‹ Fernan CaballeroChapitre 5 sur 7 · LITTÉRATURE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE ESPAGNOLE

riches de tirer parti de ecs qualités, en disant tout ce qui leur vient à l’esprit.

« En homme qui sait qu’on l'écoute toujours avec, respect et déférence, don Martin avait la parole nette, prompte et résolue, et il eût parlé au roi du ton dont il s’adressait au mendiant, à savoir d'un ton naturel, uni et décidé. Il avait à son service une réserve inépuisable de dictons et de proverbes dont

11 faisait grand usage, et qu'il appelait ses petits évangiles.

« Don Martin était aussi charitable que religieux; il donnait à pleines mains et sans ostentation, mettant si peu de prix à ses bienfaits et les oubliant si complètement, qu'il s'offensait de les entendre rappeler ou louer en sa présence, parce que donner aux pauvres, lui semblait, de la part des riches, non une vertu, mais un simple devoir de chrétien. Ne pas le faire était à sos yeux une villenic.

« Entre les traits nombreux qu'on racontait île sa générosité, celui-ci mérite d’etre cité.

« En 1 804, qu'on appelle l'année de la famine, année où les pauvres mou raient de besoin, et où les grains et les semences se payaient des sommes fabuleuses, don Martin avait ses greniers gorgés du produit d'une grasse récolte de garbanzos. Chaque jour il en faisait distribuer devant lui une partie aux pauvres; chaque enfant en emportait une tasse, chaque femme deux, et tout homme qui se présentait, trois.

# Un matin, pendant que don Martin donnait encore, son majordome l’éveilla.

« — Maître, lui dit-il, il y a ici des arricros de Séville pressés de s’en retourner avec leur charge de garbanzos.

« — Pressés ! s'écria don Martin, voilà qui est plaisant! Dis-leurque je me lèverai à mon heure, que j'irai à la messe à mon heure, que je déjeunerai à mon heure, et qu’ensuite, quand il sera neuf heures, ils pourront me parler.

« Et don Martin se remit à dormir.

« Il se leva à son heure, fit tout ce qu’il avait coutume de faire, et à neuf heures sortit dans son patio, où les arrieros l’attendaient avec tous les pauvres qu’il secourait.

« — Dieu vous garde! dit-il de sa voix éclatante, en s’adressant aux premiers. Il paraît que vous voulez emporter d’ici des garbanzos, hein'!

« — Oui. don Martin, et nous n’aurons pas de dispute sur le prix; nous apportons de l’argent pour les payer, et plus que s’ils étaient d’or.

« — Et c’est de l’or, en effet, observa le majordome. Don Alonso Prieto vient de les vendre six cents réaux la fanega.

« — Nous le savons, répondirent les âniers. Sefior don Martin, vous aurez du foin dans vos bottes cette année.

« — Je regrette cependantd’avoirà vous dire que vous avez fait un voyage inutile; je ne puis vous vendre ces garbanzos, par la raison qu’ils ne sont pas à moi .

« — fb ne sont pas à vous? allons,' sefior don Martin, vous voulez rire ?

« — Ils ne sont pas à moi, vous dis-je. Je le sais peut-être bien, que diable !

« — Mais alors à qui sont-ils?

FEKNAN CABAELERO. 17

« — A ceux-ci, répondit don Martin, en montrant les pauvres; dcmandezlear s'ils veulent les vendre. Enfants, vendez-vous vos garbanzos? cria-t-il do sa voix de basse.

(ï Une clameur d’angoisse et de supplications s’éleva jusqu’au ciel.

« — Mais, don Martin, insistèrent les arrieros.

« — Quoi ! ne voyez-vous pas que les maîtres ne veulent pas ! et que puis-je y faire'! répondit don Martin...

« Don Martin n’avait jamais rien changé, ni dans sa maison, ni dans sa manière d'entendre la culture, ni dans sa manière de vivre, ni dans sa manière de voir, ni même dans sa manière de s’habiller. Il portait constamment des bas de soie bleue, des souliers d’une espèce de drap rude ou de feutre qui s'appelle peau de rat, avec des boucles d’argent, une culotte de Casimir noir, aussi avec boucles d'argent au genou, un grand gilet de riche étoffe de soie, quelquefois brodé en couleurs, une ample veste également en soie, enfin une résille pour retenir ses cheveux qu’il ne coupait jamais; seulement la résille était courte et ne descendait guère plus bas que la nuque. Quand il sortait le matin, il prenait une capote de riche drap noir, ornée de passementeries et de franges de soie; dans l'après-midi une cape écarlate, doublée de satin de couleur, ël sur la tête un chapeau à bords rabattus, pareil à ceux que portent les picadors aux courses de taureaux. Quoique don Martin eût plus de soixante-dix ans, et qu’il eût engraissé un peu plus qu’il n’eût fallu pour danser des séguidillas, il conservait les restes d’une imposante figure. Il était grand, et ses traits, quoique grossis, étaient beaux et réguliers*. »

