‹ Fernand DuplessisChapitre 5 sur 10 · II!. S · texte numérisé non relu

II!. S

410 FERNAND i)UrLF:>SlS.

€ belles parleuses qui veulent sinj^er les « femmes d'esprit. Grâce à Dieu ! notre Al- « bine sera ce qui s'appelle une brave et « bonne mère de famille, ne songeant qu'à « son mari, à son ménage, à ses enfants, à « mettre l'ordre et l'économie dans sa mai- « son. Eiitin, vous la verrez, monsieur Fer- « nan(4 vous la verrez. »

Et toujours : Fous la verrez l

Et toujours : Ce sera votre femme !

Et moi, j'ai la faiblesse, la sottise, la timidité de laisser dire cela devant moi, de ne ne pas àivenon ; et ainsi, peu à peu, malgré moi, je m'engage par mon silence.

n',hNANJ» l»UH KfiSlS. i I \

Je t'avoue aussi que d'abord j'avais trouvé assez désobligeant que ma mère mît mon manque d'esprit au nombre de mes qualités de /<?w«rt^é?55^w^/f//^... Il résulte que ma timidité naturelle, aidant, M. Fernand, doit ainsi que tant d'autres, me croire et me trouver stupide ; ce qui m'a ensuite consolé des lonanges de ma mère, c'est qu'à la première vue M. Fernand m'a, je ne sais pourquoi, fait éprouver cq froid (\m m'ôte toute confiance et me paralyse ; toi ettabonae mère, au contraire, vous avez toujours été de ces personnes qui me délient la langue, me donnent envie de causer, m'animent et m'inspire tant de sécurité, que je dis tout ce qui me vient à l'esprit ; madame d'Amberville, l'amie intime de cette fameuse madame Raymond^ est encore de ce nombre, et je me résigne souvent

112 FERN'ANI) DUrLESSli5.

h la triste opinion que l'on a de moi dans ma famille, en me rappelant que madame Raymond, ce prodifjie vivant, a quelquefois dit à madame d'Amberviile qui parlait de moi: — « iMais vous me donnez un vif désir de conf naître mademoiselle Chevrier', d'après « {ont ce que vous me racontez d'elle. »

Ah ! chère Hermance, que ne suis-je nne madame Raymond ! Je ne parle pas de sa beauté si incroyablement conservée, dit-on malgré ses quarante-cinq ou quarante-six ans, que bien des jeunes femmes envieraient sa taille et son charmant visage ! Je parle de sa raison supérieure, de son noble et grand caractère, digne des temps héroïques, ce caractère pour lequel l'amie de ta mère nous a fanatisées. Hélas, si j'étais ainsi douée,

FEniNANl» UUPLIiSSiS. 113

j'aurais une foi entière dans mes impressions, dans mes jugements ; je n'aurais pas de ces défaillances , de ces indécisions de volonté qui,aujourd'liui, medésolentijene laisserais pas, comme je te le disais (out-à-l'heure, engager mon avenir malgré moi ; je refuserais ce mariage , je dirais fermement : non.

Et après cela, pourquoi dirais-je non? \q te l'avoue, M. Fernand ne me f>laît ni ne me déplait.

Dans mes moments de sagesse , c'est-àdire quand je me sens disposée à écouter les bons conseils de ma mère, je me dis ; mari pour mari, autant épouserMonsieur Fernand qu'un autre, eu un mot leUi m'est égal,,.

114 FERNAND DUPLBSSI8.

Mais aussi, Herraance, fait-on bien ? A-lon, pour ainsi dire , le droit de se marier quand cela vous est égal ?

Si j'en juge par l'exemple des mariages que j'ai eu sous les yeux.

Ça a du être égal à mon père et à ma mère de se marier ensemble.

Ça a dû être égal à mon oncle et à ma tante de Bordeaux de se marier ensemble.

Il en est encore ainsi de deux ou trois jeunes ménages que je vois à la maison ; et cependant, je l'avoue, ils ne semblent pas malheureux .. Seulement... (llcrmancc ne to

FERNAM) DUPLKSSIS. 1l5

moques pas do moi) : seulement, toutes les personnes dont je parle, maris ou femmes, n'ont pas, à mes yeux du moins, non pas l'air d'clre mariés.

