‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le crime puni.

Bientôt de nouvelles infortunes vinrent fondre sur le malheureux Alonzo et aggraver encore les douleurs de son âme. Ses plus jeunes enfants moururent presque coup sur coup de la petite vérole , à la fleur de Tâge. Ce n'est pas tout. Eugénie, sa fille aînée , jeune personne douée des plus belles qualités, était demandée en mariage par un jeune homme de bonne famille et d'un caractère noble et généreux. Eugénie aurait été au comble de ses vœux en s' unissant à ce vertueux jeune homme, et la mère aurait volontiers consenti ; mais son père repoussa ce choix avec dédain, comme n'étant ni assez noble ni assez riche, et il força sa fille à épouser un vieux duc d'un caractère détestable et de mauvaises mœurs, mais qui possédait une brillante fortune. Cette jeune femme, se voyant si malheureuse, succomba au bout de quelques années au chagrin qui la dévorait. Cette nouvelle perte frappa vivement Alonzo. « C'est mon orgueil et tnon ambition qui l'ont conduite au tombeau. Moi qui ai fait périr le fils unique de mon frère , je suis condamné à voir mourir tous mes enfants, et ma famille s'éteindra. »

C'est ce qui arriva. Philippe , son premier-né , le

seul qui lui restât, et qu'il avait toujours aimé plus que les autres , fut la victime des principes que son père lui avait inculqués : il lui enseigna à être fort susceptible sur le point d'honneur. L'honneur avant tout, telle était sa maxime favorite. La mère, plus sage et plus chrétienne, cherchait à effacer ces leçons pernicieuses.

< L'honneur, disait-elle , est sans doute une helle chose , mais il est à la vertu ce que l'éclat est à l'or. L'honneur sans la vertu n'est qu'un vain mot, une dorure trompeuse jetée sur un mauvais métal. Il faut, pour être vraiment un homme d'honneur, éviter non- seulement ce qui peut nous déshonorer aux yeux des hommes, mais ce qui nous souille et nous déshonore aux yeux de Dieu. »

Mais le jeune ' homme tenait peu de compte des sages leçons maternelles, et prenait exemple sur son père , qui ne voulait paraître homme d'honneur que devant les hommes. Il fit plus d'une extravagance, parce que l'honneur semblait l'exiger de lui. Un jour, se croyant offensé par un de ses amis , il le provoqua en duel, et fit à son adversaire une blessure à laquelle celui-ci succomba sur-le-champ ; mais lui-même avait reçu trois coups d'épée dont il mourut peu de jours après. Quand le malheureux père apprit cette triste nouvelle, son âme en fut profondément ébranlée. « Trois blessures, s'écriat-il , trois blessures ! Pedro avait aussi donné trois coups de poignard à Fernando. Pour trois coups de poignard on me rend trois coups d'épée; car le Ciel me frappe dans mon enfant chéri. » Sa douleur, son désespoir, furent au comble.

Malgré le soin que prenait Alonzo de concentrer en lui-même et de cacher à tous les yeux sa tristesse et ses remords, il ne put les dérober à son épouse. Souvent la tendre Blanea , essayant de ranimer son courage, lui demandait la cause de sa mélancolie toujours croissante, «c Confie tes chagrins au cœur d'une fidèle épouse, lui dit-elle, cela te soulagera, et peut-être réussirai-je à te consoler. » Mais il gardait le plus opiniâtre silence; car il jugeait son crime trop affreux pour oser le révéler à qui que ce fût.

Toutefois ces tourments, que pendant le jour il s'efforçait dje renfermer dans son sein , s'en échappaient, à son insu, pendant la nuit. Souvent des rêves affreux venaient le tourmenter, et il s'écriait : « Fuis, laisse-moi, spectre sanglant! pourquoi me pénétrer, me percer de tes regards? pourquoi me montrer toujours ces trois blessures? Grâce, grâce, cher Fernando ! j'étais dans un délire ; je ne savais ce que je faisais. Pardonne-moi, car tu es au ciel, et moi, misérable, je souffre tous les tourments de l'enfer; les flammes m'environnent de toutes parts, je brûle, je suis perdu I... »

Blanea entendait souvent la nuit de semblables paroles sortir de la bouche de son époux. Souvent aussi elle entrait chez lui sans qu'il s'en aperçût, et le trouvait plongé dans de sombres pensée^.