A côté de celte noble ligure, il faudrait grouper le reste de la famille, a maîtresse de la maison, austère et froide, mais grave et digne; le frère, prêlre distingué et homme d’expérience, revenu a ses études après avoir été forcé de prendre le mousquet, et qui recueilli avec joie dans la maison fraternelle, entouré de ses livres et de ses pauvres, jouissait de la nature comme un poêle et de la paix comme un cénobite; le neveu enfin, jeune homme «le vingt-deux ans, peu favorisé de la nature, très-brun, très-lourd d’esprit en apparence, mais ayant comme type de la race andalonse les yeux grands et noirs, les dents petites et blanches. Son oncle, qui l’avait appelé près de lui pour en faire son héritier, lui avait dit en le voyant : — «Pablo, mon garçon, va ton chemin; on n'est pas damné pour être laid. » Mais sous cette rude enveloppe Pablo cachait toutes les grâces de l’àme, et l’amour qu’il éprouva pour sa cousine les fit fleurir l’une après l’autre.

On vient de voir la famille du laboureur andalous, pauvre dans un couvent démantelé, riche dans le vaste domaine de ses pères, et rappelant la grande existence seigneuriale des anciens barons saxons. Chcrchons-la maintenant au village même, la où l'homme est de (dus

1 t'.lcillnirill.

l.imilATUUE ESPAGNOLE.

près el journellement en contact avec ses semblables. Nous allons la trouver à Dos-Hermaim, un hameau entouré d’oliviers, a deux lieues de Séville, encore rempli des souvenirs de la conquête chrétienne et de la tradition de saint Ferdinand, dont il conserve précieusement un des étendards

C’est à Dos-Hermanas que Fernan Caballero a placé, disons mieux, a trouvé établie la famille Alvareda : c’est le titre d’un de ses romans les plus remarquables.

Un brave garçon, le lils d’une veuve aisée, s’est épris d’une coquette de village et l'a épousée, non sans la permission, mais malgré les avertissements de sa mère qui, avec cet instinct qu'ont les mères, avait jugé au premier coup d’œil que la capricieuse Rila ne ferait jamais le bonheur d’un homme droit el simple tel que Pcrico. El la mère Ana avait bien raison ; car, devenue la femme de Perico el deux fois mère, Rita ne se gêne guère pour écouter les jolis propos de Ventura, qui, outre sa bonne tournure, a rapporté du régiment quelques-uns des vices qu’on y prend d'ordinaire en échange des solides qualités qu'on a laissées dans la maison paternelle. Ventura, avant d’entrer au service, avait aimé la sœur de Perico, une de ces douces el pensives ligures qu’il n’est pas défendu au romancier le plus vrai de rencontrer même au village : mais, gâté par la vie de garnison, il dédaigne au retour sa fiancée pour la femme de celui qui devait être son beau-frère. Perico, qui se croit trompé, attend son rival sous les oliviers el lui envoie une balle dans le cœur. Une fois vengé, il sent toute l’étendue de son crime et se sauve a travers champs. Ramassé b demi mort, sur le grand chemin, par un capitaine de voleurs, il n’a d’autre ressource que de suivre la bande, se promettant bien de ne pas s’associer b ses crimes. L’habitude elle-même ne parvient pas b émousser dans ce cœur naturellement honnête le sentiment du bien. Un jour, cependant, que la bande se voit serrée de trop près par un détachement qui la poursuit, Perico, obéissant, presque sans le vouloir, b rinstimt.de la défense naturelle, se sert pour la première fois de son fusil, et la halle atteint l'officier, qui se trouve le fils de la bienfaitrice de sa famille. 'Le frère du mort se meta la tête d'un autre détachement et surprend les bandits. Perico est arrêté, jugé et étranglé sur la place San-Francisco, b Séville. La cause première de tous ces malheurs, Rila, bourrelée de remords, mais redevenue b demi intéressante par le repentir, se sauve b la Sierra avec sa mère et ses jeunes enfants. Voila toute l’histoire.

Je montrerai d’abord la maison de cette pauvre famille b l'époque où elle était habitée par le bonheur, la joie, la paix de l'âme.

