PREMIERE PARTIE. tl
— Voyons, Arabelle, dit-il en la relevant d'assez mauvaise grâce, cessons, je vous prie, ces enfantil- n lages. Asseyez-vous là, près de moi, et répondez à ' ' mes questions. Avez-vous, avant de partir, instruit M. de Rouèvres de votre résolution ? Votre mari sait-il où vous êtes ?
— M. de Rouèvres ne sait rien encore, répondit Arabelle un peu troublée par l'attitude de son amant, n me croit à sa villa d'Auteuil, où dans huit jours, il doit venir me prendre pour me conduire aux eaux.
— La dernière lettre que je vous ai écrite, reprit le jeune homme, est depuis hier à votre hôtel. M. de Rouèvres a-t-il jamais violé votre correspon- dance ?
— Jamais, répondit Arabelle.
— Que deviennent les lettres qui, durant votre absence, arrivent à votre adresse? Passent-elles sous les yeux de votre mari?
— Jamais. D'ailleurs, en partant j'ai donné des ordres pour qu'on les brûlât.
— C'est bien, dit M. de Peveney. Ainsi, ajoutat-il, vous êtes partie depuis deux fois vingt-quatre heures, et vous êtes censée à Auteuil, attendant M. de Rouèvres, qui a promis d'aller vous y rejoindre au bout d'une semaine, à compter du jour de votre départ ? D'après ce calcul, nous avons devant nous cinq jours au moins de répit et de liberté.
— C'est plus qu'il n'en fautpour quitter la France ! s'écria avec joie madame de Rouèvres qui crut avoir enfin compris où tendaient les questions deFernand. Sois tranquille, ajouta-t-elle, j'ai tout prévu, tout disposé pour notre fuite.
M. de Pereney ouvrît une fenéire qui donnait sur U CDtir, et, apercerant le serviteur qui revenait de k'r Mondeberre :
— André, cria-t-il, prends mon cheval, cours à Oiisson et demande quatre chevaux de poste. Brûle la route, je t'attends dans une heure.
— Nous partons 1 nous partons I s'écria madame <li' Rouèvres ; Pernand, l'Italie nous appelle; que de fois dans nos rêves nous l'avons visitée ensemble !...
M. de Peveney se mit & regarder cette femme avec 1111 sentiment d'étonnement môle de compassion, s[iLis songer que cette exaltation, qu'à cette heure il l^rcnait en pitié, avait été longtemps son orgueil et sus délices les plus chères.
— Ârabelle, s'écria-t-il enfin avec un ton d'autorité qui la fit tressaillir, vous avez eu tort de disposer de ma destinée sans m'avoir consulté. Il n'entre ni dans mes goûts ni dans mes principes d'accepter des sacriQces de la nature de ceux que vous m'offrez trop gi'm ère u sèment ; mon cœur n'est pas assez richeponr li's reconnaître ; je ne sens en moi ni la passion ni i'intratnement qui excusent et légitiment de si c'i Langes entreprises. Vous l'avez dit, nous allons ^i^trtir ; je vais vous conduire à votre maison d'Au' iGuil. Rassurez-Tons pourtant ; mon projet n'est pas de vous abandonner ISchement dans la position périlleuse où votre imprudence nous a jetés tous deux. S; je forfais à l'amour, jene manquerai point & l'honneur. Je suis prêt à subir avec vous toutes les cou' tt'qtiences de votre égarement ; mais auparavant, je vous dois et me doii ^moi-^néme de tout tenter pour les prévenir.
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PRBmÈRB PARTIE. 6»
Madame de Rouèvres demeara quelques instants '
écrasée sous le coup imprévu de ces rudes paroles. L'orgueil la releva et la soutint. ^ ' J
— Vous-même, rassurez-vous, dit-elle avec fierté; ^ ^j si j'ai cru pouvoir disposer de votre destinée, je ne S me reconnais point le droit de vous embarrasser de i ma personne. Je ne suis pas venue m'imposer à vo- ^ i tre indifférence ni réclamer de votre honneur ce que ' | me refuserait votre amour. Si je me suis trompée,
c'est à moi seule de porter la peine de ce que vous avez eu raison d'appeler mon égarement.
A ces mots, elle fit quelques pas vers la porte : M. de Peveney courut à elle et la retint. Quelque importun, quelque irritant que soit un amour qu'on ne partage plus, il n'est point d'homme qui se résigne aisément à perdre l'estime du cœur où il a régné : tel a résisté à toutes les supplications de la tendresse, à toutes les imprécations de la haine, qu'une parole de dédain soumet aussitôt et ramène. D'ailleurs Femand se jugeait responsable du parti qu'allait premlre Arabelle ; s'il ne dépendait pas de lui d'agir en amant, tous ses instincts lui faisaient une loi de se conduire en galant homme.
La passion est ainsi faite : humble et fière, superbe et suppliante, aussi prompte à l'espoir qu'au découragement, an regard l'abat, un sourire la relève. Se sentant retenue par M. de Peveney, madame de Rouèvres crut voir aussitôt les bras d'un amant s'ouvrir avec joie pour la recevoir et Tétreindre.
— Ah I s'éeria-t-eile avec transport, j'ai le secret de ta belle âme. Ta te demandes avec inquiétude si
je ne les regretterai pas un jour, ces biens auxquels j'aurai renoncé pour te suivre. Tu crains d'être é^'O'iste en acceptant l'oiTrande de ma vie tout ent\cvv.. Que tu sais peu le prix de ton amour l
£]le parla longlemps avec la même exaltation, h relpnant ainsi à un dernier rameau d'espérance. M, (le Peveney l'avait fait asseoir près de lui; il comprit, en l'écoutant, que, pour en arriver à ses lï[iâ, il devait user de ruse et se garder d'exaspérer cette passion eu la heurtant de front. Il n'ignorait p;is à quelle âme il avait affaire, ni quels ménageniL'nls il avait à garder pour ne point la mettre aus abiiis. Il attira donc Arabelle doucement sur son cœur, et commença par l'entretenir avec une affectueuse gravité, tempérant tour à tour, par la tendresse ou par la raison, ce que ses discours pouviiicnt avoir de trop sévère ou de trop passionné. Aiabelle l'écoutait avec une attention inquiète; & peine eut-elle entrevu où Fernand voulait en venir, qu'elle se cabra de nouveau sous le frein. Vainemen M. (le Peveuey passa de la prière à l'emportement, Viùjiement il parla en maitre et en esclave : il ne put ni lu dompter ni la fléchir.
— A quoi hon tous ces discours et pourquoi vous donner tant de mal? s'écria-t-elle avec un sangfroid plus terrible que la colère ; je ne vous demande point d'égards ni de pitié. Encore une fois, ce n'est pas d'une aCfoire d'honneur qu'il s'agit ici, non plus f[uii d'un cas de conscience. M*aimez-vous7 ne m'aïmez-vous plus? Oui ou non, et tout sera dit.
Poussé à bout, M. de Peveney ne retint plus la vérité, prête à s'échapper, comme un glaive, de sa poi-