Je ne sais pas comment t'expliquer ma pensée, cela vient sans doute des singulières idées que quelquefois je me fais du mariage... je m'imagine que cela doit changer complètement notre vie, que ce doit-être en un mot une espèce de sortie de pension ; oui, et qu'à l'existence monotone et pensionnaire d'une jeune fille , doit succéder lors'qu'elle est mariée une existence tout autre, pleine de plaisirs et de devoirs aussi doux que des plai. sirs, partagés avec un mari jeune comme elle, joyeux, animé comme elle, et comme eilelicuicux au possible de toute sorte de

choses charmantes, jusqu'alors aussi inconnues de lui ; car dans le mariage il me semble qu'il devrait voir aussi une sortie de pension.

Je ne sais pas, mon Dieu, si tu me comprends; que te dirais-je?... il me semble que, pour deux époux unis selon mon idée, le mariage devrait être la fête et la joie de leur jeunesse... tant que dure leur jeunesse !

Mais que dans un mois j'épouse M. Fernand, où sera la joie ! où sera la fête de ma jeunesse? Il a l'air froid et ennuyé, tandis que je me sens pleine de vie et de désir de m'amuser! Il a beaucoup vu le monde, et moi non ! Il sait autant que j'ignore, et, je le

sens, j'aurai toujours Tair d'une sotte auprès de lui ; je n'oserai m'étonner de rien... je serai gênée, iuimiliée comme avec un supérieur ou avec ma mère, au lieu d'être à mon aise comme avec toi, comme avec uu égal, une camarade sortant de pension ainsi que moi !

Je reviens à cette comparaison, parce qu'elle te rend à peu près ma pensée ; si tu ne riais pas des phrases, je te dirais encore que, lorsque je pense au mariage, selon mes idées, mon cœur bat et se trouble... Je sens en moi toutes sortes d'aspirations, de pressentiments vagues, mais d'une douceur infinie, qui ne demandent qu'à s'envoler comme une nichée d'oiseaux, vers je ne sais que! ()ays cnclianteur... cl....

Allons, as-tu fini de rire, méchante? je n'achèverai pas ma belle comparaison... Que veux-tu ? je ne suis pas une madame Raymond, une femme aussi grande par le caractère que parl'espritetlapensée. Jelediraisimplement et tristement que, loin de se laisser aller à des visions folles parfois, mon cœur s'arrête, et mon sang se fige, lorsque je songe à épouser M. Fernand... Et pourtant, ce mariage, je n'ose le refuser.. ; c'est tout à la fois faiblesse, fausse honte, crainte de chagriner mon père et ma mère. El puis enfin, il faut être franche, mon éloignement ne se base sur aucune raison sérieuse, car, maintenant que je t'ai peint M, Fernand, tu me diras sans doute que, dans ce mariage, tout est convenable et que je suis lolle... de ne pas l'accepter résolu ii]en(.

FEIUNAND DUPLESSIS. tlO

Oui, peut-être suis-je folle... et pourtant...

J'hésitais à continuer, mais à toi je dis tout j j*achèverai donc ma lettre par un dernier aveu... après quoi Je n'ajouterai plus rien... car je rougirais, je crois, devant mon papier;

Cet aveu, le voici ;

M. Fernand est bien... très bien... et cepeu' dant... JE n'ai PAS ENVIE DE^ l'embrasser.

Je me sauve...

Àlbine C, à Hermance.

Hier, pour la première fois depuis trois semaines qu'il vient presque chaque jour à la maison, M. Fernand est resté seul avec moi ; maman a prétexté d'une lettre à écrire et nous a laissés seuls tous deux.

Voici notre entretien. M. Duplessis a commencé de la sorte :

122 FFUNANO OUPMÎSSIS.

— Je suis presque heureux de l'absence de madame votre mère, mademoiselle Albine; je puis au moins vous dire tout le bien que je pense d'elle... C'est à la fois l'expression de la vérité et de la reconnaissance ;car madame votre mère a daigné confirmer mes espérances, en m'assurant que la signature de notre contrat de mariage était fixée à après demain.

— Monsieur... si ma mère vous a dit cela... cela doit être.

— Élevée comme vous l'avez été, Mademoiselle Albine, douée des qualités essentielles que vous réunissez, il n'en saurait être autrement; cette déférence aux désirs de

FI IINA.M» l»(IPI,KSSIS. 123

votre famille est pour moi du plus heureux augure... car le mariage est une chose bien grave, bien sérieuse, madeaioiselleAlbine; mais, croyez-moi, je sens toute l'importance des austères devoirs qu'il impose, et je les accomplirai en honnête homme, de même que vous les accomplirez en femme pénétrée de sa sainte mission d'épouse, n'est-ce pas , Mademoiselle ?

