LITTÉRATURE ESPAGNOLE
« — Qu'il me vienne donc en aide! cria d’une voix étranglée la malheureuse mère.
« — Dites d’abord en jeune fille soumise: Que sa volonté soit faite, dit en sanglotant la pieuse Véronique.
o — Qu’elle se fosse donc, s’écria la mère désespérée, en joignant les mains avec un tremblement convulsif, et s'il me faut mourir comme le (ils de mon âme, sans consolation... qu’elle se fasse encore!
« — Sans consolation! il vous en reste une, dit le lanchero d'une voix grave et émue.
o — A moi? Il n’y en a pas pour moi, dit Maria en gémissant.
« — Eh ! n’en est-ce pas une, dit le lanchero, que la certitude qu'il est mort en chrétien ?
t — Ab ! si je l’avais ! si la sainte Vierge avait exaucé la prière de toute ma vie, depuis que je suis mère! .
« — Avez-la donc, dit le lanchero.
« — Comment ! quoi ? je pourrais l’avoir ! murmura la mère avec une émotion qui étranglait la voix dans sa gorge; qui me l’assure?
« — Moi qui sais sa dernière pensée, dit le lanchero.
« — Vous la savez? comment la savez vous? dites-le, au nom du ciel, diles-le !
— C’est ce que voulait dire la croix qu'il avait formée avec ses doigts qui restèrent ainsi croisés après sa mort, et élevés au-dessus de sa sépulture, pour attester qu'il mouraiten chrétien, c’est-à-dire repentantde ses fautes, croyant, aimant, espérant en Dieu.
« La fervente chrétienne tomba sur ses genoux, joignit les mains et s’écria :
« — Que Dieu soit glorifié ! bénie sois-tu, mère de miséricorde, qui as entendu ma prière et as obtenu quelle fût exaucée, puisque la mort de mon fils a été celle d’un chrétien! Bénie soit la providence de Dieu qui m’envoie cette dernière consolation !
« La pauvre mère tomba le visage contre terre; quand on la releva, elle était morte *. »
En face de Puerto Real, s’étend sur une longue ligne la ville de San Fernando, appelée aussi la lsla. Celle ville si humble, malgré son importance, a côté de la brillante Cadix, apparaît h Fernan Caballero « comme une belle femme reléguée dans un coin par une rivale plu» « heureuse, ou plutôt la lsla, avec ses arsenaux, ses chaussées, se» « corderies, ses chantiers, ressemble a la femme du marin dans su « solitude, assise sur la plage et regardant la mer. »
Rota, h l'autre extrémité de la baie, à l’embouchure du Cuadalquivir, n’est pas décrite d'un trait moins poétique ou moins juste :
« On voyait dans le lointain Rota, cette jardinière rustique qui, les mains pleines de fruits et de légumes, est la première à donner la bienvenue aux
' La Dernière Consolation.
FKK.NA.N CAHaü.KHO.
navires qui, fatigués et épuisés par la traversée du désert liquide, arrivent au port en repliant leurs ailes, comme des oiseaux à leur nid. »
Si l'on veut de Rota un tableau non pas plus vrai, mais plus simple, on le trouvera dans une touchante nouvelle qui a pour titre : Pauvre Dolores! et qui, je crois, a été traduite en français.
Quanta Cadix, si je n’en dis rien, c’est que, comme Séville, elle est partout dans les livres de Fernan Caballero.
Je pourrais longtemps encore poursuivre ces analyses et ces citations. H n’est si petite nouvelle de Fernan Caballero où ne brille au regard quelque perle précieuse; mais ce que l’on a dit et ce qu'on en vient de lire suffît sans doute pour montrer tout ce qu'il y a de sève et d'élévation dans ce talent nouveau, et l’heureuse appropriation de ce don de peindre aux pays et aux personnages de ses préférences habituelles.
Dans ces dernières années, tous les esprits cultivés se sont fort occupés, en Espagne, de Fernan Caballero. Les poètes les plus distingués, les critiques les plus accrédités, se sont à l’envi groupés autour de lui pour lui faire fête et le soutenir dans cette voie nouvelle, contents de voir qu’il se rencontre enfin un talent original qui, par son exemple, arrache ses émules à la tâche ingrate, vulgaire et stérile, quand elle n’est pas dangereuse, de la traduction des œuvres étrangères. Chacun de ses ouvrages se présente au public sous le patronage d’un nom célèbre : aujourd'hui M . le duc de Rivas, demain don Eugenio Ochoa, un autre jour don Juan HarlzeiAbuch, Antonio Cavanilles ou Fermin Apeceehea.
Cet appui si aisément obtenu, si galamment accordé, a contribué à répandre l’opinion que l'auteur de la Gaviota pourrait bien être une femme. On s’est demandé : Qu’est-ce donc que ce charmant conteur, qu’on ne rencontre jamais h Madrid, dont les merveilleux petits récits, datés tantôt de Jerez, du Puerlo-Santa-Maria ou de San Lttcar, tantôt de Séville et d’une des tours de l’Alcazar, émeuvent si vivement le cœur, remuent si fortement l'intelligence, et qui. par la supériorité de ses œuvres, comme par le mystère attaché ï sa personne, éveille au loin tant d’intérêt et de curiosité ?
L’extrême délicatesse des sentiments, l’étude si déliée de la passion, la grâce exquise de certaines descriptions paraissainet donner raison à ces conjectures ; mais les femmes ont-elles le secret de peindre les caractères avec celte énergie toute virile, de les mettre aux prises avec cette verve si dramatique? Il y avait dans quelques pages une fraîcheur si naturelle, dans d’autres une telle exubérance de vie, qu’on en a conclu également qu’il n’y avait que la jeunesse pour écrire ainsi. Mais aussitôt une rare expérience du cœur humain, un retour mé-