« La malédiction du Ciel est tombée sur ma maison ! dit-il une fois , j'ai voulu enrichir mes enfants de l'héritage d'autrui , et ils n'ont pas eu même le mien. J'ai fait périr un enfant étranger, et j'ai perdu tous les miens. Je pensais faire rejaillir sur

eux Téclal d'une maison illustre, et je suis le dernier de ma race. Insensé que j'étais I je croyais par l'emploi de moyens illicites me créer une belle existence dans le monde, et je me suis rendu le plus misérable des hommes. y>

Son épouse entendit en tremblant ce déchirant aveu, et s'éloigna sans avoir été aperçue. Cette noble dame, déjà si profondément affligée de la mort de ses enfants, sentit sa douleur s'accroître encore par l'état où elle voyait son mari. Malgré les torts et le crime d'Alonzo, elle le chérissait tendrement; car elle voyait son repentir, et elle avait pitié de lui; son silence sur ce sujet était un supplice pour elle ; car elle ne pouvait ni lui en parler, ni lui prodiguer ses consolations. Cette douleur de tous les jours épuisa ses forces ; elle tomba dans une maladie de langueur.

Un jour qu'elle se sentait plus faible encore que de coutume, et que son mari était assis près de son lit, elle fit signe à la femme de chambre de s'éloigner. Alors prenant la main de son époux et jetant sur lui un regard angélique , elle lui dit d'une voix éteinte : « Cher époux, je vais te quitter, je n'ai plus que peu d'instants à vivre. Écoute mes dernières paroles; ce sont des paroles d'amour, de paix et de réconciliation. Il y a longtemps que je sais ce qui pèse si fort sur ta conscience, je l'ai pressenti même dès le principe. Tu as fait mourir Fernando, notre neveu. Ce crime est horrible; mais ne désespère point : la miséricorde de Dieu est infinie; il pardonne au repentir sincère. Hâte-toi de te réconcilier avec lui; sauve Ion âme, sauve -la,

afin que nous ne soyons pas séparés pour Téternité, mais que nous puissions nous revoir dans le ciel ! »

Alonzo , dont les yeux n'avaient jamais versé de pleurs, et dont le cœur avait été jusqu'à ce jour inaccessible à toute consolation, baisa avec émotion la main presque glacée de son épouse, et lui dit d'un ton déchirant et en laissant échapper un torrent de larmes :

€ Chère Blanca, ange di> ciel! quoique tu saches que je suis un démon, tu as oncore pitié de moi^ et ton cœur m'a conservé sa tendresse. Ton amour me rend mon courage. Oui, la clémence de Dieu est infinie, et puisque tu me pardonnes, toi à qui j'ai causé tant de chagrins, j'ose encore espérer que Dieu me pardonnera aussi , que je trouverai grâce devant lui, et que nous nous reverrons dans le ciel. }D

Elle lui sourit, jeta sur lui un dernier regard de tendresse , et expira. Alonzo tomba alors à genoux devant le lit de mort, leva au ciel ses mains jointes, et s'écria : a Dieu I qui venez de rappeler cet ange que je n'étais pas digne de posséder, faites- moi la grâce de mourir un jour comme elle. Tendez-moi une main secourable et aidez-moi à sortir, par une sincère et rigoureuse pénitence, du profond abîme qui me sépare d'elle et de vous. Toutes vos œuvres sont admirables , mais vous vous montrez mille fois plus admirable encore , ô Dieu des miséricordes , ea permettant au pécheur de rentrer dans la voie du salut. »

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