‹ Fernand DuplessisChapitre 7 sur 10 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

< ir préfère vous dire la vérité sans dé- « tours , sans précautions et aussi sans ex- « cuses.

« Je connais la fermeté de votre caractère, « la justesse de votre esprit, je suis donc cer- < tain que ma conduite ne m'attirera aucune « récrimination de votre part.

«De joute façon, depuis bientôt dix-huit « mois qu'elle dure, notre liaison devait bien- « tôt loucher à sa fin ; vous m'eussiez quitté « pour prendre un autre amant ou pour vous^

FEUNAND UUPLESSIS. 197

« consacrer tout entière à votre mari et à «votre fille ; j'aurais accepté votre décision « sans me plaindre... je ne dis pas sans re- » grets et sans chagrin.

« Et puis, enfin, je suis arrivé à un âge où « il faut que l'avenir se fixe et se dessine « d'une foçon honorable et durable.

« Depuis longtemps, je sentais le besoin < d'une vie calme et régulière; le refroidis- « sèment dont vous vous plaigniez souvent « dans ces derniers temps n'avait pas d'autre « cause.

« Je me félicite de ce que les exigences de « la suuté de votre fille vous ont conduite h

€ Vichy; il me sera moins pénible de vous < écrire ma résolution que de vous la faire « connaître de vive voix.

« Votre absence aura ainsi servi de tran- € sition naturelle à notre rupture...

tt Adieu et pourtoujours, adieu, machère c Eulalie ; j'ai ce soir tout brûlé, soyez sans « inquiétude ; Ton peut, vous le savez, se fier « à ma parole ; j*ai la prétention fondée, je « crois, d'être un galant homme. Cette der- « nière lettre vous parviendra comme tou- « jours, sous le couvert de votre femme de € chambre; ne me répondez pas, je vous « prie, car, lorsque vous lirez ceci, je serai « marié... et loin de Paris que je quitte.

« Vous comprendrez d'ailleurs qu'une lettre « de vous, pouvant s'égarer, risquerait de « jeter le trouble ou la méfiance dans une « union qui doit assurer le repos et le bon- « heur de ma vie.

» Toujours à vous quand même,

En outre de cet(e maîtresse en titre, comme on dit, j'avais depuis quelque temps enlevé à sa boutique de parfumerie une charmante petite fille, dont la mine friponne, le corsage agaçant, et surtout les magnifiques cheveux roux, avaient été le dernier caprice de ma jeunesse expirante.

200 FEIîNAiND DUPLESSIS.

J'écrivis cette seconde lettre à mademoiselle Mariette Hubert:

« Chère enfant, tu trouveras ci -joint six « billets de mille francs ; je te laisse un joli « mobilier, de l'argenterie, des bijoux; « joins à cela de la conduite, et tu pourras « tranquille attendre des temps meilleurs.

« Des raisons inutiles à l'expliquer m'o-

« bligent à te quitter et à te rendre à la

« libertéde faire le plus d'heureux possible..

« Si tu es raisonnable..., si tu ne cherches

« pas à me voir, tu peux compter sur un

« nouveau souvenir de moi (six autres billets

« de mille francs) d'ici à peu de temps. . Si,

« au contraire, tu tentais de me revoir, je te

FKI'.NANh nUPLISSIS. 201

« retire le mobilier (le bail étant à mon « nom), et jamais in n'entendras parler de «. moi.

« Prends donc le meilleur parli , celui a d'être ce que tu as toujours été, une bonne « petite fille, et tout ira pour le mieux.

< Adieu, chère enfant.

Huit jours après cette soirée des Cendres, j'étais marié à Albine Ghevrier.

Septembre -1828.

Depuis hier... je snis marié.

Je trouve très utile, pour le présent et pour l'avenir, de continuer ce journal commencé pendant ma vie de garçon.

Hl. u

20(i FKUNANJ) Ml'PI.F.SSlS.