« La maison de la famille de Perico était spacieuse et soigneusement blanchie à la chaux en dedans et en dehors. Pc chaque côte de la porte s'appuyait

FERNA.N CABAU.ERO.

au mur un banc de pierre. Dans le zaguan (le vestibule), et au-dessus de la porte intérieure, était suspendu un fanal devant une image de Notre- Seigneur. C’est la coutume en Andalousie de mettre partout une pensée de religion et de placer toute chose sous un saint patronage. Au milieu d’un grand patio se dressait dans son riche feuillage, sur son tronc robuste et sain, un énorme oranger. Une petite chaussée circulaire protégeait sa base comme une cuirasse. Depuis un nombre infini de générations, ce bel arbre avait été pour la famille une source intarissable de jouissances. Lo défunt Juan Alvareda, père de Perico, avait la prétention, et son père l’avait eue avant lui, de faire remonter l’existence de cet oranger à l'époque de l’expulsion des Maures, après laquelle, suivant son récit, l'avait planté un Alvareda, soldat du saint roi Ferdinand; et, quand le curé, frère de sa femme, l’en plaisantait, mettant en doute l'ancienneté et la suite non interrompue de sa descendance, il répondait sans s’émouvoir et sans que sa conviction en fût un instant ébranlée, que toutes les races du monde dataient de loin, et que la tradition des successions directes pouvait bien se perdre chez les riches, mais que pareille chose n’arrivait jamais chez les pauvres.

« Les femmes de la famille faisaient, avec les feuilles de l’oranger, des toniques pour l’estomac ou des calmants pour les nerfs ; les jeunes filles se paraient de ses fleurs et en faisaient des sucreries; les enfants se régalaient de ses fruits. Les oiseaux avaient établi leur quartier général dans ses rameaux, qu’ils faisaientretentir de mille chansons joyeuses, pendant que les maîtr.s, qui avaient grandi à son ombre, ne se lassaient pas de l’arroser en été, et pendant l’hiver émondaient avec soin les petites branches qui avaient séché, comme on arrache les cheveux blancs de la tête chérie d’un père qu’on ne voudrait jamais voir vieillir.

« A droite et à gauche de la porte d'entrée, il y avait deux habitations égales, ou partidos , suivant l’expression du pays, se composant d’une salle avec deux petites fenêtres grillées sur la rue, et deux petites alcôves formant •un angle avec la salle et prenant le jour du patio. Au fond de ce patio était une porte qui donnait sur un immenseeorrai où se trouvaient la cuisine, le lavoir, les écuries, et au centre duquel s'élevait un immense figuier qui avait si peu de prétention et d’amour-propre, qu’il se prêtait sans murmure à servir d’asile de nuit aux poules, sans avoir une seule fois incliné ses rameaux sous ce poids incommode.

« Le maître de celte maison était mort depuis trois ans. Ana, sa veuve, était une femme distinguée dans sa classe, qui no l'eut pas été moins dans une sphère plus haute. Elevée par son frère qui était prêtre, elle avait un esprit cultivé, un caractère grave, des manières dignes, une vertu instinctive. Ses qualités unies à sa position aisée lui donnaient une supériorité réelle sur tous ceux qui l’entouraient, supériorité quelle admettait sans en abuser. Son fils Perico soumis, modeste, laborieux, avait été sa consolation et ne lui avait jamais donné d’autro chagrin que son amour pour sa cousine Rita.

« Sa fille Elvira, de trois ans plus jeune que son frère, douce comme une mauve, humble comme une violette, pure comme un lis, avait eu une enfance maladive, ce qui avait répandu sur sa figure (elle ressemblait d’ailleurs beaucoup à son frère) une pâleur et une expression de calme résigné

KtKNAN CABALI KHO.

« — Oui, répondit le garde; ici fut tué le plus joli garçon, et le plus brave qui ait foulé la terre de Dos-llermanas.

« — Et le meurtrier, ajouta le eapataz, était bien le jeune homme le plus honorable et le plus honnête de l’endroit.

« — Et comment ce malheur arriva-t-il ? demanda le marquis.

- Le vin et les femmes, répondit le garde, la cause de tous les malheurs.

« Et, chemin faisant, ils racontèrent ce que nous venons de rapporter, avec tous les détails et toutes les circonstances.

« — Et il y a encore quelqu'un de la famille dans le lieu? demanda le marquis, profondément intéressé par ce récit.

« — Personne, répondirent ses deux compagnons. Le pcre Pedro mourut dansl’année-, la femme de Perico voulait se laisser mourir, mais le moine qui avait assisté son mari lui persuada de vivre pour ses petits enfants, que telle était la volonté de Dieu et celle de son mari. Mais, comme il lui eût fallu trop d'effronterie pour demeurer ici, où tout le monde la connaissait et avait chéri son mari, elle s'en fut avec sa mère à la Sierra, où ils avaient des parents. Quelqu’un qui en venait ces jours passés et qui l’a vue dit qu’elle n’est plus la même, les larmes ont creusé des rides profondes sur sa figure; elle est plus vieille que la faux de la mort et n'a plus aucune santé.

