I.R NOTAinE
FernandDuplcssis est ce (jii'on appelle un excellent garçon, ie cœur sur la main, généreux sans prodigalité, aimant à bien vivre, et rendant service quand il peut ; je ne vous parle pas ici en notaire, mais en ami ; d'ailleurs, je vous faciliterai tous les renseignements désirables sur la moralité de M. Duplessis ; il est entendu que je laisse de côté les fredaines de jeunesse, les amourettes, car, entre nous, un homme n'arrive pas à vingt-huit ans sans avoir eu par-ci par-là quelques maîtresses...
MADAME CHEVIUER.
Il faudrait avoir perdu la raison pour vouloir l'impossible.
58 FERNAND PUPLESSIS.
MONSIEUR CIIEVRIER.
Ce serait tomber dans l'exagération.
MADAME CIIEVRIER.
Mais savez-vous, cher monsieur Barentin, que si le portrait de votre monsieur Duplessis n'est pas flatté, vous avez le droit de nous le proposer comme un phénix ! Et sa taille ! sa figure ! Cela est fort secondaire, mais enfin, on peut s'en informer.
MONSIEUR CHEVRIER
A seule fin d'être renseigné à ce sujet.
LE NOTAIRE
M. Fernand Duplessis est ce qu'on appelle un très-joli garçon , grand , élancé , d'une tournure distinguée. ..Enfin., ma chère madame Chevrier (Riant.) il a fait des malheureuses... Eh! eh! eh!., beaucoup de malheureuses... le scélérat ! C'est tout vous dire... Eh! eh! eh!..
MADAME CHEVRIER, {Hant aUSSÎ.)
Ah ! ah ! ah ! voyez-vous cela ! il a fait des malheureuses, ce beau monsieur ! Ma foi, tant mieux : les anciens mauvais sU' jets, sont souvent les meilleurs maris,
MONSIEUR cuEvniEH, [rimH aussi.)
Eh ! ch ! eh ! ils font dexoellent^i maris.
Madame chevrier.
Ce parti nous plairait tant, sous mille rapports, mon cher monsieur Barentin , que je n'ai qu'une crainte, c'est qu'Albine ne convienne pas à votre M. Duplessis.
MONSIEUR CHEVRIER
11 n'y aurait que ceia? Si, par exemple, Aibine ne lui convenait pas!
FKUNAM) bUPLESSiS. CA
LE XOTAIRF..
Albine est fort jolie; je réponds d'avance qu'elle doit convenir à mon jeune homme. D'ailleurs, quand on se marie à vingt-huit ans, afin de goûter la paix, la douceur de la vie de famille, on s'attache beaucoup plus au cœur et au caractère qu'à la figure. Soyez donc tranquille de ce côté. Je voudrais seulement être certain que mademoiselle Albine acceptera IM. Duplessis.
MAI) V M F. CnEVniER.
Pouvez- vous en douter; est-ce que ma fille a des volontés ? Kst-ce qu'elle ne fera pas tout ce que nous voudrons ? Est-ce que
Ui. s
6^ FEIlNANi) DUPLESSIS.
lorsque nous lui dirons: « Ma bichette, nous « avons un superbe mariage pour toi , il « nous convient de tout point, donc il doit te « convenir ; » Elle ne répondra pas : < Alors c maman, il me convient... » Allons donc le consentement d'Albine ? Il n'y a pas même à s'occuper de cela .. Qu'elle plaise seulement à M. Diiplessis et tout est dit, vous avez ma parole...
A merveille, voilà comme j'aime à traiter les affaires... Ah çà, maintenant , si les renseignements que vous prendrez sur M.
Duplessis sont satisfaisants , verriez-vous quelque inconvénient à venir passer la soir rée de dimanche chez moi ? avec votre chère
FEItNAND toUPLESSIS. 63
fille et M. Gheviier : de cette manière les jeunes gens se verraient.
MADAME CIIEVRIER.