Il ne faut pas se le dissiuiuler, telle soit la confiance méritée que l'on ait dans sa femme, il est toujours essentiel de savoir, autant que possible, tous ses actes, toutes ses pensées, afin de pénétrer à fond, et de régler notre conduite sur la sienne.

Celle connaissance approfondie de la vie d'une femme ne peut s'acquérir que par une constante et minutieuse observation. Or, si l'observateur, tel attentif qu'il soit, se fie seulement à sa mémoire, ses remarques d'aujourd'hui, ou ses impressions d'hier, seront demain oubliées ou confondues dans son esprit, tandis que notant, au contraire, immédiatement les choses dont nous sommes frappés, ces souvenirs, placés comme

FKliNA.NJ) UUl>LKS51S. SO^

autant de points de repère, vous servent, à un moment donné, de fil conducteur pour découvrir la vérité lorsqu'il est de notre intérêt de le connaître. Presque toujours les mystères du présent s'expliquent par la connaissance du passé ; aussi, remontant des effets aux causes, grâce à mon mémorandum, je ferai comme ces marins qui, au moyen de leur livre de tock, où sont consignées toutes les observations recueillies durant le voyage, se rendent toujours un compte rigoureusement exact de leur situation présente.

Ainsi, ce mémorandunL commencé il y a deux ans, dans un but de comparaison et de curiosité frivole, doit être le vade mecum ou, comme disent les marins, le livre de loch de

208 FERNAND OUPLLSSIS.

ma vie conjugale ; c'est donc pour moi nn impérieux devoir de le continuer.

Hier soir, après un long et insupportable dîner, avant-dernier acte d'une journée de mariage, Albine, accompagnée de sa mère, est venue passer sa première nuit chez moi. Ce matin, à midi, nous partons pour ma terre du Berry.

Madame Chevrier; ma helle-mère, après avoir une dernière fois embrassé sa fille, l'a conduite et laissée dans la chambre nuptiale où je devais aller bientôt la rejoindre.

J'ai entendu de soi-disant phUosophe se ré-

FER^A^D mu'Liissis. 209

vol ter de ceci : « A savoir que Tune des « monstrueuses conséquences de mariages « de convenance (formant, après tout, la ma- « jorité des unions conjugales) était de jeter « brusquement dans les bras d'un homme <i une jeune tille qui, la veille, qui une heure « avant cet abandon forcé de tout elle-même, « osait à peine, selon les principes de son « éducation, arrêter ses regards sur ce même « homme. »

Les susdits philosophes voient dans cette soudaine conclusion du mariage une barbarie et une impudicité révoltante ; ils peignent la chasteté d'une jeune fille émue, tremblante, remplie d'angoisse, souvent de frayeur, à celte pensée ; que ce voile de pudeur, dont elle s'enveloppait ruême aux yeux d'une soeur

210 FKRNA.ND DUPLESSIS.

OU d'une compagne, va être grossièrement déchiré au nom de son droit d'époux par un homme à peu près inconnu.

De ces monsiruoaiiés signalées par eux, les susdits philosophes concluent et affirment qu'à partir de leur nuit de noces, beaucoup de femmes éprouvent pour leur mari un éloignement, un dégoût, et même une aversion insurmontable, et que telle est souvent la cause des adultères qui déshonorent tant de ménages.

A mort avis, ces [)hilosophes raisonnent comme des... ]diilosophes qu'ils sont...

Le mariage n'est pas du tout un lien ou un prétexte de plaisirs amoureux.

FEIINAM) Dll'LKSSlS. 5 M

Le mariage est une vie de devoirs austères et de sacrifices , surlout de la part de la femme : témoin la maternité, qui ne s'ac? complit qu'au milieu de douleurs atroces, et qui exige une abnéjjation continuelle.

