II
158 FERNAND UUPLKSSIS.
Non , non , que ce dernier regard jeté sur le passé me console.
Au contraire , disons-nous que j'ai connu, épuisé toutes ces jouissances désormais impossibles.
Et à mesure que je détruisais ces fragiles souvenirs de ces sentiments , hélas 1 souvent non moins fragiles , j'évoquais par la pensée ces figures autrefois aimées , leur donnant un dernier souvenir.
Adieu donc à toi , annette , ma première maîtresse , qui apaisa le feu que la vue de
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madame Raymond et des lectures incendiaires avait allumé dans mon sang.
Pauvre Annette , pauvre fille de cliambre de ma grand'mère! tu ne savais ni lire ni écrire , lu étais vulgaire , mais j'avais seize ans et toi dix-buit. Tu ne me fis pas acheter ta défaite par de longues prières ; tu te don^ nas humblement , naïvement ; lu étais innocente , douce , jolie , et , chose rare , désintéressée ; j'ai conservé de loi, comme un adolescent conserve le gage d'un premier triomphe^ une petite bague d'argent, apportée par toi de ton pays. Qui te l'avait donnée, cette petite bague? Je ne sais. Mais tu ne possédais que cela , tu me l'as offerte... Je viens de la briser...
<60 FERNAND DUPÎ.tSSIS.
Que seras-tu devenue, pauvre créature abandonnée?
Adieu à toi , amanda ; ta naissance élait aussi obscure que celle d'Annetté; non moins jolie qu'elle , tu avais, quand je t'ai connue, quitté depuis longtemps ta petite ville natale et ton magasin de modes de Paris pour une vie oisive , aujourd'hui brillante , demain misérable , et presque toujours brillante et misérable à la fois ; tu avais de belles et l'raîches toilettes , payées je ne sais par qui, ou par quoi ; souvent tu ne mangeais pas à ta faim , ou bien c'étaient des bombances dans lesquelles ta bonne s'enivrait et te battait ; le carreau froid et sordide de la chambre contrastait avec la soie et l'acajou de tes meubles : tout cela devait sentir le vice et la mi-
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sère à soulever le cœiir; mais j'avais dix-sept ans , Amanda était amoureuse , et toutes les fois que je sortais de l'hôtel des Pages pour aller chez ma grand'iuère , j'entrais chez Amanda , où j'étais aimé pour moi-même , ainsi qu'elle me le disait dans des lettres d'une orthographe étrange , dont je viens de sourire tout-à-l'heure , en les brûlant.
Pauvre fille , elle devait quelquefois se passer de manger pour payer le messager de
ses épUres.
Adieu à toi, Julie, petite cousine , comme nous nous appelions autrefois , dans notre famille , au temps où ma grand'mère me recommandait de faire le chevalier français;
162 FERNAND UUPLESSIS.
adieu à toi... Sans le souvenir toujours vivant de madame Raymond , tu aurais été mon premier amour, car Annelte et Amanda ne peuvent compter comme amour, chère Julie... Tout enfant, m'as-tu dit, tu m'aimais déjà ; moi , je te craignais comme une petite fille savante ; lorsque plus tard je t'ai revue , tu avais seize ans ; l'effervescence de la jeunesse m'avait entraîné à des plaisirs grossiers,.. Je sortais des Pages pour entrer aux Gardes ; tu étais venue passer l'été chez ma grand'mère , dans son château du Berry; je m'y trouvais , profitant d'u4i congé de quelques mois; dès l'enfance, nous nous tutoyions ; notre famiharité a continuée ; nos parents nous regardaient comme frère et sœur, aucune surveillance ne nous gênait; au?si , que de longues promenades sous les
\ieux marronniers , durant la chaleur du jour! Et nos lectures sous le rocher du grand bois , auprès de la petite rivière ! toi , assise sur le banc rustique , travaillant à ta broderie; moi, couché sur la mousse , à tes pieds, te lisan t Paul et Virginie !