Parfaitement; d'ici là nous prendrons nos renseignements sur M. Dnplessis d'après vos indications, pure formalité, d'ailleurs. Car nous avons toute confiance en vous, mon cher monsieur Barenlin.
M CHEVRÎER.
Une cofifiance sans bornes.
LE NOTAIRE
Il n'y a pas île conliance qui tienne ;
64 FERNAND bUPLESSIS.
j'exige que vous preniez des renseignements.
MADAME CHEVRIER
Soit, ainsi donc à dimanche.
C'est donc entendu, je préviendrai demain M. Fernand Duplessis de vos bonnes intentions à son éo a rd.
MADAME CHEVRIER
Et surtout, ckmiffez-le bien, comme on dit, car l'on ne rencontre pas tous les jours un
FEHNAiM) DUnESSIS. 65
parti pareil. Quarante-sept mille livres de rentes et une terre ! c'est magniflque !
M. CHEVRIER
Une terre et quarante-sept mille livres de rentes! c'est superbe?
LE iNUTAIKE.
Je vous enverrai tantôt la liste des personnes auprès desquelles vous pourrez vous renseigner sur mon client.
Tel fut l'entretien de mon notaire avec le père et la mère de mademoiselle Albine Chevrier.
Septembre 1826.
Je me suis rendu hier à la soirée de M. Barentin, mon notaire. J'ai vu mademoiselle Albine Chevrier, sa figure est douce et fort agréable; elle a de la fraîcheur, de beaux veux, de belles dents; une taille élégante,
70 FERNANL) DUPLESSIS.
une belle peau, de beaux cheveux, le pied et la main jolis, l'air modeste et assez distingué ; mais elle est blonde et je n'aime pas les blondes, ou plutôt je n'ai de ma vie aimé qu'une blonde, madame Raymond; et je ne permets pas à d'autres femmes d'être blondes.
Etrange persistance du souvenir de madame Raymond.
Je l'ai vue une fois... pendant une heure... j'avais seize ans. Et depuis, il ne s'est peutêtre pas passé un jour dans ma vie sans que la pensée de cette adorable femme ne me soit revenue à la mémoire.
Est-ce parce que la première elle a fait battre mon cœur adulesccut V
Est-ce persistance du remords pour le mal que ma légèreté lui a causé ? Je ne sais ; mais elle est certainement la femme à qui j'ai le plus songé dans ma vie !
Revenons à mademoiselle Albine Chevrier. Elle est blonde, et je trouve si impertinent que l'on se permette d'être blonde, après madame Raymond, que je n'ai jamais voulu avoir que des maîtresses brunes ou châtaines.
Raii.'On de plus pour prendre une femme blonde ; cela augmentera cette réserve, je dirai presque cette froideur, qu'à part même d'impérieuses raisons de santé tout mari sage et expérimenté doit apporter dans la vie coniurale.
72 FERNAINU DUPLESSIS.
Traiter sa femiiie comme une maltresse, c'est éveiller, c'est développer en elle tout un ordre de sensations et d'idées qui deviennent de dangereux précédents lorsque, selon le cours fatal des choses, le temps a glacé l'ardeur des premiers mois du mariage.
Et puis, enfin, il est absurde de chercher un profond repos dans le mariage, si l'on est assez fou pour y apporter soi-même ces ferments passionnés qui rendent si agités, si fébriles, si insupportables à la longue, les liaisons amoureuses.
Mademoiselle Ghevrier réunit donc physiquement tout ce qu'il faut pour ne m'ins-»
pirer ni désirs, ni répugnance, et pour n'iuimilier ni ne flatter mon amour-propre de mari. Ou je me trompe fort, ou ce mezzotermine m'offrira des garanties presque certaines de repos et de bonheur.