Je ne m'étonne donc pas , je m'applaudis presque de la morne indignation qu'Albine m'a témoignée ce matin par un sombre et dédaigneux silence, lorsque je l'ai quittée. A voir sa douloureuse confusion, son muet désespoir, on eût dit qu'elle avait à me reprocher un outrage infâme ; mais ce ressentiment passager oublié, elle ne verra plus en moi que l'ami, que le frère , que le compagnon sérieux de sa vie sérieuse. Mon but aura été atteint; et ses occupations de maîtresse de maison , les soins qu'elle me donnera, ses

212 FERKAND DUPLESSIS.

pratiques fréquentes de dévotion , feront d'elle la plus raisonnable , la plus honnête femme du monde.

La prudence et mon expérience des femmes m'ont conseillé une mesure futile en apparence, et cependant fort importante.

J'ai donné à Albine une femme de chambre choisie et éprouvée par moi : elle se nomme madame Claude. Elle a toujours servie dans d'excellentes maisons, entre autres chez madame la duchesse de " ', une ancienne maîtresse à moi, où je l'ai connue et appréciée ; elle a quarante-cinq ans ; elle est très laide , très intéressée, mais aussi souple qu'insi-

"^ FEUNAND UUPLESSIS. 213

nuaiite et adroite. Il y a huit jours , elle a su se faire agréer et accepter par Albiiie et par sa mère. J'étais , bien entendu , censé absolument étranger à cette démarche, convenue d'avance entre moi et madame Claude; aussi, pour mieux cacher mon jeu, j'ai paru peu enlhousiasmédu choix d'Aibine, me récriant sur l'âge et sur la disgracieuse figure de sa nouvelle femme de chambre; à quoi madame Ghevrier m'a sagement répondu, àla grande satisfaction de sa fille , — « que l'on devait « être plus en confiance et en sécurité avec « une femme de chambre d'un âge mur et « d'un extérieur peu attrayant qu'avec une «jolie fille usouvent étourdie et disposée à « se laisser compter fleurette ; d j'ai paru céder à ses raisons, tout en continuant de me montrer d'une grande froideur envers Wd^

dame Claude , ma créature dévouée.

J'ai vu tant de femmes de chambre posséder les amoureux secrets de leurs maîtresses; cette complicité ('bien qu'elle ait ses dangers) applanittant de difficultés, permet tant de secrets, et concourt enfin tellement au stupide aveuglement du mari, que j'ai fait acte de haute prudence en attachant madame Claude au service de ma femme.

Certes, je suis loin de croire Albine capable de jamais me tromper ; je ne l'aurais pas épousée sans cette foi en elle. Nous devons vivre à la campagne , dans une solitude à peu près complète. Je suis très observateur et je ne crois pas avoir été jamais trahi par une ftnnne, bi nuéo, si funiiif qu'elle ait été,

sans avoir pressenti ou deviné la trahison ; mais enfin, il vaut toujours mieux , pour mille raisons, mettre dans l'intimité domestique do ma femme quelqu'un à ma dévotion.

Puis, avec son éducation bourgeoise (dont je suis enchanté) Albine devra être assez familière avec sa camériste ; l'isolement où nous vivrons augmentera forcément cette familiarité. Or, madame Claude est si insinuante que je ne lui donne pas un mois pour avoir gagné la con (lance absolue de sa maîtresse.

J'aurai pour maître-d'hôtel et homme de confiance mon valet de chambre Diipin , hmunîo intelligent, m\\ discret, et quifsf à

mon service depuis dix ans, pendant lesquels il m'a donné les preuves du plus entier dévoùment ; lui et madame Claude surveilleront les autres domestiques qui ne sont pas de notre service intime.

Je ne doute pas de l'avenir, je suis certain de trouver le bonheur dans cette union, grâce à la manière dont je comprends le mariage ; cependant, s'il en devait être autrement, j'aurai du moins la conscience, en relisant ces lignes et celles que j'écrirai de nouveau, d'avoir pris toutes les sages précautions, toutes les prudentes mesures que l'expérience de la vie et que la connaissance des femmes peuvent suggérer à un ht m me.

