PREMIÈRE PARTIE. ft
. trine ; mais, au premier mot qui sortit de sa bouclie» \ il s'arrêta court, et madame de Rouëvres frissonna
i comme une biche qui, du fond des bois, entend résonner le cor des chasseurs.
Un bruit de pas montait dans l'escalier. Prompt comme la pensée, M. de Peveney se précipita vers la porte. A.U même instant cette porte s'ouvrit, et Fernand se trouva face à face avec un personnage qu'il n'attendait pas.
— Je regrette. Monsieur, dit le malencontreux visiteur, d'entrer ainsi à l'improviste; la faute en est à vos gens. Depuis près d'une heure que je suis votre hôte, j'aurais pu croire la maison inhabitée, si les éclats de votre voix ne fussent parvenus jusqu*à moi. Gomme je ne suis pas tout à fait étranger à ce qui se passe céans, et que vos affaires sont à peu près les miennes, j'ose espérer que vous voudrez bien, madame et vous, excuser ce que mon arrivée peut avoir de brusque et d'imprévu.
 ces mots, il fit quelques pas en avant et salua madame de Rouèvres. Fernand était toujours à la même place, debout et immobile. Assise sur le divan, Arabelle n'avait point changé d'attitude ; pâle, les yeux baissés, mais sans émotion apparente, si bien que, la voyant sans peur, on aurait pu la croire sans reproche.
Entre elle et lui, le nouveau venu se tenait impas-
sible et graye. C'était un homme qui pouvait avoir près de quarante ans. L'élégance sévère de son costume s'harmonisait avec la froide politesse de soa langage et de ses manières. Quand même les lignes de sa figure n'eussent pas trahi le pur sang des aïeux, ses gestes et son maintien auraient sufG pour révéler la présence d'un geatilhomme. II était d'ailleurs impossible de lire sur le marbre de son visage ce qui s'agitait dans son cœur. Nul au monde, en le voyant ici pour la première fois, n'aurait pu raisonnablement supposer qui était cet homme, quel dessein l'amenait, quel rOle il allait jouer dans ce drame.
— Monsieur, dit enfin madame de Rouèvres, vous pouvez me tuer, c'est votre droit, — c'est votre devoir, ajouta-t-elle avec fermeté.
Entre le parti que conseillaitrégoîsmeet celui que prescrivait l'honneur, M. de Peveney n'hésita point.
— Monsieur, dit-il, ce n'est qu'à moi seul que doit s'adresser votre vengeance, votre ressenlimenU Seul je suis coupable. C'est moi qui, à force de ruse et d'adresse, suis parvenu à détourner madame de Rouévres de la ligne de ses deyoirs ; c'est moi qui l'attirai dans un piège, moi qui l'entraînai & sa pei'te. Je sais par avance tout ce que vous pouvez me dire là-dessus ; ma vie vous appartient, laves votre honneur dans mon sang.
Arabelle poussa un cri d'eflVoi et fit un mouvementpour se jeter entre son amant et sou mari: M. de Rouévres l'arrêta.
— Calmez-vous, Madame ; vous aussi. Monsieur, calmez-vous, dit'il avec un imperturbable sang-
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froid. Nous sommes entre gens comme il &nt : s'il vous plaît, nous réglerons nos comptes sans scandale et sans bruit. Veuillez donc vous asseoir et m'écouter tous deux, car il est indispensable que vous entendiez Tun et l'autre ce qu'il me reste à dire à chacun de vous en particulier.
B prit un siège, et se tournant vers Arabelle, sans ironie, sans morgue, sans humeur, avec l'aisance et le savoir-vivre que donne une longue habitude du monde, de ses lois et de ses usages :
-^Madame, lui dit-il, jevais bien vous surprendre r je ne vous tuerai pas, je m'abstiendrai de toute plainte et de tout reproche ; je tiens même à savoir si je n'ai pas à vous adresser des excuses : car je m'y croirai^ obligé dans le cas où, par quoi que ce soit dans ma conduite, j'aurais eu le malheur de justifier la vôtre. C'est vous-même que j'en ferai juge.
Âces mots, Femand se leva.
— n est, dit-il, pour le moins inutile que j'assiste à ces explications ; permettez que je me retire.
— Restez, Monsieur, restez, répliqua M. de Rouévresavec autorité. Je serai bref : dans un instant je suis à vous.
M. de Peveney s'étant rassis, M. deRouèvres poursuivit en ces termes :
— Peut-être, Madame, n'avez-vous pas oublié quelle était votre destinée lorsque j'eus l'honneur de vous offrir la mienne en partage. Nos pères s'étaient connus dans l'émigration. Le vôtre ne devait vous laisser en mourant qu^un nom sans tache pour unique héritage. 11 mourut. Presque en même temps la révolution de Juillet envoyait dans l'exil les seuls
protecteurs qa'il vous fût permis d'invoquer. Vous étiez sans amis, sans soutien, sans fortune. Ma mère vous recueillit avec tendresse ; et plus tard, séduit par vos grftces, non moins touché du malheur de votre jeunesse, je vous priai d'accepter mon nom. Vous savez qiie je ne m'y hasardai qu'en tremhlaat. Quoique jeune encore, je n'étais plus à l'âfje où l'argile dont nous sommes pétris peut se transformerai! feu des passions et recevoir une empreinte nouvelle. Dans la défiance ob j'étais de moi-môme,je pensai
. qu'avant de vous enchaîner par des liens éternels il était de mon devoir de renseigner votre cœur et d'éclairervotre inexpérience. Je ne vous cachai rien de mes goûts, de mes idées, de mon caractère ; j'appelai vos réflexions sur ce lien que je vous proposais de
- nouer ; je vous exposai de quelle façon sérieuse et solennelle j'envisageais le mariage; loin de songera capter votre esprit par des peintures attrayantes, j'essayai de l'effrayer parla gravité ries obligations mutuelles ; j'allais même jusqu'à vous exagérer les charges de l'association. Je ne vous montrai pas le bonheur comme une conquête facile ; mais, vous ar* rétant au pied de la câte dont il est le couronnement, je vous demandai si vous vous sentiez le courage de TOUS appuyer sur mon bras pour aller le cherchei là-haut. Quand tout fui dit, pour toute réponse voua me tendîtes voire main: je la pris avec unreligieux respect, mêlé d'amour et de reconnaissance, et m'engageai devant Dieu à vous aimer, à vous servir. En votre ame et conscience, ai-je failli h mes engagements?
Aces mots, M. de Rouèvres s'interrompit comme