‹ FernandChapitre 69 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

touchaient enfin à la réalisation de leurs rêves, et se rencontraient dans un môme sentiment de bonheur? II est si doux de revenir à deux sur les douleurs du passé, lorsque le présent nous sourit et que Tavenir est plein de promesses ! Il est si charmant de se confier l'un à l'autre ce qu'on a pleuré, ce qu'on a souffert, quand les mauvais jours sont finis et qiie la vie n'est plus qu'une fête !

Alice et madame de Mondeberre étaient restées assises au bord de l'eau. De la place qu'elles occupaient, elles pouvaient voir, à travers la ramée, la petite porte du parc. Il y avait plus d'une heure qu'elles étaient là, s'oubliant en projets enchantés, allant, tour à tour et sans se lasser, des jours écoulés aux jours à venir, s'emparant de la vie et la disposant à leur gré, quand tout à coup la porte du parc s'ouvrit pour donner passage à deux hoipmes de la campagne qui portaient à bras un lit de feuillage sur lequel gisait" un corps inanimé. En apercevant à travers les branches le funèbre convoi qui s'avançait lentement, madame de Mondeberre et sa fille se levèrent, et, s'en étant approchées, elles reconnurent M. de Peveney, qu'on rapportait mortellement blessé. A cause de la proximité, Gaston avaitjugé convenable de faire transporter Fernand au château, tandis qu'il allait, lui, au galop de son cheval, chercher à la ville voisine des secours, hélas ! inutiles.

Quand on l'eut déposé sur le gazon, Alice et madame de Mondeberre virent sa poitrine trouée et sanglante. Elles s'étaient agenouillées chacune d'un côté du brancard : l'une, froide et immobile comme ces statues de marbre qui veillent au pied des tom-

beaux ; l'autre, laissant son cœur éclater en sanglots.

— Mon fils ! mon enfant ! disait madame de Mondeberre en le baignant de pleurs.

Alice ne pleurait pas. Elle pencha son visage sur le front de son pâle fiancé.

— Ami de mon cœur^ entends-moi ! lui dit-elle. Je t*aime, je t'ai toujours aimé. Je n'étais qu'une enfant que je t'aimais déjà. Tu vas emporter ma vie tout entière. Mon amant ! mon époux ! jeune et cher compagnon de mes belles années !je te dis adieu, doux espoir! Je ne sais si je te survivrai; mais si je te survis, mon Fernand, ce sera pour porter ton deuil et pour chérir éternellement ta mémoire.

— Hélas ! murmura Fernand, vous me faites mourir deux fois.

Il ne put en dire davantage.

Il tourna tour à tour vers chacune de ces deux femmes un regard mourant que l'amour animait encore; puis, au bout de quelques instants, une main dans la main d'Alice, l'autre dans celle de sa mère, il expira.

— Ah ! ma fille ! ma fille infortunée ! s'écria madame de Mondeberre en se jetant sur Alice.

— Veuve comme toi, je vivrai comme toi, ma mère.

Et la noble enfant appliqua ses lèvres sur la main glacée de l'amant qu'à la face du ciel elle venait d'épouser dans son cœur.

I?IN DE FEUNAIND.

Sur la côte de Bretagne, entre la ville de Saint- Brieuc et le village de Bignic, s'élève une espèce de manoir qu'on a de tout temps, dans le pays, décoré du nom de château, sans doute à cause de la tour crénelée qui écrase de sa sombre masse le reste de l'édifice. Le fait est qu'avant la révolution de 89 le Coat-d'Or était la demeure des seigneurs de l'endroit. Devenu propriété nationale, les hiboux s'en emparèrentetyfirent tranquillement leurs petits, jusqu'en 1815, époque à laquelle la famille LegofT Tacheta et s'y vint installer. L'aspect en est lugubre, les abords en sont désolés. D'un côté l'Océan, de l'autre, à perte de vue, des champs d'ajoncs et de bruyères. Eatre ces deux mers, qu'il domine comme un promontoire, le château s'élève triste et solitaire avec sa tour pareille à un phare.

Par un soir d'hiver de l'année 1836, les trois frères Legoff étaient réunis dans la chambre du rez-dechaussée qui leur servait habituellement de salon. C'était une vaste salle qui présentait un bizarre assemblage de luxe, d'élégance et de simplicité rustique. Ainsi, tandis qu'un riche tapis étalait sur le caris.

reau ses rosaces aux vives couleurs, le plafond étendait au-dessus ses poutres noircies par le temps et par la fumée. Les murs étaient blanchis à la chaux, mais chaque fenêtre avait de doubles rideaux de soie blanche et de damas rouge. Quelques chaises de paille grossière escortaient humblement un magnifique fauteuil velours et palissandre, tout surpris de se voir en si mauvaise compagnie. Une carabine, des sabres, des poignards, des haches d'abordage, des fusils de chasse emprisonnés dans leurs étuis de cuir, tapissaient le manteau de la cheminée; un piano d'ébène, incrusté de filets de cuivre, occupait le fond de cette chambre, dont les trois frères Legoff n'étaient pas le moindre ornement.

Le plus beau de? trois était encore fort laid, en admettant toutefois que la figure douce, intelligente et résignée du frère Joseph pût passer pour laide. On se laissait prendre bien vite à son air souffrant et rêveur, on finissait par le trouver charmant. Dans sa longue redingote brune, boutonnée jusqu'au menton, avec ses cheveux blonds et plats séparés sur le milieu du front et tombant négligemment sur le col et sur les épaules, on eût dit un de ces cloarecs qui mêlaient parfois à leurs pieuses méditations les chastes inspirations de la muse.

Les deux autres, pour parler net, avaient tout Tair d'ours mal léchés.

Le frère Christophe portait, sous une houppelande de peau de chèvre, un costume de marin du temps de l'empire ; il avait les jambes courtes, le ventre gros, la barbe inculte, les sourcils épais, les cheveux noirs, la tête énorme. Il aurait pu tuer Joseph

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