CHAPITRE XII
Le grand d'Espagne.
Pendant que Fernando et son épouse menaient une vie tranquille et heureuse au sein des âpres montagnes et des sombres forêts de la Bohème , et voyaient déjà croître autour d'eux une aimable famille, Alonzo traînait dans les belles et riches contrées de l'Espagne une existence bien pénible, la vie la plus triste que Ton puisse imaginer, quoique le monde, qui ne juge que sur les apparences, le regardât comme le plus heureux des mortels. A l'époque où il reçut la nouvelle de la mort de Fernando, qui lui laissait un riche héritage , il s'était imaginé qu'il serait au comble du bonheur. La joie qu'il en ressentit fut si vive , qu'il put à peine la cacher à sa femme et à ses enfants, profondément affligés de cette mort. Il possédait alors tout ce qu'il avait si ardemment désiré : un palais somptueux dans la capitale, plusieurs châteaux dans les plus belles contrées, de vastes terres, une fortune immense en
capitaux et le titre de grand d'Espagne. Mais il ne tarda pas à reconnaître que tous les trésors de la terre ne sauraient rendre l'homme heureux quand il ne jouit pas de la tranquillité de l'âme et de la paix de la conscience.
Il acquit cette douloureuse conviction le lendemain même du jour où il reçut la fatale nouvelle. Vers le soir il était assis dans son jardin , à côté de son épouse , qui avait encore les yeux humides de larmes , et qui lui dit : « Je n'aurais pas dû quitter ce pauvre enfant ; peut-être l'aurais-je sauvé. Toute ma vie je me reprocherai de l'avoir abandonné dans un pareil moment , et de n'avoir pas cédé à ses instantes prières.
— Cesse ces plaintes , lui répondit Alonzo avec dureté , laisse reposer les morts , et pense aux vivants; songe surtout à la fortune que cette mort assure à nos enfants.
— Non , jamais une semblable pensée ne m'était venue à l'esprit /répliqua la noble Blanca. Peut-on se réjouir de la mort de son semblable parce qu'il nous laisse un riche héritage? La vie de cet enfant était plus précieuse à mes yeux que tous les trésors de la terre. » A ces mots elle se leva, et se retira dans sa chambre.
Au même instant vinrent s'approcher d' Alonzo les deux plus jeunes de ses enfants. La petite Bella tenait dans ses mains une jeune colombe qu'avait tuée un oiseau de proie, et elle criait à son père :- (( Cher papa, vois cette pauvre petite créature qu'un vautour a fait mourir; regarde 'ses plumes blanches couvertes de gang , son cou et sa poitrine en sont
rouges! Le vautour est un animal bien méchant d'égorger ainsi Tinnocente colombe, qui ne lui fait point de mal I
— Aussi a-t-il reçu le châtiment qu'il méritait, -s'écria le petit Yago , qui survint apportant le vautour qui se débattait encore. Vois-tu , le jardinier Ta puni, et le jardinier a bien fait, car celui qui tue mérite la mort. »
Ces paroles pénétrèrent dans .le cœur d'Alonzo comme une flèche acérée. « Allez- vous-en , drôles que vous êtes, s'écria-t-il à ses enfants, et ne venez pas m'ennuyer ici de votre bavardage. » Il se leva et s'enfonça dans une sombre allée, où il se promena longtemps dans une vive agitation. Il lui semblait toujours entendre résonner ces mots : Celui qui tue mérite la mort. Oh ! se dit-il, qu il est douloureux d'entendre ainsi prononcer sa sentence de la bouche de ses enfants , quoiqu'ils ignorent mon crime I
Quelques jours après il alla occuper son nouveau palais à Madrid. Une brillante société vint lui présenter de flatteuses félicitations. La salle de récep- ' lion était magnifique et ornée de tableaux précieux dus aux pinceaux des plus célèbres artistes. Alonzo, vêtu du costume de sa nouvelle dignité de grand d'Espagne , se présenta avec une noble assurance , et reçut d'un air grave les compliments qu'on lui adressait. Tout à coup , son regard étant tombé sur une des peintures, il pâlit, car le tableau représentait le massacre des Innocents à Bethléem ; et le visage farouche d'un homme qui plongeait le poignard dans le sein d'un jeune garçon le fit tressaillir.
