CHAPITRE IX
L'ermitage.
Bemardo arriva sans accident avec l'enfant dans son ermitage ; il en prit autant de soin qu'eût pu le faire une tendre mère : il pansait chaque jour ses blessures , et jour et nuit le veillait alternativement avec son serviteur. Les plaies ne tardèrent pas à se cicatriser, et quelque temps après Fernando, entièrement guéri , reparut joyeux et bien portant. La seule chose qui l'affligeait, c'était de ne plus voir sa mère ni ses frères ; on sait qu'il nommait ainsi sa tante et ses cousins. Bemardo le consolait, en lui promettant de le reconduire auprès d'eux aussitôt que cela serait possible. Souvent aussi il demandait Pedro. « Il est sûrement redevenu fou, disait-il ; sans cela il ne m'oublierait pas ainsi ; qu*il vienne me voir quand il sera guéri, mais pas avant.
— Sans doute , lui répondait Bernardo , il fallait qu'il fût fou pour t'avoir traité d'une manière aussi barbare. »
Cependant Bernardo, dans ses fréquentes conversations avec Fernando , éludait toujours ses questions sur sa famille, et lui cachait avec soin qu'il
était de noble orig;ine et rhéritier d'une immense fortune. Son dessein était d'élever cet enfant avec simplicité ; il pensait que tous ces détails ne serviraient qu'à lui inspirer de l'orgueil, et à rendre ainsi son éducation plus difficile. Peu à peu l'enfant oublia le lieu où s'étaient passées ses premières années; il ne Ee souvenait que confusément de sa mère et de ses frères. Son père adoptif sut gagner complètement toute son affection ; il ne lui donnait jamais d'autre nom que le nom de fils; Fernando de son côté l'appelait toujours son père. Dans toute la contrée on ne connut qu'au bout d'une année Tenfant que Bernardo avait recueilli dans son ermitage; et comme on présumait que celui-ci avait fui le monde par suite du violent chagrin que lui causait la mort de son épouse, conjecture rendue vraisemblable par le petit mausolée élevé dans le bosquet de myrte , on pensa que le jeune garçon était son fils.
Bernardo mettait tous ses soins à bien élever le petit Fernando. Il l'instruisait dans la religion et lui parlait souvent de Dieu. Il commença par lui raconter^es histoires les plus édifiantes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais quelle joie éprouva le pieux vieillard quand il s'aperçut que Fernando les savait déjà par cœur, et qu'il n'avait qu'à continuer les instructives leçons de dona Blancal II remarqua avec un plaisir non moins vif que l'enfant aimait à contempler les beautés de la nature jusque dans les moindres détails , et à y puiser de nouvelles preuves de la bonté et de la grandeur de Dieu. Il lui enseigna donc la* botanique , l'art de connaître les
plantes et leurs propriétés ; il lui apprit le nom des étoiles , et lui fit observer et admirer la régularité de leur course. Il lui présenta ainsi toute la création comme l'œuvre d'un Être dont la bonté et la sagesse sont infinies, et toute la nature comme une échelle qui doit nous aider de connaissance en connaissance à nous élever jusqu'à Dieu.
Bemardo lui apprit aussi à lire, à écrire, et à parler correctement sa langue; puis il lui enseigna le latin , et lut avec lui les auteurs classiques. Reconnaissant dans Fernando les dispositions les plus heureuses , il étendit le cercle de son instruction à mesure que l'enfant avançait en âge. Ainsi , peu à peu il lui enseigna le français, l'italien et l'allemand, la géographie, les mathématiques et la physique. L'enfant avait un vif désir de s'instruire, et Bernardo lui voyant faire tant de progrès dans tout ce qu'il lui enseignait, redoublait de zèle et semblait lui-même rajeunir. Après avoir ainsi mis tous ses soins à former l'esprit et le cœur de son élève , il ne négligea pas le dehors : il l'habitua à mettre de la bienséance et de l'aménité dans son langage et dans son maintien , et i\ le fit habifler comme l'étaient alors les jeunes Espagnols de qualité.
