrit l’Espagne avec une tendre et profonde sympathie. Il a surtout, au plus haut degré, le sentiment de la nature andalouse, des jours rayonnants de cette contrée, de ses nuits étoilées, de ses solitudes bibliques. U’Andalous lui apparaît comme le fruit le plus naturel, comme le maître prédestiné de ce riche domaine ; mais il voit et juge l’un et l’autre en observateur «pii a traversé autrefois la France, qui a entrevu l’Angleterre, et qui a même, si je suis bien informé, du sang allemand dans les veines. De ces lointaines excursions il est revenu le cœur plus profondément que jamais attaché au sol natal, mais l’esprit désormais fermé aux impressions mesquines, et le sentiment du contraste s’est glissé sans bruit dans l’observation pour la rendre à la fois plus sûre et plus vive.
Dans un des ouvrages dont l’auteur nous occupe, le héros du roman, un jeune médecin allemand, amené par les hasards de la destinée dans un vieux couvent de l’Andalousie, entend tout à coup une petite pêcheuse de la côte chanter une de ces vieilles romances, qui, le soir, dans les champs, surtout au bord de la mer, pour peu que la voix ait certaines notes mélancoliques, produisent un effet si extraordinaire.
« Elle avait à peine achevé de chanter, que Stein, qui avait l'oreille excellente, saisit sa flûte et répéta note pour note la chanson de Marisalada; ce fut alors au tour de celle-ci de s’arrêter étonnée, absorbée, de tourner la tête de tous côtés, comme pour chercher d’où parlait l’écho qui lui rendait si fidèlement sa chanson.
« — Ce n’est pas l’écho, s’écrièrent alors toutes les petites filles ensemble, c’est don Federigo qui souffle dans un roseau troué '. »
Eh bien, dans les récits, dans les discours, dans les portraits, surtout dans les digressions de Fernan Caballero, on sent l'écho lointain de celle flûte allemande se marier a la voix à demi sauvage qui chante la romance espagnole. On ne saisit pas bien les traits du modèle le pins familier, si on ne l'a d’abord observé b distance, si par la pensée on ne l’a comparé à un autre. On ne peint bien certaines mœurs qu’à la condition d’en avoir connu d'autres qui ne leur ressemblent pas.
.J’ai parlé de digressions; Fernan Caballero les aime et s’y livre v<»lontiers; mais dans ses livres, elles sont aussi courtes que fréquentes, et, au lieu de refroidir l’intérêt, c’est souvent comme un coup de fouet donné au récit ou au dialogue. Un peu de malice y perce au besoin, mais une
1 La Gaviolu.
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malice toute bienveillante. Fernan Caballero aime passionnément l'Espagne; il la préfère h toute autre contrée, mais il sait la peindre assez belle pour n’avoir pas besoin de relever son pays en calomniant celui des antres : et, s'il introduit dans ses ouvrages des Français ou des Anglais, leurs poj traits, parfois peu (luttes, sont bien rarement des caricatures.
Je voudrais maintenant faire connaître <piel<|ues-nns (les ouvrages de Fernan Caballero. Quoiqu'il ail observé le monde et sache le peindre avec grâce, et quelquefois, comme dans Làijrimas, aveetme verve étincelante, je choisirai de préférence ceux de ses romans où c'est surtout le peuple qu’il a mis en scène; je me bornerai le plus souvent à de simples analyses, et quand je traduirai, ce sera avec le dessein de compléter et de contrôler mes propres dires, en détachant ça et la quelques descriptions sobres, mais complètes, quelques récits rapides, quelques scènes courtes et animées, faites pour laisser dans l'esprit du lecteur une image à la fois plus juste cl plus émue des lieux que moi-même je me suis ailleurs attaché à peindre.
Fernan Caballero a écrit longtemps avant de rien publier, et il y a neuf ou dix ans a peine qu'il offrait son premier ouvrage au public. Il avait rédigé la Famille Alvareda sous l'émotion tonie vive du récit d'un témoin. Puis il l’avait donnée âlire à Washington Irving, qui traversait par hasard Séville, et le suffrage du célèbre compatriote de Fenimore Coopcr avait suffi a son ambition. Plus tard, quand il rechercha la renommée, il imprima, non pas la Famille Alvareda , mais un autre roman, d'abord, je crois, écrit en français, la Gaviola.