— Oui, Monsieur. :

— Nous n'aurons qu'une volonté ; tout me dit que ce sera la vôtre , car elle sera, je n'en doute pas, toujours sage et sensée ; monsieur votre père et madame votre mère me Font dit souvent; et depuis que j'ai

iâ4 FF.RNAM» lirPLRS>îI5.

l'honneur de vous voir, chaque jour, j'ai pu reconnaître combien vos cliers parents disaient vrai. Vous n'êtes pas, mademoiselle Albine, de ces jeunes personnes frivoles qui ne voient dans le mariage qu'une occasion de vains plaisirs, de folles dissipations, auxquelles succèdent toujours l'ennui et le dégoût, lorsqu'ils n'ont pas de conséquences plus funestes. Dieu merci! vous comprendrez mieux vos devoirs d'épouse ; vous serez à la hauteur de cette vie grave, occupée, toujours partagée entre les soins de la maison , et plus tard l'éducation des enfants ; cette vie d'abnégation qui n'est qu'un échange de dévoûments réciproques, souvent même de sacrifice, entre le mari et la femme.

--Monsieur... vous me flattez...; je ne

FERNANI) DUPLESSIS- 12^

sais si j'ai... si j'aurai toutes les qualités... que... vous... me supposez.

— Cette modestie m'en donnerait l'assurance, mademoiselle Albine... si je ne vous connaissais pas telle que je vous connais ; j'ai quelque peu l'expérience du cœur humain , et tout me dit que vous remplirez toujours dignement la mission presque divine de la mère de famille... divine par ses saints devoirs, par ses joies saintes et par ses peines saintes. Je vous dis cela, non pour assombrir le tableau de l'avenir, mais parce que l'on se foriifie d'avance contre les épreuves de la vie en les prévoyant, ainsi que nous l'enseigne la religion ; à propos de religion, je sais, mademoiselle Albine, que vous êtes très pieuse, et j'encouragerai, je

faciliterai de tout mon pouvoir l'accomplissement de vos devoirs religieux; moi-même je reviendrai à ces pratiqnes, que j'ai malheureusement longtemps négligées, sans pour cela perdre la foi ; nous puiserons tous deux dans la religion de nouveaux encouragements à nos devoirs. Quant à notre vie matérielle, nous pourrons, grâce à notre position de fortune et à une sage économie, vivre sinon dans l'opulence, du moins dans une très grande aisance; nous aurons une excellente maison, tous vos désirs seront satisfaits; vous aimez beaucoup la campagne, nous habiterons de préférence ma propriété duBerri, que je vais faire complètement remeubler; en un mot, mademoiselle Albine,j'en prends devant vous le solennel engagement, je m'efforcerai de rendre votre

existence aussi heureuse (jue possible; la plus douce récompense de mes soins, de mon dévouaient, sera de vous voir vous féliciter un jour, je l'espère, du choix que vous avez fait en me confiant le soin de votre destinée. Un dernier mot, mademoiselle Albine: je suis convenu avec madame votre mère, et vous ne m'en blâmerez pas, je pense, de lui laisser le soin de composer voire corbeille; elle connaît vos goûts, vos préférences, et mon plus vif désir est de vous satisfaire.

A ce moment, ma mère est rentrée et s'est entretenue à voix basse avec M. Fernand; puis six heures ayant sonné, comme il est l'exactitude même, il nous a laissées seules.

A peine M.Duplessis a t-il été sorti que je

1^8 FERNANb bUI'LESSIS.

me suis jetée, en sanglotant, dans les bras de maman en lui disant :

— Je l'en supplie, ne me fais pas épouser M. Fernandî

— Ah ça ! es tu folie? il vient de me dire que tout était convenu entre vous, et que je me chargerais de la corbeille... 11 met pour cela soixante mille francs à notre disposition... C'est superbe... et te voilà tout en larmes !

— Je ne veux ni de M. Fernand, ni de sa corbeille ; je ne veux pas me marier.

— Mais, Albine, c'est de la démence. Corn-

FERNANU DUPLESSIS. 12l9

ment ! Lorsque tout est conclu, lorsqu'il n'y a qu'un instant M. Fernand me disait qu'il était enchanté de toi... de les réponses...