M. Chevrier, le père de mademoiseile AIbine, me semble un bon homme, tranchons le mot, un sot, créé et mis au monde pour répéter, comme un respectueux et timide écho, tout ce que dit madame Chevrier ; celle-ci a dû être ce qu'on appelle une belle femme ,• du reste son esprit est vulgaire, et elle est essentiellement bourgeoise; je suis loin de m'en phiiudre en ce qui me touche. Âlbine,élevée par une telle mère, n'aura pas pris d'elle l'exemple de ces grandes manières, de ces façons prétentieuses qui reii-
74 FERNANb DUPLCSSIS.
dent tant de jeunes filles insupportables. Le peu de mots que j'ai entendu dire à ma future me donnent à penser qu'elle est d'un esprit simple et peut-être borné. Plaise à Dieu que cela soit! mes vœux seraient comblés; ce qu'on appelle une femme d'esprit me mettrait en continuelle défiance ; rien au contraire et à bon droit n'inspire plus de sécurité qu'une intelligence négative, rembourrée d'excellents principes, de vertus solides et d'une fervente piété, car je tiens fermement à ce que ma femme soit dévote. Somme toute, la famille Chevrier me paraît insignifiante ; j'en ai peu de souci, car si je me marie je pars pour le Rerry le lendemain de mes noces.
Après mûres réflexions, et en admettant
FEnNAM» Dl'IM.ESSIS. "75
que ma première impression ne m'ait pas trompé, à savoir que mademoiselle Albine est une simple et bonne fille, son père un sot, sa mère une maîtresse femme, je me décide à ce mariage.
Mon médecin a raison, encore quelques années de la vie de garçon et j'étais perdu, ma santé a besoin de ménagements , de grands soins; la vie rustique me sera salubre, et elle sera tout à fait dans mes goûts, si j'en juge par l'ennui, la satiété, que m'inspire de plus en plus la vie de Paris, qui m'épuise et m'écœure aussi ; définitivement si l'on veut de moi j'épouse.
iV. B, Gomme complément de ce journal,
76 FRRNANt) t)UPLES;SJâ.
j'ajoute ici plusieurs lettres de mademoiselle Al bine Chevrier, au sujet de son mariage avec moi, je n'ai pas l>esoin de dire que je n'ai eu connaissance de cette corres-. pondance que longtemps après no're union, j'expliquerai plus tard par suite de quels événements ces lettres sont venues en ma possession.
AI bine à Hermcmce.
Voici , chère Hermance, niot pour moi et sans réflexions ni préambule, l'entretien que j'ai eu hier soir avec maman, au retour d'une soirée chez le notaire de ma
famille.
iii. 6
78 FEP.NANn I)ri>LKS:^IS.
— Bichette, — m'a dit ma mère, — tu te rappelles que ce soir nous avons assez longtemps causé de choses et d'autres avec M. Barentin ?
— Oui, maman.
— Tu sais qu'au milieu de notre conversation, un jeune homme est venu et a causé avec nous...
— Oui, maman.
— Ce jeune homme, Bichette, comment le trouves-tu ?
— Je le trouve comme tout le monde.
FERNAiM) UUPLE8SIS. *Ï3
— Ce n'est pas là répondre. Je te demande si lu trouves ce jeune homme bien ou mal?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Réponds toujours. Gomment le trouvestu ?
— Que veux-tu que je te dise?. . Je ne le trouve ni bien ni mal.
— Enlin serait-il de ton goût ?
— De mon goût ?
— Mon Dieu ! Âlbine, que tu m'impatien-
8(y FERXANH DUPLESSIS.
tes avec tes étonnements et ton air de l'autre monde! Voyons, suppose que ce jeune homme soit un prétendu qu'on nous aurait présenté pour toi, te conviendrait-il ?
— Comment, maman, ce jeune homme?
ce serait un prétendu ?
— Oui... Est-ce clair?
— Et tu me dis cela maintenant! Si au moins j'avais été prévenue, je l'aurais refjardé autrement.
— Qu'est-ce que tu me contes-là? avec ton autrement.
— Enfin, j'aurais regardé ce monrieur comme on regarde un prétendu ; en un mot, une personne qui peut être votre mari.
— Allons, voilà maintenant qu'il y a deux manières de regarder les gens.