0 nos longues soirées , dans le petit salon bleu , lorsque , par de belles nuits d'été , ma grand' mère , afin de mieux jouir de la vue du parc éclairé par la lune , faisait emporter les lumières ; nous restions ainsi dans l'ombre , au fond du salon , moi près de toi , ta main dans la mienne , tous deux silencieux , pensifs et parfois frémissants d'ivresse, lorsqu'à la dérobée , profitant de l'inattention de ta mère , nos lèvres se pressaient dans l'obscurité .. O nos rendez-vous du m.atin , dans
le châlet des accacias , lorsque tu arrivais furtive, vêtue d'un peignoir blanc, tes petits pieds trempés de la rosée du gazon , et ton front moite de la précipitation de ta course; et nos entrevues dans la chambre aux tapisseries, où l'on arrivait par un couloir secret, construit sans doute pour la facilité des' amours d'un des anciens maîtres du château.
Et nos serments éternels, sincères comme notre cœur, et écrits de notre sang , car tu voulus aussi piquer d'une aiguille un de tes jolis doigts , afin d'écrire sur ce feuillet que je viens de brûler : Julie esta Fernand pour la vie! et nos boucles de cheveux échangées ! et ces nœuds de rubans fanés , et ces petites fleurs desséchées , trésors chéris des jeunes
années si longtemps conservées ; maintenant , il ne reste de vous qu'un peu de cendre...
Adieu , Julie, adieu aux souvenirs de ces quatre mois , si pleins de cet amour enchanteur... doux et serein comme un beau jour du printemps de la vie... Adieu, Julie... Je t'ai revue depuis , épouse honorée , mère tendrement aimée ; une amitié sérieuse a remplacé notre amour.
Adieu à toi , Henriette, toi qui la première m'a fait connaître les tourments de la jalousie que peut inspirer un mari , sans compter le's tribulations des liaisons adultères.
Ton maii était jeune et beau ; tu treuibluis
de voir notre secret découvert ; aussi , que de longues heures passées par moi dans l'attente et l'anxiété, lorsque caché derrière les persiennes grises du petit appartement ignoré où nous nous donnions nos rendezvous , j'épiais au loin ton arrivée ; quel battement de cœur lorsque je voyais venir un fiacre à stores baissés ; quelle angoisse si quelqu'un des rares passants semblait exa- . miner ce fiacre. Plus de doute, tu étais épiée, suivie , perdue ! Immobile à la fenêtre , mon cœur palpitait d'effroi. iMais non, frayeur vaine, le passant s'est éloigné indifférent; le fiacre s'arrête à la petite porte ; je te vois ^^escendre de voiture , ton voile baissé ; tu entres , je cours à ta rencontre , je te reçois dans mes bras. — J'ai à peine une heure à te donner ! — dis-tu d'une voix précipitée.
FiRNAND DUPLESSIS, 167
Mais quelle acre et violente volupté dans ce mélange de terreur et d'amour passionné; on vit des jours, des années, durant une seule de ces heures...
Et cette soirée solennelle, effrayante, du 47 avril...
Ton mari entre dans ton salon, je m*y trouvais seul avec toi ; il me montra une de mes lettres, et me dit ;
— Connaissez-vous cette écriture ?
-— Oui. monsieur.
— Votre heure demain, monsieur.
— La vôtre.
— A neuf heures, àVincennes,
Tu tombas sans connaissance: je courus à toi.
— Sortez, monsieur, ■— me dit-il; — c'est k moi de secourir ma femme.
Le lendemain, j'avais la cuisse traversée d'une baile, et tu partais pour l'Italie avec ton père et ta mère.
Je viens de voir lentement brûler la lettre (|ue tu m'écrivais pendant cette nuit sinistre
qui précédait mon duel du lendemain avec ton mari.
Quelle douleur déchirante !... que de terreurs, que de larmes, que de remords!... Tout cela palpitait saignant dans ces lignes incohérentes.