- Je n'ai rien dit...; il a parlé tout seul... Ah !... j'avais le cœur trop yros pour lui répondre !

— Le cœur gros... et pourquoi t

Parce que, à mesure qu'il me parlait de ses projets, de sa manière d'envisager notre mariage, il me semblait qu'un froid mortel s'emparait de moi... On m'aurait parlé de ma mort et de ma tombe, que ça n'aurait pas été plus triste, plus glacial; je te le répète, j'aime mieux rester fille toute ma vie

130 FERiNAiND UUl'LESSIS.

que d'épouser M. Fernaiid .. On me tuerait plutôt que de m'y forcer !

Et, laissant ma mère aussi stupéfaite que courroucée, je suis rentrée dans ma chambre dont j'ai fermé la porte, refusant de dîner, afin de pouvoir pleurer à mon aise et t'écrire tout ce qui s'est passé.

Ma mère me traite de folle ; tu feras peutêtre comme ma mère , surtout après avoir lu ce que m'a dit M. Fernand, dont je t'ai rapporté les paroles presque mot pour mot.

Tu me diras sans doute qu'il est impossi-

FEIUNANU UUPLESSIS. 131

ble de parler avec plus de sagesse, de se montrer plus honnête liomme qu'il ne l'a fait. Cela est possible, cela est vrai, si tu veux, et cependant, comme je l'ai dit à ma mère, son lan^^aoe a figé mon sang dans mes veines ; la perspective d'une cellule de couvent à perpétuité ne m'aurait pas paru plus morne et plus sonjbre.

Et moi qui regardais le mariage comme devant être la tête de ma jeunesise !

Non, non, je le répète, on me tuera plutôt que de me forcer à épouser Monsieur Fernande

Je ne sais quand je pourrai te faire parvenir cette lettre.

Ton amie désespérée jusqu'à la mort.

Cette lettre était écrite depuis deux jours chère Ifermance; je la rouvre pour te dire que l'on ne me tuera pas, et que j'épouse M. Fernand ; nos bancs sont publiés, notre contrat a été signé hier.

Tu vas hausser les épaules de pitié ; tu vas me dire que je ne sais pas ce que je veux ; que je suis sans caractère , versatile et ca-

pricieiise: que veux-tu ? je me résigne ; je ne suis pas une madame Raymond, tu le sais.

Je n'ai pourtant pas, je le jure, cédé sans peine , sans combat, sans verser bien des larmes. Mais tu savais ce que c'était pour moi que de voir tantôt mon père et ma mère sedésoler, me supplier au nom de mon bonheur et du leur, de ne pas manquer un si bon mariage ; tantôt de les voir courroucés contre moi, me reprocher mon manque de cœur, ma sottise, n^on ingratitude, ma mauvaise tête ; être enfin tourmentée, obsédée du matin au soir, et me sentir, hélas! il faut bien l'avouer, incapable de répondre à ces questions sans cesse réitérées :

1 —Mairt qu'as-tu à reprochera M. Ter»

« nand ? Donne-moi un grief, une bonne « raison quelconque, et nous sommes les « premiers à rompre ce mariage. »

Alors j'étais bien obligée de reconnaître que M. Fernand réunissail toutes les conditions désirables pour faire ce qu'on appelle un bon et honnête mari, jeune, riche, agréable, plein de sagesse et de douceur-, je n'avais contre lui que la contrainte qu'il m'inspirait, l'appréhension d'un ennui glacial et mon peu d'envie de l'embrasser.

Donner ces trois raisons à ma mère, c'était me faire passer à ses yeux pour une folle ; aussi, à force de m'entendre répéter que manquer ce mariage c'était faire une faute,

FEUNANl) UUPLESSIS. 135

une sottise impardonnable, j'ai fini par le croire, par avoir presque honte de moi-même et j'ai donné ma parole à mon père et à ma mère, avec la terme intention de tenir ma promesse.

Depuis lors je me sens non pas plus gaie, non pas plus heureuse , mais parfaitement calme ; celte décision m'épargne du moins les inquiétudes, les tiraillements, les angoisses de ces derniers jours.

Tout est terminé ; je sais maintenant à quoi m'en tenir.

L'avenir dira si mes pressentiments étaient justes ou insensés, si j'étais raisonnable ou ioiic.