~ Tu m'interroges, je te réponds.
— Tu me réponds une chose qui n'a pas de sens, car, enfin, de quelle manière auraistu examiné ce jeune homme si tu avais su qu'on nous le proposait comme un parti pour toi?
— Je n'en sais r;en, maman , mais il m
^2 FERNAXl» DÛPLESSIS.
semble que je l'aurais regardé d'une autre manière.
— Laisse-moi donc tranquille, ce sont là des enfantillages, et de quelque manière que tu aies envisagé ce jeune homme, tu as dû voir qu'il est brun, grand et élancé.
— Oui, maman.
— Qu il a une charmante tournure ; enfin qu'il est ce qu'on appelle un fort joli homme.
— C'est possible.
— Ainsi, Bichette, tu trouves ca monsieur a ion ^oW
FËRNAlSÏ) DIIPLÉSSIS. B^3
— Je ne peux pas te dire précisément cela. ' * ^"^ --^
— En un mot, si pour plusieurs raisons ce parti nous convenait, tu n'aurais aucune répugnance à te marier avec ce jeune homme, car avant tout, mon enfant, nous voulons te laisser absolument libre dans ton choix, ne te contraindre en rien.
— Si je connaissais mieux ce monsieur ; si je l'avais mieux regardé, je pourrais te répondre, et te dire s'il me convient ou non; mais, maman, comment veux-tu que pour l'avoir vu pendant un quart-d'heure... à peine... et encore.., si cela peut s'appeler
â4 FEIINAND DUPLESSIS.
voir quelqu^un, je te dise si j'ai envie ou non de m« marier avec lui ?
— Albine, explique-toi , franchement , qu*entends-tu par: Connaître mieux... ce monsieur ?
*- C'est tout simple, savoir quel est son caractère.
— Tu parles bien là comme un enfant que tu es? Savoir son caractère ? Est-ce que tu crois que l'on connaît comme ça tout de suite le caractère des gens?
— Tout de suite, non.
— Eh bien ! alors... comment..?
~ Mais maman, en voyant souventce monsieur, en causant avec lui, jusqu'à ce que je puisse me dire à moi-même : Voilà un cacaraclère qui me plait , ou qui ne me plaît pas...
— D'abord, qu'est-ce que tu entends par le caractère de quelqu'un ? Veux-tu dire par là que tu tiens à savoir si ce jeune homme a des mœurs? s'il est rangé? poli? bien élevé ? Mais tu sens bien, Bichette, que si nous te présentons M. Fernand Duplessis (c'est le nom du jeune homme), c'est que nos informations sont précises; c'est que nous sommes surs que ce prétendu a toutes les
Mt FÈÎQ^Àfto DUPLESSIS.
qualités possibles pour te rendre heureuse.
— Mais, maman...
*— Ecoute-moi donc ; tu vois déjà que tu n'as pas à t'occuper du caractère de M. Fernand, c'est notre affaire; nous l'avons faite et bien faite; aussi, nous te répondons de lui. Maintenant suis bien ce raisonnement : de deux choses l'une ; ou M. Fernand a l'excellent caractère que nous lui supposons, ou il ne Tapas.
— Et... s'ilne'J'alpas?
^ S'il ne l'a pas ? c'est qu'il aura été assez
FERNAND DUPLESSIS. Si
fourbe, assez dissimulé pour tromper dix ou douze personnes des plus honorables, qui le connaissent depuis des années, et qui ont donné sur lui les meilleurs renseignements.
— Eh bien !... maman, jugez donc quel malheur pour moi d'épouser un homme assez fourbe pour avoir trompé toutes ces personnes ?
— S'il a été assez fourbe pour cela..., je te demande un peu s'il ne le tromperait pas cent luis plus aisément encore, toi avec tes dix-hull ans, lorsqu'il en aurait trompé tant d'auireo.,. Pauvre enfant que tu es!
— Peut-être, maman, ne me tromperait-il pas? Intéressée plus que personne à savoir la vérité , je serais sans doute clairvoyante.
