DEUXIEME PARTIE
ne suffit pas. Il est des devoirs, des joies et même des douleurs auxquelles toute créature doit se soumettre, sous peine de manquer à sa destination. Aimer, se dévouer et souffrir, c'est, mon enfant, la commune loi.
— Aimer î dit Alice; est-ce que je ne t'aime pas? Se dévouer ! est-ce ma faute situ m'as fait le dévouement si facile ? Souffrir ! . , .
A ce mot, elle s'interrompit et n'acheva pas ; son jeune sein se souleva, deux larmes brillèrent au bout de ses longs cils.
— Tiens, ma mère, reprit-elle presque aussitôt, laissons là toutes ces subtilités auxquelles je n'entends rien. Je vois seulement où tu veux en venir. Je ne m'irrite pas de ton insistance, parce que rien de loi ne saurait m 'irriter; mais, si tu veux que je te le dise, mon cœur en gémit et ma tendresse s'en alarme. Mon amour t'est donc à charge, que tu es si impatiente de le partager? Elle te pèse donc bien, cette vie à deux qui me paraît, à moi, si légère? Va, tu n'es qu'une ingrate qui ne sait pas aimer! ajoutât-elle en s'abandonnant avec une molle résistance aux bras caressants qui s'empressèrent de l'enlacer.
— Allons, pardonne-moi, dit madame de Mondeberre. Après tout, je ne demande et ne cherche que ton bonheur. Puisque tu es heureuse ainsi, et que ton cœur n'aspire pas à des félicités plus grandes, je ne te tourmenterai plus. Je t'avoue, pourtant, qu'il me souriait d'être grand'mère et de bercer mes petits-enfants. Et puis, il s'offrait un parti qui semblait devoir te convenir. Tu ne veux pas ; qu'tt n'en soit plus question.
— Encore quelque fat que t'aura proposé cet impitoyable Gaston? répliqua Tenfant d'un air dédaigneux et mutin.
— Mais non, reprit madame de Mondeberre; celuilà n'est pas un fat, et s'est bien proposé lui-même. Je dois môme ajouter que je n'ai pas osé prendre sur moi de le décourager tout d'abord,car j'avais cru remarquer que tu le recevais sans trop de déplaisir.
— Je le connais, ma mère? s'écria la jeune fille, qui sentit tout son sang lui monter au visage.
— Tu le connais un peu, dit madame de Mondeberre; c'est un gentilhomme de nos voisins que je tiens en grande estime, et à qui j'aurais confié sans hésiter le bonheur de ma fille adorée.
Alice regarda sa mère, qui souriait avec amour et paraissait appeler sur les lèvres tremblantes de l'enfant le nom qui n'osait point s'échapper de son cœur. Elle hésita; en moins d'une seconde, ses joues pâlirent et se colorèrent du plus vif incarnat. Elle doutait, elle hésitait encore, lorsque madamede Mondeberre lui ouvrit ses bras.
— C'est lui ! s'écria-t-elle enfin, en tombant tout en pleurs sur le sein maternel.
En cet instant, la détonation de deux coups de feu retentit au loin. Ce bruit éveillait toujours dans le cœur de madame de Mondeberre de lugubres échos : elle frissonna; mais ce ne fut qu'une impression presque insaisissable qui se perdit bien vite dans la joie desépanchements et des confidences mutuelles. Qui pourrait dire l'ivresse de ces deux âmes qui, après trois années de souQ^rances silencieuses, après avoir, durant trois ans, tendu en secret vers le même but,