« — Et la mère? demanda le marquis.

« — La pauvre mère Ana est morte précisément avant-hier; la malheureuse avait l’air d’une ombre; elle était toute courbée, et on eût dit qu’elle cherchait sa sépulture comme un lit pour se reposer.

« Sur ces entrefaites, il§ étaient arrivés au Pueblo, et en passant devant une grande maison de morne apparence, le eapataz dit :

« — Voilà sa maison.

« Le marquis s’arrêta et entra sans hésiter.

« Une vieille parente de la défunte habitait seule cette maison triste et vide, sur laquelle s'étendait alors comme un suaire la blanche clarté de la lune.

« — Voilà des parterres bien abandonnés I dit le marquis.

« — Ah! ce n’était pas ainsi, répondit la vieille, quand la pauvre petite en avait soin, colle qui, en apprenant l’exécution de son frère, ferma les yeux pour ne plus les rouvrir aux horreurs de ce monde. Tous les recoins étaient pleins de fleurs qui répondaient comme des filles aux soins de leur mère.

« — Oh! quel malheur, s'écria le marquis, ce magnifique oranger s’est séché !

* — Il était plus vieux que le monde, reprit la vieille, et accoutumé à beaucoup desoins et de mignardises. Depuis que la pauvre Ana avait perdu ses enfants, ni elle ni personne ne s’en est occupé, et il a séché.

« — Et ce chien? demanda le marquis, en apercevant un pauvre chien, vieux et aveugle, étendu à l'écart dans un coin.

« — Le pauvre Melampol depuis que son maître manqua, il devint triste et perdit la vue. Ana l’a recommandé à mes soins; la pauvre ne m’a dit ue cela. Mais il ne me donnera pas grand’psiue, car, au moment où <•

LITTKIUTIJlUi KSPAUNOLë

emporta le eorps, il se mit à hurler, et depuis il n'a rien voulu prendre.

« Le marquis s'approcha, le chien était mort »

Relevons cependant dans l'estime du lecteur le pauvre jeune homme qu’une jalousie trop justifiée avait poussé au crime, en le montrant dans une de ces situations où, trop souvent en Andalousie, un meurtre peut, dans un moment de violence, perdre h jamais des âmes qui n'étaient pas faites pour le crime.

« Les bandits montèrent à cheval et arrivèrent vers minuit au grand château en ruines d'Alcala. Diego (c'était le capitaine) siffla trois fois ; on vil alors sortir d'une tan ière qui s’ouvrait au pied du château la Gitana avec une lanterne dans la main.

« Ils mirent pied à terre et la suivirent.

« Perico allait confus et soupçonnant le mauvais pas où il se trouvait; mais ses compagnons l'entouraient et l'entraînaient avec eux où les menait la Gitana. Celle-ci, après avoir salué les bandits d’un ton humblo et daus un langage inintelligible, ouvrit avec un crochet l’huis d'une petite cour sur laquelle, parmi des décombres et des madriers, donnait une porte de la sacristie, où la canaille sacrilège entra non sans crainte et s’effrayant ellemême du bruit de ses pas.

# Quel sublime et redoutable spectacle que celui d'une église déserte à pareille heure de nuit! A cet aspect, les âmes même les plus pures et les plus saintes s’abîment dans une profonde et craintive ‘méditation; et il n'est pas d’incrédule si déterminé qu’il s’y aventure sans peur. Combien immenses et terribles apparaissent ces sombres nefs ! combien hautes ces arcades qui, soutenues par des géants de pierre, se perdent dans la mystérieuse obscurité d’un ciel sans étoiles! Là, dans une profonde et lugubre chapelle, on ne peut entrevoir sans terreur la froide statue qui dort sur une tombe; on en distingue à peine les contours, et l’obscurité même semble lui communiquer le mouvement. Le maître-autel, encore imprégné des parfums de l’encens et de celui des fleurs du matin, et qui perce les ténèbres de ses lueurs incertaines; cet autel, centre universel de la foi, trône de la charité, refuge de l’espérance, prodigue dispensateur des plus douces consolations, rempart du faible, attire les yeux, les pas, les cœurs.! Devant le tabernacle brûle la lampe solitaire, gardienne du sanctuaire, suave et perpétuel holocauste, flamme permanente comme l’éternelle miséricorde, brûlante comme l'amour, silencieuse comme le respect, tranquille comme l'espérance...

<< Telle était l’église d'Alcala lorsque les voleurs y entrèrent, éclairés par la lanterne de l’affreuse Gitana, et poussant devant eux le malheureux Perico.

« — Lâchez-leet fermez, et barricadez cette porte, dit Diego.

« — Il va crier et nous fera découvrir, répondirent les autres.