— Mon Dieu î Al bine, que tu es déraisonnable et entêtée, quand (u t'y mets ! Kéiléchis donc à ce que tu dis. Connaître le caractère de quelqu'un... Eh! ma chère enfant, souvent la vie entière n'y suffit pas... Et puis, ce sont là des mots ; une fois mariée avec M. Fernand tu Tétudieras tout à ton aise... son caractère.
— 11 sera Lien temps, alors !
— En vérité, Alhine, je ne comprends pas
qu'à ton âge tu lasses des raisonnements aussi pitoyables. A quoi sert doncréducation qu'on t'a donnée ? Quelquefois je penche à croire que ceux qui soutiennent que tu n'as pas l'esprit plus développé qu'un enenfant de cinq ans ont raison.
— Je n'ai jamais tenu à passer pour spirituelle.
— Je ne le demande pas d'être spirituelle. Ce n'est pas à une mère de flatter sa fille ; et je sais que les femmes d'esprit sont trèsrares ; mais, à défaut d'esprit, tu as souvent du bon sens et aujourd'hui tu en manques bsol ument
— A la bonne heure !
— II n'y a pas d'à la bonne heure ! tudé* raisonnes. Comment? Tu voudrais, par exemple que M.Fernand Duplessis vienne passer ici, les journées du matin au soir, en tête à tête avec toi, pour te donner le loisir d'étudier son caractère ! Cela durerait un, deux, trois mois, qui sait ? et tu t'imagines, toi , que des hommes s'exposeraient ainsi à l'humiliation de venir faire, pour ainsi dire, essayer leur caractère ! sans compter l'inconvenance de ces journées entières passées auprès d'une jeune personne? En vérité, on dirait que tu as été élevée chez des sauvages...
FERNANF) DUPf.ESSIS. 9i
— Les Américains, les Anglais, les Allemands sont donc des sauvages ?
— Qu'est-ce que tu me contes-là ?
— J*ai été en pension avec Ellen Davy, une Américaine dont les parents ont habité longtemps l'Angleterre.
— Bon, après ?
— Il y avait aussi à la pension Helmin Blûm, une allemande.
— Mais où veux-tu en venir avec tes Allemandes et tes Anglaises.
92 FERNAXb DUPLES5IS.
— Eh bien ! maman , dans les pays dont je te parle , les jeunes personnes à marier peuvent voir et recevoir, autant qu'il leur plaît , les jeunes gens qu'on leur présente , sortir même avec eux , et l'on ne se marie jamais qu'après avoir ainsi vécu familièrement pendant six mois , un an , plus même ; l'on a , de la sorte , tout le temps de se connaître , de juger si l'on se convient , et dans ces pays-là presque tous les mariages sont heureux.
— As-tu fini?
— Oui, maman.
— Comme tu n'es , grâce à Dieu, ni Allemande, ni Américaine , ni Anglaise, tu me
feras le plaisir de le conformer aux habitudes de ton pays ; tu veux connaître celui que tu dois épouser, n'est-ce pas/ Kien de plus simple. Dis-moi dès aujourd'hui : « Maman , M. Fernand me convient. » Demain, mon enfant, nous te présenterons M. Fernand ; il viendra tous les jours nous faire sa petite visite, et, en ma présence, vous causerez tant que vous voudrez... Mais tu comprends bien que , pour que nous accordions à un jeune homme une entrée si familière dans notre maison , il faut qu'il soit d'avance et irrévocablement accepté par toi comme devant être ton mari.
Ainsi je dois m'engager avant de savoir
avec qui je m engage
94 FERNAND liUPLESSJS.
— Mais , encore une fois , nous le savons , nous , qui sommes responsables de ton bonheur. Est-ce que cela ne suffit pas? M. Fernand a quarante-sept mille livres de rentes parfaitement placées , une superbe propriété dans le Berry. Tu crois , toi , que l'on trouve toujours des partis pareils? Car, enfin , je ne sais pas à quoi tu penses. Il ne faut pas te croire sortie , comme on dit , de la cuisse de Jupiter ; tu n'as que cent mille écus de dot. Deux mariages qui ne valaient pas, certes, celui dont il est maintenant question , ont déjà manqué , parce qu'on voulait quatre cent mille francs de dot... au lieu de trois cents... certainement... Mais qu'est-ce qui te fait hausser les épaules ?