Et pourtant l'on survit à une nuit pareille... L'on oublie ces tortures, qui semblaient devoir vous briser. ..
Il y a deux ans, je t'ai revue, encore embellie, et souriant à un autre amant.
Adieu à toi, Rosa, ton mari n'était ni beau, ni jeune, ni jaloux, ni farouche ; la liberté
était entière, trop entière, car certaines difficultés servent d'aiguillon, tandis que trop de liberté amène parfois, sinon la satiété, du moins des contrastes étranges... comme si parfois l'àme humaine se trouvait écrasée par la plénitude, par la grandeur de sa félicité.
Je me rappelle ce fait singulier auquel cette dernière lettre de toi, que je viens de voir s'évanouir en fumée, faisait une pénible allusion.
C'était dans la première ardeur de mon amour pour Rosa. Depuis quelque temps, nous rêvions notre idéal : passer une journée et une nuit dans la maison de campagne
FERNAND I)[JPLE«1SIS. I 11
du père de Rosa, ravissante habitation située dans la vallée de Montmorency, où Rosa avait été élevée ; il fallait profiter d'une absence du père de ma maîtresse, et trouver un prétexte suffisant pour me permettre de passer la nuit à Saint-Preuil, après y être venu simplement en visite. Ces difficultés furent surmontées; une lettre de Rosa, tout à l'heure brûlée, m'avertit de l'absence de son père. -
Le lendemain, j'arrivai à Saint-Preuil par une délicieuse matinée de juin ; l'air était tiède, le soleil voilé ; j'étais à cheval, suivi d'un domestique ; je ne connaissais pas cette habitation, véritable nid de fleurs, enfoui au milieu d'une végétation magnifique et demi?
nant une vallée comparable aux sites les plus pittoresques de la Suisse.
« Rosa, encore embellie par le plaisir de
voir notre rêve réalisé, vint au-devant de moi sur le perron ; puis me conduisit dans une salle à manger d'été, rotonde rustique couverte en chaume, et dont le treillage disparaissait sous une masse embaumée de chèvrefeuilles de l'Inde en pleine floraison.
Après un déjeuner composé d'œufs frais, de laitage et de fruits, Rosa me lit voir en détail cette élégante et somptueuse demeure où s'étaient passé ses jeunes années. Elle me conduisit dans sa chambre de jeune fille, oii vivaient encore ses souvenirs de quinze
PEllNAiND RIPLESSIS. 173
ans qui se retrouvaient aussi à chacun des pas que nous finies ensuite dans un parc magnilique ; une large rivière anglaise le traversait Je montai avecRosa dans un bateau, et nous nous laissâmes aller au courant de l'eau, sous les épais ombrages de saules pleureurs, de tamarixs et cyprès chauves, qui couvraient cette rivière d'une voûte de verdure impénétrable ; ensuite nous rentrâmes pour faire une promenade dans la forêt de Saint- Leu ; Rosa était charmante en habit d'amazone, et montait merveilleusement bien à cheval ; nous partîmes seuls. Elle montait sa jument favorite, Ophélia. Les nombreuses et immenses allées de la forêt, tapissées d'un gazon tin et doux, nous offraient des perspectives interminables.
Quelquefois nous mettions nos chevaux à un
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galop très lent, et, la main gauche de Rosa serrée dans ma main droite, nous chevauchions ainsi doucement sur cette pelouse assombrie par le feuillage des chênes séculaires ; tantôt mettant nos chevaux au pas dans quelque petite allée touffue et solitaire, j'enlaçais d'un de mes bras la taille souple de Hosa, qui se renversait en arrière sur sa monture, et nous échangions un baiser.
Oh ! pendant ces heures fortunées , que d'amoureux enfantillages , que d'élans de cœur, que de tendres paroles ! J'avais vingtquatre ans, elle en avait à peine vingt.