Du reste, je ne suis pas assez ennemie de moi-même pour chercher maintenant à m'exagérer en laid la position que j'ai librement acceptée.

Après tout, l'on ne m'aurait pas mariée de force, je n'ai pas eu le courage d'avoir une volonté, d'écouter plutôt mes pressentissements, mes répugnances, que ce qu'on est convenu d'appeler la raison : tant mieux ou tant pis pour moi, mais je serais désormais mal venue à me plaindre ; je suis donc bien résolue à tirer le meilleur parti possible de ma condition. Gela me sera peut-être plus facile que je ne le crois, je sais même gré à M. Fernand des'ètre tout d'abord franchement montré raisonnable et froid, au lieu d avoir feint uw huujeur cl un caractère

Fi:!L\AM> DUPLKSSIS. 1 3T

autres que les siens, lise peut qu'à la longue il devienne moins sérieux, moi, plus grave, eten faisant ainsi cjiacnn (Je notre côté quoiques pas pour diminuerladilTérencede caractère qui nous sépare, et que je m'exagère probablement, nous nous rencontrerons dans un bonheur commun.

Heureusement M. Fernand ne s'est pas un instant douté de mon indécision, car pendant les deux jours qu'elle a durée, maman avait prudemment fait dire que j'étais indisposée ; je n'ai donc revu M. Fernand que lorsque ma résolution était prise.

Il m'impose toujours beaucoup ; je ne sais quand je serai en confiance avec lui. Gela

138 FERNAND OUPLESSIS.

viendra peut-être; mais, en attendant, il doit continuer d'avoir une pauvre opinion de mon esprit. N'osant prendre cette réclamation sur moi , j'avais prié maman de lui dire qu'elle trouverait trop pénible d'être séparée de moi pendant la plus grande partie de l'année, ce qui devait arriver si M. Duplessis voulait , selon ses premiers projets , presque toujours habiter le Berry. Cette perspective me présageait un ennui mortel. Heureusement M. Duplessis a été très aimable : il a promis à ma mère que nous ne resterions à la campagne que le temps qui me conviendrait. Si je veux passer neuf ou dix mois à Paris , dans l'année , nous les y passerons -, seulement , comme nous sommes encore dans la belle saison, M. Fernand m'a demandé de partir pour le Berry aussitôt

après notre mariafje ; nous y resterons jusqu'à la fin de décembre, et nous reviendrons passer Thiver à Paris.

11 paraît qu'il y a à la Riballière (c'est le nom de la propriété) un château gothique , avec des tourelles ; des tourelles.., ma chère! des tourelles !... Tu me vois d'ici châtelaine. M. Fernand ne veut rien faire remeubler sans avoir mon goût. Cette raison motivera notre prompt départ pour le Berry ; M. Fernand me fera disposer un oratoire avec des vitraux de couleur et des tableaux. 11 a aussi l'idée de faire construire une chapelle attenant au château. M. Fernand me paraît très religieux ; il désire que j'aie un confesseur et que je communie tous les huit jours... tous les huit jours! cela me semble du luxej

140 Fr.li.NAM» IXPLKSSIS.

faire ses Pâques comme à la pension , est , je le crois , très sufïisant.

Cela m'amusera beaucoup d'arranger ce castel, de choisir les tentures, les ameublements. J'oubliais de te dire que nous aurons un phaéton pour nos promenades dans les environs... M. Fernand a fait venir hier devant nos croisées ma voiture , comme il dit , c'est un très joli coupé bleu, attelé de deux charmants chevaux gris de fer; les livrées sont bleu et argent ; tu conçois mon éblouissèment , habituée que je suis , dans ma famille, aux voitures de remise dans les grandes occasions ; nous aurons aussi , non pas une cuisinière, fi doncl ma chère , mais un cuisinier; mon cuisinier^ {\\i encore M. Fernand; je suis peu gourmande ; mais enfin,

pouvoir (lire \ mon cuisinier^ tu m'avoueras que c'est flatteur , quand on a toute sa vie été habituée à la modeste cuisine i)oer{jeoise de notre vieille Marianne.