J'URNANh l>U"I.ESSIS. âH

Orléans. — Septembre I82S.

Ce matin, nous sommes partis de Partis en poste, Albine et moi, dans mon coupé de voyage ; Dupin et madame Claude dans le cabriolet de derrière. Je viens de conduire ma femme dans l'une des deux chambres que j*ai demandées à l'auberge. Me voici chez moi.

Rappelons-nous bien les souvenirs de cette journée ; ils sont intéressants et significatifs.

M. et madame Chevrier sont venus dé-

218 FERNÀM» DUPLESSIS.

jeûner ce matin chez moi, pour faire leurs adieux à leur fille.; ils ont encore très cordialement insisté sur leur désir de venir nous rejoindre très prochainement à la Hiballiére ; je me suis défendu, non moins cordialement, contre leur insistance, objectant et exagérant, outre mesure, le délabrement du château, affirmant que ma femme et moi nous aurions à peine deux chambres confortables, en attendant que l'habitation fût remeublée.

Quoique plaiisible, l'excuse n'a^été cependant acceptée qu'à grand' peine; mon sot beau-père faisant le rustique, le grognard, rappelait d'un air capable qu'il avait suivi l'armée lors de la campagne de Prusse, en '1812, comme munitionnaire général, et

parlait de bivouaquer n'importe où; tandis que ma chère belle-mère, non moins héroïque (elle avait rejoint son mari à Breslau, pendant la guerre), devait se contenter de la moindre mansarde. Je me suis rabattu sur mon affectueux respect, qui à aucun prix ne me permettait de recevoir les parents de ma femme d'une manière indigne d'eux; aussi étais-je bien décidé à ne leur faire les honneurs de la Riballière que lorsqu'ils pourraient y être logés convenablement.

Pendant le déjeûner, Albine a été morne et silencieuse, ses yeux fuyaient les miens ; deux ou trois fois je me suis aperçu qu'elle contenait ses larmes prêles à couler.

A onze heures, le bruit des chevaux de

22') FFHNAXfi m iM.F.^i!?l>.

poste entrant dans la cour a donné le signal des adieux. Les adienx ont été entre Alhine, sa mère et son père, ce que sont toujours ces adieux, mêlés de larmes, d'embrassements, de protestations de tendresse, de promesses de s'écrire et de se revoir le plus tôt possible. J'éprouvais, je l'avoue, beaucoup moins d'attendrissement que d'impatience de voir le terme de cette scène, et de me sentir en libre possession de ma femme.

Dieu merci, au bout de dix minutes, la portière de la voiture s'est refermée sur nous, et Dupin, montant sur son siège, a dit aux postillons : — Route d'Orléans, cinquante sous de guide... et bon train !

Les quatre cbevaux sont partis rapide-

FKhNAM» bUH.ESSIS. ^f\

ment, Albine s'est encore penchée une fois à la portière, afin d'adresser du geste un dernier adieu à son père et à sa mère ; puis elle s'est rejetée dans le fond de la voiture en fondant en larmes et en cachant sa figure dans son mouchoir.

C'est ainsi que je t'ai quitté, ô Paris ! toi si longtemps le centre de mes plaisirs, la ville dorée de ma jeunesse, je t'abandonne pour toujours et sans regret, de même que le comédien, sentant le déclin de son talent, abandonne sagement le théâtre où il a longtemps brillé.

Albine pleurait toujours, je la laissai à son

22l2 FER.NAN1) DUPLESSIS.

silence et à ses larmes jusqu'après notre second relai.

Je m'attendais au chagrin d'Albine, je voulus le laisser s'épancher et s'user.