— Ces personnes-là voulaient ra'épouser?
FlîIiNAND DUPLESSIS. 9^
— Sans doute, un notaire... d'abord, et un banquier ensuite... Nous t'en avons parlé dans le temps.
— Et, avant de m'a voir seulement vue, ils débattaient le montant de ma dot ?
— Ainsi que ça se fait toujours ! Mais d'où sors tu donc? Te voilà encore à raisonner comme un enfant de deux jours ? Est-ce que l'on ne convient pas d'abord des affaires d'intérêt , et puis après on parie des personnes.
— De sorte que la dot est le principal dans le mariage ? Et ces deux hommes qui prétendaient m'épouser n'ont pas seulement
96 FCRNA.NU DIPLESSIS.
voulu me voir, me connaître , afin de juger si je ne valais pas les cent mille francs qu'ils exigeaient en plus de ma dot?
— Tout ce que tu diras là-dessus ou rien ce sera la même chose; cela se fait ainsi et se fera toujours ainsi... D'ailleurs, M. Fernand Duplessis n'a pas marchandé , lui ; il est tombé presque tout de suite d'accord avec M. Barentin sur toutes les questions d'argent , les renseignements sur ce jeune homme sont excellents. Il a vingt-huit ans, toi dix-huit , c'est une excellente proportion d'âge; il est fort bien , il nous convient parfaitement sous tous les rapports. Aussi , je l'avoue , si tu étais assez folle pour refuser une occasion peut-être unique... ton père et moi nous serions au désespoir, et ma foi , tu
FERNAND UUPLESSIS. 9l
t'arrangerais comme tu voudrais pour te marier, nous ne nous en mêlerions plus. Je t'en avertis... Songes-y bien, c'est très sérieux ce que je te dis-là : nous ne nous mê-tC' rions plus de le mari-er.».
— Vrai ? bien vrai , ciière maman ? quel bonheur! tu me laisseras me marier à mon idée , quand je voudrai , conjnie je voudrai f
— En voilà bien d'un autre ! mademoiselle ! Comment , voilà l'effet que produit ma menace... N'avez vous pas honte de dire de pareilles choses ?
— Tu m'offres de me laisser me marier selon mon goût ! dame , moi... j'acceple...
êl FERNAND UUPLESSIS.
— Tenez , à la fin , Albine , vous m'impatientez ; vous faites tout ce que vous pouvez pour me tourmenter; moi qui ne songe qu'à vôtre boniieur, c'est indigne !
— Mon Dieu , maman , ne te fâche pas; je ne refuse pas absolument ce monsieur...
Mais que veux-tu que je te dise? je ne ressens rien ni pour ni contre lui.
— C'est juste ce qu'il faut pour se marier, et bien se marier.
— 11 me semble à moi chère maman...
que...
—-Tais-toi, iu n'as pas le sens commun,
FERNANI) DUl'LESSIS. 99
mais tu es au fond une excellente tille. Allons embrasse moi, c'est entendu, nous préviendrons M. Fernand qu'il est accepté; M. Barentin nous l'amènera demain soir.
— Mais, maman...
— 11 n'y a pas de mais, maman ; c'est convenu, je vais tout de suite écrire à notre cher notaire : un tel mariage ne se rencontre pas toujours; il faut battre le fer pendant qu'il est chaud.
— Mon dieu, maman, je t'en supplie,
— Je suis désolée de te faire pleurer, dière enfant, mais il faut avoir de la raison
pour toi, et un jour lu me remercieras...