La Gaviola est le nom que donne a la mouette, dans le midi de l'Espagne, le peuple des côtes de l’Océan. C'est le surnom pittoresque que Fernan C tballero a donné à l’héroïne de son roman. Ce roman est l'histoire de la tille d'un pêcheur, nature sauvage, rétive, fantasque, perverse au fond. Mais une voix admirable unie a quelque beauté fera de cette nature vulgaire une femme courtisée et enviée, une cantatrice applaudie. Elle trouvera un mari qu’elle trompera, elle sera adorée d'un grand d'Espagne qu’elle sacrifiera à un torero. Puis, après avoir perdu voix, beauté, jeunesse et fortune, humiliée et flétrie, elle reviendra effrontément au pays où elle a laissé mourir sans secours son vieux père, heureuse encore de devenir la compagne misérable et hargneuse «l’un petit barbier méprisé. Ce caractère est tout le rSman ; mais il est admirablement dessiné, et se développe avec une vigueur singulière dans une succession de faits qui naissent et s’enchaînent avec cette inexorable logique qui est l’art et le secret des vrais romanciers. Le roman conduit le lecteur il Séville et à Madrid, mais il s'achève où il a commencé, mais il revient toujours sur les bords de la mer. dans le comté de Niebla, narmi ces déserts
K K H. N AN CAHALLEItO.
île sables, de loin en loin semés de pins, de chênes-lièges, de palmiers-nains, qui s’étendent entre les bois de doua Ana et la ville de Huelva.
Voici l’ensemble du paysage :
« Slein se promenait un jour devant le couvent, en un lieu d’où l'on découvrait une perspective immense et uniforme; à droite la mer sans bornes; à gauche la dehesa sans fin; au centre, se dessinait dans la clarté de l’horizon le sombre profil du fort en ruines de Saint-Christophe, comme l’image du néant au milieu de l’immensité, ha mer, que n’agitait pas le plus léger souffle, se balançait mollement, soulevant sans effort ses vagues que doraient les reflets du soleil, comme une reine qui laisse flouer son manteau. Le couvent avec ses grandes lignes sévères et arrêtées était en harmonie avec ce grave et monotone paysage; sa masse cachait l’unique point de l’horizon dérobé au regard dans ce panorama Uniforme.
« Sur ce point se trouvait le village de Villamar, situé au bord d’une petite rivière aussi abondante et turbulente en hiver qu’elle était pauvre et croupissante en été. Les environs bien cultivés présentaient de loin l’aspect d’un damier dont les carrés offraient une extrême variété de verdure : là le jaune vert de la vigne encore couverte de ses feuilles; ici le vert cendré d’un champ d’oliviers, ou le vert émeraude du blé que les pluies d’automne avaient fait pousser, ou le vert sombre des figuiers, le tout divisé par le vert azuré des haies que formaient les aloës. A l’embouchure de la rivière croisaient quelques barques de pêcheurs; sur un tertre, voisin du couvent, se dressait une chapelle; devant cette chapelle, une grande croix s’élevait sur un grand piédestal de maçonnerie, en forme de pyramide; derrière s'étendait un enclos couvert de croix peintes en noir : c’était le cimetière.
«A la croix était suspendu un fanal toujours allumé; et|la croix, emblème de salut, servait de phare aux mariniers; comme si Dieu eût voulu rendre la parabole sensible à ces simples habitants de la campagne, de la même manière qu’il se manifeste journellement aux hommes d’une foi robuste et soumise, dignes de cette grâce *. »
Voilà le paysage dans son ensemble ; mais il faut approcher. Chacun des détails qui le composent se détache plus nettement à mesure qu’on avance, et à mesure aussi que le sujet y conduit le lecteur, il sera peint de traits bien précis. Ce couvent, ce village, celte rivière, celle chapelle, cette croix, existent-ils? Je ne sais. Mais j’en ai tant vu qui leur ressemblent, qu’ici surtout, j’en suis convaincu, le romancier se sera borné à regarder dans sa mémoire. Qui n’a vu, par exemple, en Andalousie, vingt couvents comme celui de Villamar?
« Ce couvent était un de ceux qui, à une autre époque, somptueux, riches, hospitaliers, donnaient du pain aux pauvres, soulageaient les misères et
1 l.a Gaviola.