Nous revînmes à Saint-Preuil par la lisière du bois, admirant, en amans et en artistes, les mille accidents de lumière et d'ombre
projetés dans la vallée profonde par le lent abaissement du soleil à son déclin.
A notre retour, un dîner recherché nous attendait ; pendant que je m'habillais, Rosa fit une toilette de campagne ravissante de fraîcheur et d'élégance ; jamais, je crois, je ne l'ai vue si jolie ; l'animation piquante habituelle de sa physionomie s'était, je ne sais pourquoi, voilée d'une sorte de mélancolie douce; je me sentais sous la même impression , sans me l'expliquer davantage , car vers la fin de notre promenade, nous, ordinairement si jaseurs et si gais, nous étions sans raison devenus silencieux et pensifs. Nous dînâmes tête à tête ; tout ce'que le goût le plus délicat et le plus friand l'élégance la plus rare, pourraient imaginer ou rêver, se
ilC FF.P.NANh IHIfl.ESSIS.
trouvait réuni dans celte salle àimanger, aux panneaux encadrés d'or, représentant des oiseaux, des fruits et des fleurs, d'un coloris non moins frais que la montagne de roses, de géraniums etd'azaléasque nous voyions à travers les fenêtres ouvertes, dominant une vasque de porphyre d'où retombait une eau argentée dans un vaste bassin de marbre blanc.
Vers la fin du dîner, un des gens de Rosa vint, tout efl'aré , m'apprendre que mon groom venait de recevoir un horrible coup de pied de cheval. (C'était le prétexte convenu, et mon jeune drok joua, du reste, parfaitement cette comédie.) Ledit groom avait été charitablement transporté dans une chambre des communs ; je devais retourner
FEUNAND UUPLESSIS. 177
à Paris à cheval, llosa nie dit devant ses gens que je ne pouvais songer à emmener ce pauvre garçon dans un si pitoyable état, qu'il fallait me résigner à passer la nuit à Saini-Preuil, où elle m'oftrait l'hospitalité, et que je partirais le lendemain, l.e prétexte était suffisant, j'acceptai et allait philantropiquement visiter mon groom. Le drôle poussait des cris atroces, jurant qu'il avait au moins trois ou quatre côtes d'enfoncées, mal d'autant plus dangereux qu'il était moins apparent ; je laissai ce garçon entre les mains de ses confrères de l'écurie, et j'allai rejoindre Uosa.
Le café, les glaces élaient servis hors et asse^ luiu de la maisuiij dans un petit pa-
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Villon chinois où l'on découvrait ton(e la pi'ol'ondeur de la vallée.
C'était une vue magnifique ; le soleil couché depuis quelque temps avait fait place à la lune alors dans tout son éclat; le ciel, nuageux durant la journée, s'était éclairci ; des milliers détoiles diamantées ajoutaient à la clarté de cette nuit splendide. A nos pieds, nous apercevions le vallon argenté par la lumière sidérale ; à l'horizon les collines bleuâtres couvertes de grands bois, d'un vert sombre ; c'était partout un silence profond, seulement interrompu çà et là par les sonores modulations des chants des rossignols ; la senteur des fleurs du jardin embaumait l'air, une demi-obscurité régnait dans le pavillon, au fond duquel j'étais assis avec
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Roi>a; nous étions seuls, jeunes, amoureux et libres. Cette journée, cette nuit, si lonf>temps , si impatiemment désirée, nous l'avions à nous, tout à nous ; les merveilles de la nature, les beautés de la saison, tout ce que le luxe et l'élégance peuvent ajouter à l'enivrement des sens, nous entourait...; et pourtant, contradiction étrange, fatale peutêtre, au bout d'un long silence, Rosa et moi, sans avoir échangé une seule parole, nous nous mîmes tous deux à pleurer... en proie à une indéfinissable et accablante tristesse.
— Qu'as-tu Uosa?... — lui demandai-je.