Cette séparation devait être pénible sans douie pour ma femme, quoique son père et sa mère ne fussent pas de ces pères et mère qui inspirent une idolâtrie légitime; il y avait entre leur fille et eux cet échange de tendresse banale résultant plutôt de l'éducation et de l'habitude que de ces affections profondes, motivées par une tendresse à la fois intelligente et passionnée, ou par ces dévoûments sublimes qui parfois élèvent si haut le sentiment familial .

De plus, le chagrin d'Albine se compliquait de ses divers ressentiments contre moi, au sujet de notre nuit de noces. Avant notre départ, j'avais eu le temps de demander à madame Claude ce qu'elle avait observé dans la physionomie de sa maîtresse pendant le temps où son service l'avait retenue seule auprès de ma femme.

Voici la réponse de madame Claude :

t Quand je suis entrée chez madame, elle « était en robe de chambre, assise dans un « fauteuil, ses coudes appuyés sur ses ge- « noux, son front da:s ses mains, immobile « comme une statue ; elle n'a pas bougé « lorsqu'elle m'a vue.

« —Madame veut-elle s'habiller? — lui « ai-je dit. — Je me permets de rappeler h € madame qu'elle doit partir à onze heures «avec monsieur, et qu'il est déjà neuf « heures.

« Madame n'a pas paru m'avoir entendue, < car elle est restée assez longtemps sans me i répondre ; puis elle m'a dit, comme si elle € se fut réveillée en sursaut :

« —Ma bonne madame Claude, est-ce que « vous avez une tille?

« — Je croyais avoir déjà eu l'honneur de « dire à madame que j'étais veuve et sans « enfants...

FEIlNAiND OUPLESSlSi 225

« — Tant mieux pour vous, ma pauvre » madame Claude, car, si vous aviez eu une < fille... vou:5 l'auriez mariée, sans doute ?

« — Oui, Madame ; car, à en juger par t madame... le mariage, c'est le bon- « heur...

« Cerlainenieiit, madame Claude,— m'a « répondu madame avec un sourire d'une « tristesse dont je ne peux donner idée à « monsieur. — Certainement c'est le bon- « luMir...

«i Et jusqu'au moment ou la mère de ma- » dame est entrée dans la chambre où toutes s deiix sont restées seufeb-, madame ne m'a

< pas dit un mot pendant que je l'habillais ; « elle était comme affolée, elle ne semblait « pas dans son étal naturel ; aussi, je n'ai pas

< oséadresserla parole à madame; de crainte « de l'importuner et de la mettre en défiance (( de moi. »

Ce récit de madame Claude a confirmé mes prévisions et mes espérances; je me basai sur cette conviction pour avoir avec ma femme l'entretien suivant, lorsque, deux heures après notre dépari de Paris, je rompis le silence que nous avions gardé jusqu'alors.

Tel a été noire entrelien :

— Ma chère Âlbine, — dis-je à ma femme, — je comprends si bien le chfij>rin que doit vous causer votre première séparation d'avec vos excellents parents... que je n'ai ni voulu, ni osé, depuis notie départ, interrompre vos Irisies pensées.

ALBINE

Je vous remercie... Monsieur, de votre discrétion...

MOI

Monsieur...? Cela est bien cérémonieux, ma chère Aibine...

ALBINE

Je ne vous appelais pas autrement hier. Ce n'est pas ma faute. Mais il m*est impossible de me familiariser plus vite.

MOI

Je m'explique parfaitement votre réserve, ma chère amie ; permettez-moi seulement de ne pas l'imiter et de ne pas vous appeler madame.

ALBiNE, avec un sourire amer^ après un moment de silence.

Ma permission ! C'est une plaisanterie, Monsieur! D'ailleurs, appelez-moi comme vous voudrez.

MOI

J'ni tant d'affection pour vous, chère Alhine, que je devine le fond de votre pensée.

Tant pis pour vous, Monsieur.

