CHAPITRE X
L'ambassadeur.
Arrivé avec son fils adoptif à Salamanque, Bernardoy ou, pour mieux dire, le chevalier, loua dans un des plus brillants quartiers de cette ville un bel appartement dans la maison d'un riche négociant , et le jeune Fernando ne tarda pas à devenir la joie de ses professeurs et un des étudiants les plus distingués de l'université. Mais à peine trois années s'étaient écoulées que Bemardo fut un jour subitement frappé d'apoplexie. Privé de l'usage de la parole, il fit signe à ceux qui l'entouraient qu'il voulait parler , mais il ne le put. Le négociant lui présenta alors une plume et du papier ; mais sa main refusa son service, elle ne put tracer aucun caractère. Alors il arrêta un regard douloureux sur Fernando, et fit signe au marchand de prendre soin de lui. Le brave marchand le promit, et embrassa le jeune homme en sa présence. Qnelques moments après, l'ami , le noble bienfaiteur de Fernando avait cessé de vivre. La douleur de son fils adoptif ne connut point de bornes.
La perle que Fernando venait de faire avait beaucoup plus d'étendue qu'il ne pouvait encore le com-
prendre dans ce moment - là. Bernardo avait l'intention de le présenter au roi dès que Sa Majesté, qui était alors en tournée dans ses États du Nord , serait rentrée dans sa capitale; il voulait faire reconnaître Fernando comme comte d'Alvarès, et faire valoir ses droits aux biens de son père. La mort était venue le surprendre dans ses projets. Les biens considérables de Bernardo tombèrent en héritage à ses parents, et il laissait Fernando isolé dans le monde, ignorant son origine et presque sans ressources.
Le pauvre jeune homme était hors d'état désormais de continuer ses cours à l'université, et le négociant-, qui n'aimait guère les sciences, l'engagea à se livrer au commerce , et s'offrit à le lui apprendre. Fernando accepta avec joie , et eut peu de peine à se mettre au courant des affaires. Connaissant déjà fort bien l'allemand , l'italien et le français , il apprit encore l'anglais, et put se charger çle la correspondance étrangère de cette maison ; son intelligence, son zèle, et surtout sa probité à toute épreuve, lui gagnèrent bientôt l'entière confiance de son chef.
Le négociant l'emmena avec lui dans lies principales contrées de l'Europe. Un jour qu'il l'avait accompagné en Angleterre à l'époque où le comte de Gallas était ambassadeur d'Autriche près la cour de Londres , ce seigneur fit appeler le marchand pour lui acheter des bijoux ; et comme Fernando parlait très-bien l'allemand , le marchand l'envoya chez le comte de Gallas traiter cette affaire. L'ambassadeur fut surpris de voir ce jeune homme , d'un extérieur distingué , lui parler allemand avec tant d'aisance et de pureté. « Vous êtes sans doute
né en Allemagne , lui dit le comte avec affaLilité ; je suis charmé de voir en vous un de mes compatriotes. »
Fernando répondit qu*il était né Espagnol, et ouvrit sa caisse de bijoux. Uambassadeur appela son épouse, et la pria d'y faire un choix. Cette dame eut aussi beaucoup de plaisir à s'entretenir avec le jeune marchand dans sa langue maternelle. Après avoir fait un choix, on demanda le prix , et Fernando répondit : « Il serait inconvenant de taxer ces objets plus cher qu'ils ne valent, et de vous faire perdre un temps précieux en vous forçant à marchander; ainsi je vais vous en dire nettement le prix. »
Le comte fut satisfait de cette manière d'agir, puis il dit au jeune marchand de faire une facture et de l'acquitter sur-le-champ. Fernando l'écrivit en allemand avec tant d'élégance et de correction , qu'il s'attira de nouveaux éloges. Ensuite Fernando jeta un coup d'œil sur les bijoux de sa cassette et sur ceux qui avaient été achetés par la comtesse , et qui étaient encore sur la table. « Madame, dit-il , permettez-moi de vous faire remarquer une petite erreur. Voilà deux diamants qui ont une grande ressemblance. Celui que vous venez de prendre en place de l'autre que vous aviez d'abord choisi, et dont vous m'avez donné le prix, est bien aussi beau et a autant de feu , mais il est un peu moins épais, et par conséquent d'une moindre valeur. Si vous tenez à le conserver de préférence à l'autre, je dois vous rembourser ce que j'ai reçu de trop. »
Le comte et la comtesse admirèrent la probité de ce jeune homme. Ils comprirent bien qu'il aurait pu
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garder les six pièces d'or sans que personne s'eniïit aperçu. Fernando, enchanté d'avoir reconnu promp tement celte erreur, rendit à la comtesse la bague qu'elle avait choisie. Le comte lia alors conversation avec lui , et le questionna sur sa position, oc Je ne suis qu'un pauvre commis marchand, répondit Fernando, et je ne me suis livré au commerce que faute de ressources pour continuer mes études.
— C'est dommage, dit l'ambassadeur; mais, écoutez , vous me convenez , et je serais charmé de vous être utile ; j'ai besoin d'un jeune homme bien élevé, qui connaisse plusieurs langues et sur la fidélité duquel je puisse compter. Je vous offre près de moi la place de secrétaire particulier, si cela vous convient. En même temps vous aiderez mon maître l'hôtel dans ses comptes; et pour cette double charge je vous donnerai des appointements dont vous serez satisfait. »
Fernando accepta ces propositions avec joie, et promit au comte de faire tout ce qui dépendrait de lui pour justifier sa confiance. Il se hâta de rentrer chez lui, et annonça au marchand ce qui s'était passé. Celui ci le voyait avec regret se séparer de lui; mais il ne voulut pas l'empêcher de prendre un parti qui pouvait le mener à la fortune, et Fernando, après avoir pris congé de lui de la manière la plus touchante , entra aussitôt en fonctions.
