CHAPITRE VIII
Le libérateur.
Le chevalier inconnu qui avait si subitement apparu au château pour arracher le malheureux enfant à la mort était un homme extraordinaire, doué de grandes qualités , mais d'un caractère bizarre. Son histoire est aussi très-remarquable. Dans sa jeunesse il avait occupé de hants emplois; il devait épouser une demoiselle de grande naissance , appelée Théolinde , et les noces devaient se célébrer au château qu'elle habitait avec ses parents à vingt lieues de la capitale. Quand le chevalier y arriva au jour fixé pour le mariage, il la trouva dans le cercueil. Dès lors sa vie fut à jamais désenchantée pour lui : il chercha la mort sur les champs de bataille^ et n'y trouva que la gloire. Il acquit dans l'armée autant de considération qu'il en avait à la cour; le roi songeait même à l'élever à la dignité ducale.
Cette fortune, ses talents, sa franchise, lui firent de nombreux ennemis; le plus dangereux était don
Alonzo. A force de cabales et de calomnies ils parvinrent à mettre sa tète en péril. Heureusement le chevalier s'échappa de sa prison , et se réfugia dans les montagnes avec un serviteur resté seul fidèle. Après avoir longtemps erré de contrée en contrée, il s'arrêta dans un charmant vallon , au milieu duquel se trouvait une chapelle, chef-d'œuvre d'architecture gothique, abandonnée aux ravages du temps depuis l'extinction de la famille du fondateur.
Notre infortuné chevalier entra dans cet édifîce consacré au Seigneur. Le silence qui y régnait, et la douce clarté qui pénétrait à travers les vitraux en verres de couleur, éveillèrent dans son âme un profond sentiment de respect. Il se mit à genoux au pied de l'autel et pria Dieu avec ardeur de le prendre sous sa sainte garde , et de le préserver des périls dont il était menacé.
Après avoir ainsi prié avec ferveur, il sentit son âme soulagée ; il se leva , et contempla avec admiration le tableau dont l'autel était orné. La peinture en était effectivement fort belle, et représentait l'Assomption. La Vierge, portée sur des nuages d'or et entourée d'anges célébrant les louanges du Seigneur, montait au ciel en dirigeant vers le séjour des bienheureux des regards pleins de la plus touchante piété. Profondément ému, le chevalier tomba de nouveau à genoux. «Sainte Vierge, priait -il, <( vous toujours pleine de grâces et de miséricorde , « vous que les fidèles n'implorent jamais en vain , « daignez jeter vos regards sur nous et soyez notre <£ protectrice, afin qu'après avoir supporté avec
c résignation toutes les misères de cette vallée de c( larmes, nous soyons admis dans votre céleste (( patrie , et que nous jouissions de la paix et de la « félicité éternelle auprès de vous et de votre divin « Fils. y>
En sortant, il priait encore. « Seigneur, disait-il, a veuillez guider mes pas, et faites -moi trouver ^ une humble retraite où je puisse vivre loin de (L mes ennemis et vous consacrer le reste de mes « jours. » A peine eut-il fait quelques pas qu'il > aperçut un petit ermitage situé à peu de distance de la chapelle. Comme il frappait à la poirte, un berger qui se trouvait non loin de là s'approcha et lui dit : <l Cette habitation est déserte; l'ermite est mort depuis longtemps, et il ne s'est encore présenté personne pour le remplacer. :ù Aussitôt l'idée vint au chevalier de se réfugier dans cet asile. Il sortit du vallon, et peu de temps après son écuyer et lui , revenant vètiis en ermites , demandèrent et obtinrent la cellule abandonnée, sous condition de se charger de l'entretien de la chapelle.
Il le promit, et remplit sa promesse au delà de toute attente. Malgré la confiscation de ses biens, il lui était resté, à l'insu de ses ennemis, des sommes considérables. Il fit réparer cette chapelle , reconstruire l'ermitage, et forma un monastère trèscommode quoique petit, ayant une .chambre à coucher, une salle à manger, un cabinet d'étude, et quelques chambres consacrées à l'hospitalité. L'ameublement était très-simple , et la petite bibliothèque bien choisie. Derrière le bâtiment s'élevait une forêt de marronniers; par devant s'étendait un
autre terrain délaissé, que les nouveaux ermites peuplèrent d'arbres à fruits et changèrent en potager. Une ceinture de vertes collines enveloppait ce lieu charmant, et au delà des collines s'élançaient jusqu'aux nues des montagnes de granit d'où la vue se promenait sur un vaste horizon.
Là , sous le nom de père Bernardo , le chevalier partageait son temps entre la prière, l'étude des sciences et la culture de son verger. Il recueillait des plantes médicinales et des minéraux, faisait des expériences chimiques, observait le cours des astres, et chantait des cantiques en s'accompagnant de la mandoline. Son fidèle écuyer, nommé Frédéric, après l'avoir accompagné dans les combats, avait voulu le suivre et le servir dans cette solitude. Les fruits du jardin , le lait de leurs chèvres , les œufs de leur petite basse-cour, le gibier et les poissons que Frédéric rapportait de la chasse et de la pêche , sufQsaient à leurs besoins. Leurs armes et leurs habits de guerre reposaient dans une armoire soigneusement fermée. Les montagnards appelaient Bernardo leur père , lui soumettaient toutes leurs contestations, et le considéraient comme un homme d'une haute naissance qui ne voulait pas être connu.
C'était au père Bernardo qu'Ambrosio avait demandé du poison. L'ermite soupçonna un crime, fît boire et causer le barbier docteur, qtii raconta tout ce qu'il savait : la maladie de Fernando , le départ précipité du comte et de sa famille , le dévoûment de l'aimable musicien et sa folle gageure. Le père Bernardo , convaincu que le poison demandé devait procurer à Alonzo l'héritage dé son neveu, renvoya
le barbier en lui promettant de le lui porter le lendemain. Peu après, revêtu de son costume de chevalier et suivi de Frédéric, il partit dans Tintention de sauver Fernando, ce qu'il fit comme nous venons de le voir.