MOI

Avant-hier encore, sans être davantage familiarisée avec moi , vous m'appeliez : monsieur Fernand; vous paraissiez satisfaite; nous parlions en toute coniiance de nos projets, et, sauf le chagrin très naturel que devait vous inspirer la pensée de quitter vos chers parents, ce voyage que nous faisons à cette heure ne semblait pas devoir vous déplaire ?

ALBLNE.

il est vrai, nionsieup....; mais avanthier.,

FERNANU DIPLF.SSIS. â33

MOI

Avant-hier je n'étais que votre fiancé, et aujourd'liui je suis votre nmri..» Voilà mon crime, n'est-ce pas? Vous ne mé répondez rien? J'ai deviné juste... Eh bien ! je vous promets que ce soir, à l'auberge comme plus tard chez vous, nos appartements, quoique voisins seront , désormais sépa-

res ..

Ma femme m'avait silencieusementécoulé, la tête baissée sous son voile, brusquement abattu par elle , pour me cacher sans doute Son embarras et sa pénible confusion ; mais lorsque je lui eus promis : qu'à l'avenir nos

appartements seraient séparés, elle tressaillit, releva la tête ; la sombre et amère expression qui jusque là avait contracté ses traits s'effaça peu à peu, et elle me dit d'une voix légèrement altérée :

— Vous me promettez'que toujours nos appartements seront séparés ?

MOI

Je vous le jure.

ALBINE

Que jamais vous n'entrerez chez moi, la nuit?

MOI

Jamais.

ÂLBÏNE.

Réfléchissez à votre promesse ; car je vous le jure à mon tour, je me tuerais plutôt I

MOI

Je vous en conjure, fiez-vous à ma parole.

ALBiNE (après un long silence.)

Alors je tâcherai d'oublier..

2136 FElîNAND DUPLES>1S.

MOI

Et vous oublierez, chère Albine ; vos ressentiments contre moi ne seront que passagers. Je vous en conjure à mon tour. Laissez moi espérer que l'ami le plus sincère, que le frère le plus dévoué, vous feront oublier le mari, l'homme, enfin...

ALBINE {d'une voix touchante.)

Vous m'avez promis de m'épargner désormais le cruel embarras que me cause un pareil entretien... Tenez votre parole, et je tâcherai de vous prouver de mon mieux ma reconnaissance.

PEUNANl) bltpLESSrS. â3l

MOI

Je vous jure de tenir iiia parole.

ALBINE

Je vous crois ; j'ai besoin de vous croire, tîar je me sens triste à la mort (pleurant). Oh! oui... triste à mourir.

Do grâce, calmez-vous. Pourquoi ces larmes ?

ALDINE

Je vous ai promis d'être reconnaissante.

11^. iû

23S FKIUNANU OUPLESSIS.

Je vous le prouve déjà en ne cherchant pas à cacher mes larmes.

MOI

\ln efl'et, rien ne me plaît tant que la sincérité. Mais, encore une fois, ma chère amie, d'où vient cette accablante tristesse? Je ne parle pas de votre regret de quitter vos parents ; il est aussi légitime qu'honorable pour votre cœur.

ALBINE

Aussi n'est-ce pas seulement cette séparation qui m'accable.

FErtNANU DUl'l.ESSIS. 239

MOI

Quoi donc alors ? Ces derniers jours vous paraissiez satisfaite de notre voyage.

ALBINE

C'est vrai... et maintenant...

MOI

Maintenant?

ALBINE , tes larmes aux yeux et se tournant vers moi les mains jointes.

Monsieur Fernand, je vous en supplie ,

240 FEriNANI) Dl'PLF.SSIS.

soyez bon pour moi : je me sens si seule... si isolée... depuis que j\ni quitté mon père et ma mère.

MOI

Ne suis-je pas là... près de vous?

ALBINE

Oui , mais je vous connais si peu.

MOI

Pendant plus d'un grand mois, cependant, je vous ai vue presque chaque jour cnez vous.