— Rien. .; mais j'ai; sans savoir pourquoi, besoin de pleurer.,. Et toi?
— Moi aussi, Rosa... Mais qii'avons-nous à être ainsi tristes ?
— Je ne sais , F'ernand... ; peut-être notre bonheur est-il trop grand... il nous accable.
Rosa disait vrai.
Il est des félicités si grandes que l'âme humaine est parfois écraséee parleur grandeur même.
L'entretien qui suivit ce double aveu fut profondément mélancolique. Rosa me parla longtemps de sa mère, morte depuis quelques années. Ces souvenirs attendrissants firent de nouveau couler ses larmes.
A dix heures , le thé nous trouva non
moins tristes, et cette nuit, si passionnément attendue, fut plus mélancolique encore que la soirée.
Adieu donc à toi, Rosa... Heureusement nos mélancolies étaient rares, et ce trop plein de félicité ne débordait pas toujours en larmes, témoin' cette clé d'une des portes du parc de Saint-Preuil, que je viens de retrouver parmi mes reliques; témoin cette petite maison cachée dans les grands arbres, rustique et délabrée au dehors, mais a l'intérieur véritable petit Eden, dont la porte s'ouvrait à toi lorsque, sortant de ton parc en prenant le petit sentier des Aliziers , tu venais passer de si longues heures dans notre réduit champêtre... où j'ai habité solitaire pendant deux étés, inconnu de mes voisins.
Je viens de brûler, avec ces lettres , une collection de journaux de tous pays , qui , dans toutes les langues d'Europe, chantaient ta gloire et ta beauté , ô Fanny , la célèbre danseuse I Adieu à toi, dont les populations enivrées traînaient la voiture triomphale, après t'avoir applaudie avec frénésie sur les théâtres des deux mondes ! Tu marchais sur l'or et sur les fleurs dont on semait ta route. Ton nom, à l'égal des jioms les plus illus- ►tres, était dans toutes les bouches.. Tu as eu , à tes pieds charmants, je ne sais combien d'espèces de rois : rois des peuples, rois de l'argent, rais de l'intelligence, rois des arts, et, pendant six mois, j'ai été, disaistu, ton maître!,..
Adieu à toi, Fanny, bonne et amoureuse
FERNAND DUl'LESSIS. 183
fille ! Durant mon règne éphémère , tu m*as fait hommage de tous les succès; je n'ai qu'un reproche à adresser à ta mémoire , hélas ! J'ai reconnu, qu'à moins d'avoir au front une de ces couronnes diverses que tu foulais aux pieds, être l'amant d'une danseuse ou d'une chanteuse en vogue, c'est s'abdiquer soi-même et perdre jusqu'à son nom ; on n'est plus soi, on n'est que l'amant de la célèbre *** ; ses succès sont les vôtres, mais ses revers sont aussi les vôtres, témoin ce soir, Fanny, où tu avais moins admirablement dansé que de coutume dans le ballet nouveau : aussi m'a-t-il été dit au foyer, très sérieusement par des habitués de l'Opéra :
« •^~ Mon cher, vous avez été faible dans « le pas de guirlande , on s'attendait à mieux,
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« Il VOUS faut au plus tôt, mon cher, ré- « parer votre échec... Pour une immense re- « nommée comme la ï'd/r^! ne pas progresser, « c'est reculer. Songez à cela, mon cher ! b^
Adieu à toi, berthe, dont les aïeux étaient déik nommés du temps de saint Louis; ton nom de fille el ton nom de femme comptaient parmi les plus illustres noms de notre histoire. Tu m'as aimé par caprice, moi par vanité. N'était-elle pas triomphante, cette vanité, lorsque la descendante des anciens preux, la noble épouse d'un des plus grands seigneurs de France, me disait :
— Je t'aime.... Parles... ordonnes... je suis à toi..., comme l'esclave est à son seiiniuur.