' La Famille Alvareda.

FKIi.XA.N CAIIAIXKIIO.

« — Làehez-le, vous dis-je! répéta le capitaine Qui l’entendra, et que nous arrivera-t-il?

« — Il peut crier, répliqua Léon, qui déjà, aidé de la Gitana, dépouillait le maître-autel de ses ornements d'argent.

« — Ayez-y l’œil, répondit alors le capitaine. Etdeuxde ses hommes, plus timides sans doute et à qui il répugnait déporter la main sur les choses saintes, s'approchèrent de Perico.

« Celui-ci, qui, comme tous les hommes qui savent se contenir, était impétueux et irrésistible quand les circonstances l’arrachaient à lui-même, retrouva toute son énergie pour s'écrier :

« — A bas les chapeaux, hérétiques’, vous êtes dans la maison de Dieu.

« — Vite un bâillon, cria à son tour le capitaine furieux.

« Et aussitôt on lui mit un mouchoir en travers de la bouche, toute résistance était inutile.

« Mais, quoique le bâillon l'étouffàt, en voyant Léon et la Gitana briser la porte du tabernacle, Perico, fit un effort désespéré, et tomba sur les genoux en criant :

« — Sacrilège ! sacrilège ! cri terrible qui se répéta de chapelle en chapelle, retentit sous la voûte, comme le tonnerre sous la nue, et qui, réveillant le grand et sonore instrument qui d’ordinaire accompagne l'imposant De profundis ou le glorieux Te Deum, alla se perdre dans les tubes de métal, comme un gémissement douloureux.

« Ces misérables furent un moment glacés de terreur; Diego lui-mêmetrembla. Mais, se remettant aussitôt, il courut à Perico, le poussa contre les dalles, le foula aux pieds, le maudit, et commanda aux autres de l’achever à coups decrosse, s’il proférait un mot. L’infortuné, la face contre terre et maltraité par les bandits, murmurait d’une voix à peine articulée :

« — Miséricorde! Seigneur, miséricorde!

« — Tuez le s’il souffle, répéta Diego, et finissons-cn; voici la nuit qui s’éclaire, on peut nous voir sortir d’ici.

« Effectivement, les nuages s’entr’ouvrirent et un rayon de la lune entra, dans ce moment, par l’une des hautes fenêtres de l’église et alla baiser !# pied d’une image miraculeuse de l'immaculée Conception.

« — Maudite lune ! s’écria la Gitana, avec d’horribles imprécations.

« Et tous, effrayés de se voir les uns les autres à cette clarté soudaine, se hâtèrent d’achever le - dépouillement des autels et de consommer leur sacrilège.

o Us sortirent enfin, et quand, la Gitana les eut vus partir à cheval avec tous les trésors de l’église, elle retourna se cacher dans la terre.

# Le soleil ne dorait pas encore la Giralda, lorsque, chargésde leur butin, ils arrivèrent près de Séville. Laissant alors leurs chevaux dans un champ d’oliviersà la garde d’un des leurs qu’ils appelaient leGalérien, ils entrèrent dans la ville par différents chemins, pour se réunir ensuite dans un lieu écarté, indiqué d’avance par la Gitana, et où un orfèvre, prévenu par elle, reçut, pesa et paya les vases sacrés. Mais, quand les bandits retournèrent à l’endroit où ils avaient laissé le Galérien avec les chevaux, ils n’y trouvèrent personne. .

24 I. ITT K RA T U H K ËSPAGNOI.K.

« — Le chien nous a vendus, dit l’un d’eux.

« — Dans quel but? répondit Diego, il a ici sa part qu’il doit croire plus forte que le prix de sa trahison

« — Il aura vu du monde et se sera réfugié au Cuervo, dit Perico.

« Et ilsse dirigèrent vers le Cuervo, en prenant par les oliviers.

« Mais le Galérien n’était pas davantage au Cuervo.

« — Mon pauvre cheval ! mon pauvre Corso ! dit Diego, et une larme amère comme l’absinthe brilla un instant dans ses yeux; mais se remettant aussitôt : Nous sommes vendus, dit-il, sus! c'est le moment do prendre le large, remontons le fleuve; au coto du Roi, à Avamonte, en Portugal ! quelque jour je le trouverai, et, ce jour-là, il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût jamais né.

« Ils allaient partir, quand ils virent apparaître la Gitana, qui venait réclamer sa part du butin. Tous l’assaillirent de questions sur la disparition du Galérien ; mais elle ne savait rien et témoigna une grande inquiétude

« — 11 n'y a plus ici de sûreté pour nous, dit-elle, et il nous faut partir sans perdre une minute. Le fils aîné de la comtesse de Villaroan a juré de venger la mort de son frère ; il a demandé un détachement au capitaine -général, et il esta vos trousses. J’ai peur qu’il n’ait surpris le Galérien. Quant à moi, je m'en vais, la terre brûle mes souliers.