ALBINE

iMais toujours en présence de mes parents ; puis enfin, et cela est tout naturel, vous ne disiez que ce que vous vouliez dire ; peutêtre aussi est-ce faute de pénétration de ma part ou concentration habituelle chez vous; mais enfin, me voici votre femme, ma vie est à jamais liée à la vôtre, vous pourrez faire de moi ce que vous voudrez, car je n'ai aucune défense, et je me sens auprès de vous comme auprès d'un étranger...

Parlons en confiance, depuis quinze jours,

n'avez- VOUS pas dû vous habituer à la pensée (le ce v#yage, de cet isolement, comme vous dites?

ALBLXE.

Que voulez- vous?... Du moins j'étais encore dans ma famille ; et alors, mon ignorance même des lieux où nous allons nous établir pour deux mois, n'est-ce pas, monsieur Ftrnand ?

MOI

Sans doute... 1 sans doute... Mais continuez.

F-h bien, j'étais curieuse de voir le château

fi:hnani» duplessis. 243

où nous nous rendons ; mais aujourd'hui je me sens profondément triste.... Je suis comme quelqu'un qui va.... sans savoir où il va.

MOI

Je vais vous le dire, chère Albine, car je conçois parfaitement l'espèce d'inquiétude dont vous êtes agitée... En deux mots voici où vous allez ; en d'autres termes , voici quelle sera notre vie de chaque jour... ; et une fois que vous saurez cela, vous pourrez envisager notre commune existence d'un bout à l'autre, car elle sera jusqu'à la fia telle que je vais vous la peindre.

244 FERNAiND DUPLESSIS.

ALBLNE.

Je VOUS écoute, monsieur Fernand.

MOI

Quanta la description du château, elle est inutile; vous le verrez: c'est un lieu très beau, très pittoresque et très salubre, s^on intérieur vous paraîtra sans doute d'un aspect un peu sévère , car il est demeuré meublé à l'ancienne mode, comme il était du tempsdema^];rand'mère, mais, si vous'ie désirez, il sera complètement remeublé à la moderne. Quant à la vie que nous y mènerons, la voici : Je me lèverai à huit heures

précises, car l'on m'a surtout ordonné une vie extrêmement réjjulière.

ALBINE

Ou vous a ordonné cela?

MOI

Oui... les médecins.

ALBINE

Vous êtes doiic malade, monsieur Fer nand '?

MOI

Pas précisément, ma chère Âlbine ; mais j'ai hérité de ma pauvre mère d'une santé assezdélicate ; j'ai besoin de grands soins, de grands ménagements, et pour les soins... j'ai compté sur votre attachement, ma chère

Je ferai mon devoir.

MOI

Je me lèverai donc à iuiit heures précises, .

Je dois prendre chaque jour une tasse de lait d'ânesse, et il me semblerait plus salubresi je le recevais de votre chère main.

ALPINE

Il en sera ainsi que vous le désirez.

MOI

Que vous êtes bonne, merci ; après mon lait d'ànesse, je resterai une demi-heure couché ; puis, selon le temps, ou j'irai me promener jusqu'au déjeuner, ou je m'entretiendrai de mes affaires avec mon régisseur; pendant la matinée, si vous m'en croyez, chùrc amie, vous irez entendre chaque jour

une messe basse à ré^jlise du village, après quoi vous donnerez un coup-d'œil aux différents services de votre maison.

ALBLNE.

Une messe basse tous les jours ?

Rien de plus facile et de plus commode ; quand la chapelle sera construite, vous vous y rendrez de plain-pied par votre oratoire; en attendant on vous conduira en voiture à l'église, à moins que dans le beau temps vous ne préfériez y aller à pied.

FKUNAND DUPlRSSIi?. 240

AI,BINR.

Je ne parle pas du plus ou du moins de facilité pour aller à l'église, monsieur Fcrnand, mais il me semble suffisant d'aller à la messe tous les dimanches , comme tout le monde.