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— Moi, votre seigneur ? Oh ! madame la duchesse, y pensez- vous? Moi, qui ai pour aïeux des échevius et des prévôts des marchands, moi, votre seigneur! Et vous prononcez ces paroles devant je ne sais combien d'aïeux et d'aïeules à la mine orgueilleuse, farouche ou austère, dont les portraits ornent votre salon! Ici, des hauts barons, des sénéchaux, des connétables, des cardinaux, des maréchaux ; là, des abbesses, des amiraies, des connétables et des maréchales... Aussi, en te serrant dans mes bras, ô Berthe ! il me semblait que du haut de leurs cadres blasonnés, dix siècles de notre histoire nous contemplaient!
Adieu ! lettres satinées , timbrées d'une couronne ducale ! adieu, ce las d'amour fait
de tes cheveux noirs, ô Berthe, et dont les attaches d'or, par une remémorance d'antique chevalerie, avaient été, selon ton vœu, rivées en emprise à l'entour de mon poignet pour Téternité ; et elle a duré ce que dure Téternilé des amours. Adieu donc, Berthe, adieu à toi !
Adieu à toi, ci^sarine... la belle, la passionnée ! Mais à ce souvenir mon cœur se serre, s'attriste. Deux années se sont passées depuis la mort dTîyacinthe ; et je ne puis me rappeler cet amour sans une tristesse amère.
Pauvre Hyacinthe ! cœur angélique, âme délicate et charmante , esprit enchanteur, comme nous disions avec Césarine.
FERNANI» l>UPLESSIS. I 81
Tout-à-rheure;en brûlant tes lettres, j'ai retrouvé ce vélin, déjà un peu jauni parles années, où tu avais écrit pour moi dans notre adolescence , pauvre Hyacinthe, ce tendre et naïf apologue du Roitelet et du Faucon.
Hélas ! toi seul a tenu ton serment... Lepe^ tit roitelet a aimé son ami jusqu'à la mort.
Qu'est devenue Césarine et mon enfant, je l'ignore ; pendant un mois mes recherches ont été vaines... puis je suis parti pour l'Italie.
Le souvenir de ma liaison avec Césarine
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m'a engagé à relire les pages du journal écrit par moi à cette époque.
De cette lecture, il résulte que je m'applaudis de plus en plus, et pour moi et pour Césarine, de n'avoir pas accompli la promesse faite à Hyacinthe mourant...
Avec mes doutes, le caractère et la nature de Césarine, quel enfer eût été notre mariage ! Je lui aurais fait sans doute des infidélités nombreuses..., et aujourd'hui, j'éprouverais la même satiété... le même épuisement du cœur et des sens...
Et alors, par quels entraînements, par quels désordres cette femme emportée n'aurait-elle pas répondu à mon inconduite?
FFI'.NAM) 1)1 l'KKSSlS. 1 S9
AnjouKriini que ma jeunesse est usée, aujourd'hui que mon seul désir est de passer mon â{^e mûr et ma vieillesse avec une femme près de qui je trouve repos, bonheur et sécurité, je serais donc à jamais enchaîné àCésarine... ou bien séparé d'elle; mais inapte à me marier, et forcé de chercher dans une union bâtarde le calme et les soins dont j'ai tant besoin ?
En relisant le journal d'autrefois, où je me reproche amèrement mon indigne abus de confiance envers Hyacinthe, trahison que j'avais tenté de masquer sous des paradoxes, je retrouve ce passage : « Qui sait ^ enfin Ipent- « être^ moi aussi^ je me marierai un jour ? De « quel terrible à propos ces pages de ma vie de 0 garçon deviendra ient alors!
ni. 13
\\i(i FKP.NAND DUPLKSSIS.
Je me demande en vain le sens que ma pensée attachait alors à ces mots prophétiques.
Voulais-je dire qu'ayant [trompé Hyacinthe, je n'aurais pas le droit de me plaindre si j'étais trompé à mon tour ?