Il détourna promptement la vue en se disant : Et moi aussi, j'ai fait périr Tinnocence.
En fuyant ce tableau accusateur, ses regards tombèrent sur une seconde peinture représentant la décollation de saint Jean-Baptiste. Alonzo ne put encore regarder sans frémir la tête sanglante du saint exposée sur un plat. Voilà ce que j'ai mérité , se disait-il; si mon crime venait à être découvert, moi aussi je serais décollé. Ce saint était innocent , et moi...
Il remarqua que son émotion frappait tout le monde ; il lui sembla que les yeux fixés sur lui lisaient au fond de son caeur le crime horrible qu'il avait commis ; sa main tremblante laissa échapper le chapeau garni de plumes qu'il tenait, ses genoux fléchirent, et l'on fut obligé de le conduire dans une pièce voisine et de le placer sur un sofa. Là il pria tout le monde de se retirer. Son épouse seuje resta avec lui. « Au nom du Ciel, qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle avec inquiétude.
— Fais enlever ces deux tableaux qui sont dans la grande salle.
' — Tu les as cependant vus mille fois , et tu les as même admirés comme des chefs-d'œuvre!
— Il en est autrement aujourd'hui ; maintenant que je suis le maître ici, je ne les veux plus laisser dans ce salon. Ils me font horreur. Cet enfant qu'on massacre, cette tête sanglante... Non, je ne remets pas les pieds dans cette salle avant que ces tableaux en soient enlevés. »
La comtesse tressaillit; pour la première fois elle conçut l'horrible pressentiment que son époux de^
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vait avoir sur la conscience quelque crime caché. Les médecins conseillèrent à Alonzo d'aller respirer l'air de la campagne ; il partit pour un de ses châteaux. En y arrivant , il trouva réunis dans la cour tous les employés du domaine , ainsi que les habitants de l'endroit ; une musique joyeuse se fît entendre, et l'air retentit de nombreux vivat. Mais toutes ces démonstrations ne lui parurent pas sincères, et il crut lire la tristesse peinte sur quelques visages. Les fonctionnaires publics l'accompagnèrent dans son cabinet, et l'entretien tomba bientôt sur le comte Alvarès son frère, qu'ils avaient eu pour seigneur, et dont le fils unique était mort si subitement. A ces tristes souvenirs, les yeux de ces excellentes gens se remplirent de larmes , surtout lorsqu'un vieillard, prenant la parole dit à Alonzo : « Pardonnez à notre sensibilité , Monseigneur : la douleur que nous a causée cette perte est encore trop récente et trop vive pour qu'il nous soit pos- * sible de la contenir. J'ai servi petjdant cinquante ans feu votre père et votre noble frère , et toujours j'ai entendu leur éloge dans toutes les bouches. Dernièrement encore , en me rendant pour affaire dans votre château, je vis le charmant Fernando , notre jeune maître. Il était pleija d'espérance et de vie, il était frais comme une rose. Mon petit fils que vous voyez ici à mes côtés m'accompagnait; le jeune comte s'entretint longtemps avec lui; et avec quelle grâce, quelle affabilité il lui parlait ! Aimable enfant, me disais-je, j'ai été le serviteur et l'ami 'de ton grand - père et de ton père , je songe avec plaisir que mon petit -fils sera aussi ton serviteur
et ton ami. Mais Dieu en a ordonné autrement. J'espère que Votre Seigneurie et ses enfants nous consoleront de la perte que nous avons faite.
— Je l'espère aussi, » répondit froidement Alonzo. Puis il congédia les visiteur», et demeura seul le reste de la journée.
Le lendemain il s'enveloppa dans un manteau fort simple, sans ornement, et alla se promener dans la campagne ; il désirait savoir ce qu'on pensait de lui. Il rencontra une paysanne vêtue de noir. Il l'aborda et entama la conversation avec elle , et vit qu'elle ne le connaissait pas. « Vous êtes en deuil? lui demanda-t-il : vous avez peut-être perdu votre mari ou un de vos enfants?