Et maman est sortie ; elle m*a laissé tout en larmes. Voilà où j'en suis, chère Hermance. Ah! quel dommage que tu ne sois pas ici pour me conseiller. 11 y a bien longtemps que je te lai dit, et, tu le sais, ma mère ne comprend jamais les choses comme moi. Ainsi que tant d'autres, elle me croit tout à fait stupide, ordinairement cela m'importe peu. Je me contrains devant-elle, et je m'épanche avec toi... Mais aujourd'hui, il s'agit, tu le vois, d'une chose fort sérieuses; je sens que j'ai raison, maman se trompe, et comme je serais la première et seule victime de l'erreur, je ne veux pas céder sans lutte.
FERNAiND DUPLESSIS. 101
Je te tiendrai au courant.
Adieu, je t'embrasse tristement.
ALBLNE C.
Albine Chevrier à Hermance.
Ainsi que je te l'ai écrit dans ma dernière lettre, j'ai eu beau supplier maman de ne pas recevoir M. Fernand comme mon prétendu, avant qu'il m'eût été possibe de le
connaître mieux, on n'a pas tenu compte de mes prières; depuis huit jours M. Fernand est venu cinq fois déjà, de quatre à six heures du soir. Maman ou mon père sont toujours en tiers dans notre conversation, où nous parlons de la pluie et du beau temps, Ce n'est pas gai, je t'assure.
Lorsque M. Barentin a amené chez nous M. Fernand, j'ai tâché de l'observer à la dérobée ; j'avais bien raison de dire à maman que la première fois je l'avais vu sans le regarder. Il a en effet une tournure distinguée, upe très-jolie figure, quoique pâle et fatiguée comme s'il sortait de maladie, ce qui ne m'étonnerai t pas, car il a encore une petite toux sèche ; il est extrêment poli, un peu
FERNANli DUPLESSiS. 1 OT
l'roid ; il rit rarement; néanmoins il paraît bienveillant. Je ne sais si je me trompe, mais souvent je lui trouve l'air d'un homme qui s'ennuie ; peut-être est-ce de ne pouvoir causer plus intimement avec moi. Somme toute, jusqu'ici il ne m'a dit ni plus ni moins de banalités que toutes les autres personnes qui viennent à la maison.
Deux ou trois fois, maman m'a envoyée au piano comme pour faire parade de mon talent (si j'avais un talent) ; cela me mettait au supplice, mais je n'osais pas refuser, je jouais tout de travers. M. Fernand n'est pas musicien, il ne s'apercevait ni des fausses notes, ni des contretemps, et m'adressait nécessairement de beaux compliments; ce qui m'impatiente encore beaucoup, c'est d'en-.
108 FEnNA.NI) hUPLESSIS.
entendre continuellement mon père et ma mère avoir devant M. Fernand des eniretiens comme celui-ci ;
« — Mon ami, — dit par exemple ma mère « à mon père, — te souviens-tu de ce que « nous disait toujours la maîtresse de pen- « sion d'Albine? — Oh! mademoiselle Clie- « vrier a mieux que du brillant , elle a des « qualités solides ; ce sera un jour une » femme essentielle pour diriger une maison : € c'est l'ordre et Téconomie en personne.
a -— L'ordre et l'économie en personne,— « répond mon pauvre et bon père , selon « son habitude. >
lli inaiiian d'ajôuh^r, en ^'adressant à 31. Duplessis :
« —C'est vrai, ce que mon mari dit là, « monsieiu' Fernand ; notre Albine a tenu ce a qu'elle promettait; ici, elle me supplée, «veille à tout; rien ne lui échappe; elle « compte avec la cuisinière , et il n'y a pas a de risque , allez ! qu'une erreur d'addition « échappe à notre petite ménagère; enfin, « vous la verrez à l'œuvre , monsieur Fer- 4 nand , vous la verrez.
« — Non, non, nous n'avons pas voulu « faire d'elle une de ces femmes frivoles, dé- < sœuvrées, qui ne pensent qu'à la toilette, « au plaisir et à faire les coquettes, ou les