Peu de temps après l'ambassadeur, sur sa demande, fut rappelé, et Fernando l'accompagna à Vienne. Il ne s'y trouva pas aussi heureux qu'il l'avait espéré. A la vérité, le séjour de cette capitale lui plaisait beaucoup, et le comte et la comtesse ne
cessèrent point de lui donner des témoignages les moins équivoques d'estime et de confiance; mais les autres employés et domestique» dé la maison, jaloux de la favQur dont il jouissait près de leurs maîtres, le lui faisaient sentir souvent, et cherr ehaient tous les moyens possibles de lui faire de la peine. Le chagrin que lui causa cette conduite, et Tair de la ville, qyi ne lui était pas favorable, le firent tomber malade.
Pendant qu'il était retenu au lit par une fièvre violente, il y eut à Vienne une fête solennelle. La cour et toute la noblesse se rendirent à la cathédrale Saint- Etienne; toute la population était en mouvement pour voir les processions et assister au service divin. Les domestiques du comte, jusqu'à celui qui était chargé de prendre soin de Fernando, y coururent, et le malade resta seul, ne pouviint quilter son lit, tourmenté par une soif ardente. Il sonna plusieurs fois sans que personne parût; il e>saya en vain de se lever pour aller chercher lui-même de Teau , qu'on n'avait pas eu la prévoyance de mettre à sa portée. Il éprouvait un vif chagrin de se voir ainsi abandonné.
A cette même époque une dame étrangère, la comtesse d'Obersdorf , était venue passer quelques jours chez le comte de Gallas. Sa femme de chambre, un livre de prières à la main , descendait les escaliers pour aller à l'église, au moment où Fernando s'était mis à sonner de nouveau avec force. Elle monta chez lui, et lui demanda avec le plus touchant intérêt ce qu'il désirait.
« Mademoiselle, je vous en prie, s'écria-l-il, ayez
la bonté de me procurer tout de suite de la limonade, ou au moins de Feau , car je meurs de soif.
— Je vais vous «n chercher sur-le-champ, » répondit-elle.
Elle prit la carafe vide qui se trouvait là, se hâta d'aller à la fonlaine, la remplit d'eau fraîche, revint et donna à boire au malade, en lui disant :* «L Prenez d'abord ceci en attendant, je vais vous pré-, parer de la limonade. :»
Elle pensait bien qu'elle ne pourrait plus assister à l'officç; mais elle se dit : Servir un malade, c'est aussi servir Dieu.
Elle descendit à la cuisine , où elle ne trouva personne. Elle se mit à chercher des citrons et du sucre; ce fut en vain. Affligée, elle revint près de Fernando pour lui annoncer cette fâcheuse nouvelle. (L C'est honteux, dit-elle, de vous abandonnTi» ainsi dans l'état où vous êtes ! Je vais rester aupr^de vous jusqu'à ce que votre garde malade soit de retour. »
Et elle s'assit auprès de la fenêtre, prit son livre de prières et le lut avec recueillement. Cependant elle se levait de temps à autre pour donnera boire à Fernando et s'en aller à la fontaine remplir la carafe quand il n'y avait plus rien.
« Que de gratitude je vous dois. Mademoiselle! lui dit Fernando. Peut-être jamais je ne serai en état de reconnaître ce que vous faites pour moi. Mais Celui qui a dit que chaque goutte d'eau fraîche * oflerte à un malheureux altéré trouvera sa récompense, saura vous tenir compte de cette bonne action. Lorsque je bois, il me semble que je verse de
Teau sur une pierre rougie au feu. Sans vos {généreux soins, je crois que je serais mort de soif. Oh ! Mademoiselle, soyez certaine que Dieu vous récompensera.
— Le plaisir de vous être utile , repondit la jeune fille, m'est déjà la plus douce récompense. »
Elle se remit de nouveau près de la fenêtre , et continua sa lecture jusqu'à ce que le néglijçent domestique fût de retour. Alors elle souhaita au malade un prompt rétablissement, et se retira. Le lendemain , comme elle était sur le point de partir avec sa maîtresse, elle alla lui rendre encore une clerniî re visite , s'informa de sa santé et lui fit le plus aimable adieu.
Quand Fernnndo fut rétabli, le comte l'emmena en Bohême, où il possédait un château et de vastes domaines. Là Fernando mena plusieurs mois une existence agréable : cet antique château et ses spacieux jardins lui plaisaient beaucoup * en les voyant, il se rappelait, quoique d'une manière confuse, qu'il avait passé les premières années de son enfance dans une demeure à peu près semblable. Il s'y sentait à son aise ; le comte s'en aperçut avec plaisir, et, comme son intendant venait de mourir, il lui offrit cette pl^ce, ce que Fernando accepta avec joie ; toutefois il éprouvait un vif et sincère regret de se séparer de cet excellent seigneur.
Aussitôt que l'on sut que Fernando avait été nommé intendant, les propriétaires et les employés d'administration des environs ambitionnèrent l'honneur de lui donner leur fille en mariage. Mais Fernando n'avait pas oublié la jeune personne qui avait
été pendant quelques heures sa garde-malade ; l'intérêt qu'elle lui témoigna, la douceur de son caractère , sa modestie et sa piété se retraçaient encore vivement à sa mémoire. Dès qu'il se vit dans une position stable et avantageuse, sa première pensée fut de la demander pour épouse; il fit part de son projet au comte, qui l'approuva : il écrivit à la jeune fille, et attendit impatiemment sa réponse.