« — Elle ne te brûlera jamais assez vite, s’écria l'un des voleurs.

« — Elle ne t’avalera jamais assez tôt, dit un autre.

« La vieille disparut en silence au milieu des oliviers, comme une vipère après qu’elle a laissé son venin dans la morsure qu’elle a faite.

# — Voler dans la maison de Dieu ! dit le premier.

« — Dépouiller un sanctuaire ! ajouta l’autre.

« — Allons, bouche close, cria Diego. A quoi servent à présent les réflexions? ce qui est fait est fait; partons '. »

L’une dans l'autre, comme le titre l’indique, est une double histoire qui met en opposition la ville et le village, le peuple et la classe élevée, Séville et Dos-Hermanas. Le héros du premier récit est le narrateur du second. L’un est le tableau agréablement louché de la société en Andalousie, l’autre une de ces tragiques aventures que Fernan Caballero sait raconter avec une simplicité saisissante. L’artifice de la composition se laisse trop voir dans l’ingénieux entrelacement du récit et de l’action; et le récit est si émouvant, qu’il jette un peu de froideur sur le cadre au sein duquel il se développe. Ce récit est plein de sang et de coups de couteau ; mais la scène que j’en détacherai sera toute gracieuse ; c’est le retour d’une Romeria. Le farouche Diego de Mena, qui, privé de son père par un crime, ne nourrit que des pensées de vengeance, est amené ’a prendre en croupe, pour la ramener à Ulrera, une jeune fille de la Sierra, dont l’âne, abandonné à lui-même, est retourné seul à la ville.

* La Famille Alvareda.

FERNÀÎi CABALLEKO. 2i

« Fendant que ces plaisanteries se croisaient comme des fusées aux oreilles de Diego, les jeunes gens avaient placé Pastora sur la croupe du cheval. Celle-ci, qui ne se doutait pas de l’embarras de Diego, ni de la résistance qu'il avait opposée à ce dessein, s’accommodait à sa guise, arrangeait ses jupons, prenait d’une main le mouchoir attaché à la queue du cheval, et passait l’autre sans cérémonie, et le plus naturellement du monde, autour de Diego, de manière qu'elle reposait sur le cœur même du jeune garçon qui battait fortement d’une émotion inconnue.

« On se mit en marche, et le bon cheval de Diego eut bien vite laissé tous les autres derrière.

o Diego Mena, qui n’était connu à Utrera que sous le nom de Diego le Taciturne, surnom qu'il devait à sa taciturnité habituelle et à la solitude dans laquelle il vivait, était arrivé à vingt-six ans sous l’influence de l’affreuse catastrophe qui paraissait avoir paralysé tous ses sentiments, et lesavoir concentrés sous la double impression du chagrin et de l’horreur. Il était demeuré si seul au monde, que rien n’avait interrompu le tête-à-tête où il vivait avec sa douleur et sa mélancolie. Dieuo était comme l’arbre à qui un froid hiver a pris toute la sève qui lui donne la vie, et qui, dépouillé, triste et noirci, ne semble plus vivre. Mais, à peine mis en contact avec cette jeune fille si pure, si suave, si pleine de vie, on eût dit qu’une tiède et vivifiante haleine venait ranimer son existence. Aux rayons de ce soleil de vie et d'amour, ses feuilles poussèrent, ses fleurs s’ouvrirent, et l'arbre parut dans toute la force de la vie, dans toute la luxuriante beauté du printemps.

« Ils se turent longtemps. A la fin Diego dit :

« — Restez-vous encore ici quelque temps?

« — Un mois.

« — C'est peu.

« — Mon père trouvera que c’est beaucoup.

« — Quelque autre aussi doit désirer votre retour.

# — Non, que je sache.

« — Vous n’avez donc pas de novio (fiancé)?

« — Moi, non.

« — On n'a pas d’yeux à Aracena?

* — C’est peut être moi qui n'ai pas d'oreilles.

« — Peut-être aussi avez-vous le goût trop délicat?

« — Oui et non.

« — Ce n’est pas une réponse, mais deux et qui se contredisent.

« — Cela vous intéresse?

« — Peut-être.

« — Ce n’est ni une réponse, ni deux. Ce n'en est pas une.

« — Êtes-vous si pressée de dire non?

n — Vous ne fêtes guère d'obtenir un oui.

« — Me connaissez-vous?

« — Je vous connaissais et vous me connaissiez.

« — Qui vous l’a dit?

« — Un ami qui ne trompe pas.

« — Cet ami me dit que je ne saurais plaire, je suis si triste!