MOI

Ma chère Al bine, croyez-moi, l'on ne saurait trop multiplier les pratiques pieuses ; en outre que l'on y puise chaque jour de nouvelles forces pour accomplir ses devoirs, c*est encore d'un excellent exemple pour une maison, pour le voisinage , et enfin, s'il faut vousparlerde moi, j'attache, bien entendu

250 FERNAXU DITPLESSIS.

dans votre intérêt , la plus grande importance à ce que votre vie soit exemplairement religieuse. A onze heures, nous déjeunerons. Après déjeûner, je m'occuperai encore de mes affaires d'agriculture, auxquellesje veux donner une très grande extension ; à quatre heures, nous ferons une longue promenade à pied ou en voiture, selon votre goût ; puis, nous rentrerons pour dîner à sept heures; après dîner, vous serez assez bonne pour me lire quelques journaux, puis, tout en prenant le thé, nous ferons une petite partie de billard jusqu'à dix heures ; c'est un exercice doux et salutaire que l'on m'a aussi recommandé ; enfin, à dix heures sonnant, je vous conduis à votre appartement, et je rentre dans le mien... Voici ma chère amie, saut quelques modifications apportées à notre

FERNANU UUPLESSIS. %^

existence par les saisons, ou le temps de la chasse, que j'aime passionnément, mais à laquelle je ne dois me livrer qu'avec modération jusqu'à mon complet rétablissement ; voici, dis-je; quelle doit être invariablement notre existence... Ainsi, maintenant, n'est-ce pas, vous savez où vous allez ?

ALBINE

Oui, monsieur Fernand Mais cette

vie de campagne ne durera cette année que jusqu'à la fin de décembre, au plus tard, n'est-ce pas ? et ensuite, nous en sommes convenus, nous passerons au moins tous les ans sept ou huit mois à Paris ?

25^ FlîUNAND DUPLKSSlfî.

MOI

Vous aimez donc beaucoup Paris?

ALRINE.

Oh ! beaucoup. C'est tout simple, j'y ai mon père, ma mère, quelques amies de pension ; et puis enfin, Paris, c'est autrement gai que la campagne.

MOI

Vous pouvez être certaine , ma chère amie, que mes désirs seront toujours d'accord avec les vôtres. Mais je gagerais que,

ri:i',NAM> iK;i'i.KS>ii?î. %\^

lorsque vous aurez goûté de notre bonne et paisible vie de la Riballière, vous ne voudrez plus entendre parler de Paris.

ALRINE."

Monsieur Fernand... je ne crois pas* cela.

MOI

Vous verrez...

ALRINE.

Je suis certaine de ce que je vous dis.

MOI

Je pourrais vous répondre la même chose,

âoi , FERNANJ) IHIPLKSSIS.

mais, je vous le répète, attendez. Essayez, et vous verrez !

ALBINE

Nous verrons ; mais si , comme je n'en doute pas... je préfère passer la plus grande partie du temps à Paris... il en sera ainsi, vous me l'avez promis.

MOI

Certainement... à moins... ce qui n'est heureusement pas vraisemblable, à moins que ma santé ne me retienne à la Riballière, car les médecins m'ont surtout recommandé la vie et Tair de la campagne...; or, vous ne

FliUNANl) DUPLESSIS. 255

voudriez pas risquer ma santé pour un voyage de Paris... Et puis, enfin, voyons: que trouvez-vous donc de si attrayant dans votre Paris ?

ALBINE

Je vous l'ai dit, j'ai à Paris ma famille et des amies ; puis il y a beaucoup de plaisirs que je ne connais pas ; nous vivions assez retirés... sans grandes distractions, et, je vous l'avoue, monsieur Fernand, j'aimerais beaucoup, par exemple, à aller quelquefois au bal, à l'Opéra, aux Italiens, à voir de belles fêtes... que sais-je ! ! !

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