J'oubliais de dire que la corbeille est magnique ; M. Fernand a fait des folies : il y a une parure de turquoises et de brillants et une belle rivière de diamants avec de superbes boucles d'oreilles et des épis pour la coiffure ; je ne sais non plus ce qu'il faut admirer davantage d'un châle de cachemire vert, ou d'un^autre qui est d'un bleu si tendre, et d'un si ravissant dessin, que je m'extasie sur tous les deux ; il y aussi des dentelles, des guipures et du point d'Alençon du plus beau choix, des robes en pièces de toutes sortes, dont quatre en velours de dif-

lli. 10

iiâ FEnNAXl) J»UM.KS31S.

féreiUes nuances ; enfin, M. Fernand, c'est une justice à lui rendre , a fait les choses en prince...

Tu vas me trouver bien changeante : t'avoir écrit dans cette même lettre que l'on me tuerait plutôt que de me faire épouser M, Fer-îiand, et la terminer presque gaîment; que veux-tu, je t'écris comme je pense et selon que j'agis ; je ne suis pas une femme à grand caractère, une madame Raymond ; je suis une pauvre fille qui va où on la mène. J'ai bien encore par-ci par-là quelques petits frissons en songeant à l'avenir, bien que je m'amuse beaucoup des joujoux de macorbeille; mais, je te l'ai lit, ma décision est prise , je veux tâcher d'en tirer le meilleur parti possible...

Et puis enfin, je vois mon père et ma mêrô si heureux, si ravis de ce mariage, si reconnaissants de ma soumission à leurs désire , que leur contentement me gagne, et, à défaut du bonheur comme je l'aurais entendu, je jouis du leur... Adieu, chère Hermanee, à bientôt, ton amie qui ne désespère plus, et qui, au Contraire , commence à espérer uri peu.

P, S. \[ est entendu que tu arriveras au plus tard ici dans quelques jours , afin d'être ma première demoiselle de noce.

Tels avaient été les sentiments, les pen^ sées, les irrésolutions d'Âlbine Ghevrier, à l'époque de notre mariage ; sorte de confession dont je n'ai eu connaissance, je l'ai dit, que longtemps après nôtre union.

Je reprends mon journal où je Tai laissé.

2d septembre \S2S.

Le contrat a été signé ce soir; Albine a accepté la corbeille, tout est terminé.

Plus j'y songe, plus j'observe, plus je suis satisfait de mon choix et de la tburnure que j'ai su donner aux choses.

Dans les rares entretiens que, tête-à-tête, 3* ai eus avec Albine, et j'étais loin de les provoquer, je ne lui ai pas dit une seule parole d'amour ou même de tendresse. Fidèle à mon système, conséquent d'ailleurs avec

FERNANn DUriESSlS. 149

mes impressions, je suis resté froidement atï'ectueux, montrant toujours à Albine le mariage au point de vue sérieux, presque austère. J'ai agi, je crois, à la fois en homme honnête et prudent ; je ne veux pas éveiller en elle des velléités amoureuses, auxquelles je ne puis ni ne veux correspondre. Elle connaît donc l'avenir qui l'attend, une vie tout entière vouée à l'accomplissement des devoirs de la femme, c'est-à-dire aux soins qu'elle doit à son mari, à ses enfants et à sa maison, vie rendue aussi heureuse que possible grâce à tout le confortable, à tout le bien être matériel désirable.

J'ai beaucoup insisté, j'insislerai toujours beaucoup auprès d'Albine sur l'importance des devoirs et des pratiques religieuses ;

une fois qu une fenjnie y mord ^ cela devient une distraction, une occupation de tous les moments, et ride extrêmement à la mortification et au mépris de la chair. Or, avec la solitude, un mari de glace, ]a dévotion et un enfant conçu dans la douleur, comme dit l'Écriture, il est impossible qu'une femme ne prenne pas la sensualité en horreur.

le n'ai jamais de ma vie été religieux, c'est vrai ; mais désormais, pour prêcher l'exemple à ma femme, je prendrai toutes les apparences nécessaires, car la religion est surtout nécessaire pour les femmes et pour le peuple.

Un moment j'avais craint que la florissante et fraîche jeunesse d'Albine, sa figure

FEHNAND DIPLESSIS. 151

vraiment jolie, sa taille charmante, ne m'ins^ pirassent quelques désirs à défaut d'amour; il n*en est rien : je me connais, il n'en sera jamais rien; mes sens soni épuisés, mon cœur usé jusqu'à la dernière tibre, et si parfois il bat, si cela se peut dire, rétrospectivement^ c'est au souvenir inaltérable de madame Raymond. Cette femme enchanteresse a été, restera mon idéal, parce que cet idéal n'a jamais été, ne sera jamais profané par la possession.