Fernando atteignit ainsi sa quatorzième année. Alors survint un événement douloureux pour lui et pour son père adoptif. Le vieux et fidèle Frédéric tomba dangereusement malade. Bernardo et son fils lui prodiguèrent les soins les plus assidus. Quand son état devint plus inquiétant, ils ne quittèrent plus le chevet de son lit, et les larmes coulaient
sur les joues de Fernando en le voyant souffrir. Le malade était calme, et Tespoir d'une vie meilleure soutenait son courage. « Nous avons beaucoup souffert ensemble, moh cher maître, disait -il; nous avons vu combien sont vains les biens de ce monde^ et combien ses joies sont fragiles. Dieu soit loué de ce qu'après les rêves éphémères de cette vie nous pouvons espérer une existence plus heureuse I Si Dieu se révèle déjà avec tant de bonté et de magnificence sur la terre , combien ne doit-il pas nous paraître plus grand et plus admirable encore dans ce séjour céleste I Cette idée remplit mon âme de délices, d
Bernardo envoya chercher un prêtre qui demeurait à quelques lieues de là. Il vint , et le malade reçut l'extrême- onction avec la plus touchante piété. Cependant le bon Frédéric s'affaiblit de pluâ en plus, et un soir son agonie arriva presque subitement. Bernardo et son jeune élève s'agenouillèrent près du mourant et prièrent pour lui, non sans verser d'abondantes larmes. Tous deux veillèrent la nuit près du corps inanimé de cet excellent serviteur. Fernando n'avait jamais vu mourir personne.
« Grand Dieu, disait-il, comme le pauvre Frédéric est maintenant pâle, immobile et muet t Ah I que la mort est une chose efïrayante à voir ! »
Bernardo proOta de l'occasion pour lui dire : « Ce corps inanimé que voilà n'est plus notre bon vieil ami auquel nous étions attachés : ce n'est que l'enveloppe'de son âme ; et cette âme , ce véritable luimême, ayant toujours été bonne et vertueuse, jouît maintenant auprès de Dieu d'une félicité sans
bornes. Ce corps, cette enveloppe terrestre que nous allons aujourd'hui confier à la terre, sorlira un jour du tombeau et se réunira à l'esprit. Notre ami Frédéric ressuscitera un jour comme Notre-Seigneur Jésus-Christ est ressuscité. Nous aussi nous mourrons, et nous ressusciterons. Tâchons donc de nous rendre dignes de la miséricorde divine , et n'oublions jamais que de toutes nos actions celleslà seules sont véritablement bonnes , qui rassurent notre conscience à notre heure suprême , et celleslà sont mauvaises, qui nous troublent et nous inquiètent dans nos derniers moments. i>
Privé de la compagnie et des services du bon Frédéric, Bemardo sentit qu'il ne pourrait plus rester dans une solitude aussi absolue : d'ailleurs le temps de suivre les études universitaires était venu pour Fernando. Le bon vieillard, décidé à suivre son élève , prit des habits conformes à son rang , et le conduisit à Salamanque. Il le pouvait sans péril ; car une procédure régulière, en prouvant son innocence, lui avait rendu la paix et tous ses biens.
Avant de partir il fît, à ses frais , changer la chapelle en église paroissiale, son ermitage en un charmant presbytère, et assigna au desservant un revenu suffisant pour tous ses besoins et pour l'aider à secourir les malheureux. Jusqu'alors les pâtres de cette espèce de désert avaient été , pour ainsi dire , privés des bienfaits de la religion par l'éloignement excessif du temple , où les enfants et les vieillards pouvaient à peine se rendre une fois Tan. Cette fondation excita chez eux une vive reconnaissance. L'arrivée du pasteur, l'inauguration de l'église fut
un jour d'allégresse ; mais lorsqu'au bout de la semaine Bemardo prit congé de ces bonnes gens , un vif chagrin s'empara de leurs cœurs , des larmes amères coulèrent de tous les yeux.