Ceci est spécieux, mais très faux ; le mal que l'on a fait ne légitime pas le mal que l'on vous fait ; la vie n'est pas, heureusement, un échange de représailles; la justice, l'équité, la morale ont des droits éternels.
J'ai abusé de la confiance d'Hyacinthe, c'est un tort, je le confesse ; je l'ai expié par d'amers regrets ; mais quelle qu'ait été ma
FI-HNANI) W?PLESSJS. 101
conduite passée, quel que soit ie nombre des maris que j'ai trompés, je serais dans mon droit de me montrer sensible, plus sensible que personne à un outrage conjugal; j en voudrais tirer une éclatante vengeance.
Et d'ailleurs, je me marie avec la ferme assurance de rester fidèle à ma femme, que ce soit par devoir ou par satiété, peu importe ; j'ai le droit d'exiger une fidélité égale à la mienne , je dirai même supérieure à la mienne, car, évidemment, les mœurs, les habitudes, les lois inexorables de l'humanité, ont creusé un abîme entre la condition de l'homme et celle de la femme.
Gela est si vrai que l'adultère de la femme
192 FKILNANU JUIM.KSSIS.
a pour justicier et exécuteur souverain, sans appel..., le mari qui peut punir de mort la coupable... tandis que l'adultère du mari, liors du domicile conjuf{al , .est re(>ardé comme absolument sans conséquence.
Cette légitime différence existe partout : ainsi une jeune fille qui aurait, je suppose, vécu seulement pendant un mois la vie que j'ai menée pendant dix ans , serait à jamais déshonorée , perdue, et, si elle prétendait à un mariage convenable, on n'aurait pas assez de buées pour la ridicule audace de sa prétention. Tandis que lous les gens honnêtes et sensés trouveront, au contraire, parfaitement légitime et sage qu'un homme avec mes antécédents se marie comme je fais.
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Bien plus , la faniille d'Albine elle-même , grâce aux renseigneriients pris par elle auprès des gens les plus reconimandables , n'ignore pas mon passé , car , sans être instruite du nombre et du nom de mes maîtresses, elle sait du moins que j'ai beaucoup aimé ^ trop aimé peut-être, et ceci rassure celte famille; elle voit là, avec raison, un gage de sécurilé pour l'avenir de sa fille.
Je ne me trompe donc pas en disant que la condition morale des femmes est complètement différente de la nôtre ; ce qui est flatteur pour notre réputation d'homme du monde serait mortel à leur réputation d'honnête iém me. -
Je n'ai donc aucun reproche à me faire ,
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aucun scrupule à ressentir, en épousant une jeune fille dont le cœur est pur et vierge de tout amour, moi dont le cœur est usé par toutes les ivresses de l'àme et des sens.
Je défie le plus rigoriste des hommes de blâmer ma conduite, de tout point conforme aux usages , aux mœurs, à Ja loi et à la religion, car ja- ne sache pas que l'officier civil ou le prêlre se refusent jamais à consacrer une union parce que le fiancé aura eu plus ou moins de mailresses.
Et il doit en être ainsi ; nous tomberions sans cela dans une épouYantaljle dissolution de mœurs, dans l'état sauvage; supposez, en etïet , que les fuil'lesscs amoureuses de
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la femme, avant son mariage, soient regardées comme aussi indifférentes que les bonnes fortunes du célibataire? Où irions-nous? droit à Otahiiï.
Non, non, Dieu merci; il n'y a aucune parité entre la morale qui régit la conduite de la femme et notre morale à nous autres
Après ces réflexions, qui non-seulement ont corroboré mes convictions , mais m'ont encore donné la mesure de mes droits , j'ai clos le passé en écrivant les lettres suivantes à mes deux dernières maîtresses, afin d'entrer loyalement dans la vie conjugale et de briser (eut autre lien.
196 FERNAiND DUPLESSIS.
« Ma chère Eulalie , vous vous étonniez de ft mon lon|} silence. En voici la cause : « je me