— Ah ! répondit cette femme en poussant un soupir,j'ai perdu quelqu'un que j'aimais autant que mes propres enfants, notre jeune comte Fernando.
— Et c'est pour lui que vous portez le deuil ?
— Oui, Monsieur, et ce deuil est général dans toute la contrée, car la mort de ce jeune seigneur est un grand malheur pour nous et nos familles.
— Pensez-vous donc que votre seigneur actuel ne vaudra pas son neveu?
— Hum I . . . c'est là une des choses dont on n'aime guère à parler. Voyez, ce que nous avons appris de la maladie et de la mort du jeune comte ne nous a pas fait trop de plaisir; pas un de ses parents n'était resté auprès de lui ! Abandonner ainsi son propre sang, c'est cruel , c'est barbare, cela ne présage rien de bon. »
Elle garda un instant le silence , essuya ses larmes , et ajouta : « Nous croyons tous que si cet
enfant était tombé en de meilleures mains, il serait encore en vie. »
Ces discours furent pour le coupable Alonzo autant de coups de poignard. 11 quitta brusquement la paysanne.
Ainsi, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, contribuait à lui faire sentir plus vivement les reproches de sa conscience. Il donnait à tout ce qu'on lui disait une interprétation à laquelle souvent on n'avait pas songé ; il trouvait en toutes choses des allusions désolantes, et il lui semblait qu'il était le point de mire contre lequel l'humanité offensée dirigeait tous ses traits.
Chaque fois qu'il pensait à Pedro il éprouvait un sentiment d'épouvante. Alonzo lui avait écrit :.« Je t'abandonne pour l'instant la jouissance du château et des terres que je t'avais promis dans le temps ; mais je ne puis encore te les céder en toute propriété; car cela éveillerait les soupçons. Tu auras ce bien après ma mort. Pour le moment évite de me voir; on doit ignorer nos rapports. :»
En effet, Pedro ne reparut plus devant Alonzo, qui avait conçu pour lui une aversion invincible et le méprisait comme un vil assassin , quoique ce fût lui-même qui l'eût poussé au crime par ses menaces et ses promesses. Cependant le silence même de Pedro inquiétait Alonzo , lorsqu'un jour il apprit que son complice, après être tombé dans la plus noire mélancolie , avait disparu , et qu'on ne savait ce qu'il était devenu. Nouveau sujet d'alarme pour Alonzo , qui fît faire des recherches infructueuses ; il était accablé. Si ce malheureux, pensa t-il, est
comme moi tourmenté par sa conscience , il peut bien être allé se livrer à la justice : on a vu plusieurs fois des criminels qui se sont accusés eux-mêmes et ont mieux aimé périr sur un échafaud que d'endurer les tortures des remords. Oui , oui , il se sera livré aux juges , et alors... il m'entraînera au supplice avec lui.
On apprit enfin que Pedro s'était noyé , et qu'on avait trouvé sur un rocher, près de la mer, son chapeau , son manteau et sa mandoline brisée. Cette nouvelle délivra Alonzo d'une terrible inquiétude ; mais bientôt les tourments de sa conscience redevinrent encore plus cruels. C'est moi qui ai causé la mort de ce jeune homme , se dit-il encore ; c'est moi qui, après lui avoir fait éprouver sur cette terre tous les tourments du remords, l'ai précipité en enfer : puis -je éviter de l'y suivre? Ah! je suis perdu!...
Pour s'étourdir, il essaya de se lancer dans les distractions du monde et dans le tumulte des bruyantes sociétés ; mais son noir chagrin le poursuivait partout. Alors il alla habiter un de ses châteaux les plus solitaires ; il fuyait les hommes , restait des journées entières seul dans sa chambre , d'où il ne sortait que le soir pour se promener dans les lieux les plus déserts, afin de ne rencontrer personne. Sa démarche et sa figure annonçaient la plus profonde tristesse, et il entendait sur son chemin plus d'un pauvre ouvrier qui disait en le voyant passer : a Ce pauvre monsieur ! il possède de l'or, des dignités, des châteaux, tout ce qu'un homme peut désirer sur la terre, et pourtant
voyez comme il a l'air malheureux I Ah ! certes , je ne voudrais pas changer mon sort contre le sien. »