Je suis donc certain de me maintenir toujours avec ma femme dans une salutaire réserve ; triples sots sont les maris qui, à défaut d'un éloignement naturel, n'ont pas assez de raison pour toujours réfrigérer le sang de leurs femmes, sauf à prendre quelque

maîtresse obscure s'ils sont trop tentés par le diable.

Tout est donc pour le mieux. Albine, jeune et jolie, sera pour moi très agréable à voir aller et venir autour de moi, dans mon manoir, m'apportant mon lait d'ànesse, s'occupant du régime que je dois suivre, me soignant en cas de maladie; étant enfin une vraie sœur de charité pour moi, ou peu s'en faut.

Le seul reproche que j'ai à me faire est d'avoir, par une concession apparente, caché à Albine que nous ne quitterions pas ma propiété du Berry pendant quelques années ; il était inutile d'engager d'avance une stérile diycnssion sur un sujet absolument

FEnNANl) DUPI.KSSIS. 15:)

subordonné à mon nulorilé maritale-, je n'aurai pas d'ailleurs, j'en suis convaincu, à user de celle autorité; j'ai trop d'expérience des femmes pour n'avoir pas, du premier coup-d'onl, pénétré au fond ce cœur ingénu de dix-huit ans.

Albine est une bonne et excellente fdle, d'un esprit très peu développé, pour ne pas dirie borné, d'un caractère timide, facile et malléable comme cire ; sa nature indolente et un peu lymphatique, comme dit mon médecin, annonce toujours, selon lui, une grande placidité morale et un sang paisible. Élevée dans la tradition des vertus bourgeoises, elle ne s'est jamais fait du mariage une de ces idées romanesques qui montent

à la tête de tant de jeunes filles; d'ailleurs (il n'y a aucune fatuité à m'avouer cela j c'est un trait d'observation très important pour moi, dont je dois faire mon profit), d'ailleurs, j'ai eu vite reconnu qu'il m'eût été facile de rendre Albine amoureuse : son trouble, son embarras, son silence parfois obstiné durant nos rares tête-à-tête, m'en disaient assez... m'en disaient trop... Aussi j'ai dû redoubler de froideur, et la pauvre enfant en a, je crois, été attristée ; heureusement, cette impression pénible a été bientôt oubliée à la vue d'une jolie voiture, des magnificences de la corbeille, et à la pensée d'un beau château gothique, et d'une existence de grand seigneur, si on la compare à l'existence bourgeoise de la famille Chevrier.

Pour me résumer, les résolutions les plus sages , les combinaisons le plus mûrement réfléchies, ne sont que folie et vanités , ou Al bine est et sera la femme qu'il me fallait pour entrer dans une voie où je dois trouver bonheur, santé , repos , et clore ainsi à jamais cette vie qui m'épuise et m'ennuie.

Allons , il faut à cette vie dire adieu..., et pour toujours adieu.

Un dernier devoir me reste à accomplir.

Les anciens faisaient pieusement brûler les restes des personnes longtemps aimées; qu'il en soit ainsi des souvenirs matériels de mes maîtresses d'autrefois.

156 FERNAM) DUI'LESSIS.

J'ai là une cassette remplie de lettres , de cheveux, de portraits, de bouquets fanés , etc. Que ces reliques d'un passé , hélas a jamais évanoui ! deviennent... cendres.

Cendres comme ce cœur, brûlé par tant de passions diverses , et qui , à cette heure , ^i n'est plus qu'une lave à jamais refroidie.

J'allumai un grand feu et j'apportai sur ma table une cassette que j'ouvris, je l'a- Youe , avec une impression de tristesse profonde , à ce moment de jeter un mélancolique et dernier regard sur ces années si remplies d'espérances , de plaisirs, de jeunesse , de force et d'amour...

FRRNAXI) l)^^■LI■R!?I^;. 157

Puis , à ce pénible ressentiment , succéda cette rétïexion : '

Pourquoi ces regrets ?

N'ai-je pg» usé jusqu'à la dernière toutes les émotions qu'il est donné à l'homme d'éprouver?

Mon cœur et mes sens ne sont-ils pas morts ?

Ai-je la volonté ou le pouvoir de continuer cette vie d'autrefois , à laquelle je renonce autant par impuissance que par satiété?

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