LITTI I! \TI1HF. K PAGNOI.E.

« — Et moi qui suis si gaie, je devrais déplaire à qui lie l’est pas.

« — Plût à Dieu !

« — Je ne le voudrais pas.

« — Quoi donc? tenez-vous à me plaire?

« — Les étoiles n’ontelles pas envie de briller?

« — Voulez-vous être mon étoile?

« — Je ne veux pas être, je suis qui je suis.

« — Non, je ne veux pas vous choisir sans votre consentement.

« — Le consentement ne se demande pas, il se mérite.

« — De quelle manière? >

« — Cela ne se dit pas, on le devine.

« Ils allaient toujours. — « Il y a, reprit Diego fort ému, il y a une fenêtr* dans le corral du père Blas qui donne sur la petite rue; Couvrirez-vous?

« — Nous verrons.

h — Ilien que de l’espérance?

« — Voyez donc! et il n’est pas content! dit Paslora en sautant à bas du cheval. Merci, Diego, vous avez un cheval qui marche fièrement!

« — Trop vile. Pastora !

« La Serrana salua delà main et entra en courant dans la maison.

n Diego s'éloignait avec le ciel dans le coeur 1 ! «

On trouvera peut-être invraisemblable celle vive escrime de la parole, mêlée de poésie et de sentiment cnlre deux enfants du peuple; mais, en citant ces deux pages, j’ai précisément voulu donner au lecteur une idée exacte de ces entretiens qui se prolongent ainsi, des .deux côtés d’une fenêtre grillée, pendant des nuits entières, pendant «les années.

Veut-on un autre exemple de celte vivacité naturelle de l’esprit andalous? Une jeune fille du monde, courtisée par un sot, s’efforce de le décourager en affichant des prétentions de bas-bleu ; elle fait des vers, elle écrit des livres, elle a en portefeuille un roman de Guillaume Tell. « Tenez, s’écrie-t elle, je vais vous en dire le plan »

««Guillaume Tell était un noble montagnard écossais qui refusa de saluer le chapeau de castor que le général anglais Malhrouc avait fait clouer tout exprès pour cela à. un poteau; ce <|ui amena la révolution et la guerre de trente ans, d’où enfin mon héros sortit vainqueur et fut proclamé roi de If Grande-Bretagne sous le nom de Guillaume le Conquérant. Mais il flétrit se; lauriers en faisant décapiter sa femme, la belle Anne de Boulen. Pour expiei son c.rime, il envoya en Palestine son fils Richard Coeur-de-Lion. Richard à son retour, fut jeté en prison, à cause de son zèle religieux, par Luther Calvin, Voltaire et Rousseau, qui formaient le directoire en France, direc loire révolutionnaire qui envoya à l’échafaud le saint roi Louis XIV. Ce fu alors que, pour éviter des maux semblables en Espagne, le roi don Pédr le Cruel établit l'inquisition, d'où ce surnom lui est venu *. »

* L’une dans l'autre.

1 L'une dans l'autre.

FF.RNAN CABAIXERO.

Voilà qui est fort piquant : mais ce qui l’est plus encore, c’est ce que l’auteur ajoute avec une malice dont je m’empresse de lui laisser toute la responsabilité :

« Rien de comique comme le sérieux et l’aplomb avec lesquels Casta débita ce chapelet de billevesées, sans se couper, sans hésiter un moment, d autant plus que Casta, ayant choisi au hasard les noms et les faits historiques, et comme les lui fournissaient ses souvenirs d’opéras, de sermons, de feuilletons et de conversations, savait bien que son récit n’avait rien d'exact, mais ne soupçonnait pas elle-même l’énormité de ses folies et le monstrueux de ses anachronismes*. »

Nous voici peut-être un peu loin de la baie de Cadix, quoique ce soit à Cadix que la belle Casta ait acquis en partie son érudition historique : la Dernière Consolation va nous y ramener. Tel est le titre d’une trèscourte nouvelle dont la scène eslà Puerto Real, quelques pages à peine, mais dont le dénomment est sublimq. »

Pin voici le commencement, sans lequel la fin ne serait pas comprise:

« Puerto Real est séparé de la mer par des terrains marécageux, coupés de canaux, que la mer vide et remplit successivement dans son immense et inçessant balancement. A gauche et dans ces terrains dont nous avons parlé, l’industrie a créé ces vastes salines si renommées pour l’abondance et la supériorité de leurs sels. La vue qu'elles offrent est triste et monotone. Ce sol salpêtreux n’a qu’une végétation triste et décolorée où domine un espèce de bruyère, quelques joncs, et une petite plante d’un vert cendré, dont les maigres fleurs semblent avoir honte de s’ouvrir, elles les mères du doux miel, au bord d'une mer qui les dédaigne, sous les émanations corrosives d’un sel qui les flétrit, semblables, ces pauvres fleurs, à la poésie de nos jours qui présente ses fleurs solitaires et tristes au bord de l'océan amer de la politique qui les dédaigne et sous le sarcasme mordant qui les sèche.

