ACTE DEUXIÈME
ANDRE , de même, lui serrant la main.
C'est moi...
CLOTILDE
Comme cela, sans crier gare?...
ANDRÉ. '
Mais, vous voyez...
CLOTILDE , l'arrêtant doucement et lui terrant la main.
Chul!
ANDRÉ , surpris.
Mais nous sommes seuls ?. . .
Thérèse sort, CLOTILDE, sans répondre*
Alors, vous arrivez à Tinstant?...
ANDRÉ
A^rinstant.
CLOTILDE, assise sur le canapé *.
Vous ôles donc parti bien brusquement; car votre lettre me dit, au contraire : « Ne comptez pas sur moi* avant la fin » de la semaine. »
ANDRÉ
Oui ; mais des circonstances imprévues. •• Enfin, me voilà !
CLOTILDE
C'est l'important... Asseyez-vous là... et causons un peu... (Assis tous deux sur le canapé.) Comment avez-vous passé tout ce temps-là, loin, de moi?...
ANDRÉ
Mon Dieu, mille occupations... ma chère amie : des fermages à toucher, des baux à renouveler, des coupes à régler.... un peu de chasse... deux ou trois dtners de voisinage...
CLOTILDE
Bref, vous n'avez pas eu le temps de vous ennuyer?..,
* Clotilde, André.
Digiti
94 FERNANDK
ANDRK.
Si !... de ne pas vous voir !
CLOTILDE, gaiement.
Pas de madrigal... avouez, André... que vous n'avez pas trop souffert de celte absence, voyons... avouez-le !
ANDRÉ, stupéfait.
Je ne vous comprends pas, Glotilde !...
CLOTILDE, se levant.
Vous allez donc me comprendre !... Quand vous êtes parti, mon cher André, je nie suis dit : — Voici une bien grande épreuve I... * depuis trois ans que nous nous aimons, c'est la première fois qu'il nous arrive de vivre ainsi toute une semaine séparés l'un de l'autre. Pourvu que l'un de nous n'aille pas en souffrir seul !...
ANDRÉ, qui s'est levé.
Eh bien ! mais?...
CLOTtLDE, doucement.
Laissez-moi achever, mon ami ! — Votre lettre de ce matin m'a déjà rassurée sur votre compte .. elle est très-affec-tueuse... mais très-calme. Vous y plaisantez môme fort agréablement sur vos fonctions de gentilhomme fermier «n sabots, et la prolongation de votre séjour ne vous arrache que des regrets très-modérés... tels que les exigerait la simple politesse!...
ANDRÉ
Ah ! ma chère Glotilde!...
CLOT IL DE, souriant...
Mais laissez-moi donc finir ! Je n'ai pas l'air d'une femme en colère, n'est-ce pas, et ce n'est pas une scène de reproches?...
* André, Clotilde.
Digiti
ACTK DEUXIÈME 95
ANDRÉ
Mais justement 1 ce qui me passe, c'est la tranquillité avec laquelle vous me dites tbut cela!...
CLOTILDE
Âh ! André, c'est que je suis soulagée d^un grand poids !... je n'avais qu'une terreur!... Mon Dieu! s*il m'allait être prouvé, qu'il ne peut vivre sans moi, et que mon abandon lui serait un coup fatal !
ANDRK.
Votre abandon !
CLOTILDE, continuant.
Mais non!... Grâce à Dieu, l'épreuve est faite! vous m'avez quittée sans déchirenient,.. vous me retrouvez sans ivresse I Et nous aurons eu cette bonne fortune, bien rare en amour , que partis tous deux du même pas , nous voici tout doucement arrivés ensemble au terme du voyage... sans que Tun de nous ait donné cet ennui à Tautre... de se faire un peu traîner sur la roule !
ANDRÉ
Mais, Gloiilde, y pensez-vous?... mais c'est mon congé que vous me donnez là?...
CLOTILDE
Mais pas autre chose, mon pauvre ami !
ANDRÉ
Mais si je m'attendais à rien de tel !...
CLOTILDE
Voyons, André, de bonne foi, est-ce qu'avant ce dépari vous n'aviez pas remarqué... que je n'étais plus la même avec vous?...
ANDRÉ
Mais jamais
Digiti
CLOTILDE
Alors, j Vi donc bien joué mon rôle ; car je puis vous Tavouer à présent. Que de fois» mon ami, en ces derniers temps surtout, je me suis dit, quand vous quittiez ce salon : Ai -je à me plaindre de lui?... — Non. Est-il toujours aussi digned'être aimé, aussi empressé, aussi tendre?... Oui!... Pourquoi donc son cœur étant le même, le mien est-il changé?... car il Test, je ne saurais me le cacher. Je ne Taitends plus avec la même impatience... Cette inquiétude, quand il tardait un peu ! celte émotion si douce au bruit de sa voiture^ au son de sa voix ou de ses pas... je ne l'éprouve plus!... je Testime, je le révère... autant et plus que jamais ! — Mais pour l'aimer, non. II faut bien en convenir, je ne Taime plus...
ANDRÉ
Vous, Clotilde !... et c'est vous qui ?...
CLOTILDE, remontint à la tnble et joaant avec une petite glace à main.
Mon Dieu, mon ami, je vous entends bien... comment cela s'est- il fait?... Le sais-je moi-même?... Comment Tamour s'en va-t-il ?.. Comme il est venu! —Je n'avais pas ordonné à mon cœur de vous aimer... je ne lui ai pas interdit de le faire... Il se reprend comme il s'est donné... à mon insu... C'est la loi commune que toute chose ait un terme et qu'elle meure de ce qu'il l'a fait vivre!...* J'en étais donc à ce point douloureux... Eh bien, du moins, il ne saura rien. Je me sacrifierai... je mentirai... Il se croira adoré comme au premier jour, et je souffrirai seule... Mais quel supplice, mon ami... que ce mensonge de tous les instants, et combien je bénis ce voyage de m'avoir appris que ma tendresse ne vous était pas aussi indispeosable que je le voulais croire!... Mentira présent!... c'est bien inutile, n'est-ce pas?... Vous savez tout... vous me plaindrez... Et si mon inconstance a besoin d'excuses... Eh bien, vous les trouverez dans votre propre cœur, en le comparant à lui-môme.
* clotilde, André qui est remonté au-dessus de la table.
Digiti
ized by.G00gle