« Pour donner une base plus sûre à ces pyramides de sel quelquefois gigantesques, on enfonce dans lesol, comme en Hollande, des madriers assez longs pour atteindre le terrain solide. On appelle albinas les marais qui reçoivent ces fondations, et rabizas ceux dont on ne peut trouver le fond.

« A droite de Puerto Real, et séparé de lui par des terrains de ce genre, se dresse le fameux Trocadero, qui protège Puerto Real contre les formidables assauts de la mer, auxquels ne peuvent toujours résister les puissantes murailles de Cadix. Abritée ainsi par les Ilots et défendue par ses marais, la charmante ville de Puerto-Real dort tranquille au milieu de ses plaines et sous la garde de saint Roch, son patron *. »

Donc, à Puerto Réal, vivait une pauvre femme qui avait un fils dont les mauvais instincts avaient résisté, dès l’enfance, à tous les

* l.'tme dans l'autre.

* l.a Dernière Consolation.

FEHKAN CAIIAI.I.F.RO.

« Le lanchero fit une pause et releva ses cheveux, comme pour rafraîchir son front brûlant.

« — Mais, dit Maria, qui, à ce récit, éprouvait un profond intérêt et Une pitié grande, avez-vous pu vérifier enfin ce que c'était?

« — Oui, sefiora, répondit le lanchero, l’aube, avec sa clarté, vint confirmer ce que le cœur me disait depuis un moment. H est bon de dire qu’à mesure que passaient les heures, les cris allaient s’affaiblissant et s’éteignant. Mais, comme je n’avais pas perdu l'endroit de vue, je sautai à terre, et m’acheminai comme je pus de ce côté, car je connais les marais et les albinas comme les doigts de ma main. C’était bien ce que j’avais soupçonné. Un malheureux, ignorant le danger ou plus téméraire que le vin, était venu donner dans une rabiza, et s’y était enterré petit à petit, mois sans cesser d’enfoncer. Toute la nuit avait duré cet enterrement d’un vivant; et le marais, en le dévorant, n’avait laissé dehors qu’un bras que le malheureux tenait élevé au-dessus de sa tête, comme pour marquer son tombeau.

• — Jésus! Jésus! quel malheur! s’écrièrent en même temps Véronique et sa tante. Et quel sera le malheureux?...

« — Ce ne peut être, reprit le lanchero, qu’un des galériens qu'on a amenés au Troeadero, et qui aura tenté de s’échapper cette nuit.

« En ce moment, entra un commissaire du préside. — Je viens, dit-il durement, fouiller cette maison.

« — Et pourquoi, grand Dieu? demanda Maria toute saisie.

« — Parce que votre fils s’est échappé cette nuit.

« Maria poussa un cri aigu, en ouvrant les mains et en étendant les bras en avant, comme pour écarter de soi une épouvantable conviction.

« — Qu'a-t-elle done? demanda le commissaire. Qu’est ceci?

« — C'est, répondit le lanchero, que celui qui s'est échappé s’est trompé de chemin, et est tombé dans le marais où il est resté enterré vivant.

« — Le savez-vous d’une manière certaine?

« — Je puis dire que j’étais présent, répondit le lanchero, mais sans avoir aucun moyen, il n’y en a pas. de prévenir le malheur. Allez voir l’albina.et si la terre n’a pas fini de l’engloutir, vous verrez un bras qui dit : « Ci-gît un « chrétien. #

« Le commissaire sortit.

« Maria, qui était restée muette, comme anéantie par la violence du coup, se leva brusquement et avec l’énergie du désespoir.

« — Mort fils! mon fils! s'écriait-elle. Mon fils, mon fils, le fils de mon âme, le fils de mes entrailles, mon fils, mon pauvre fils ! Comme il aura souffert, sainte vierge Marie! quel abandon! quel désespoir! mourir sans secours de Dieu, ni des hommes! et moi qui t'ai mis au monde, je dormais! et moi qui suis ta mère, je ne coura is pas à ton aide ! A h ! Dieu du ciel ! Dieu d u ciel ! ah ! les pères sont prophètes! ah! la douleur m’étouffe! ah ! la douleur me tue! » quel tourment! quel supplice! ah! pauvre de moi, malheureuse mère! fils infortuné, Dieu nous a abandonnés tous les deux !

« — Ma tante, ma tante ! s'écria Véronique, baignée de larmes, Dieu n’abandonne personne.

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